Margaret Papillon

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LA MAL-AIMÉE

Roman

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Saisie électronique

 Yasmine Léger

 

Correction et révision

Communication Plus

 

Illustration couverture

 

 

Réalisation maquette de couverture

 

 

Mise en pages

Margaret Papillon

 

Distribution :

 

Dépôt Légal xxxxxx

 

ISBN :xxxxxx

© Margaret Papillon / margaretpapillon@hotmail.com

web site : http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/papillon.html

 

 

 

 

DU MÊME AUTEUR

 

La Marginale, roman, 1987

Martin Toma, roman, 1991

Passions Composées, nouvelles, 1997

La Saison du Pardon, roman, 1997

Manmzelle Natacha, nouvelle, 1997

Terre Sauvage, nouvelles, 1999

Mathieu et le vieux mage au regard d’enfant, roman, 2000

Innocents Fantasmes, roman, 2001

La Raison des plus forts…, récit autobiographique, 2002

 

PUBLICATION POUR LA JEUNESSE

 

La Légende de Quisqueya I, roman, 1999

La Légende de Quisqueya II, roman, 2001

Le Trésor de la Citadelle Laferrière, roman, 2001

Sortilèges au carnaval de Jacmel, roman, 2002

 

À paraître :

 

Babou chez le faiseur de songes (jeunesse)

Les Infidèles, théâtre

Douce et tendre luxure, roman

 

Adaptations théâtrales :

 

La Légende de Quisqueya, adaptation de l’atelier Éclosion de Florence Jean-Louis Dupuy, octobre 2000.

 

Babou chez le faiseur de songes, adaptation de Artimoun de Emmanuelle Sainvil, juin 2002.

 

Textes radiophoniques :

 

Jeux interdits, décembre 1997, Radio Vision 2000 (Programme de lutte contre le sida)

 

Angie, décembre 2001, Radio Ibo (Programme de lutte contre le  sida)

Feuilleton radiophonique :

 

Manmzèl, décembre 2004 (Plan-Haïti / Plan International / Programme de lutte contre le sida)

 

*Parution prochaine de six modules radiophoniques sur l’OPC et les droits de l’enfant UNICEF 2005.

 

Textes parus dans les journaux :

 

Manmzelle Natacha, nouvelle, Le Nouvelliste, 1997

Marinella, nouvelle, Le Nouvelliste, 1998

La folle journée de Tante Rose, nouvelle, Le Nouvelliste, 1998

Les visites dominicales de Ludovic, nouvelle, Le Nouvelliste, 1998

La conspiration du temps contre les cloches de la Cathédrale du Cap-Haïtien, prose poétique, Revue Cultura, 1999

Les Canons de la Liberté, prose poétique, Le Petit Nouvelliste, 2001

Terre sauvage, nouvelle, Le Matin, 2004

Fleurs d’insomnie, nouvelle, Le Matin, 2004

La Mal-aimée, roman mis en feuilleton de 55 épisodes, Le Matin, 2004/ 2005

 

 

 

 

 

À Paulette Poujol Oriol

une grande dame de la littérature

haïtienne, pour lui dire merci de ses

 incessants encouragements.

 

 

 

 

Avertissement

 

Les personnages décrits et les faits relatés dans ce livre  sont absolument fictifs. Toute ressemblance avec une quelconque réalité serait purement accidentelle.

 

 

 

Ceux qui peuvent traverser la vie sans « en rabattre »

sont bien forts eux-mêmes, ou bien aveugles…

ou vraiment, n’ont pas souhaité bien haut.

André Gide.

 

 

I

         

Des pas précipités se firent entendre dans les couloirs de l'école, puis martelèrent l'escalier qui menait à la cour de récréation, dérangeant ainsi les élèves en plein labeur. La sœur Thérèse, présente en seconde B, eut un mouvement d'impatience et se rua vers la porte afin d’intercepter le mauvais génie qui faisait tant de tapage un jour d’examen. Alessandra n'avait aucune grâce dans ses mouvements. Son corps d'adolescente exprimait sa nervosité et son mal-être. Elle se retourna à peine quand la bonne sœur tapa des mains pour attirer son attention. Elle fit semblant d’ignorer que ces trois petits coups secs étaient destinés à freiner sa course.

– Ma fille, je vous saurais gré de faire moins de bruit, insista la sœur, il y en a dans cette école qui aimeraient bien travailler !

À ces mots, la tapageuse s'arrêta net, lança à son interlocutrice un regard plein d'animosité, ouvrit la bouche, sembla vouloir dire quelque chose, puis se ravisa.

Haussant les épaules, elle poursuivit son chemin jugeant inutile de lui cracher son venin aujourd'hui. D’ailleurs, elle ne se sentait pas d'humeur à dire des choses méchantes ; elle se dirigeait en effet vers le confessionnal. Ce ne serait pas très raisonnable de sa part de vouloir augmenter la liste de ses péchés « véniels ».

 

***

 

Le couloir lui parut long, très long. Plus long que d'habitude. Avait-elle une si grande hâte de se confesser ? Non ! Ce n'était pas son genre. Au contraire, elle détestait l'idée d’avoir à dévoiler son intimité à un étranger qui de toutes les façons n'y comprendrait rien.

Mais, sa sœur Sybil lui avait dit que le nouveau vicaire était jeune, beau et avait très fière allure.

Cette hâte de le voir ne lui était pas dictée par ce goût des beaux garçons que cultivaient ses camarades de classe mais par ce désir presque violent de découvrir sa nouvelle… victime.

Oui, victime ! Car le prédécesseur de ce jeune prêtre, le père Lucien Perrier, avait fait les frais de sa rébellion. Elle lui avait dit des choses tellement ter- ribles qu'il avait demandé à être muté.

En effet, il avait été transféré, très loin d’elle, dans la ville des Cayes.

Alessandra le regretta quelque peu. Elle avait trouvé en lui un « confident » à toute épreuve, un souffre-douleur incroyable. Quelqu'un à qui elle pouvait tout dire sans qu'il lui demande de se taire, puisqu’il était un confesseur. C’était merveilleux ! Et elle, elle lui disait vraiment tout ce qui lui passait par la tête. Et en particulier ce qu'elle pensait de son Église, de son Pape et de son Vatican. Pour le père Perrier, Diane Alessandra Lagardère était l'incarnation même du diable.

 

 

***

 

            Le nouveau vicaire était debout devant la fenêtre. Sa soutane blanche, un peu froissée, avait l'air d'être trop ample pour lui.

Plongé dans ses pensées, il fixait un vague pay- sage lointain.

La jeune fille laissa choir, exprès, le livre qu'elle avait en main afin d’attirer son attention.

Il sursauta et se retourna trop vivement. Un mouvement désordonné de son bras droit renversa le petit vase à fleurs qui ornait la pièce trop sobre.

La jeune fille pouffa de rire un instant mais redevint très vite sérieuse.

– Bonjour ! dit-il, confus, en ramassant les débris de porcelaine.

– Bonjour ! répondit-elle en ne faisant pas le moindre geste pour l'aider.

– Je m'excuse pour les fleurs...

– Ce n'est pas grave, coupa-t-elle, l'école peut s'en passer !

La sécheresse du ton força le jeune prêtre à relever la tête. Il la regarda perplexe.

– Vous n'aimez pas les fleurs, jeune fille ? demanda-t-il, surpris.

Elle haussa les épaules et ne répondit pas, le fixant de ses grands yeux d’un noir intense.

– Ah ! vous devez être Alessandra Lagardère, re- prit-il, la jeune fille dont la sœur Madeleine m'a parlé.

– Ah bon ! et qu'a-t-elle dit à mon sujet, la sœur Madeleine ? questionna la jeune fille, soudain sur le qui-vive.

– Elle m'a dit… eh bien… elle m’a dit que… que vous aviez besoin… d'aide.

La voix d’Alessandra claqua comme un fouet :

– Personne ne peut m'aider, vous entendez ! Per- sonne !

– Personne… peut-être, mais Dieu, si !

– Si Dieu pouvait quelque chose pour moi, je suppose qu’il l'aurait déjà fait.

Le jeune prêtre ouvrit la bouche pour rétorquer mais se ravisa à temps.

– Excusez-moi… bafouilla-t-il, je ne me suis même pas présenté. Je suis le père Stéphane de Vastey, le nouveau vicaire… et…

– Je sais déjà qui vous êtes ! Ne vous fatiguez pas à faire des présentations inutiles, dit sèchement Ales- sandra.

– Mais, ne vous a-t-on pas appris les bonnes manières, jeune fille ? rétorqua-t-il, un sourire doucereux sur les lèvres. Cela fait la deuxième fois que vous m'interrompez.

Alessandra lui lança un regard plein de furie. Tiens ! voilà qu'il commençait déjà à lui faire la leçon.

Un profond silence plana dans la pièce, et Alessandra en profita pour dévisager son vis-à-vis.

Il n'était pas très grand, mais sa carrure était athlétique. Il n'affichait point cette peau blafarde qu'avaient les mulâtres d'habitude. Au contraire, la sienne était toute hâlée par le soleil. Sœur Madeleine, en annonçant à la classe sa venue, avait dit qu'il n'hésitait pas à participer aux travaux des champs avec les paysans de la Grand’Anse, tant il était généreux.

Elle continua de le détailler.

Ses cheveux soyeux et légèrement bouclés avaient la couleur du miel. Son nez droit et ses pommettes hautes lui donnaient fière allure. Il était beau comme un dieu, ou du moins presque, pensa Alessandra furieuse contre elle-même de cette dangereuse constatation. Quelle idée de s'être fait prêtre avec un physique pareil !

Et ceci n'était pas pour la rassurer. Elle aurait pré- féré avoir affaire à un prêtre aussi banal que le père Perrier, qui n'avait vraiment rien pour l'intimider. Avec sa couperose, son grand nez parsemé de verrues et sa bedaine pendante, le pauvre prêtre lui inspirait plutôt pitié.

La pensée de la jeune fille revint au jeune vicaire.

Son regard était doux comme celui des « Jésus » que l'on trouvait dans les livres d'images. Et cette humilité, qui se dégageait de lui, la dérangea. Elle avait la curieuse impression de faire face à un vrai prêtre et ce, malgré son extrême jeunesse.

– Alors, mademoiselle Lagardère, pouvons-nous...        commencer notre séance de confession ? demanda-t-il oubliant totalement ses griefs.

– Non... Je ne pense pas être d’humeur, aujourd'hui. Je n'ai pas envie de vous faire ce que moi j'appelle des confidences sur ma vie privée, je ne vous connais pas !

– Mais, je suis prêtre et...

– Raison de plus ! Vous n'y comprendrez rien et vous me direz comme le père Perrier : « Allez en paix mon enfant et récitez dix Je vous salue Marie et dix Notre Père, répétez l'acte de contrition et vos péchés vous seront pardonnés ! » Il avait toujours l'air de vouloir se débarrasser de moi.

Le père de Vastey sourit subrepticement en prenant soin de détourner la tête mais Alessandra capta son geste.

– Ah ! cela vous fait donc rire ?

– Non, non, pas du tout ! Vous savez, mon prédé- cesseur et moi nous ne sommes pas du même âge. Je crois que la nouvelle génération de séminaristes est beaucoup plus psychologue, plus pédagogue, donc, plus apte à comprendre les jeunes et leurs problèmes.

– Il aurait fallu que vous ayez vous-même des enfants pour comprendre les jeunes.

– Je ne pense pas que votre propre père soit plus à la hauteur que moi, sans quoi vous n’en seriez pas là aujourd'hui !

Sa sagacité et sa vivacité d'esprit la surprit et l'énerva en même temps. Définitivement, il lui fallait mettre un terme à cet entretien qui n'avait que trop duré. Elle avait voulu voir sur quel genre d'homme elle allait taper, c'était fait.

À ce moment précis de ses réflexions, la sonnerie annonçant la fin des cours retentit. Alessandra, soulagée, déclara :

– Il est l'heure de partir, la confession sera pour une autre fois !

Sans attendre la réponse du jeune prêtre, elle se précipita vers la porte qu’elle ouvrit avec plus d’énergie qu’il ne fallait et la claqua derrière elle, laissant le père de Vastey totalement abasourdi.

 

 

***

 

La fête était très animée et la musique entraînante. Les jeunes gens ne désemplissaient pas la piste de danse. Comme d'habitude, Alessandra était seule dans un coin en train de ruminer ses idées sombres. Elle se sentait étrangère à ce genre de party, et la façon dont les autres s'amusaient ne l'enchantait guère. D'ailleurs, rares étaient les jeunes hommes qui insistaient afin d’obtenir d’elle une danse. Sa mine fermée devait les intimider sans aucun doute. Et elle, de son côté, avait si peur, sans pourtant le laisser paraître, de ne pas leur plaire.

Cependant physiquement elle n'était pas si mal. Les gens, en général, s’accordaient à dire qu’elle était d’une grande beauté. Elle faisait un peu d'acné, c'est vrai, mais nul n’en était à l’abri à quinze ans. Sa jeune poitrine palpitait déjà sous son corsage. Ses jambes étaient longues et musclées. Avec son mètre soixante-dix, elle était la meilleure attaquante de son équipe de volley-ball. Ses grands yeux, aux cils épais, avaient souvent un air de tristesse indéfinissable. Son regard rêveur et lointain la faisait ressembler à une extraterrestre égarée sur Terre et ayant la nostalgie de sa planète d'origine. Son nez court, aux ailes légèrement retroussées, et sa bouche ronde, sen- suelle, couleur de caïmite n'étaient pas moins beaux. Ses cheveux, qu'elle portait long, étaient ondulés et si noirs qu'ils paraissaient bleus. Sa peau brune avait un aspect velouté. Pourtant, cette dernière, très belle de l’avis de plus d’un et que d'autres enviaient même, était, d’après elle, la cause de ses malheurs.

– Ô Dieu ! Pourquoi ne suis-je pas née avec le teint clair ? Ma mère m’aurait peut-être aimée ! se répétait-elle souvent.

Dans cette famille qui était la sienne, tout le monde avait la peau très claire depuis des siècles et des siècles amen. Et Alessandra était la seule noire aux cheveux ondulés parmi les siens qu'on aurait pu confondre aisément avec des Blancs.

Comment cela avait-il pu se produire ? Énigme ! On avait souvent évoqué la possibilité d'un mariage entre un aïeul de sa mère et une esclave affranchie en 1786 avant l'Indépendance. Mais, rien n'était clair dans tout cela, puisque l'oncle Arthur qui passait son temps à reconstituer l'arbre généalogique de la famille préférait passer cet épisode sous silence. Il n’en était peut-être pas très fier.

Le peu d'affection que lui vouait sa mère, Maritza Lagardère, était en grande partie responsable de ses angoisses. Très souvent, il lui venait à penser qu'elle était peut-être une enfant adultérine que son père avait ramenée à la maison et que sa mère était obligée de supporter.

Cette animosité de la part de Maritza l'affligeait considérablement surtout quand celle-ci se montrait tendre et affectueuse avec ses deux jeunes sœurs, Sybil et Allison, qui avaient toutes les deux une peau laiteuse.

De toute évidence, Maritza Lagardère supportait à peine sa fille Alessandra. Jamais elle ne la complimentait quand elle rapportait de bonnes notes de l’école mais était toujours prête à la gronder au moindre petit écart.

Les remontrances et les réprimandes pleuvaient sur la fillette, et dès son plus jeune âge, sa mère avait pris pour habitude de la faire enfermer dans une pièce sombre à la moindre petite incartade.

Mais, fait étonnant, cette attitude agressive de sa mère à son endroit se manifestait seulement quand celle-ci était en présence de quelqu’un d’étranger à la famille ou du personnel de maison. Souvent Maritza rentrait dans sa chambre, la nuit, alors qu’elle la croyait endormie, et lui caressait affectueusement la joue, le regard empreint d’une soudaine tendresse mais non dénué de tristesse. Entre ses cils mi-clos, Alessandra la regardait faire médusée et n’osait bouger de peur de détruire la magie de ces instants si rares. Dans ces moments, son incompréhension était totale. Que pouvait bien signifier ce petit manège ? Pourquoi sa mère agissait-elle de la sorte ? Quand jouait-elle la comédie ? Pourquoi cette animosité en présence de tiers ? Pourquoi haussait-elle toujours le ton en présence de témoins ? Mystère !

Ce chaud-froid créait une sensation de malaise sans cesse grandissant chez la jeune fille.

Par contre, entre Raoul, son père, et elle c'était le parfait amour. M. Lagardère était sa seule consolation.

Mais l'empressement avec lequel elle voulait lui rendre service, le fait qu'elle l'embrasse ou qu'elle s'asseye sur ses genoux mettaient sa mère en rogne.

L'âme écorchée, le cœur blessé, Alessandra avait peine à gérer ses frustrations. Quand son père essayait de raisonner sa mère, la dispute ne tardait pas à éclater et ce qui était une petite pluie se transformait vite en orage. Sa mère l'accusait souvent d'être un objet de discorde dans la famille et n'hésitait pas à lui dire combien elle serait heureuse de la voir partir, au plus vite, pour l'université.

À quinze ans, Alessandra vivait cette situation avec courage et résignation. Elle avait hâte de terminer ses études pour partir loin, très loin de cette mère qui ne l'aimait point. D’ailleurs, elle ne voulait plus s'entendre dire quand elle arrivait en société :             « Bonjour, mais à qui est cette petite ? »

Cette phrase assassine, elle la détestait par-dessus tout. Se sentir comme un macaque dans un zoo n'avait rien d'intéressant.

Heureusement qu'avec ses sœurs, les rapports étaient cordiaux et amicaux. Allison surtout lui vouait une affection sans bornes. Sybil l'aimait aussi beaucoup, mais était consciente de plus en plus chaque jour de la préférence maternelle à son endroit. Monsieur Lagardère lui demandait souvent, quand elle semblait vouloir dicter à sa sœur aînée sa conduite, si celle-ci lui avait vendu son droit d'aînesse pour un plat de lentilles.

Des interrogations, Alessandra en avait plein la tête. Récemment encore, sa mère refusa qu'elle prenne des bains de soleil lors d'un week-end à la plage. « Pour ne pas abîmer ta peau ! » avait-elle évoqué comme prétexte. La pauvre avait dû passer trois jours avec un chapeau de paille sur la tête à lire, à l’ombre, avec sur les genoux un Gustave Flaubert que Maritza lui avait imposé de force. « À défaut de beauté, tu auras l'instruction ! Être une femme cultivée fera peut-être oublier aux jeunes gens de notre milieu que ta peau et tes cheveux sont d'ébène, sans quoi je risque de me retrouver avec une vieille fille sur les bras le restant de mes jours ! » avait-elle ajouté sans trop se préoccuper de la bonne qui pourtant se trouvait à proximité. C’est à croire qu’elle faisait exprès de l’humilier dès qu’elle se rendait compte de la présence de témoins. Ceci mettait Alessandra en rage et augmentait son animosité envers sa génitrice. Pourtant, parfois, quand elles étaient seules, absolument seules, Alessandra avait la nette impression qu’elle la couvait d’un regard plein d’affection. Incroyable ! Était-ce une illusion ? Qu’importe ! L’important était l’émotion que ces regards fugaces provoquaient en elle.

Les autres s'étaient dorées au soleil toute la jour- née et de temps à autre, un jeune homme s'approchait d'elles pour bavarder un peu. Tandis qu'Alessandra, dans son coin, se mourait de solitude. Parfois, son père venait lui tenir compagnie et lui proposait une partie d'échecs ou de checkers. Au moins la terrible Cruella, comme elle l’appelait en son for intérieur, lui permettait ces quelques moments de bonheur avec son petit papa chéri.

Maritza les avait quand même à l’œil et quand Raoul s'éternisait, elle s'empressait de venir le cher- cher. Avant de s'en aller, son père lui jetait un regard navré et plein de tendresse. Au moins, lui, il l'aimait et pour une fillette de quinze ans, ce fait avait toute son importance.

Cette adolescente meurtrie avait quand même un rempart qui l'empêchait de tomber la tête la première dans cet énorme précipice qu'est la vie. Et ce petit fait l'aidait à ne pas abuser de la marijuana, que lui refilait volontiers les garçons qui connaissaient ses tourments et qui étaient prêts à creuser encore plus le fossé qui existait entre elle et les siens.

– Alessandra !

Le ton impératif de sa mère la fit sursauter.

– Quoi ? répondit la jeune fille, la tête encore ailleurs.

– Je t'ai déjà dit qu'on ne répond pas de cette manière. Grand Dieu !  C'est navrant qu'à ton âge je sois encore obligée de te répéter qu'il faut dire « Oui, maman ». N'es-tu pas fatiguée de te faire gronder à n'en plus finir ?

Alessandra ne broncha pas.

– En avant, exécution ! insista Maritza. 

– Oui, maman ! marmonna la jeune fille entre ses dents.

– Voilà, c'était aussi simple que ça. Maintenant tu vas à la cuisine et tu rapportes des boissons rafraîchissantes à tes amis...

– ... Ce ne sont pas mes amis. Aujourd’hui c'est l'anniversaire de Sybil. Elle est assez grande pour servir elle-même ses copains !

– Non, je veux que ce soit toi qui le fasses. Elle ne peut pas être partout et tout faire à la fois.

– Tout faire ? Mais elle ne fait rien d'autre que ba- varder...

– Cela suffit, Alessandra ! Ne discute pas mes ordres !

Alessandra allait rétorquer à nouveau mais elle préféra s'en s’abstenir. De toutes les manières, aucun argument ne ferait démordre sa mère.

Elle s'en alla la tête basse et la rage au cœur. « Un jour, je me vengerai d'elle et de ses humiliations ! » se jura-t-elle. Elle rêvait de pouvoir lui faire très mal afin de lui faire payer le gâchis des plus belles années de sa vie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

II

 

 

Le clocher de la petite chapelle qui se trouvait sur la cour de l'école faisait un bruit infernal. Les élèves se précipitaient toutes vers leur salle de classe.

Alessandra, l'éternelle rebelle, faisant toujours le contraire de ce qu'on attendait d'elle, resta assise sur un banc de la cour de récréation laissant errer son regard sombre sur ces centaines d'êtres humains prêts  à accourir au moindre  son de cloche. De petits robots réglés comme des pendules. Elle n'avait nullement l'envie de les suivre. Cette habitude de nager à contre-courant ou de courir à contresens la rendait parfois tout à fait antipathique. Son sourire était presque ironique quand elle regardait évoluer ses amies. La semaine prochaine, elle fêtera ses seize ans et elle avait sur la vie un regard différent de celui des jeunes filles de son âge qui n'avaient en tête que le flirt. La façon dont elle était considérée par sa propre mère la mortifiait et créait chez elle une insécurité chaque jour grandissante qui la rendait très agressive. Et, au lieu de rêver qu'un beau prince charmant viendrait la chercher pour l'enlever des griffes de sa mère, elle se mettait à échafauder toutes sortes de plans machiavéliques qui pourraient, à coup sûr, écraser Maritza. C'était elle qui l'humiliait, très certainement à cause de la couleur de sa peau, quand elle aurait dû la protéger des moqueries de la famille.

Un jour, elle l'avait entendue pleurer. Raoul, son mari, essayait de la consoler. Elle en était presque devenue malade. Elle disait en hoquetant que la présence d'Alessandra dans la famille était un perpétuel sujet de tracasseries. Son mari avait beau lui demander de se taire qu'elle continuait à débiter son affreux discours. Le cœur d’Alessandra avait beaucoup saigné ce soir-là, et ses larmes avaient inondé son oreiller jusqu'au petit matin.

Sa mère ne l'aimait pas ou, pour être plus juste, elle la détestait. Ces visites nocturnes pendant les- quelles elle lui manifestait une certaine affection ? Une pure hypocrisie ! La jeune fille en déduisit même que c’était une forme de sadisme. Peut-être que Maritza la savait éveillée et faisait exprès de l’effleurer de la main pour mieux la torturer mentalement. Et ceci était plus intolérable que tout. Pourtant, se disait-elle, elle n'avait pas choisi de venir au monde avec ce teint ou cette texture de cheveu. Mais, autour d'elle, tout le monde se moquait de ses états d’âme. Elle était coupable d'être elle-même et la « société » ne le lui pardonnait pas. Cette couleur qui lui collait à la peau et dont elle ne pouvait se débarrasser lui pesait d'une manière intolérable. La différence entre ses sœurs et elle lui faisait mal. Qui plus est, c'était une douleur avec laquelle il lui faudrait vivre le restant de ses jours.

Pour l'instant elle n’avait qu’une hâte : avoir dix-huit ans pour pouvoir en finir avec cette école qu'elle détestait. Son père lui avait promis de belles études à l'étranger. Partir serait pour elle d’un tel soulagement ! Après avoir renoncé à entreprendre des études de médecine ou de pharmacie jugées, en fin de compte, beaucoup trop longues, elle hésitait entre la haute couture et la psychologie mais la balance penchait du côté du merveilleux métier du docteur Sigmund Freud. Évidemment, en attendant le moment de partir, il y avait beaucoup d'autres choses qui lui plaisaient et qu’elle aurait aimé faire. Mais, ses élans avaient été coupés, ses ailes cassées par le peu d’enthousiasme de Maritza. Elle adorait la musique et avait demandé à apprendre la guitare qui était son instrument favori mais sa mère avait poussé de hauts cris.

– Quelle idée ! Apprendre la guitare ? Cela frise la barbarie. Une jeune fille de bonne famille joue au piano ou au violon comme nos aïeules avant nous. La guitare c'est bon pour les vagabonds et les jazzmen.

Elle avait été obligée de se plier au vœu maternel. Pour la danse, cela avait été pareil. Elle avait fait du ballet classique quand ses émotions la portaient vers la danse folklorique. Même le ballet jazz avait été soigneusement écarté. Pour sa mère, il semblait être impératif d'adopter tout ce qui venait du Blanc et rejeter le reste.

– Mademoiselle Lagardère, il est temps pour vous de monter !

La voix de sœur Madeleine, le préfet de discipline, la fit revenir sur terre.

Alessandra la fixa un instant avec le regard éteint de l'incompréhension puis la lumière vint graduellement. C'était l'heure de monter en classe. Elle ramassa précipitamment son sac et s'enfuit en courant vers l'escalier. Le père Stéphane de Vastey, debout à l'entrée de la chapelle, la vit passer comme un boulet de canon. Il devait la rencontrer plus tard au confessionnal et déjà il appréhendait cette rencontre.

 

***

 

– Bonjour, père de Vastey, dit Alessandra, quand elle pénétra quelques heures plus tard dans la petite chapelle.

– Bonjour Mademoiselle Lagardère, vous allez bien ?

– Pourquoi cette question ? demanda-t-elle, sur la défensive.

– Vos yeux sont le miroir de vos pensées…

– Ah bon ! lâcha-elle ironiquement, je ne savais pas que je pouvais être aussi transparente. Et... que dévoilent mes yeux ? Ou plutôt mes traîtres, devrais-je dire ?

Le jeune prêtre eut de nouveau le sentiment que cette jeune fille se comportait comme un animal blessé et traqué. Donc, il se garda bien de répondre à sa question. Pourtant, rien qu'à voir son port altier il devinait qu’elle faisait partie d'une famille très aisée. Ce n’étaient sûrement pas des soucis financiers qui la rendaient aussi irascible.  

– Alors, pouvons-nous commencer cette confession ? questionna Alessandra, agacée d’être dévisagée de la sorte par le jeune prêtre.

– Bien sûr, bien sûr, s’empressa de répondre celui-ci. Je vous en prie, asseyez-vous !

Et après s’être raclé la gorge :

    – Allez-y ! je vous écoute.

Quelques minutes se passèrent dans un silence absolu. Patient, le père de Vastey attendit. Il ne voulait en aucun cas l'effaroucher car il la sentait prête à bondir comme un jeune fauve.

De ses doigts, il pianota doucement sur le mobilier.

Enfin elle se décida.

– Bon ! Je ne sais quoi vous dire. Comme je l'ai si souvent répété au père Perrier, je ne crois jamais faire quelque chose de mal ! Ma notion du péché est totalement différente de la vôtre. J’aurai beau essayé de vous l’expliquer, vous ne comprendrez pas !

– Et, quelle est votre notion du péché, Mademoiselle Lagardère ?

– Eh bien... je crois...

– Vous croyez… ?

– Je… je crois que c'est ma mère qui pèche en ne m'aimant pas et en me le prouvant chaque jour. Alors, quel que soit le côté répréhensible de l'acte que j’aurais commis, je me trouve d’avance une excuse valable. D'ailleurs, comment voulez-vous que j’aie foi en un Dieu plein de justice et d’équité, quand je reste persuadée que celui-ci assiste chaque jour à mes tortures en affichant une impassibilité à faire pâlir les sourds et les aveugles ?

– Mais, de quelles tortures parlez-vous, Mademoiselle Lagardère ? s’étonna le prêtre.

Alessandra hésita à passer aux aveux et elle en voulut encore plus à sa mère de la mettre dans cette terrible situation. Mais, elle n'en pouvait plus. Il fallait qu'elle lâche le morceau. Elle regarda le jeune vicaire dans le blanc des yeux puis dit lentement en martelant ses mots.

– Ma mère me déteste parce que je n'ai pas la peau claire et les cheveux soyeux de mes sœurs.

Le père de Vastey eut un haut-le-corps qui en disait long de sa surprise. Il protesta :

– Je ne vous crois pas. Ce n'est pas une chose possible. Sa foi chrétienne le lui interdirait. J'ai appris, de manière tout à fait fortuite d'ailleurs, qu'elle était une femme d'église.

– Tout cela n’est qu’un leurre. Ma mère est bour- rée de préjugés. Elle ne veut pas voir les Noirs et moi je subis les pires humiliations de sa part. Pour elle, je ne fais jamais rien de bon. Elle refuse de s'occuper de moi. Elle n'a jamais voulu m'aider à apprendre mes leçons ; très certainement parce qu’elle me juge trop sotte pour les comprendre. Je suis victime de racisme dans ma propre maison, ma propre famille.

– Allez, allez, il ne faut pas exagérer, protesta le jeune prêtre, vous amplifiez certainement les choses. Tout cela me paraît tellement incroyable. À votre âge, une adolescente a toujours un sérieux penchant pour… la fabulation.

– Croyez-moi, Père de Vastey, je ne saurais mentir. J'ai besoin d'aide. Car, je n'ai personne à qui en parler. Personne à qui me confier. Je sens ma tête prête à éclater. C'est grâce à mon père que je suis encore scolarisée. Ma mère voulait que j'aille prendre des cours de pâtisserie, me jugeant trop sotte pour poursuivre mes études jusqu'à la philo. Pourtant, elle sait très bien à quel point j’aurais aimé devenir médecin ou pharmacienne. Mais, comment voulez-vous que j'aie de bonnes notes quand chaque jour je vis en plein cauchemar ?

– Calmez-vous, ce n'est pas la peine de vous exciter de la sorte, s’empressa de dire le prêtre face à l’agitation de la jeune fille. Tout cela va peut-être s'arranger. La puberté est une étape très difficile. Peut-être qu'après, tout rentrera dans l'ordre. Votre mère vous aime, j’en suis sûr, cela ne saurait être autrement. Elle est une personne instruite et cultivée qui doit bien se placer au-dessus de certaines mes- quineries.

– Mesquineries ? Voyons, il faut bien appeler les choses par leur nom, c'est de la méchanceté. Une enfant adoptée aurait été mieux traitée que moi.

– C’est quand même impensable !

Alessandra se mit debout en repoussant sa chaise avec violence.

– Je ne mens pas ! déclara-t-elle rageuse, tout ce que je vous ai dit est absolument vrai. Si vous ne voulez pas me croire tant pis pour vous. Mais, si un jour ma mère pousse sa méchanceté jusqu'à m’assassiner… j'espère que vous n'aurez pas mauvaise conscience à ce moment-là.

Et elle tourna brusquement les talons et se précipita vers la sortie.

– Mais... écoutez, cria le père de Vastey voulant ainsi arrêter sa course. Mademoiselle Lagardère… vous partez sans… sans mon absolution. Vous ne pourrez pas communier dimanche.

À ces mots, Alessandra se figea et eut un rire ironique avant de répondre :

– Primo, comment pourriez-vous me donner votre absolution quand je n'ai pas péché ? Secundo, vous tenez à justifier les péchés de ma mère et à cautionner son racisme, ce que je trouve méchant de votre part. Tertio, votre absolution, tout le monde peut s'en passer. Ma mère la première, puisqu'elle communie chaque dimanche. J'ose encore croire que l’un de vos confrères n’a pas poussé l’audace jusqu’à lui donner l’absolution malgré son comportement amoral et immoral. Alors là, si c’est le cas, votre Église ne serait qu’une vaste plaisanterie, permettez-moi de vous le dire !

Sur ce, elle sortit rapidement, laissant le jeune prêtre totalement ahuri. Les propos de cette jeune fille étaient d'une logique et d’une justesse implacables. Ce fait le bouleversa au plus haut point. Il commençait déjà à avoir mauvaise conscience vis-à-vis d'elle. Comment avait-il pu prendre la défense d'une mère qu'il ne connaissait même pas, alors qu’il avait flairé, dès le premier instant, la détresse de cette enfant ? Sa souffrance était presque palpable. Il avait honte de lui-même. Il n'avait rien fait pour secourir cette âme en peine. Au contraire, il n'était parvenu qu'à la hérisser contre cette Église qu'il chérissait et qu'il tenait tant à faire aimer des autres.

Il souffrait. Sa mission, il ne l'avait pas accomplie. Impossible de la rejoindre ; elle avait déjà regagné sa salle de classe. L'attendre à la sortie ? Cela serait mal vu et ferait l’objet de toutes sortes de ragots ! Essayer de lui téléphoner chez elle ? Impensable ! Ses parents ne comprendraient pas. Et cette impuissance le rendit mal à l'aise. Il se sentait mal dans sa peau. Comme un médecin ayant fait un mauvais diagnostic, il avait mauvaise conscience.

Déjà une autre élève arrivait pour la confession. Il la vit dans un flou des plus total et l'entendit lui débiter une liste de péchés si énormes qu’ils avaient l'air d'avoir été inventés, sur place pour la circonstance.

« Dix Je vous salue Marie, dix Notre Père et l'Acte de contrition » ! lui prescrivit-il machinalement, la mort dans l’âme, en pensant à la remarque d’Alessandra concernant l’hypocrisie de cette fameuse absolution. Comme tout cela lui paraissait idiot tout à coup ! Il secoua la tête pour chasser cette pensée tout en se disant que cette jeune fille avait quelque chose de diabolique.

           

 

***

 

« Oui, c'était toi la fille dont j'ai rêvé. Depuis longtemps, longtemps déjà je t'ai cherchée... » 

La chanson de Dick Rivers envahissait la salle de musique.

            Alessandra, les yeux fermés, fredonnait à mi-voix cette tendre mélodie qui la faisait un peu rêver. À seize ans, elle n'avait jamais encore eu d'amoureux, et le soir dans son lit elle pensait toujours à ce jeune homme, encore sans visage, qui la tiendrait dans ses bras pour lui dire sa tendresse et son amour. Aura-t-il une vague ressemblance avec le père de Vastey ?

Le quarante-cinq tours prit fin. Alessandra se leva nonchalamment et posa sur le plateau le dernier disque de Johnny Halliday. Elle augmenta sensible- ment le volume. La voix puissante du rocker et sa musique tonitruante remplirent l'espace.

Des pas précipités dans l'escalier, une, deux por- tes claquèrent, et sa mère était là, en face d'elle, le regard en furie.

– Serait-ce possible de faire tranquillement sa sieste dans cette maison ? 

– Excuse-moi, maman, j’ignorais que tu te reposais, répondit tranquillement Alessandra.

– Tu l'as fait exprès, tu m'as entendu dire à ton père que je montais m'allonger à cause d’un affreux mal de tête…

– Je n'en savais rien, je te le jure, maman, sans quoi j'aurais fait moins de bruit.

– Moi, je suis persuadée que tu l'as fait sciemment. Ce soir nous sommes invités chez les Helmcke, c'est la fête de Catherine ! Eh bien toi, tu n'iras pas !

Alessandra fut soudain prise de vertige. Non pas ça ! Elle tenait tellement à se rendre à cette surprise-partie.

– Écoute maman, essaya-t-elle de protester, je t'assure que ce geste n'a pas été délibéré...

– Je ne veux plus rien savoir, ma chère, il est trop tard. Tu réviseras ton cours de mathématiques car tes dernières notes ne sont pas du tout reluisantes. Cela te fera le plus grand bien puisque tu tiens toujours à garder la queue de la classe.

Sur ces mots, sa mère remonta dans sa chambre, la laissant désemparée.

            Carmen, la nouvelle bonne, armée de son balai, in- terrompit son ménage pour lui lancer un regard désolé.

– Merde ! jura tout bas Alessandra en se tapant le front.

En voulant taquiner sa mère – car contrairement à ses affirmations, elle avait fait exprès de faire autant de bruit pour attirer son attention –, elle s'était punie toute seule.

Et la fête chez les Helmcke, cette soirée qu'elle attendait depuis tant de mois ! Une sorte de lumière dans sa vie si sombre et si triste. Elle ne voulait pas se l'avouer totalement mais elle avait un léger béguin pour Boy Helmcke. Hélas ! Lui, il ne la voyait même pas, n'ayant d’yeux que pour Sybil. La blonde Sybil. Mais elle désirait quand même le revoir. Il était si gentil et ses très larges épaules malgré son jeune âge (il n’avait que dix-sept ans) lui donnait l'envie d'y poser sa tête. Elle était désolée de le voir se morfondre pour sa cadette. Ô ! la frivole Sybil, si sûre d'elle et qui savait faire tourner les têtes. Sybil, la désinvolte, avait les plus beaux garçons à ses pieds et, chose curieuse, elle avait laissé entendre à sa meilleure amie qu'elle aimait bien le jeune vicaire. Ce qui n’était pas du tout pour plaire à Alessandra sans que celle-ci ne sache trop pourquoi.

La pensée de la jeune fille erra un instant autour du jeune et séduisant prêtre et elle se demanda tout à coup combien de filles allaient tomber amoureuses de lui.

Elle lui en voulait toujours de son incompréhension de la fois dernière. Pourquoi avait-il préféré défendre cette mère qui la faisait tant souffrir ? Dire qu'elle avait cru à un moment qu'il serait différent de ce vieil hibou qu'était le père Perrier, qui aimait d'avance sa mère puisqu'elle était la première à faire de généreux dons mensuels à la paroisse. Une dona- taire de cette trempe pesait lourd dans une balance. Mais, Stéphane de Vastey, quel intérêt avait bien pu lui dicter ses paroles ? Pourquoi s’était-il jeté la tête la première dans une voie sans issue ? Elle essaya d’excuser sa conduite et l'idée lui vint qu’il s’était comporté de la sorte par horreur de la méchanceté gratuite. N’importe qui de sensé aurait toujours du mal à croire qu'une mère puisse autant détester un enfant qu'elle avait elle-même mis au monde. Alessandra le concevait bien, mais qu'un prêtre, un homme de foi, doute d'avance de ses affirmations la frustra et elle décida de le mettre lui aussi sur la liste des personnes à « abattre ».

 

***

 

Le jour se mourait lentement sur Pétion-Ville. Alessandra se délectait de ce merveilleux tableau qu'était ce coucher de soleil en regrettant d'avance qu'il fut éphémère. Chaque seconde, les tons changeaient, le décor se transformait et les teintes chaudes avaient un éclat extraordinaire qui flattait l’œil.

La jeune fille adorait s'asseoir sur la grande terrasse pour admirer ce spectacle d'un moment qui lui procurait ces instants de bonheur qu'elle volait à la vie. Elle se réconciliait pour quelques instants avec Dieu. Elle ferma une seconde les yeux et poussa un soupir plein de désarroi. Pourquoi est-ce que ce Dieu tout-puissant, capable de faire de si belles choses, n'affichait que de l’indifférence à son endroit ? Pour- quoi ne la frappait-il pas de surdité ? Au moins elle serait à l’abri des sarcasmes que savait distiller sa mère à longueur de journée pour la rendre mal à l’aise ! Tout au plus, il aurait pu, tout bonnement, d'un coup de baguette magique, frapper sa génitrice de mutisme. Voilà, ceci serait beaucoup plus logique, beaucoup plus... disons juste, puisque c'est elle qui possédait une langue de vipère. Une langue fourchue qui pouvait lui sortir des paroles blessantes ayant le don de la faire pleurer et ceci très souvent en présence du personnel de maison. Quelle humi- liation !

Mais, quel genre de monstre était cette femme qui disait être sa mère ? Tout miel avec Sybil et Allison et tout fiel avec son aînée qu'elle traitait comme une pestiférée. Sa grand-tante Marguerite, sœur aînée de sa chère grand-mère avait demandé nombre de fois à Maritza de permettre à Alessandra de venir vivre avec elle. Son célibat était si lourd à porter qu'elle aurait bien aimé avoir de la compagnie, disait-elle. Alessandra savait que c'était par affection que sa grand-tante faisait une telle requête, et elle l'en remerciait de tout cœur. Mais, évidemment, sa mère déclinait toujours toute offre de ce genre avec une peur proche de la panique, ne voulant certainement pas la perdre de vue une seconde. Sans doute craignait-elle de n'avoir plus personne sur qui exercer sa rage ?

Tant d'amertume de la part de Maritza Sanders Lagardère était, somme toute, assez incompréhensible puisqu'elle avait tout eu dans l'existence. Elle descendait d'une des plus grandes familles de ce petit bout d'île. Son père était l'un des hommes les plus riches et les plus influents de ce pays. Les Sanders avaient fait fortune honnêtement, dans le textile. Les frères Sanders avaient la réputation d’être de rudes travailleurs, faisant fonctionner leurs usines plus de quinze heures par jour. À ce rythme, celles-ci devinrent de plus en plus prospères, assurant à leurs propriétaires une inestimable richesse.

La mère Sanders, de son nom de jeune fille Olga Shettini, était, elle aussi, issue de la haute société. « Une famille un peu moins honnête, parce qu’elle possédait des terres dans l’Artibonite à perte de vue ! », déclaraient les Sanders un peu jaloux de leur fortune. Comme si la possession de terres trans- formait automatiquement les honnêtes gens en bri- gands !

Le mari d’Olga Shettini avait reçu du père de celle-ci une confortable dot le jour de ses noces. Les mauvaises langues disaient que c'est parce que le patriarche avait été tellement heureux de pouvoir caser une fille un peu trop libertine à son goût. On dit aussi que M. Shettini avait lui-même accompagné sa fille jusqu’à l'autel, quand il avait refusé de le faire pour ses autres enfants, s’assurant ainsi qu’elle était bel et bien mariée. Ce descendant d'Italien, au sang bouillant, ayant un sérieux penchant pour l'alcool, avait pris un verre de trop ce jour-là et alla jusqu'à remercier publiquement son gendre d'avoir sauvé sa fille de la luxure. L'assistance et surtout sa femme n'avaient pas apprécié sa franchise, on le comprend bien.

Du mariage de William Sanders et de Olga Shettini naquirent quatre enfants dont Maritza fut la seule fille. Gâtée et choyée à outrance, celle-ci n’eut jamais rien à envier à quiconque. Elle avait fréquenté les meilleures écoles et aussi l'université, ce qui s’avérait être rare à l’époque. Elle était belle ; ce mélange de sang italien et allemand avait donné un bon produit et William Sanders en était fou. Jusqu'à présent d'ailleurs, et cela se voyait rien que dans la façon dont il posait les yeux sur elle.

Mais, il faut dire aussi que chez les Sanders l'aïeule était une négresse, une vraie. Le premier Sanders débarqué au pays fuyant la guerre en Europe avait épousé une marchande « du bas de la ville ». Elle avait un commerce de dentelle. De cette femme, on n'entendait point parler. D'ailleurs, elle-même ne parlait pas beaucoup pour le grand bonheur de la famille qui n'aimait pas trop la voir afficher son créolisme débordant. Et rares étaient ceux qui l'a- vaient croisée, un jour, dans la cuisine des Sanders écossant les petits pois, ne sachant même pas qui elle était, la confondant avec une bonne. Et ce n'est que par hasard quand on se rendait compte que tout le monde lui parlait avec déférence qu’on comprenait qu’elle était la doyenne de la famille. De l’avis de plus d’un, cette considération s’affichait non pas à cause d'une quelconque affection qu'on aurait pu lui vouer mais, simplement, parce qu'elle détenait les cordons de la bourse. Depuis son veuvage, elle avait pris les rênes des affaires de son mari. Elle était peut-être sans instruction mais elle avait, toute seule, développé son business de dentelles et réussi à convaincre son époux de se lancer dans le textile, la confection de dessous féminins et dans la lingerie fine.

Depuis cette grande négresse, plus personne à la peau d’ébène n'était entré dans la famille. Au contraire, tous avaient cherché à se marier avec des Blancs, les vrais, pas les Blancs mannans, ceux qui étaient nés au pays, non ! Les « importés ». À défaut de ceux-ci, in extremis, on acceptait les mulâtres à condition, évidemment, qu'ils n'aient pas trop de café dans leur lait.

Malgré toute cette blanchisserie, il y avait eu quelques problèmes dans les cercles huppés de la capitale. Eh, oui ! Le père Sanders, malgré sa fortune, n'avait pas réussi à faire admettre sa femme parmi les sans « tache et sans reproche ». Un jour, en plein bal, le président du Belvil Club avait fait arrêter la musique pour demander aux époux Sanders de quitter la salle sur demande générale car, par sa présence, cette femme noire avait offensé l'assistance qui répugnait même à lui adresser la parole de peur qu'elle n'accouche d'une grossièreté digne de la Croix-des-Bossales.

Paul Sanders quitta le club ce jour-là pour ne plus jamais y remettre les pieds. Aussi, ne versa-t-il plus sa contribution de membre d'honneur. Ce fait dérangea le budget de l’association et décapita les tournois de tennis et de golf de cette année-là. Ces activités étaient toutes placées sous le haut patronage du tout- puissant groupe « Sanders et Fils ».

Bien entendu, il y en a qui diront que l’enfance de Maritza n’avait pas été de tout repos. Souvent, dans la vie, il ne suffisait pas d’avoir de gros moyens financiers. La fillette avait été continuellement ballottée d’un pays à un autre, car les activités commerciales des Sanders les forçaient à se déplacer plus que de raison. Un mois en Italie, deux aux États-Unis, trois en Hollande ou quelques semaines aux Bahamas et hop ! On revenait vers Port-au-Prince. De longues crises nerveuses et trois dépressions dues à sa grande fragilité psychologique avaient fait d’elle un être plutôt irascible. Un rien pouvait la contrarier, et son mari veillait à ce qu’on ne la dérangeât pas quand elle se sentait agitée ou quand elle avait ces migraines qui lui coupaient même l’appétit et qui ne la lâchaient qu’après deux ou trois jours de souf- frances atroces. Ces maux, aggravés par sa paranoïa chaque jour grandissante, devenaient de plus en plus insoutenables. Quand elle réussissait enfin à dormir, elle était réveillée par d’affreux cauchemars qu’elle n’osait raconter à personne et qui la laissaient ha- garde des jours durant.

 

 

 

 

 

 

 

 

III

 

           

            La cloche de l’église carillonna gaiement pour clore la messe dominicale. Alessandra ne put retenir un soupir de soulagement. Elle s’étira légèrement, ce qui porta sa mère à lui lancer un regard noir. Eh oui ! constata-t-elle, tout ce qui est mauvais est forcément noir ! Des jours noirs, des années noires, les plus noirs moments de la vie, etc. L’homélie du prêtre, elle ne l’avait écoutée que d’une oreille distraite. Il avait parlé de l’amour filial et du respect que les enfants devaient à leurs parents. Du bla-bla-bla ! Jamais on ne parlait de l’amour et de l’affection que devaient les parents à leurs enfants.

Ce qui intéressait Alessandra ce jour-là, c’était de voir le père de Vastey. Mais, elle le chercha en vain du regard, il n’était nulle part. Elle était déçue sans trop savoir pourquoi puisqu’elle portait encore sur sa peau les brûlures de ses dernières paroles. Elle avait quand même pensé à ce jeune prêtre, une bonne partie de la nuit. Elle avait pitié de lui, le sentant très naïf. C’était visible qu’il ne savait rien de la vie et qu’il croyait le monde bon et les humains généreux à l’image du Christ. Pauvre Stéphane de Vastey ! Elle ne se sentait plus la force de le détester parce qu’elle ne lui trouvait aucune hypocrisie.

Pour rentrer à la maison, Alessandra s’engagea la première dans l’allée principale de l’église ; sa mère suivait, tenant ses jeunes sœurs par les épaules. Brus- quement, sans avertissement aucun, Alessandra s’arrêta. Les autres qui ne faisaient pas attention se heurtèrent à elle. Les yeux de sa mère lancèrent des éclairs. « Encore une de ses gaucheries ! » pensa celle-ci. Non, elle se trompait. Alessandra avait tout bonnement aperçu le père de Vastey causant à quelqu’un sur le parvis de l’église.

La jeune fille se sentit troublée. Il était là ! Tant mieux, cela lui éviterait de se demander, pendant toute la journée, où il pouvait bien être. Elle le trouva beau malgré sa soutane et se demanda pour la centième fois pourquoi un si bel homme avait choisi d’entrer dans les ordres. Un véritable gâchis !

Quand le père de Vastey la vit à son tour, un grand sourire lui fendit la face.

– Mademoiselle Lagardère, comment allez-vous ? dit-il en s’approchant d’elle, négligeant d’un coup son ancienne interlocutrice.

Le cœur d’Alessandra battit la chamade. Elle sentit le souffle lui manquer.

– Ça va, merci ! répondit-elle d’une petite voix, en rougissant.

Sa mère fut clouée par la surprise. Elle n’en revenait pas. Une Alessandra rougissante et perdant tous ses moyens alors qu’elle était si frondeuse, si difficile à amadouer. Maritza regarda le jeune prêtre dialoguer avec sa fille le cœur étreint d’une légère appréhension. Elle secoua la tête comme pour effacer les mauvaises pensées qui avaient l’air de vouloir s’y installer. Par expérience, elle avait déjà saisi ce qu’Alessandra prendrait du temps à comprendre. Ce regard fiévreux, ces yeux qui scrutaient toute la salle, il y avait là tous les symptômes d’un état amoureux. Elle avait même eu l’impression d’entendre battre son cœur dans sa jeune poitrine tant son émotion avait été forte. Hum… Maritza s’éloigna soucieuse.

Son cœur de mère saignait car elle se voyait forcée d’être dure avec sa propre fille alors qu’elle désirait qu’il en soit tout autrement. C’était très pénible d’avoir à jouer cette comédie, de mettre toutes sortes de distance entre elle et son aînée dans le seul but de protéger celle-ci. Avait-elle le choix ? Avait-elle le droit de faire différemment sans que cela ne soit préjudiciable à Alessandra ? Dieu, que la vie était compliquée ! Cette enfant, elle l’aimait de tout son cœur et de toute son âme ; pourtant, pour des raisons tout à fait indépendantes de sa volonté, elle devait taire ses sentiments. Ne rien tenter alors qu’en cette étape difficile de son adolescence elle avait besoin d’attention et surtout des conseils avisés d’une mère. Maritza se voyait coincée dans son enfer et elle n’avait personne à qui se confier. Tout était si grave !      

– Avez-vous aimé le sermon, Mademoiselle Lagar- dère ? demanda le jeune vicaire, se rendant soudain compte que sa main retenait encore celle d’Ales- sandra.

Celle-ci hésita un instant, fut tentée de mentir mais s’en abstint. Ç’aurait été trop facile.

– Non ! répondit-elle sèchement, adoptant de nouveau son attitude rébarbative rien qu’en entendant le mot « sermon ». Ma mère tenait à ce que je sois là, alors j’ai obtempéré, c’est tout ! Je n’ai jamais aimé la messe de dix heures le dimanche matin. C’est le rendez-vous des hypocrites, des amoureux, de ceux qui tiennent à exhiber leurs vêtements neufs et des aguicheuses. D’ailleurs, personne ne prête attention au sermon. Les gens écoutent plutôt leur cœur et surtout leurs sens, pas autre chose.

– Ne parlez pas de la sorte, Mademoiselle Lagardère, s’offusqua le jeune prêtre, vous êtes beaucoup trop jeune pour être aussi désabusée.

– Père de Vastey, vous avez des yeux pour ne pas voir. Même dans votre bible il est écrit qu’il n’y a pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir.

– Cela me fait plaisir de constater que vous lisez quand même la Bible.

– Non, non, non ! Ce n’est pas pour les raisons que vous vous imaginez, mais pour pouvoir prendre… Dieu à défaut.

– Vous avez tort de vous rebiffer ainsi contre le Très-Haut quand celui-ci est bon et miséricordieux. D’ailleurs, chaque jour il nous le prouve davantage.

– Très bien, la prochaine fois que vous lui parlerez, demandez-lui s’il a fait exprès de me doter d’une mère aussi détestable. Hier encore, elle m’a enfermée dans ma chambre à double tour pour que je n’aille pas au cinéma avec mes sœurs ; sous prétexte que je n’avais pas achevé mes devoirs quand ceux-ci avaient été faits depuis vendredi après-midi.

– Écoutez, je crois que je vais parler à votre mère. Je m’en voudrais d’accorder une foi absolue aux paroles d’une… gamine.

– Une gamine, moi ?  Vous voulez rire. J’en sais bien plus que vous sur la vie.

– Croyez-vous cela, jeune demoiselle ?

Alessandra regretta, à cette minute précise d’avoir cherché à le voir, de l’avoir abordé, de lui avoir parlé. Quel idiot ! Il ne comprendrait jamais rien. Pour se venger, elle ajouta avant de tourner le dos :

– Pendant que j’y pense, dites à votre Dieu supra intelligent qui est le commencement et la fin que ce sang qui coule chaque mois entre les cuisses des femmes n’est pas une idée géniale. S’il s’était montré moins paresseux ou peut-être plus généreux envers la gent féminine, il aurait pu trouver mieux.

Le père de Vastey vit de la fureur dans les yeux de la jeune fille et décida d’écourter cet entretien qui, somme toute, ne mènerait à rien d’autre qu’à une plus grande incompréhension.

 

***

 

En remontant dans sa chambre, un peu plus tard, il se demanda encore une fois la raison d’une si grande agressivité chez la jeune fille. Il se refusait à croire que Maritza Lagardère, cette belle femme au regard angélique qui communiait tous les dimanches, pouvait porter en elle autant de méchanceté que prétendait sa fille. Alessandra Lagardère avait peut-être un grain de folie qui était en train de ger- mer en elle. Il lui fallait peut-être voir un psycho- logue avant que son cas ne soit totalement perdu.

 

***

 

Ce soir-là, Alessandra se sentit seule, vraiment seule. Elle entendit rire ses sœurs dans la chambre voisine, voulut les rejoindre mais se ravisa à temps. Sa mère ne voulait pas qu’elle soit souvent avec Sybil et Allison craignant que celles-ci n’adoptent ses « mauvaises manières » comme elle disait. Tant pis, elle resterait dans sa chambre à ressasser ses idées noires.

Elle se résignait déjà à sa solitude quand elle se rappela, tout à coup, que Stanley Stark avait glissé dans son sac à main, pendant la messe, un petit bâtonnet blanc.

    – Mais, si ! s’écria-t-elle. 

            Une cigarette, elle avait une cigarette. Elle se leva d’un bond et tira de son sac « le calumet de la paix » comme disaient les copains. Pendant quelques heures, elle oublierait les « visages pâles » et surtout, le beau Stéphane qui hantait un peu trop son esprit.

 

 

***

 

            Alessandra, la rebelle, passa encore deux années dans cette école qu’elle n’aimait guère, seulement parce qu’elle tenait à être le plus près possible du jeune prêtre.

Ce qui aurait pu paraître une toquade, au fond, ne l’était pas. C’était un amour pur comme seul un sentiment neuf, émanant d’un adolescent en pleine puberté, pouvait l’être.

Plusieurs jeunes hommes lui tournaient autour, qu’elle ne les remarquait pas, trop occupée à penser à Stéphane. Stéphane, l’inaccessible, l’homme qui aimait Dieu par-dessus tout et qui ne voyait en elle qu’une brebis égarée. Il avait fini par comprendre qu’elle disait vrai concernant l’attitude incroyable de sa mère et avait conclu avec elle que cela était très certainement lié à un problème de couleur même si cela lui paraissait à peine concevable. Aussi, faisait-il de son mieux pour l’aider à ne pas s’enfoncer dans une paranoïa destructrice. Il voulait tellement qu’elle aimât le Seigneur autant que lui mais cela était presque impossible à la jeune fille. Dans une attitude recueillie, il lui parlait de l’Être suprême, la croyant attentive à ses paroles. Hélas ! Quand il rouvrait les yeux, il découvrait le regard plein d’amour d’Alessandra fixé sur lui ! Jamais, avant elle, une femme ne l’avait contemplé ainsi. Ce regard de femme en devenir lui disait ses sentiments, son désir de lui et toute la tendresse du monde. Dans ces moments, le jeune prêtre la prenait pour l’ambassadrice du diable désirant le séduire dans un lieu aussi sacré que l’enceinte d’une église. Et il se mettait à prier avec une ferveur incroyable, se sentant bien incapable de maîtriser cette douce sensation qui l’envahissait quand il était en sa présence.

Il demandait souvent à Dieu de l’aider à lutter contre tous les mauvais génies qui voulaient le faire trébucher pour qu’il ne devienne qu’un vulgaire pécheur ; lui qui s’était juré de vouer sa vie à la prière, loin de toutes tentations de la chair. Un vrai sacerdoce ! Il en avait décidé ainsi et ne voulait aucune entrave sur son chemin. De plus, il était persuadé que son paradis, il le gagnerait en brandissant à Dieu la pureté de son cœur et de son corps comme un étendard, prouvant ainsi que sur terre il s’était abstenu de flirter avec les esprits mauvais.

Il ne voulait pas seulement résister à la tentation, il désirait surtout la fuir pour ne pas avoir à mettre à l’épreuve certaines de ses faiblesses. Pourtant il se devait d’aider Alessandra à être en paix avec elle-même. Car il sentait, par moments, qu’à force d’incompréhension, cette adolescente pourrait se perdre dans ce bas monde où le sexe et l’argent régnaient en maître. Mais pouvait-il lui-même l’approcher de trop près, s’exposer à des égratignures dues à ses épines et lui permettre de blesser son cœur vierge de tout amour féminin ?

Le jeune vicaire était à ce stade de pensées quand son téléphone sonna. Il décrocha.

La voix était légèrement essoufflée. Une voix reconnaissable entre toutes. Alessandra voulait le voir tout de suite au confessionnal. Il n’avait pas encore ouvert la bouche qu’elle raccrochait déjà, ne lui laissant que le choix d’être au rendez-vous.

Il ne voulut pas se l’avouer tout de suite, mais cette entrevue créait déjà en lui une émotion à laquelle il tenait à échapper. Qu’elle veuille le voir à cette heure tardive dans le confessionnal ne présageait rien de bon mais ne pas y aller serait, à son avis, la pire des choses.

 

 

***

 

C’est d’un pas rapide qu’il se rendit sur le lieu de la rencontre, le cœur étreint par une sourde angoisse.

Il y fut bien avant elle, ce qui augmenta sa nervosité. Ses mains tremblaient tellement qu’il donnait l’impression d’être un homme amoureux, et cela l’accablait. Il en voulut à Alessandra de provoquer en lui de pareils troubles.

Des minutes qui lui parurent des heures s’égrenèrent lentement. Dans sa tête, les idées s’entrechoquaient et il essayait de s’imaginer les mille et une raisons qui auraient pu pousser Alessandra à vouloir le rencontrer à une heure aussi indue. Il se tordait les mains d’énervement, revit en pensée l’histoire pas du tout ordinaire de la jeune fille. Un vrai itinéraire d’enfant pas du tout gâtée. Cette mère qui semblait la détester à cause de la couleur de sa peau et les méchancetés qu’elle lui faisait à cause de cela : de la barbarie pure ! La multitude de petites flèches empoisonnées que lui lançaient ses cama- rades qui s’étonnaient de la différence entre ses sœurs et elle : un cauchemar quotidien. Tous ces faits semblaient profondément l’affecter. Fragile, cette enfant l’était jusqu’à l’excès. Cette sensibilité à fleur de peau, à fleur de cœur, à fleur de corps lui donnait l’envie de la protéger. La protéger de qui, de quoi ? Il ne savait pas trop. De tout, de sa mère, de son milieu social ou tout simplement d’elle-même. Elle lui laissait toujours l’impression qu’elle ne serait jamais une fille comme les autres. Elle n’était pas née, que son histoire l’avait précédée. Mais, ce qui le tourmentait le plus était le pressentiment qu’il allait, lui, simple curé de paroisse, jouer un rôle important dans cette vie qu’il devinait peu quelconque. Depuis un peu plus de deux ans qu’il la connaissait, il l’avait entendu dire bien des énormités mais il avait pardonné. Elle avait même tenté de l’insulter, de lui faire croire qu’il avait fait un très mauvais choix en voulant être prêtre ; il avait encore pardonné. Mais, de quel droit intervenait-elle dans sa vie privée ? Est-ce que de se montrer compréhensif ou attentif à ses problèmes faisait de lui son ami, un ami intime à qui elle voulait dicter sa volonté ? Non ! il ne la laisserait pas faire. Cette petite ne lui était rien.

À un certain moment elle avait voulu l’offenser en offensant le Très-Haut, le Dieu qu’il aimait tant. Elle disait que celui-ci avait délibérément créé Satan, car il s’ennuyait tout seul dans un monde où « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ». Alors, il avait permis au mal de s’installer, question de s’amuser un peu.

Afin de le pousser à bout elle avait projeté l’image de Dieu et de Satan assis comme deux joueurs d’échecs utilisant des pions qui ne seraient autre que des êtres humains. Eh oui ! de vulgaires pions entre les mains de puissants esprits contre lesquels ils ne pouvaient rien, devant se laisser ballotter au gré de leur volonté.

Le jeune prêtre se révoltait, vociférait, s’énervait, puis se calmait en voyant le sourire qui flottait sur les lèvres de la jeune fille. Croyait-elle vraiment à tout ce qu’elle avançait ou voulait-elle seulement le faire sortir de ses gonds ? Tout comme les jours où elle accusait les sœurs de la congrégation de Sainte-Thérèse d’être hypocrites et bourrées de préjugés, s’amusait-elle encore à le provoquer ? Elle disait haut et fort que celles-ci ressemblaient aux religieuses de Saint-Archange ; pures comme des anges peut-être, mais, orgueilleuses comme des démons !

Elle prétendait aussi que les ecclésiastiques catho- liques n’étaient que des menteurs qu’il fallait faire taire avant de forcer l’humanité à crouler sous le poids de leur ignominie. Comme un cheval sauvage, perpétuellement indompté, elle se cabrait contre l’ordre établi. Pour elle, les prêtres n’étaient rien d’autre que d'infâmes vendeurs d’absolution qui n’avaient pas hésité à tromper tous leurs fidèles pour construire leur basilique Saint-Pierre ! Des prédateurs qui avaient, sans sourciller, détruit, éliminé et spolié des millions d’Amérindiens au nom du christianisme, au nom de l’évangélisation des peuples, lui jetait-elle à la figure perpétuellement. Des arguments de défense, le jeune prêtre n’en avait pas beaucoup. Il se rongeait le sang et implorait le ciel de lui venir en aide, et priait pour que la grâce divine descende sur cette très jeune fille. Oui, il serait beau le jour où elle renierait ses sombres pensées, trop sombres pour un être aussi jeune, aussi plein de désir de vivre. C’est pour un mieux-être qu’elle se battait ou plutôt qu’elle se débattait dans ce monde ingrat et cruel.

De son côté, Alessandra pensait que le père de Vastey était lâche parce qu’il avait choisi la voie la plus courte pour parvenir à son Dieu et à son paradis, celle où il n’y avait pas d’appétit de la chair ni de convoitises. Le test, le vrai, on devait le réussir en tentant de patauger dans la boue de ce monde puis de s’en sortir sans y laisser ses plumes. Mais, lui, il avait peur, et elle le savait et n’avait de cesse de lui répéter que sa foi était plutôt bidon, car il était bien incapable de résister aux vraies tentations. Sans aucun doute, cela portait le jeune vicaire à réfléchir et il trouvait tout cela fort dérangeant.

– Pardonnez-moi, je suis en retard !

La voix, derrière lui, le fit sursauter.

– Vous m’avez fait peur, Mademoiselle Lagardère.         – Tiens ! Ce n’est pas nouveau je crois...

Elle avait du rire dans les yeux en disant cela. Stéphane, un bref instant, parut soulagé. Ce qu’elle avait à lui dire n’était peut-être pas si grave que ça, sans quoi il n’y aurait eu aucune place pour la plaisanterie.

Alessandra sourit et s’enhardit à passer douce- ment son index sur la joue du jeune prêtre ; un geste qu’elle ne s’était jamais autorisée jusqu'à présent. Le père de Vastey, surpris, s’écarta d’elle immédiatement comme s’il avait été touché par une pestiférée.

Elle rit doucement, un rire de gorge. Le prêtre la regarda comme une bête traquée fixerait un éventuel agresseur. Elle était vraiment belle cette jeune fille à la peau d’ébène et aux dents si blanches que celles-ci brillaient dans la pénombre. Peut-être que la souffrance embellissait les femmes leur donnant une force et une émotion qui ne sauraient émaner de filles trop gâtées. Oui, il le reconnaissait, Alessandra Lagardère était une fille magnifique.

Il chassa très vite cette pensée qui aurait pu l’entraîner des années en arrière, sur d’autres rives très lointaines où l’adolescent qu’il était alors avait laissé ses empreintes, dans le sable chaud, mêlées à celles de Mary la petite voisine. Mais leurs pas s’étaient perdus en cours de route et les siens avaient emprunté un autre chemin, celui menant à la… sublimation.

D’un ton qu’il voulut neutre, il dit : 

– Vous aviez quelque chose d’important à me dire, Mademoiselle Lagardère ?

Le visage de d’Alessandra se ferma comme un parapluie et des larmes perlèrent dans ses yeux vides de tout éclat.

            – Au fait, j’ai deux choses importantes à vous dire : La première est que c’est peut-être la dernière année où l’on se verra aussi souvent. Mon paternel a décidé de me changer d’école. Ma philo je la ferai ailleurs. Enfin il a compris combien j’étais malheureuse chez les sœurs. Il a enfin admis que mes mauvaises notes n’avaient rien à voir avec mon coefficient intellectuel qui est excellent. Mais résultaient du fait que nos chères religieuses étaient bourrées de préjugés de couleur et détestaient, par-dessus tout, les élèves qui faisaient preuve de caractère en refusant de se laisser manipuler ou en usant de mille tours pour éviter leur lavage de cerveau. Elles ont eu du mal, toutes celles à qui on voulait enfoncer de force dans le crâne des fatras ; comme quoi la religion catholique était la seule crédible, celle qui avait été fondée par Jésus-Christ en personne le jour où il dit à son apôtre « Tu es pierre et sur cette pierre, je bâtirai mon église ! » Quelle aberration ! De plus, la semaine dernière quand j’ai demandé à sœur Cécile si Dieu et Jésus étaient de race blanche elle me répondit : « Bien évidemment, ma petite, la question ne se pose même pas. La race Noire avait été maudite par Dieu ! » Après cette réponse que je trouvai d’une arrogance insupportable j’en vins à la détester un peu plus et sur le coup j’eus envie de lui botter le derrière pour la renvoyer dans son Espagne natale ! Comment expliquer qu’un homme né sur le continent africain, d’une femme de Galilée et d’un charpentier du pays, assisté de Melchior, de Balthazar et de Gaspard tous des rois africains, puisse naître blanc avec des yeux bleus ? Ceci est un mensonge, une énormité que je n’accepterai jamais. Mais, j’imagine que ça ferait un peu drôle que les Blancs admettent que le fils unique de Dieu venu sur terre pour nous sauver du pêché soit un dieu nègre ! Cela leur enlèverait, d’un coup, toute velléité de suprématie, les ravalant ainsi au rang de simples humains ! Dire que c’est au nom de ce dieu, soi-disant blanc, que les Noirs sont humiliés chaque jour de leur vie. Jésus était noir, vous entendez !

            Stéphane ne répondit pas, il savait trop bien comment cela finirait s’il osait protester. Il se trouva un peu lâche de craindre une gamine de dix-sept ans. Mais, avec un sale caractère comme le sien, mieux valait s’abstenir de tout commentaire, car il n’était vraiment pas d’humeur à s’abîmer dans leurs sempiternelles discussions sur la religion. De toutes les manières sa consolation était de constater qu’elle ne voulait nullement lui faire une déclaration d’amour comme il le craignait. Il appréhendait tellement qu’elle dise tout haut ce qu’il lisait dans ses yeux, dans son cœur.

Elle remarqua sa volonté de ne point rétorquer et en fut déçue.

– Vous ne dites rien Père de Vastey ? interrogea-t-elle.

– Mais je n’ai rien à dire, mon enfant.

– Arrêter de m’appeler mon enfant ! Vous êtes beaucoup trop jeune, vous n’auriez pas pu être mon père. À peine une dizaine d’années nous sépare.

– Ma position de prêtre me confère...

Elle l’interrompit avec autorité :

– Elle ne vous confère rien du tout ! En disant cela vous me rappelez les discours de ma mère, tous creux ! Et ceci est une très mauvaise note pour vous car je déteste ma génitrice. Et la réciproque est tout aussi vraie.

– Mais, soeur Madeleine m’a dit que votre mère avait changé, qu’elle était devenue bonne avec vous. Mais, que vous refusiez tout ce qui venait d’elle. Sœur Madeleine pense que vous ne faites aucun effort pour effacer le passé et donner une nouvelle chance à votre mère.

– Sœur Madeleine ne sait pas de quoi elle parle. Ma mère n’a changé qu’en surface parce qu’elle pense pouvoir tromper Dieu en ayant un langage mielleux avec les autres. Mais, le Démiurge sait combien il y a de mauvaises pensées dans son cœur. Si ma mère fait semblant de m’aimer ces jours-ci, c’est parce que j’ai découvert qu’elle avait un amant et elle craint très certainement que je ne le dise à mon père.

Le jeune vicaire eu un haut-le-corps.

– Pardon ! elle a un amant... un amant ?

– Quoi d’étonnant ?  Ce n’est ni la première fois, ni la dernière d’ailleurs.

– Prenez-vous conscience de l’énormité de votre affirmation, jeune fille ?

– Vous devriez demander à ma mère si elle a conscience de la portée de ses actes.

– J’ai du mal à vous croire. Vous la détestez tellement que vous prêtez foi à tous les ragots que l’on colporte à son sujet. Sœur Madeleine m’a fait remarquer, il n’y a pas trop longtemps, que parfois vous étiez une véritable fabulatrice.

– Ah, bon ! Elle vous a dit cela ?

Alessandra sembla réfléchir un instant, sa bouche eut un rictus de dégoût et d’amertume.

– Voyez-vous ça ? Et… vous êtes plutôt enclin à abonder en son sens, père de Vastey ?

Elle se tourna vers la statue du Christ crucifié avec sa couronne d’épines sur la tête, ferma les yeux comme pour prier, puis lâcha en se retournant lentement.

– Sœur Madeleine essaie de se protéger en vous faisant croire à des histoires.

– Se protéger de quoi ?

La jeune fille hésita un instant et puis zut se dit-elle, pourquoi se tairait-elle plus longtemps ?

– Je vais vous raconter ce qui s’est passé un jour de tristesse. Tant pis si vous refusez d’y croire mais au moins je serai soulagée de vous savoir au courant. Sœur Madeleine m’a fait appeler à la direction, un matin où elle me trouva triste, sous prétexte de compatir à mes souffrances. J’en étais très heureuse, car il m’était rare de trouver quelqu’un de compréhensif, prêt à se pencher sur mes problèmes. Elle m’a demandé gentiment de lui faire part de mes difficultés. Je ne me suis pas fait prier, j’ai toujours tant de choses sur le cœur ! Après lui avoir raconté les dernières vacheries de ma mère, je m’étais mise à sangloter doucement. À mon grand étonnement elle vint vers moi, essuya mes larmes avec un mouchoir qu’elle avait tiré de sa poche. Naïvement, je la laissai faire, ne sachant pas trop bien où elle voulait en venir. Elle me murmurait des mots gentils, m’appelait sa petite chérie. J’en étais heureuse puisque ma propre mère ne me prodiguait aucune affection et ne me disait jamais de mots tendres. Je pensais avoir trouvé une mère en elle quand, brusquement, elle m’enferma dans ses bras. La surprise et le doute m’empêchèrent de réagir tout de suite. Sa bouche contre mon oreille continuait son opération de charme, puis subitement ses lèvres furent dans mon cou. Je sentis son souffle chaud et haletant. J’essayai de me dégager, pressentant un danger, mais elle me retint contre elle tout en murmurant des mots dont je ne compris pas le sens. Je ne m’y attardai pas d’ailleurs ; tout ce que je voulais, c’était fuir. Elle tenta de m’en empêcher. Quelques minutes avaient suffi pour que la sœur Madeleine n’existât plus, laissant la place à ce monstre qui voulait profiter de mes peines et de mon affliction. Elle s’interposa entre la porte et moi et commença son chantage. Elle me prévint que si je répétais à quiconque ce qui venait de se passer, elle me le ferait payer très cher ; je n’aurais que de mauvaises notes et je risquais même d’être mise à la porte de l’école pour toujours. Alors là, je devins comme folle. Ivre de rage, je me précipitai sur elle, lui administrai une formidable gifle puis je la tirai violemment par le bras et l’envoyai choir au fond de la pièce. J’ouvris la porte et m’en allai directement chez moi sans même récupérer mon sac. Je passai le reste de la journée prostrée dans ma chambre, la bouche pleine de dégoût. Heureusement que ma mère, ce jour-là, était absente. Je n’avais pas envie de lui en parler. D’ailleurs elle ne m’aurait peut-être pas cru ou m’aurait traitée de tous les noms. Dire que sœur Madeleine était la seule à qui j’avais confié ma peine. Elle paraissait si charitable. Comme je m’étais trompée ! Un vrai démon ! Main- tenant, elle tient à me faire passer pour une mythomane dans l’espoir que personne ne me croira si j’osais raconter ma mésaventure.

Le père de Vastey était atterré par cette histoire qui, de toute évidence, n’aurait pas pu être inventée par une si jeune fille. On sentait l’effort qu’elle avait dû faire pour que les mots franchissent le seuil de ses lèvres.

            Catastrophé, il ne pouvait que répéter : 

– Doux Jésus, doux Jésus, quelle horreur !

– Oui, mon Père, cela est vraiment horrible et vous devriez demander à la sœur Madeleine de venir confesser ses fautes.

– Oh oui ! oui... oui... Je devrais ! Vous avez entiè- rement raison, bafouilla le prêtre pris au dépourvu. Mais, je me demande comment lui dire que je sais, sans que vous ne subissiez son courroux par la suite.

Alessandra éclata de rire. Un rire de gorge qui résonna en écho dans l’enceinte de l’église et sembla déranger les saints taillés dans la pierre.

– Faites un peu moins de bruit, Mademoiselle Lagardère, vous allez déranger...

– Qui ? Les statues ? l’interrompit-elle. Il n’y a per- sonne ici à part vous et moi. Et ces images taillées, elles ne valent rien, ce n’est que du plâtre, un vulgaire matériau.

– Je vous en prie, épargnez-moi vos blasphèmes, supplia le jeune vicaire.

– Blasphèmes ? Si je me réfère aux leçons apprises à l’école congréganiste, il y a bien un commandement qui proclame : « Tu ne te feras point d’images taillées et tu ne te prosterneras que devant moi ton Seigneur, ton Dieu ! » 

La jeune fille se tut, attendant une réaction du prêtre. Celle-ci ne vint pas. Son interlocuteur restait enfermé dans son mutisme. Décidément, elle avait le don de le coincer.

– Vous n’avez aucune objection, Père de Vastey, concernant mes arguments ? demanda-t-elle ironi- quement.

– Oui, c’est… vrai, cela est écrit… dans les dix commandements !

– Alors, oseriez-vous encore insinuer que ce serait moi, la blasphématrice ? Ce lieu est parfois témoin de tant de péchés, qui sont loin d’être véniels. Des péchés si mortels que je vous conseillerais de vous en éloigner au plus vite, ajouta-t-elle sur un ton sourd et mystérieux.

En disant cela, elle s’était approchée du jeune homme et sembla vouloir lui toucher le bras. Il se recula hâtivement et agrippa le crucifix qui pendait à son cou.

Le rire d’Alessandra résonna à nouveau sous la voûte de la chapelle.

– Avez-vous la télé dans votre... monastère, Père de Vastey ?

Cette question parut le surprendre

– La télé... oui, oui, bien sûr. Pourquoi ?

– Parce que je crois que vous avez vu trop de films d’horreur. Dracula peut-être, ce film où l’on chasse les vampires en leur exhibant le pauvre Christ nu, pieds et mains liés sur sa croix. Mais, comment voulez-vous que Jésus fasse quoi que ce soit pour un être humain quand des hommes qu’il voulait sauver du péché l’ont mis dans cet état ?

Le père de Vastey ouvrit la bouche puis la referma sans qu’aucune parole ne pût en sortir.

La jeune fille enfonça le clou.

– Vous ne trouvez pas cela méchant, vous ? Accro- cher à son cou un être qui a subi la flagellation, qui a été lapidé, humilié, écorché vif jusqu’à ce que mort s’en suive ?

Alessandra sortit brusquement du confessionnal et grimpa sur l’autel.

– Dites-moi, dites-moi, vous le spécialiste en théo- logie, en psychologie, si ce n’est pas faire preuve de sadisme de la part de gens qui disent vous aimer au-delà de tout ?

– Je vous en prie, je vous en prie, Mademoiselle Lagardère, descendez de là ! Ne faites pas ça, dit Sté- phane en accourant.

– Vous savez quoi, Père de Vastey ?  C’est tout ce que ma mère aurait fait.

– Elle aurait fait quoi ?

– Accrocher une photo de moi crucifiée ou mutilée à son cou tout en voulant convaincre son entourage de son amour pour moi.

Il allait l’attraper quand elle s’échappa et se mit à courir autour de l’autel.

– Je me demande ce que Dieu pense à ce moment précis où vous courez après moi ou… ce que les autres diraient en vous voyant en train de me retenir.

À ces mots le jeune prêtre stoppa net sa course et revint s’asseoir à sa place. Il rougissait désespéré-ment.

Le rire de la jeune fille fusa pour la énième fois sous la nef.

– Ah ! Monsieur le curé a peur des qu’en-dira-t-on, s’exclama-t-elle ironiquement.

Stéphane, la mine fermée, se tordait les mains ner- veusement. Un geste qui trahissait ses angoisses. Ah ! la maudite gamine, elle avait le don de le mettre en rogne. Généralement, il était calme comme l’eau d’un étang. Franchement désagréable, cette petite. Il voulait bien l’aider mais certainement pas à n’importe quel prix.

– Mademoiselle Lagardère, vous m’avez fait venir ici seulement pour… me parler de crucifixion...

Alessandra redescendit brusquement sur terre. La raison de ce rendez-vous revint lui hanter l’esprit. Elle eut soudain l’air accablé.

– Non, je suis ici cet après-midi pour des choses… bien plus graves.

Stéphane ferma les yeux. Qu’est-ce qu’elle allait encore sortir de son chapeau de prestidigitateur ? Fou ! Définitivement cette petite allait le rendre fou ou le tuer à coup d’émotions fortes. Depuis deux ans, il subissait ses assauts répétés sans ciller mais combien de temps pouvait-il encore tenir ?

Elle lâcha tout de go.

– Ce matin, j’ai vu Lamercie ! 

– Lamercie ? s’étonna le vicaire ahuri. Ce nom arrivait comme un cheveu sur la soupe et il ne disait rien à Stéphane. C’était la première fois qu’Alessandra le prononçait devant lui.

Elle revint s’asseoir à sa place au confessionnal et prit un air énigmatique. Elle baissa le ton, sa voix n’était plus qu’un murmure, et Stéphane préférait cela aux cris de tout à l’heure. Même si ce ton confidentiel n’augurait rien de bon.

Voyant qu’il la regardait avec des yeux tout ronds pleins de questionnement elle se résigna à cracher le morceau.

– J’ai vu celle qui détient la clé du secret de ma naissance. Lamercie est une bonne qui a passé plus de vingt-cinq ans au service de la famille. Dix années avec grand-mère et quinze avec ma mère. Elle était une excellente cuisinière, et mes sœurs et moi avions été les premières déçues quand maman avait décidé de la renvoyer. Mais, aujourd’hui, je comprends pourquoi elle tenait tant à ce que celle-ci parte. Elle en savait trop ! Elle a été le témoin privilégié d’une bonne partie de l’histoire de la famille, et c’est un fait important.

– Ah ! fit le père de Vastey, perplexe.

– Je l’ai rencontrée hier en sortant de l’école. Comme j’étais en retenue, le chauffeur ne revint pas me chercher. Ma chère mère avait jugé bon de me punir pour avoir joué au clown dans la classe. Le pensum : remonter à la maison à pied. C’est ainsi que j’ai pu, tout à fait par hasard, rencontrer Lamercie. Ce qu’elle m’a révélé me fait encore frémir. J’en ai eu pour deux bonnes heures de marche. Port-au-Prince /Montagne Noire. Un vrai calvaire ! Mais je remercie ma mère. Ce châtiment m’a permis de beaucoup apprendre sur moi-même.

– Et on pourrait savoir ce que Lamercie vous a appris de si important ? demanda le jeune prêtre qui ne pouvait plus faire taire son impatience.

Il s’agitait beaucoup sur sa chaise.

– Vous savez, j’ai toujours cru ou plutôt j’ai toujours pensé que ma mère n’était pas ma génitrice parce qu’elle m’a toujours détestée.

– Vous n’allez tout de même pas recommencer...

– Taisez-vous ! tonna Alessandra, vous êtes ici pour écouter, pas pour faire des commentaires anticipés !

Stéphane devint rouge de vexation mais préféra ne rien rétorquer pour éviter qu’elle ne crie à nouveau. Il dut subir sa tyrannie sans mot dire.

– Je disais donc que ma mère n’a jamais pu me blairer. Par contre, mon père me couvait de sa tendresse. C’est ainsi que pendant mes dix-sept ans de vie, je me persuadai que j’étais peut-être une enfant naturelle de mon père ; que celui-ci m’avait ramenée à la maison un soir où il pleuvait à verse sur Pétion-Ville et que maman dut accepter de mauvaise grâce. Je ne sais plus combien d’heures, ni de temps j’ai passé à me dire que j’étais très certainement la fille d’une « malheureuse » ou d’une bonne de pas- sage à la maison bien que cela m’aurait très étonnée de la part de mon père que je n’ai jamais vu faire un geste déplacé envers les servantes. Mais, on ne sait jamais, avec les hommes tout est possible. C’est tellement courant dans notre pays que les maîtres de maison jouissent des charmes des femmes qui travaillent pour eux et ceci depuis la colonie ou depuis la nuit des temps. Quoique cette pensée me fût très pénible, je me disais chaque jour qu’il fallait que je me rende à l’évidence. Cette mère qui n’était pas la mienne m’avait recueillie par amour pour mon père ou simplement par devoir. Je ne saurais vous décrire mes angoisses, mon Père, mes nuits blanches hantées par des idées noires et cette crainte obsessionnelle de rencontrer un jour ma vraie mère dans la rue. Au hasard d’une promenade, me reconnaître en elle. Car, dans ma famille, je ne ressemble ni à mon père ni à ma mère. Des pensées à rendre dingue la personne la plus sensée, mais des pensées tout à fait légitimes, vu que l’on veut toujours connaître ses origines quelles qu’elles soient. Le pire, c’est que moi, j’aurais tant aimé recevoir de la tendresse, un peu d’affection de cette femme qu’on disait être ma mère. À mon grand désespoir, je devais me contenter de baisers rapides et secs comme si elle craignait que je lui transmette une quelconque maladie contagieuse. Je me consolais en disant tant pis, ce n’est pas de sa faute, elle n’est pas ma vraie mère...

En prononçant cette dernière phrase la jeune fille éclata en sanglots.

– Voyons, voyons, ne pleurez pas. La vie, je sais, n’est souvent pas facile, mais je suis sûr que vous êtes capable de faire face, d’affronter l’adversité…

Il se passa de longues minutes avant qu’Alessandra ne reprît son histoire. Elle reniflait, hoquetait, essuyait ses yeux rougis par les larmes avec un mouchoir que lui avait tendu Stéphane.

– Eh bien, mon Père, la situation est bien pire que tout ce que vous pourriez imaginer.

– Allons, allons, vous dramatisez peut-être un peu trop…

– Non, ce n’est pas le cas aujourd’hui. Au contraire, j’essaie de tenir mon imagination par les brides, de peur que son galop ne provoque ma chute. Oh ! mon Père, c’est terrible. Je n’arrive pas à y croire.

– Mais quoi ? Qu’est-ce que cette bonne a pu vous raconter comme boniments ? Une histoire de loups-garous propre à effrayer les petites filles… trop peu sages ?

– Oh ! Père de Vastey, ce que la vie peut être cruelle...

– Mais parlez ! Vous mettez mon impatience à son comble.

Mon père n’est pas mon père ! lâcha-t-elle très vite.

Puis, elle se leva pour faire les cent pas. Son tourment était évident. Elle se tourna vers le jeune vicaire et demanda.

– Vous connaissez la chanson… son titre c’est quoi déjà ?  Je ne m’en souviens plus. J’ai juste en mémoire les paroles : « À Trinidad tout là-bas aux Antilles, à Trinidad vivait une famille... »

– Ah oui ! Ah oui je connais bien, dit Stéphane en fredonnant la mélodie.

– Vous connaissez aussi la fin...

– Je crois bien. C’est un peu flou dans ma tête...

– « Ton père n’est pas ton père et ton père ne le sait pas ! » l’interrompit-elle avant d’éclater à nouveau en sanglots.

– Écoutez, écoutez, ce n’est pas la peine de vous faire tant de mal. Si cette conversation vous ébranle à ce point, mieux vaut y mettre un terme.

– Non ! il faut que je vous dise tout !

– Ce n’est pas nécessaire.

– Si, c’est nécessaire parce que je n’en peux plus de garder tout ça pour moi ! Et puis, et puis… ce n’est pas juste que vous ayez une vie si tranquille quand la mienne est si bouleversée. Ce n’est pas juste, vous entendez, cria-t-elle de toute ses forces.

Pour le jeune prêtre, ce fut la capitulation. Il avait si peur que quelqu’un, alerté par ce vacarme, ne fasse irruption dans l’église et trouve là, cette jeune fille en larmes, en pleine effervescence.

– C’est vrai, vous avez raison. Ce n’est pas juste d’avoir une vie aussi sereine que la mienne quand tant de gens souffrent ! Je suis d’accord, je suis d’accord. Allez, maintenant rasseyez-vous et racontez-moi tout. Je suis prêt à vous entendre jusqu’au bout. Contrairement à ce que vous me dites très souvent, je n’ai pas peur de la vérité.

La jeune fille sembla se calmer. Ces paroles apaisantes la rassuraient et la mettaient en confiance.

– Je ne suis pas la fille de mon père, dit-elle dans un souffle tandis qu’une douleur intérieure déformait ses traits jusqu’à les rendre grimaçants.

La surprise, l’étonnement et le désarroi se peignirent sur la face bon enfant du père de Vastey et le laissèrent sans voix. Des secondes, qui prirent l’allure d’une éternité, s’écoulèrent sans que ce silence lourd ne soit rompu.

– Vous ne dites rien, mon Père ?  demanda la jeune fille, dont les yeux ne tarissaient pas de larmes.

– Je suis... je suis tellement confus, tellement surpris que...

Le jeune vicaire bafouillait lamentablement. Ales- sandra l’interrompit.

– Vous allez très certainement me demander si je suis certaine de ce que j’avance.

– Euh... justement... je voulais vous poser la question, mais j’avais un peu peur qu’elle ne soit mal perçue.

Alessandra eut subitement pitié de lui, prenant conscience du fait qu’elle lui imposait ses quatre volontés quand le jeune prêtre était son aîné d’une bonne dizaine d’années. De quel droit s’imposait-elle ainsi dans son existence ? C’était peut-être le seul moyen de le rencontrer souvent. L’aimait-elle ? Elle refusait toujours de répondre à cette question, craignant l’évidence. Mais une chose était incontes- table : elle pensait un peu trop à lui, recherchant toujours l’occasion de le rencontrer même pour lui dire des choses désagréables.

Elle le dévisagea un instant puis détourna très vite son regard de ce visage qu’elle trouvait beau et qui hantait ses rêves et ses pensées. Puis, elle décida d’arrêter de le faire languir.

– Voilà, je vais vous répéter tout ce que Lamercie m’a confié aujourd’hui. Elle a dit que tout au début de leur mariage, mes parents se disputaient beaucoup, ce qui était très étonnant pour de jeunes tourtereaux, fraîchement mariés, qui auraient dû passer leur temps à roucouler. Elle mit du temps à comprendre la raison de toutes ces engueulades... Ma mère sortait avec un autre homme qui avait très certainement le double de son âge. Ce monsieur venait parfois la chercher en voiture officielle. De toute évidence, il était un membre du gouvernement de François Duvalier, par conséquent très influent. Lamercie me l’a décrit comme un homme très grand, très noir et fort élégant, portant des costumes bien coupés. Il avait l’odeur de l’argent, m’a-t-elle répété. Je ne sais pas trop bien ce qu’elle entend par là...

En émettant cette dernière phrase, Alessandra s’était levée pour ajouter sentencieusement : 

– Cet homme, c’est lui mon père, mon vrai géniteur !

Stéphane, terrassé par la surprise, ne put que prononcer :

– Non !

– Du moins, c’est ce que prétend Lamercie. À ce moment, j’ai senti la terre tourner dangereusement autour de moi. Mes velléités d’optimisme s’éparpillèrent en mille morceaux. Le pire était arrivé. L’être que j’aimais le plus au monde ne m’avait pas conçue, et celle qui agissait avec moi comme une marâtre, refusant même parfois de m’embrasser, se révélait être ma génitrice. Quelle ironie ! J’ai l’im- pression d’entendre ricaner la vie après ce coup de massue qu’elle m’a asséné. C’est un coup dur, indigeste... Mais, vous ne dites rien, Père de Vastey ?

Le jeune vicaire ne savait que répondre en pareille circonstance. C’était bien la première fois qu’il se trouvait confronté à un épineux problème de ce genre.

– Je ne sais quoi vous dire...

– Faites quelque chose, aidez-moi !

– Comment puis-je vous aider ?

– Votre vocation n’est-elle pas de porter secours à tous ceux qui en ont besoin ?

– Bien sûr, bien sûr... mais la difficulté est que… je ne vois pas comment… je pourrais vous être utile...

– Ah bon ! Comme ça vous vous dérobez à vos devoirs de… prêtre.

– Pas du tout, pas du tout. Je prierai pour vous, soyez-en assurée.

– Ce n’est pas de prières que j’ai besoin. Vous croyez vraiment que votre Dieu peut faire quelque chose pour moi en ce cas précis ?

– Mais, Dieu peut tout…

– Sans blague ! s’exclama la jeune fille avec un sourire ironique accroché à ses lèvres.

Puis, son expression changea du tout au tout. Son regard se ferma, et c’est d’une voix qui claqua comme un fouet qu’elle tonna :

– Alors, demandez-lui s’il peut bien inverser les rôles et me rendre le père que j’ai toujours aimé. Et demandez-lui en même temps s’il pourrait bien avoir l’obligeance de m’envoyer par courrier express une autre maman qui serait douce et gentille.

– Écoutez, un père n’est pas seulement un procréateur. M. Lagardère est votre père, il vous aime comme tel et vous aimera toujours.

– Même s’il apprend, par d’autres, que je ne suis pas sa fille ?

– D’avoir appris qu’il n’est pas votre vrai père n’a pas atténué l’affection que vous lui portez. Donc, je ne vois pas pourquoi il n’en serait pas de même de son côté.

Cette dernière phrase eut pour effet d’apaiser la jeune fille. Car ce qu’elle craignait le plus c’était de perdre l’amour de Raoul Lagardère, cet homme qu’elle adorait.

– Et puis, peut-être même qu’il est au courant de tout, poursuivit le jeune vicaire. Ceci est fort probable, puisqu’il y a eu des disputes entre sa femme et lui. Pourtant, cela ne l’a pas empêché de vous aimer comme seul un vrai père peut le faire. Un géniteur est une chose et un papa, une autre chose. D’ailleurs, vous en faites l’expérience avec madame votre mère.

– Oui, vous avez raison. Ô, mon Père, je suis si bouleversée par les révélations de Lamercie ! J’ai l’impression que ma vie ne sera plus jamais pareille.

– Allez, ne vous en faites pas trop. Essayez plutôt de voir la vie du bon côté. Je suis sûr que Dieu, dans sa bonté et sa miséricorde, saura vous aider. Priez-le, c’est votre seul secours.

– Je vais essayer de le prier puisque vous dites qu’il est le tout-puissant. J’espère que ce sera dans ses cordes de démêler les histoires de ma mère.

Errare humanum est. Si votre mère a péché, qu’elle fasse acte de contrition et Dieu lui pardonnera ses fautes.

– Oh ! non, surtout pas ça. Il ne faut pas qu’il lui pardonne, mais qu’il les lui fasse payer ! cria la jeune fille d’un ton rageur.

– Dieu a pour but de rassembler les brebis égarées, pas de les punir...

– Eh bien, dans ce cas, qu’il s’abstienne de quoi que ce soit ! dit-elle avec colère.

Déjà, elle sortait à nouveau ses griffes et redevenait la révoltée d’hier.

Le père de Vastey, sentant que le vent pourrait tourner, jeta un coup d’œil à sa montre et remarqua :

– Allons, allons, calmez-vous. Il est temps pour vous de rentrer. Nous reparlerons de tout ça demain après que la nuit vous aura porté conseil. Votre mère... disons... vos parents vont s’inquiéter de ne pas vous voir regagner vos pénates.

– Vous avez raison, il est tard. Je n’aurais pas aimé que papa s’inquiète de mon absence.

Elle butta un peu sur le mot « papa » et pensa que désormais ce nom qu’elle trouvait si doux à prononcer aurait un léger goût amer, un goût de regret. La vie venait de lui jouer le plus mauvais tour qu’elle avait dans son sac.

Sans plus tarder et sans un merci ni un au revoir, elle tourna les talons et se mit à courir pour rentrer comme si elle avait le diable aux trousses. Bientôt, on n’entendit plus que le bruit de ses pas décroître dans la nuit.

Stéphane la regarda partir les épaules voûtées par le chagrin. Il soupira fortement. L’avenir s’annonçait encore plus difficile pour cette petite déjà en butte à toutes sortes de difficultés d’ordre affectif. Mais, ses dernières confidences le rassuraient, quand même, sur certains points. Il était presque convaincu aujourd’hui que Madame Lagardère ne détestait pas sa fille à cause de la couleur de sa peau mais parce que la jeune fille lui rappelait de douloureux souvenirs.

– Dominus vobiscum, dit-il après qu’elle eut tota- lement disparu.

            Puis, il se dirigea vers l’autel, fit une génuflexion devant la statue du Christ crucifié, ce qui lui fit penser aux paroles d’Alessandra. Il se releva très vite, légèrement agacé de constater qu’il n’était pas resté indifférent aux discours de la jeune fille, et cela lui donna l’impression de pécher contre Dieu. Pour oublier tous ces tracas, il se servit une coupe de vin.

Bonum vinum lactificat cor hominis ! prononça-t-il en avalant le délicieux breuvage. Felix qui potuit rerum cognoscere causas, poursuivit-il. Il se signa puis se dirigea vers ses appartements logés dans l’enceinte du presbytère, le front barré d’un pli soucieux.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

IV

 

 

Depuis le fameux jour où Lamercie avait entrouvert la porte sur le monde de ses origines, Alessandra souffrait d’insomnie. De plus, le regard qu’elle posait sur sa mère était plein d’interrogations. Cette dernière, ignorante des confidences de son ancienne domestique, le prenait pour de l’animosité. Elle ne savait pas trop pourquoi, mais quelque chose avait changé chez sa fille qu’elle sentait plus tourmentée que d’habitude. Peut-être était-ce de la faute de ce prêtre dont elle la soupçonnait d’être follement amoureuse. Ses problèmes scolaires, sans cesse croissants, l’ayant toujours laissée indifférente, Maritza ne trouvait aucune autre explication. En tout cas, quelque chose la gênait dans l’apparente tranquillité de la jeune fille, et ses regards intenses, posés sur elle, la mettait mal à l’aise. Surtout qu’elle avait conscience de la laisser franchir ce cap difficile qu’est l’adolescence sans jamais avoir abordé avec elle un sujet aussi brûlant que celui de la sexualité et des problèmes qui y sont liés. Elle aurait dû l’entretenir de la vie même et de son lot de tourments trop lourds à porter par les frêles épaules humaines. Les dangers omniprésents, il faudrait l’en avertir. Mais, chaque jour, elle repoussait cet instant, la laissant se débattre seule avec les tracas de l’existence.

Alessandra était hantée par l’idée que cette femme, sa vraie mère, ait pu avoir une attitude pareille à son endroit. Une belle-mère aurait fait mieux. À douze ans, elle avait été toute surprise de voir couler du sang entre ses cuisses, cette femme ne l’ayant pas avertie qu’elle allait sortir du cadre de l’enfance pour rentrer dans l’âge adulte. Elle avait pleuré des nuits entières, se croyant atteinte d’un mal incurable, jusqu’à ce que des camarades de classe la rassurèrent : « Toutes les filles passent par là, et ceci depuis la nuit des temps ! » Elle en avait voulu à Maritza, comme toutes les autres fois d’ailleurs. Heureusement qu’elle avait pu avertir ses petites sœurs afin que celles-ci ne subissent pas les mêmes tourments.

Son attitude envers son père avait quelque peu changé aussi. Elle se demandait pour combien de temps encore il allait l’aimer. Cet amour toujours en sursis n’avait rien pour la rassurer. Il fallait qu’elle en                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                   sache plus sur cette affaire qui détruisait son moral à petit feu. Elle pensa en parler à tante Hilda, une sœur de son grand-père, qui semblait l’avoir prise en affection. Mais comment lui fixer un rendez-vous sans pour autant ameuter la famille entière ?  Cela était très difficile. En attendant de trouver une réponse à cette question, le désespoir la minait. Et aussi, elle était obsédée par l’idée de connaître bientôt l’identité de son vrai père.

Elle errait comme une âme en peine dans la grande maison vide de ses habitants. Ils étaient tous partis à une soirée chez les Debussy qui fêtaient leurs vingt-cinq ans de mariage. Alessandra avait refusé de s’y rendre, prétextant un mal de tête. Son père insista, mais rien n’y fit. Elle voulait être seule avec ses pensées moroses. Cela valait mieux que d’avoir à affronter le regard des autres, surtout qu’elle avait la triste impression que tout le monde était au courant de son histoire depuis des lustres, et cela lui était franchement désagréable.

Elle mit un disque sur le plateau. La belle voix de Charles Aznavour chantant La bohème emplit la pièce. Alessandra s’allongea sur le divan du salon et ferma les yeux pour mieux savourer ce rare moment de paix. À part ses cours de tennis, les matches de volley-ball au Collège Saint-Pierre et la musique, il n’y avait pas grand-chose à pouvoir lui procurer ces quelques fragments de répit. Johnny Hallyday, Adamo, Enrico Macias et Gégé Vickey se relayèrent pour la faire rêver. Puis, elle profita de l’absence de sa mère pour jouer ce disque des Difficiles de Pétion-Ville qu’elle aimait tant. Sa musique préférée, Kenscoff, raviva dans sa mémoire les souvenirs nostalgiques qu’elle avait de ce merveilleux site qu’elle appelait aussi sa « montagne ensorcelée », tant elle subissait son envoûtement.

Ses vacances passées là-haut étaient toujours un baume sur son cœur meurtri par la sécheresse de sa mère. Leur maison de villégiature située entre Kenscoff et Furcy avait l’allure d’un vrai chalet suisse avec sa cheminée de grosses pierres où l’on allumait un feu de bois par temps froid. Ce brouillard qui vous enveloppait jusqu’à ne pas pouvoir distinguer un arbre à deux mètres de distance. Ces longues randonnées à cheval dans les champs de maïs. Elle partait parfois au chant du coq et revenait à la nuit tombée, assez fatiguée pour n’avoir plus à penser. Et Allison qui la suivait partout. Oh ! la courageuse petite Allison, elle l’aimait beaucoup, et sa jeune sœur le lui rendait bien.

Et puis, l’année dernière, sa mère lui avait interdit ce plaisir. Plus de vacances à la montagne sans un  8/10 de moyenne. À peine arrivait-elle à se maintenir au-dessus du six, et sa mère exigeait d’elle un huit. Jamais elle n’y parviendrait. Surtout pas maintenant que son esprit, fatigué de se battre contre des difficultés de toutes sortes, ne réagissait plus du tout aux livres et aux leçons. D’ailleurs, ses résultats en latin pouvait à eux seuls la faire couler. En effet, sa plus forte note en cette matière était un 2,75. C’est la raison pour laquelle elle détestait entendre le père de Vastey débiter ses dominus vobiscum en cette langue. Il le faisait exprès pour la mettre en rogne, elle en était persuadée puisqu’elle lui avait parlé de ses difficultés dans ce domaine. Une langue morte ! Trop peu pour elle qui aimait tout ce qu’il y avait de bien vivant.

Stéphane ! Malgré leurs divergences, elle ne pouvait s’empêcher de penser à lui et de regretter pour la énième fois qu’il fût prêtre. Un prêtre, un vrai, pas un simple diseur de prières. Un amoureux de Dieu.

C’était vraiment stupide de sa part de s’être amourachée de celui qui resterait toujours le plus inaccessible des hommes. Vouloir le détourner de cette voie ? Un combat perdu d’avance pour qui connaissait bien Stéphane de Vastey. Presque un fou de Dieu, ce jeune homme ! Alessandra devait se contenter de le voir et de lui parler en espérant qu’un jour il reviendrait sur terre. Pour le moment, il ne parlait que de paradis qu’il fallait gagner à coups d’abstinence, de prière et de jeûne. Tomber amou- reuse d’un ascète ! Il fallait vraiment jouer de mal- chance ! Peut-être qu’avec le temps cela lui passerait, du moins elle le souhaitait. Sortir du cul-de-sac le plus rapidement possible avant l’enfermement.

 

***

 

Alessandra pensait que sa mère n’était pas faite pour elle, et cela la faisait souffrir puisque, malgré tout, elle avait une certaine affection pour ce monstre qui l’avait mise au monde ; mais il ne faudrait surtout pas que cela devienne une habitude. Stéphane aussi était un-homme-qui-n’était-pas-fait-pour-elle sans aucun doute. Alors ! attention aux épines, elles piquent ! Oh là là ! La vie était faite de souffrances, de peines, de joies, de rires et de pleurs, tout un paquet qui ne pouvait être scindé.             Son père, un jour, lui avait dit qu’il fallait beaucoup de courage pour vivre, et ce n’est qu’aujourd’hui qu’elle comprenait le vrai sens de ses paroles. Pauvre papa ! pensa-t-elle, il est certainement très malheureux et fait tout pour ne pas le laisser paraître.

Une idée lui vint soudain à propos de cette conversation qu’elle voulait solliciter de tante Hilda. Elle se promit d’y penser sérieusement pendant la nuit, ne voulant surtout pas prendre de décision trop hâtive.

Pour le moment, elle avait besoin de détente, de relaxation, et ceci, seul son « calumet de la paix » pouvait le lui procurer. Elle sortit une cigarette de son sac, l’alluma, prit une profonde aspiration en fermant les yeux. La fumée se fraya un chemin jusqu’à la partie la plus sensible de son cerveau. La détente fut presque immédiate. Stanley était un ami en or ! Il avait toujours de quoi la tirer du mauvais pas. Et Stéphane, l’ascète, qui croyait que le paradis était tout là-haut, se trompait. Celui-ci se trouvait à deux pas, au bout de ce petit bâtonnet blanc. Elle devrait lui proposer de faire l’expérience pour voir la tête qu’il ferait. Et à cette idée, elle éclata de rire. Oui, la vie était belle quand tout devenait flou et léger, comme de la vapeur. Maintenant, elle se moquait royalement de savoir qui était son père et qui était sa mère.

 

***

 

            Le soleil brillait bien haut dans le ciel quand Alessandra arriva devant la grande barrière de tante Hilda. Elle fut accueillie par une bonne demi-douzaine de chihuahuas les uns plus excités que les autres. Pradel, le garçon de cour, ameuté par la troupe, vint lui ouvrir.

– Bonjour, Mademoiselle Sandra !

– Bonjour, Pradel. Ma tante est-elle là ?

– Oui, l’ap wouze jaden.

La jeune fille pénétra dans la cour le pas entravé par les débordements d’affection des petits chiens. Quand Pradel réussit à l’en débarrasser, elle longea, sans se hâter, l’immense pelouse qui menait à la maison.

La demeure de tante Hilda était bien plus belle et plus imposante que celle de ses parents, avec ses grands arbres pleins d’oiseaux qui piaillaient. Cette magnifique villa avait été construite au haut d’une colline à Pèlerin. Son style hacienda mexicaine lui conférait un cachet tout à fait particulier. Les flamboyants étaient en fleurs et les haies d’hibiscus, toujours bien entretenues, longeaient la grande muraille de pierres. Une piscine rectangulaire bordait la cour à droite et un terrain de tennis à gauche. L’oncle Francky, le mari de tante Hilda, avait été un tennisman hors pair. Il fut aussi un talentueux footballeur qui fit briller très haut l’étoile du Racing Club Haïtien dont, d’ailleurs, il était l’actuel président. Ses trois fils, Gontran, Hans et Clifford, avaient suivi ses traces dans le monde du sport. Surtout Cliff, un joueur extrêmement talentueux, qui avait signé un contrat avec une ligue italienne – fait rarissime pour un Haïtien. La fierté avait failli faire éclater le cœur de sa mère. Elle avait raison de s’enorgueillir, la tante Hilda. Sa seule et unique fille avait convolé en justes noces avec un magnat de la presse américaine, Gontran était directeur de la plus importante banque du pays et assurait la présidence du Rotary Club d’Haïti et Hansy avait pris la relève de son père à la tête de la Reignier Import-Export. Tante Da, c’est ainsi qu’on l’appelait, n’avait jamais travaillé de sa vie. Son mari n’en supportait même pas l’idée. À son avis, une femme, une vraie, devrait être seulement une épouse, une maîtresse de maison et une mère omniprésente dans la vie de ses enfants. Dans la famille Reignier, les femmes n’avaient jamais travaillé en dehors de leur foyer. Même pas dans les entreprises familiales, et le grand-père Reignier disait que c’était à cause de cela qu’il y avait tant de grands hommes parmi eux. Les mères avaient su gérer leurs gosses parce qu’elles ne devaient pas courir quatre chemins à la fois.

Alessandra traversa les salons de tante Hilda à pas lents et en tournoyant sur elle-même pour admirer les œuvres d’art accrochées aux murs. Cela lui faisait toujours plaisir de visiter cette demeure qui, d’après elle, avait été décoré avec un goût sûr. En dehors des belles photos de famille il y avait des tableaux de peintres célèbres. Elle s’attarda sur une œuvre signée Fernand Léger, une autre de Picasso, deux de Salvator Dali et, plus loin, quelques maîtres de la peinture haïtienne : un Philomé Obin, deux Hector Hyppolite, un Bernard Wah, un Wilson Bigaud, un Rose-Marie Desruisseaux et un Louverture Poisson. Ses parents aussi aimaient beaucoup l’art mais ils étaient loin de posséder une si belle collection.

– Sandra, ma chérie, quelle bonne surprise !

La voix de tante Hilda lui parvint de loin.

– Bonjour, tante Da !

– Viens me rejoindre, je suis dans la serre.

– J’arrive, dit la jeune fille en dirigeant ses pas vers l’arrière-cour.

Il faisait un temps magnifique, l’air était frais et le chant des oiseaux égayait l’atmosphère de cette belle résidence. Ce n’était vraiment pas une journée pour parler de choses horribles, pensa Alessandra. Mais, elle avait fait l’école buissonnière pour arriver jusqu’ici, pas question de court-circuiter ses plans.

– Bonjour, ma chérie, comment vas-tu ?

– Bien merci ! répondit Alessandra en l’embrassant avec effusion.

– Laisse-moi te regarder. Comme tu as grandi, ma chérie, comme tu deviens belle !

Elle la tint un instant à bout de bras puis l’enlaça affectueusement. « Ce que ma mère n’a jamais fait ! » ne put s’empêcher de penser Alessandra en proie à une profonde émotion.

– Je suis contente de te voir, mais en même temps légèrement angoissée. Une visite un jour de classe me paraît quelque peu insolite, remarqua tante Da, un léger sourire sur les lèvres. Est-ce que ce que tu as à me dire est plus important qu’une journée d’école ? D’ailleurs, comment es-tu venue ?  Ce n’est sûrement pas ta mère qui t’a déposée !

– Oh non ! surtout pas. Elle n’est pas au courant de ma démarche. Et puis, je n’aurais jamais osé lui demander pareil service. C’est Guy-Sincère, le chauffeur, qui m’a amené. Il repassera me prendre vers onze heures afin que maman n’ait aucun soupçon. Je n’aurais pas aimé qu’elle sache que je t’ai rendu visite.

– Grand Dieu, autant que ça ? Cela doit être une affaire d’État ?

– Euh, presque ! Je crois même que… mon avenir en dépend.

Le sourire accroché à la face de tante Da disparut en une fraction de seconde.

– Oh ! c’est sérieux, alors. Viens, allons nous asseoir sur la pelouse. Il y a un banc auquel un grand sablier fait de l’ombre. Là-bas, la discrétion est assurée. Il n’y a pas de mur, car tu sais, l’on dit souvent que même les murs ont des oreilles. As-tu soif ? Je pourrais demander à Rosemène de nous apporter à boire. Du café, du thé ou du jus d’orange ?

– Non merci, je ne prendrai rien. Je n’ai pas faim.

– Allez, un café ou un thé n’a jamais apaisé la faim de personne. C’est juste pour le plaisir de siroter quelque chose ensemble, insista-t-elle.

Elle agita la petite cloche qui servait à appeler les domestiques et quelques secondes plus tard, Rosemène prenait une commande de thé de basilique.

– N’oubliez pas d’y joindre la menthe, Rose !

– Oui, madame.

Quand la bonne revint, elle les trouva encore silencieuses. Elles attendaient sûrement d’être servies pour se raconter des « indiscrétions », pensa-t-elle.

– Je ne veux être dérangée sous aucun prétexte, Rose, intima tante Da à la soubrette.

– Oui, madame.

Cela faisait plus de dix ans depuis que Rose travaillait chez les Reignier. Elle aimait beaucoup sa maîtresse qui le lui rendait bien. Ce n’était pas facile de trouver un job chez une patronne qui jamais ne vous offensait et, de plus, vous traitait avec déférence. De toutes les façons, cela ne l’aurait pas trop dérangée si Madame Reignier l’engueulait. Les gens à la peau claire n’avaient-ils pas acquis le droit, depuis bientôt deux siècles, de procéder de la sorte ? Mais que les Noirs ne s’avisent pas d’en faire autant, cela deviendrait inadmissible voire révoltant ! Rose n’aurait pas toléré.

– Rosemène a l’air d’être une bonne personne, dit Alessandra quand celle-ci eut disparu de leur vue.

– Elle est très bien ! Je l’aime beaucoup et je t’as- sure que sans elle, je me sentirais un peu perdue dans ma grande maison. Elle est très intelligente et depuis dix ans, elle ne se lasse jamais des leçons que lui dispense le professeur Marquez chaque après-midi. Tandis que Joséphine, la lavandière, est réfractaire à tous types d’enseignements. Elle n’est pas mauvaise, mais, mon Dieu ! c’est la sottise personnifiée. Sa dernière ineptie date seulement de quelques mois lorsqu’elle a accouché de sa mignonne petite fille. Elle l’a prénommée Clitoris. Je lui ai dit que cela était impensable, inimaginable, mais rien n’y fit. Elle trouvait ce prénom merveilleux. Tu t’ima- gines cette pauvre enfant passant sa vie affublée d’un prénom pareil et devant subir le sarcasme et les moqueries de ses camarades de classe ! Il semble que, précédemment, Joséphine avait travaillé chez un médecin gynécologue qui répétait très souvent ce mot à ses patientes, et elle crut que ces femmes s’appelaient de la sorte. Alors, elle trouva cela naturel de prénommer ainsi son adorable petit bout de chou.

Alessandra rit franchement de cette histoire. Et tante Da fut heureuse de l’avoir quelque peu déridée.

Elles burent leur thé sans précipitation.

– Alors, ma chérie, dis-moi ce qui t’amène chez moi aujourd’hui. Dis-moi, qu’est-ce qui me vaut cette visite ? Je suppose que tu n’as pas fait l’école buissonnière et défié les foudres de ta mère rien que pour m’embrasser et boire une tasse de thé en ma compagnie ?

– Non, tante Da, j’ai... euh... j’ai quelque chose d’important à te demander.

– Et… cela ne pouvait pas attendre le week-end ?

– Cela m’aurait dérangée de passer un jour de plus avec ces interrogations qui me trottent par la tête.

– À ce point ! Cela a l’air urgent, alors.

– Très urgent.

– Allez, vas-y, parle, je suis tout ouïe.

– Voilà... euh !   Eh bien...

– Est-ce si difficile ?

– Assez.

Le visage de tante Da se rembrunit. « Mon Dieu ! pensa-t-elle est-ce possible qu’elle sache ? »

– Eh bien !... Je voudrais connaître mon histoire, ma vraie histoire, mon vrai père…

Alessandra avait lâché cette phrase en retenant son souffle. À son tour, Hilda eut la respiration coupée par l’émotion et le saisissement. C’est d’une voix tremblante qu’elle put articuler :

– Comment as-tu su ?

Un très long silence fit suite à cette question.

– J’ai rencontré Lamercie, une ancienne bonne de maman. Elle m’a raconté quelque chose d’abracadabrant. J’aurais aimé entendre une version plus claire, plus plausible.

– Pourquoi es-tu venue vers moi ? Pourquoi est-ce moi que tu as choisie pour te révéler des choses aussi graves ?

– Excuse-moi si je te demande une chose difficile, mais tu es la seule personne qui puisse me rendre ce service. Car je te sais bonne et généreuse.      

– Merci de tes compliments, ma chérie, mais cela ne me facilite pas la tâche pour autant.

– Je sais que ce que je te demande est très embarrassant. Et je te prie de croire que ce n’est pas de gaieté de cœur que je le fais. Incapable d’en parler à mes parents comme tu peux bien le comprendre, je n’avais plus qu’un seul recours, toi, qui es peut-être la seule personne de la famille à me témoigner une réelle affection.

– Allons, allons, n’exagère pas. Les autres sont en général peu démonstratifs, mais ils ne t’aiment pas moins.

– Cela reste à prouver.

Tante Da comprit tout de suite qu’elle se devait de répondre aux sollicitations d’une jeune fille en pleine crise d’adolescence qui abordait la délicate question de ses origines. Cela la déroutait quelque peu de dévoiler ce lourd secret de famille qui avait été tu pendant au moins dix-huit ans. Mais, à son avis, c’était tout à fait normal qu’Alessandra veuille savoir pourquoi elle était si différente de ses sœurs et du reste de la famille.

– Alors, tante Da, tu veux bien m’expliquer ? dit la jeune fille en voyant l’embarras de sa tante.

– Je ne suis pas sûre d’y arriver, Sandra, soupira-t-elle d’une voix navrée. Je ne crois pas être la mieux placée pour cela…

– Et qui le serait, à ton avis ?

– Je n’en sais rien.

– Je t’en prie, tante Da, je suis au bord du suicide.

Des larmes glissaient déjà le long des joues de la jeune fille.

Madame Reignier, fortement émotionnée, se leva pour prendre Alessandra dans ses bras. Elle la serra très fort contre sa poitrine, cherchant vainement à apaiser ses sanglots.

– Allons, allons, ne pleure pas, ne pleure pas. Je sais combien tu souffres. Je vais tout te dire mais il faut d’abord me promettre d’être forte. Ce n’est pas du joli joli cette histoire !

– Je serai forte, ne t’inquiète pas. Une vérité vaut mieux que mille mensonges.

Elle sécha ses larmes avec une serviette de papier que lui avait tendue tante Da, renifla et redressa fièrement la tête.

– Voilà, c’est fini, je ne pleure plus ! Je suis prête.

– Tu es très jeune, Sandra, trop jeune même pour faire connaissance avec les laideurs de ce monde...

– Ne t’en fais pas pour moi, ma tante. Tout à l’heure, j’ai eu un moment de faiblesse qui ne se répétera pas. Je souffre cruellement d’un mal qui m’est inconnu. Alors, aujourd’hui, je veux un diagnostic pour savoir quel médicament prendre lorsque la douleur voudra m’anéantir. Je veux connaître la raison de l’animosité de ma mère à mon endroit. Cela n’est-il pas légitime ?

– Tu es dans ton droit, ma chérie, rétorqua tante Da, qui écrasa une larme qui perlait au coin de son œil droit. Nous te devons la vérité.

Dans le ciel clair, le soleil était éblouissant. Du haut d’un palmiste, des oiseaux s’égosillaient gaie-ment. Chaque jour, la nature se parait de beauté et, à côté de tout cela, des vilenies. Tante Da leva la tête vers le firmament, sembla le scruter comme pour implorer le secours du Très-Haut, puis, après une profonde aspiration, elle se signa, rejeta l’air de ses poumons et se décida à entamer son récit.

– Cette histoire débuta en 1961, l’année d’avant celle de ta naissance. La dictature de François Duvalier faisait déjà rage, et sa haine des mulâtres croissait de jour en jour. Il s’était juré d’avoir notre peau, et je t’assure qu’il s’y attelait. Ses sbires semaient la terreur partout dans le pays. Les cagoulards, ancêtres des makoutes, défonçaient nos portes pour violer les femmes, les jeunes filles et parfois des fillettes de sept ou huit ans, à peine sorties de la prime enfance. Nos magasins faisaient l’objet de mises à sac régulières, condamnant des familles entières à l’exil. Ce furent des temps réellement durs pour nombre d’entre nous. Les crimes les plus odieux ont été commis au nom de la soi-disant révolution de 57. Des assassinats, il y en a eu par centaines. Papa Doc voulait asseoir son régime dans le sang. Il fit de la terreur son fer de lance. Pour avoir raison de nous, les entrepreneurs, il bloqua toutes nos importations de matières premières servant à faire fonctionner nos usines. Nous dûmes renvoyer une bonne partie de notre personnel dans un premier temps. Des mois passèrent sans que le veto ne fût levé. La faillite devint presque inévitable. Mon père essaya vaine- ment de faire fléchir le pouvoir en place. Il promit tout ce qui était possible et imaginable. Mais rien n’y fit ! Et puis, un jour, la « Providence » prit la forme et le visage de Danel Bèrette. Du moins mon père le crut un instant. Comme il se trompait ! Homme de main du dictateur, bras droit du ministre de l’Intérieur, il pouvait servir d’intermédiaire afin de nous éviter la banqueroute totale.   Quand papa le contacta sous l’instigation de son très bon ami, Rudolf Attié, il était loin de s’imaginer le prix fort, le lourd tribut qu’il aurait à payer.

Ta mère a toujours été une très belle femme. Tout de suite, Bèrette tomba follement amoureux d’elle, bien qu’elle fût déjà promise à ton père. Pour les hommes de pouvoir, le fait d’être fiancé ou marié ne constituait pas un obstacle. Au contraire, ils éprouvaient comme une sorte de fierté, d’ivresse à dire qu’ils couchaient la femme d’un autre, une mulâtresse en plus. Ils prônaient le noirisme mais ne rêvaient que de se taper une femme à la peau claire. Alors, ce monsieur Bèrette posa ses conditions qui se résumèrent à une seule chose : ta mère ! Un grand coup de massue n’aurait pas pu être aussi percutant que ce choix qui plongea la famille entière dans une profonde consternation. Papa fut totalement abasourdi. Le pire, c’est que c’était ça ou la misère et la pagaille totale. Un soir, ne pouvant se résigner à donner une de ses filles en pâture à un vaurien, un rapace comme Bèrette, il nous demanda de faire nos valises pour fuir la dictature.

Malheureusement, à notre arrivée à l’aéroport le lendemain, une interdiction de départ, signée par le ministre de l’Intérieur et de la Défense nationale, nous frappait tous. Nous dûmes rebrousser chemin, la tête basse, le désespoir dans l’âme. Les larmes de maman ne tarissaient pas. Nous étions faits comme des rats. Le comble fut les coups de feu tirés en direction de la maison familiale tard dans la nuit qui suivit, brisant plusieurs lames de vitre et le lustre qui pendait au plafond du salon. Cette attaque fit un vacarme de tous les diables qui effraya tout le quartier. Il en résulta que papa fut terrassé par sa première crise cardiaque qui faillit l’emporter. Le lendemain de ce jour funeste, la police arrêta deux hommes de la famille, en exécuta un autre. Un bébé de deux ans, Céline, fille de l’oncle Antoine, fut attrapé à la baïonnette lors d’une descente de lieu. C’était l’horreur dans sa dimension la plus affreuse.

Bèrette était derrière tout cela, et ta mère le savait. Désirant éviter de nouvelles catastrophes, elle voulut se dévouer afin de sauver le reste de la famille. Elle décida d’accéder aux désirs de Danel Bèrette. À maman qui pleurait, elle dit : « Ne t’abîme pas les yeux, manmie ; de toutes les manières, cela ne tue pas ! » Au grand dam de ma mère, Maritza se plia aux exigences de ce malotru. Ton père, la mort dans l’âme, se courba lui aussi, ne pouvant offrir aucune autre solution aux problèmes de la famille. Il san- glota comme un bébé quand il la vit monter dans la voiture de ce monsieur comme on va à la potence. Depuis ce jour, ta mère devint une autre femme. Ayant perdu tous ses rêves et toutes ses illusions, la dureté s’installa dans son cœur et elle bannit les scrupules de sa vie. Elle en arriva même à faire chanter le maître chanteur qui poussa son sans-gêne jusqu’à exiger d’elle un enfant. Il voulait d’un petit mulâtre. Il voulait accomplir ainsi le plus grand fantasme de tout homme noir. « Tu vas y mettre le prix ! » disait ta mère qui exigea de lui une somme faramineuse pensant, du coup, le décourager : un million de dollars ! Elle croyait qu’en exagérant, il renoncerait à son utopie. Rien n’y fit. Il paya rubis sur ongle. Ton père crut en devenir fou et en voulut à la terre entière. Il souhaita partir. Mais cela arrangerait quoi de quitter une femme qu’on aime au moment où elle avait le plus besoin de vous ? Il se trouva lâche et resta. Dieu ! comme nous avons été malheureux à cette époque-là !

Tante Da parlait d’une voix à peine audible, cassée par l’émotion. De grosses larmes glissaient sur ses joues qu’elle n’essuyait même pas.

Alessandra, de son côté, ne pleurait pas. Par contre, son visage était d’une pâleur mortelle. Ses yeux, agrandis par la surprise, le désarroi et la douleur, semblaient dévorer sa tante comme pour lui demander, la supplier de nier la véracité de son récit. Il lui aurait été bien plus agréable de l’entendre dire qu’il avait été inventé de toutes pièces pour mieux la faire souffrir. Cette sensation, cette horrible sensation de fer rougi au feu qui s’enfonçait dans ses entrailles lui coupait le souffle.

Sa tante se tourna vers elle et vit ce tout jeune être ravagé par une souffrance sans nom, agité par une tempête intérieure dévastatrice.

– Je ne pense pas avoir le droit de te raconter tout ça. Je crains de te causer beaucoup de peine.

– Non, tante Da, ne t’occupe pas de ma douleur. J’ai l’habitude de vivre avec. Je passe mon temps à négocier avec elle afin qu’elle m’accorde quelques instants de paix. Ce n’est pas toujours facile, je l’avoue, mais on s’y fait. Alors, je t’en prie, continue ton récit. Je veux tout savoir. C’est... c’est très important pour moi, pour ma mère, pour nos rapports futurs. Mon avenir même dépend de cette matinée.

Tante Hilda soupira à fendre l’âme.

– Que Dieu te vienne en aide, ma fille...

– Laisse Dieu là où il est, ne le mêle surtout pas de cette affaire.

– Oh ! Sandra, ne parle pas ainsi. Je sais que tu souffres énormément mais je t’en supplie ne te fâche pas avec Dieu. Lui seul peut t’aider à t’en sortir.

Alessandra voulut rétorquer mais jugea que ce n’était pas le moment. Elle se contenta de dire dans un murmure :

– Stéphane pense comme toi.

– Stéphane ? Qui est Stéphane ?  L’ouïe fine de sa tante avait perçue la phrase.

Désemparée, Alessandra se hâta de répondre :

– Quelqu’un que tu ne connais pas.

– Oh ! tu sembles me cacher quelque chose, dit la tante d’un air espiègle. C’est… peut-être… un amoureux ?

– Pas du tout, rétorqua Alessandra, tout à fait déconcertée. Il est... il est disons… un camarade de classe.

– Ca-ma-ra-de de classe ? depuis quand y a-t-il des garçons chez les bonnes sœurs ? s’exclama tante Da incapable de cacher sa surprise.

– Disons, que c’est le frère d’une amie, bafouilla-t-elle lamentablement.

Tante Da sentit son embarras et n’insista pas, ne voulant surtout pas l’effaroucher. À dix-sept ans, tout le monde a son jardin secret. Elle reprit son récit d’une voix beaucoup plus lente.

– Ta mère se portait très mal pendant sa grossesse. Il y avait comme une dualité en elle. Avoir son premier enfant dans de pareilles circonstances, ce n’était évidemment pas facile. Puis, quand tu naquis, un soir d’orage, nous sûmes que l’avenir de la famille allait être à nouveau bouleversé. Tu n’étais pas la petite mulâtresse que Bèrette espérait. Il tempêta, cria à la supercherie en découvrant la fillette brune de peau, noire de cheveux que déjà on voulait lui cacher, tant sa colère était crainte. Et pour comble de malheur, il demanda la restitution d’une partie de la somme versée. « Une petite brune ne valait pas tout ça, d’ailleurs, disait-il, n’importe quelle femme pouvait lui faire un bébé comme celui-là, gratis pro deo en plus. Alors pourquoi payer si cher ? » Ta mère pleurait chaque jour, mais malgré sa douleur, elle tint bon, refusa, par principe, de remettre même une infime parcelle de l’argent reçu de ce monstre. Bèrette rentra dans une colère folle. Il se sentait comme humilié de n’avoir pas réussi à produire une mulâtresse. Il imputa la responsabilité à ta mère. Il l’accusa d’être une fausse quarteronne qui avait trop de sang nègre dans les veines.

Maritza ne se laissa pas effrayer. La livraison de la commande faite, pas question de remboursement d’autant plus qu’elle trouvait la somme ridicule maintenant qu’elle connaissait le degré d’abjection de ce monsieur. Nous nous préparâmes au pire. Mais Dieu intervint à temps. Bèrette entra en conflit avec François Duvalier, pour une raison que nous ignorons jusqu’au moment où je te parle. Il dut partir pour l’exil au plus vite car les sbires du dictateur, qui l’accusaient de trahison, étaient à ses trousses. Depuis ce jour, nous n’eûmes plus de ses nouvelles.

Malgré ses efforts, Alessandra ne put se retenir de sangloter. Tante Da la prit dans ses bras et la serra très fort.

– Oh ! Tante Da, j’ai mal, j’ai mal !

– Je sais, je sais, ne dis rien. Nous avons tous eu mal à cause de cette affaire. Ta mère… n’en parlons pas. Elle a porté ce lourd fardeau sur ses frêles épaules et ceci avec beaucoup de courage, car ce n’est pas facile. J’espère que ce récit te sera d’un grand secours dans ta vie future sinon je regretterai toute ma vie de t’en avoir parlé. D’ailleurs, tu dois me promettre de ne jamais dire à ta mère que j’ai eu à te faire ces confidences. Cela la mettrait en rage. Elle n’en parle jamais, ton père non plus. Ils essaient vaine- ment d’oublier l’inoubliable.

– Je te promets de n’en rien dire à maman.

– Allez, sèche tes larmes ; sans quoi elles vont tarir. Tu n’en auras plus pour les années à venir. Et, Dieu seul sait combien il faudra encore en verser.

– Tante Da, parle-moi encore de mon père. C’est bien Danel Bèrette qu’il se nomme ?

– Oui, c’est son vrai nom. Mais, est-ce vraiment nécessaire de parler de lui ?

– Absolument, je veux tout savoir.

– Je pense que ce serait comme remuer un couteau dans une plaie encore sanguinolente.

– Mieux vaut tout savoir pendant qu’on y est. Cela m’évitera peut-être des surprises désagréables à l’avenir.

– Ah ! les gens sont si méchants qu’à la moindre occasion, ils cherchent à vous blesser, parfois sans raison valable.

– Alors, tu me dis tout ?

– Qu’est-ce que tu veux savoir au juste ?

– Tout, quoi ! De quelle famille est-il issu ?  Est-ce qu’il avait de l’instruction ? Avait-il une femme, des enfants ?

– Eh bien ! ton père était originaire d’une famille plus que modeste. Ayant habité toute son enfance le Bas-Peu-de-Chose, il s’était juré de divorcer de la misère à n’importe quel prix. Et, la révolution de 57 lui offrit la possibilité de le faire. À coups d’exactions et d’excès de zèle, il parvint à se hisser jusqu’aux rênes du pouvoir. On peut dire que c’est grâce aussi à son ami intime, Davius Thélusma de triste mémoire, un sorti des rangs.

– Qu’est-ce que c’est qu’un sorti des rangs ?

– Eh bien, c’est un militaire qui n’a jamais mis les pieds à l’Académie. Moi, j’en connais un qui était le chauffeur de Madame la Présidente, et comme par enchantement, un jour, il fut promu au grade de colonel. Un gros parrain dans les allées du pouvoir l’avait pistonné. Ton géniteur, ne t’en déplaise, était le type même du parfait parvenu. Il avait une femme et six enfants issus du même milieu que lui mais dont il ne prenait pas soin, trop occupé à folâtrer ailleurs concrétisant ainsi, à son avis, sa victoire contre la misère.

– Tu t’imagines que quelque part j’ai au moins six frères et sœurs dont je ne sais absolument rien, dit Alessandra, le regard pensif, se rendant de plus en plus compte de l’étendue des dégâts.

– S’il n’en a que six. Volage il était, volage il est resté. Avec son argent, il a eu bien des femmes dans ce pays. Bien des femmes qui, sûrement, ne s’étaient pas fait prier pour lui pondre des gosses.

– Ô mon Dieu ! C’est terrible, c’est terrible ! Cela dépasse même mon imagination.

– Tu sais, il n’était pas très instruit et ça n’aide pas dans ce cas. Quand on n’a qu’un seul faire-valoir, alors là, c’est la catastrophe. Il détestait les intellectuels, les méprisait et allait jusqu’à les emprisonner pour faire taire leur savoir. Un complexé, voilà !

– Quel sombre tableau tu me brosses !

– Je m’excuse de te faire de la peine mais tu m’as demandé de tout te dire et je t’assure que je n’exagère en rien, au contraire.

– Et dans quel pays vit ce monstre par lequel j’ai été conçue ?

– Pourquoi me poses-tu une pareille question ?  Aurais-tu l’intention de lui rendre une petite visite par hasard ?

– Ce n’est pas impossible, mais je crois que j’attendrai d’avoir au moins vingt-cinq ans pour le faire… J’aimerais être majeure et mature.

– Est-ce vraiment nécessaire ?

– Tu ne le comprendras peut-être pas mais c’est important de connaître ses origines...

– J’ignore totalement dans quel pays il vit. Je suis sûre que ta mère doit le savoir, et comme tu m’as promis de ne jamais lui en parler, impossible de lui demander quoi que ce soit.

Un bruit de klaxon se fit entendre au loin. Alessandra se leva d’un bond souple.

– C’est Guy-Sincère, le chauffeur, dit-elle. Je ne pourrai pas m’attarder davantage, sans quoi, maman aura des soupçons. Je reviendrai te voir un de ces jours.

– Allez, va ! dit tante Da en l’embrassant sur les deux joues. « Que Dieu te garde, ma chérie ! Reviens quand tu veux !

La jeune fille serra tendrement sa tante dans ses bras.

– Merci ! Merci pour tout. Je te serai toujours très reconnaissante de m’avoir parlé aussi franchement.

Elle pressa doucement la main de la vieille dame dans la sienne tout en marchant à reculons. Puis, elle tourna les talons en courant.

Tante Da la regarda galoper sur la pelouse, le regard voilé par une immense tristesse, tandis que le chauffeur pressait encore avec impatience sur son avertisseur.

– Pourvu que le malheur ne s’acharne pas trop contre cette pauvre petite innocente ! pria-t-elle tout bas en poussant un long soupir. La vie est aussi faite de très belles choses même si elles sont plutôt rares.

 

 

 

 

 

 

 

V

 

 

Les flamboyants débordaient de fleurs et là-haut, dans le ciel, les hirondelles dansaient une saga à nulle autre pareille. Les corbeaux faisaient entendre leurs cris en se déplaçant gaiement d’un palmiste à l’autre. Alessandra marchait la tête baissée, indifférente au fait que la nature se parait de tant de beauté. Le soleil avait beau lui caresser le visage, s’attarder sur ses cheveux, elle ne s’en apercevait même pas. Même le vent de carême, qui pourtant faisait frémir de joie les amateurs de cerfs-volants, ne trouvait aucune grâce à ses yeux. Une pensée, une seule, l’obsédait. Ce rendez-vous qu’elle avait fixé à Stéphane pour lui faire part des dernières confidences de tante Hilda. En lui, elle trouvait un allié qui jamais ne la trahirait, elle en était sûre. Heureusement qu’il acceptait toujours de la rencontrer, sans quoi elle aurait pu devenir folle. Mille pensées à la fois se bousculaient dans sa tête puis s’emboîtaient pour former un tourbillon infernal.

Quand elle arriva à la nef, le jeune prêtre y était déjà. Cela la rassura. L’état de nervosité dans lequel elle se trouvait la fatiguait au point qu’elle ne supportait plus sa propre impatience.

Ils se regardèrent de très longues minutes sans parler. Puis, elle se jeta dans les bras du jeune homme. Il la reçut contre sa poitrine comme un oiselet tombé du nid. Il la sentit trembler et, malgré lui, il resserra un peu son étreinte. Cette proximité le troubla au plus haut point. L’odeur de la peau et des cheveux de la jeune fille le faisait frissonner.

Brusquement, il eut comme un éclair de lucidité et la repoussa.

Déçue, Alessandra le regarda sans comprendre. Ses yeux n’en finissaient pas d’exprimer sa frustration.

– Un peu de retenue, jeune fille, dit-il, d’une voix rauque à peine audible qu’il tenta vainement de raffermir. En son for intérieur, il priait :

« Seigneur aidez-moi à résister à toutes les tentations qui ne sont que des pièges dressés par le diable pour m’empêcher d’atteindre la route qui conduit vers vous, vers le paradis et la Vie éternelle ! »

Quand il sentit ses forces lui revenir, il demanda :

– Vous vouliez m’entretenir de quelque chose, Mademoiselle Lagardère ?

Encore troublée par le contact du jeune homme, Alessandra ne put que balbutier :

– Oui... je crois…

– Alors, faites-le sans trop perdre de temps car mes minutes sont comptées.

La sécheresse du jeune homme la laissa totalement désemparée. Elle croyait, entre eux, la hache de guerre enterrée et voilà qu’à partir de cette simple phrase, il risquait de déclencher de nouveau les hostilités.

Le regard de la jeune fille s’assombrit. Sa bouche se pinça. Elle allait répliquer vertement quand déjà Stéphane, reprenant le contrôle de lui-même, s’excusa de sa brusquerie.

– Pardonnez-moi, je ne voulais point vous offenser. Je suis juste un peu fatigué ces temps derniers.

– Comment ? Prier vous fatigue ?

– Je ne fais pas que ça, croyez-moi. Je suis bien obligé d’officier... et...

– Et… c’est esquintant. Ça alors !

– Oui, oui, aussi incroyable que cela vous paraisse.

– Et dire que je croyais qu’être prêtre était un métier de tout repos.

– Pas toujours, pas toujours, je vous assure. D’ailleurs, encore un fidèle comme vous au confessionnal et je devrai prendre une année sabbatique afin de me remettre de mes fatigues et de mes émotions. De plus, je n’ai même pas le droit de me mettre en colère.

Il ajouta cette dernière phrase en souriant, ce qui détendit quelque peu l’atmosphère.

Iro furor brebis est, reprit-il.

– Oh non ! vous n’allez pas recommencer avec votre charabia habituel.

– Ne vous affolez pas, voyons, cela veut tout simplement dire que la colère est une courte folie. Je ne vois pas pourquoi il vous est difficile de comprendre cette courte phrase latine quand cela fait bien quatre ans depuis que vous apprenez cette langue.

– Oui, cela fait quatre ans depuis que ma plus forte note en cette matière est un 0,75.

– Cela frise la mauvaise foi, voyons !

– Non, pas du tout ! Pour moi, c’est une forme de rébellion.

– Ah bon ! je vois, dit simplement Stéphane, pour éviter une nouvelle discussion. Eh bien ! Mademoiselle Lagardère… je brûle d’impatience de vous écouter me conter les derniers événements.

– Vous avez raison de dire événements, le mot est très juste.

– Alors, je vous suis tout ouïe.

– Voilà…

Et Alessandra passa une bonne heure à raconter son histoire en prenant bien soin de ne rien omettre.

Lorsqu’elle eut terminé, le jeune prêtre était totalement abasourdi.

– Incroyable, incroyable ! ne cessait-il de répéter.

– Vous avez l’air horrifié, Père de Vastey !

– Je ne sais que vous dire. Je suis sincèrement désolé. Je ne pensais pas qu’une réalité si cruelle eût pu exister. On aurait pu croire à une farce inventée par un mauvais plaisantin à l’imagination débordante.

– Pourtant c’est la stricte vérité. Tout ceci peut vous être confirmé par ma tante Hilda, qui, je vous assure, est tout à fait digne de confiance.

– Je n’en doute point. Je suis totalement désarçonné, dépassé par l’ampleur du problème.

À son air défait, Alessandra comprit qu’il était réellement bouleversé.

– Mais qu’allez-vous faire, maintenant que vous êtes au courant de tout ? demanda-t-il.

– Je ne sais pas. J’aimerais en savoir plus, mais j’ai promis formellement à tante Da de ne jamais parler à ma mère de notre entretien. Je n’aime pas faillir à mes promesses. C’est sacré. Alors, désormais je ne pourrai que vivre avec le poids de ce secret. Je me promets quand même de partir à la recherche de mon salaud de géniteur, dès que je me sentirai assez forte, pour lui dire ce que je pense de son comportement... Vous savez, cela va vous paraître curieux mais je suis quand même heureuse de savoir que l’animosité de ma mère à mon endroit est liée à cette douloureuse période de sa vie. Je me suis tant de fois demandé pourquoi elle me détestait tant.

– Croyez-moi, je compatis sincèrement à votre douleur.

Alessandra le regarda longuement de ses yeux tristes embués de larmes. Elle lut le désarroi sur le visage du jeune vicaire. Ce visage qu’elle aimait tant et qu’elle rêvait de caresser.

Sans plus réfléchir elle dit :

– Puis-je vous… demander une… faveur, Père de Vastey ?

– Bien sûr, je suis prêt à tout faire afin de vous aider à passer ce mauvais moment.

– Alors, prenez-moi dans vos bras et embrassez-moi comme le ferait un homme amoureux, rien que pour me consoler. J’en ai tellement envie, j’en ai tellement besoin.

Un trouble violent s’empara du jeune vicaire.

– Excusez-moi, Mademoiselle Lagardère, mais ce que vous me demandez là est tout à fait impossible... et...

– Pourquoi ?  Est-ce si difficile de faire ce geste qui serait somme toute plus salvateur qu’autre chose ?

Stéphane avait le souffle coupé par une telle audace. Il ne put que balbutier :

– Nous ne sommes pas des amis. Je suis un prêtre et vous, une fidèle...

– Stéphane, vous avez peur de moi, n’est-ce pas ? questionna Alessandra de sa voix qui se faisait douce comme une caresse.

Cela dit, elle s’avança vers lui. Il recula avec brusquerie, renversa au passage un bénitier et alla se réfugier derrière la statue du Christ crucifié comme pour lui demander son aide.

– Allons Stéphane, n’est-ce pas votre métier de consoler les âmes en peine ?

– Vous n’avez pas le droit de m’appeler par mon prénom.

C’était la première fois, en effet, qu’Alessandra l’appelait de la sorte et elle ne s’en était même pas aperçue tant dans ses rêves et dans ses pensées il était toujours Stéphane, son impossible amour.

– Excusez-moi, Père de Vastey, peut-être que je m’égare, dit-elle en faisant un pas en avant.

– Non, ne vous approchez pas de moi ! protesta le jeune vicaire.

– Bon, bon, ce n’est pas la peine de vous affoler de la sorte. Je ne cherchais qu’un peu de réconfort. Malheureusement, je me suis trompée de personne. Demandez donc à votre Dieu de déléguer quelqu’un d’autre avant que je n’emprunte les chemins de la perdition.

– Tout cela n’est que chantage !

– Peut-être, peut-être… répondit-elle doucereuse-ment.

Puis, elle fit semblant de lui sauter dessus.

Sérieusement effrayé, le jeune prêtre poussa un cri de bête traquée et s’enfuit à grands pas vers la porte qui conduisait au presbytère.

Alessandra éclata d’un rire sadique.

– Vous n’êtes qu’un poltron, Père de Vastey !

– Priez, priez, Mademoiselle Lagardère, pendant qu’il est encore temps, car Satan essaie de s’emparer de votre âme ! jeta Stéphane de Vastey par-dessus son épaule.

– Tiens ! vous perdez votre latin, Père de Vastey ? s’étonna la jeune fille ironique. 

En effet, pas une phrase latine n’était sortie de sa bouche depuis qu’elle lui avait fait, tout à l’heure, cette indécente proposition.

Pour toute réponse, le prêtre dit :

– Lisez le livre des Psaumes, Mademoiselle Lagardère, cela vous sera d’un très grand secours. Que Dieu vous protège !

Et il disparut au plus vite derrière la porte de bois sculptée en récitant le psaume 91 :

« Quiconque habite dans l’endroit secret du Très-Haut, se donnera de loger à l’ombre du Tout-Puissant. Je dirai à l’Éternel : « Tu es mon refuge et ma forteresse. Mon Dieu en qui je me confierai ! » Car il te délivrera lui-même du piège de l’oiseleur, de la peste qui provoque des adversités. De ses pennes il fermera tout accès auprès de toi, et sous ses ailes tu te réfugieras. Sa vérité sera un grand bouclier et un rempart. Tu ne craindras aucune chose redoutable durant la nuit, ni la flèche qui vole durant le jour, ni la peste qui marche dans l’obscurité, ni la destruction qui spolie à midi. Mille tomberont à ton côté et dix mille à ta droite. De toi cela ne s’approchera pas… »

Alessandra éclata de rire. Un rire nerveux qui se répéta en écho dans toute l’église. Un rire qui traduisait bien ses angoisses, son mal-être et sa nouvelle frustration.

La séance d’hilarité dura une bonne dizaine de minutes puis, petit à petit, la rigolade s’estompa pour faire place à un hoquet qui se transforma vite en sanglots. Brusquement, ses jambes ne la tinrent plus. Elle s’effondra sur les marches de l’autel.

Elle pleura longtemps, s’apitoyant sur elle-même et sur cette vie qu’elle ne trouvait point clémente, jusqu’à ce qu’elle s’assoupisse, vaincue par la fatigue et le stress. Combien de temps resta-t-elle prostrée de la sorte ? Elle ne le sut pas. Elle reprit conscience de la réalité quand quelqu’un lui secoua doucement l’épaule en disant :

– Mademoiselle, l’église va fermer ses portes, il est temps pour vous de rentrer. Vous continuerez à prier à la maison !

Elle leva sur l’intrus un regard surpris. Qu’il puisse s’imaginer un instant qu’elle était en train de prier l’étonna. Une forte odeur d’encens l’agrippa soudain à la gorge. Elle paniqua. Puis, sans rien dire à cet enfant de chœur qui lui avait parlé si gentiment, elle se remit debout et prit ses jambes à son cou en faisant un tapage de tous les diables à l’intérieur du lieu saint.

   

***

           

            Derrière les fenêtres, les lumières s’éteignaient l’une après l’autre, privant les papillons de leur jeu de prédilection. Des croassements de grenouilles provenant du bassin de la fontaine étaient les seuls, à part le bruit des cigales, à troubler le silence de l’immense cour. Tapie dans l’ombre, Alessandra attendait que toute la maisonnée soit totalement endormie pour regagner sa chambre. Elle se déplaçait en se cachant derrière les troncs des grands arbres séculaires qui faisaient la fierté de ce jardin.

            Elle avait presque atteint la porte de service quand la chambre de ses parents s’illumina. Elle s’arrêta, le souffle court, puis elle vit sa mère ouvrir ses portes-fenêtres et se poster quelques instants sur le balcon. Alessandra la voyait nettement, entre le feuillage des rosiers grimpants. Elle aspirait longuement la fumée de sa cigarette en faisant les cent pas. Très certainement, son absence avait été remarquée. Son cœur battait à grands coups dans sa poitrine. Elle pressentait déjà que les prochaines minutes allaient être difficiles à vivre. Encore un mauvais quart d’heure à passer, pensa-t-elle en haussant légèrement les épaules. Elle fouilla dans son sac et en tira un petit rectangle de papier que lui avait remis Stanley. Elle l’ouvrit lentement, découvrant une fine poudre blanche. Du pouce et de l’index, elle en prit une pincée qu’elle se mit sur la langue. « Cool, cool, ça va aller tout à l’heure, pas de panique ! », se répéta-t-elle une bonne demi-douzaine de fois. Puis, un nuage vint la chercher pour la conduire jusqu’à sa chambre. Il lui prit la main doucement. Elle se mit à rire tout bonnement et se laissa emporter.

La lumière de la chambre de sa mère s’était éteinte mais dans le salon résonnait une douce musique de Chopin. « Rien ne vaut Chopin pour calmer les angoisses ! » disait souvent Maritza.

– Alessandra, c’est toi ? demanda Madame Lagardère en percevant un léger bruit à la porte.

Au loin, les aboiements rageurs d’un chien se firent entendre.

– Oui, maman.

– Pourquoi restes-tu dans la pénombre ? Approche, j’ai à te parler.

La voix de Maritza paraissait étrangement calme.

Alessandra s’approcha. Dans son esprit, rien n’était plus très clair.

– D’ou sors-tu à une heure aussi indue ?  Il est passé onze heures.

– J’étais... euh… j’étais à l’église.

– À l’église ? s’étonna Maritza, totalement ahurie, tu te moques de moi. Réponds franchement, où étais-tu ?

– Écoute, maman, je sais que c’est un peu difficile à croire mais c’est vrai que je reviens de l’église.           

Le sang de Maritza ne fit qu’un tour. Elle dut se maîtriser pour ne pas laisser éclater sa colère.

– Tu me donnes des angoisses pas possibles et puis tu me racontes des histoires. Depuis quand Mademoiselle est-elle devenue bigote au point de s’attarder à prier jusqu’à onze heures du soir ?

Maritza arpentait nerveusement la pièce quand brusquement une idée lui vint en tête. Elle se tourna vers Alessandra qui s’était adossée à la grande bibliothèque tant ses jambes ne la tenaient plus.

Elle regarda intensément sa fille comme voulant sonder, au plus profond, son âme d’adolescente. Elle cligna légèrement des yeux et demanda malicieusement, après avoir aspiré une longue bouffée de fumée :

– Serait-ce… le jeune prêtre qui te retenait ? 

La surprise se peignit sur le visage d’Alessandra. Comment sa mère pouvait-elle dire une chose pareille ? Avait-elle des soupçons concernant les sentiments qu’elle portait au jeune vicaire ?

La jeune fille tremblait et ne put que balbutier :

– Pourquoi dis-tu cela ?

– Je ne suis pas née de la dernière pluie, Sandra, dit Maritza Lagardère en écrasant sa cigarette dans un cendrier. Je sais reconnaître une femme amoureuse. J’ai surpris un jour le regard que tu posais sur le père de Vastey. Il était très édifiant. Pas besoin d’être devin pour comprendre.

Alessandra tombait des nues. Elle qui croyait sa mère indifférente à tout ce qui la concernait. Au moins, cela lui fit plaisir de voir combien elle s’était trompée.

– Dis-moi, Sandra, reprit sa mère, très calme, tu couches avec lui ?

– Oh non, maman, non ! s’empressa de répondre Alessandra, catastrophée.

– Alors, que faisiez-vous tous les deux si tard ensemble ? Cela n’est pas correct de la part de ce curé de retenir une jeune fille dans une église.

– Maman, ce n’est pas ce que tu crois…

– Alors, c’est quoi ? Explique-moi ce que veut dire tout cela.

– Je me sentais triste. J’avais besoin d’une oreille attentive. Et il est la seule personne sur terre qui veuille bien m’écouter.

– Tu veux dire… qu’il ne fait que t’écouter ? Que jamais il ne te demande autre chose ?

– Oui, bien sûr.

– Bien sûr, quoi ?

– Il ne me demande jamais autre chose. Au contraire, il me prie souvent de rentrer chez moi.

– Tiens, serait-il le seul prêtre sérieux de ce pays ?  Car, d’habitude, ses pairs ne s’embarrassent pas de tant de scrupules. On dit même que le prédécesseur du père de Vastey avait femmes et enfants. Trêve de plaisanteries. Sandra, je te conseille de t’éloigner le plus vite possible de cet homme. Il n’est pas pour toi. Je te supplie de ne plus le revoir.

– Mais, maman, il est mon seul ami et il est très respectueux.

– Jusqu’où son respect ira-t-il, je te le demande ? tonna Maritza avec colère. Tu es belle et maintenant ton corps est celui d’une femme d’une beauté et d’une majesté qui ne sauraient laisser les mâles indifférents. Ce monsieur a beau être un prêtre, il sera toujours un homme, donc un prédateur en puissance. Et toi, sauras-tu être capable d’éteindre le feu, qu’en toute inconscience, tu es en train d’allumer ?  Tu n’es encore qu’une gamine, Sandra, tu ne sais pas ce qu’est une relation homme-femme. Cet homme est de dix ans ton aîné. Il sait, lui, qu’il peut gâcher ta vie si, une fraction de seconde, les commères de ce pays savent que vous vous voyez en secret dans une église déserte à onze heures du soir. Je t’assure qu’elles ne croiront pas à ces rendez-vous platoniques. Elles s’imagineront même le pire, ce qui serait une véritable catastrophe pour toi.

– Je me moque de ce que pensent les radoteuses. Il est mon seul ami, et je ne voudrais pas le perdre. Il est le seul à vouloir m’aider.

– T’aider ?  T’aider à faire quoi ?

– À faire face à... certains problèmes.

Maritza, exaspérée, vint se planter devant sa fille.

– Cherche-toi quelqu’un d’autre. Ce jeu est trop dangereux.

– Pourquoi dangereux ?

– Mais parce que tu l’aimes comme seule le peut une fille de ton âge, aveuglément, passionnément.

Alessandra devint cramoisie. Elle ne savait pas que sa mère voyait aussi clair en elle. Son indifférence à son endroit serait-elle feinte ?

– Il ne me le rend pas.

– Heureusement, d’ailleurs.

– Il n’aime que Dieu.

– Tant mieux, qu’il continue à le faire. Il est là pour ça. Mais, de grâce, qu’il s’éloigne de toi.

– Pourquoi lui en veux-tu autant ?

– Parce que je n’aimerais pas, je te le répète, qu’il gâche ta vie.

– Non, moi je crois que c’est parce qu’il me porte un peu d’amitié... Tu veux tout détruire, comme d’habitude.

– Allons, Sandra, tu déraisonnes, tout ce que je te dis ce soir c’est pour ton bien.

– Toi, tu aurais aimé qu’il me déteste autant que toi.

Maritza attrapa sa fille par les épaules et eut un geste comme pour l’attirer contre elle. C’était bien la première fois qu’elle se laissait aller à un épanche- ment pareil. Alessandra se méprit sur son geste. Croyant que sa mère voulait la frapper, elle s’échappa de ses mains et s’enfuit en hurlant avec des larmes dans la voix :

– Pourquoi ne m’aimes-tu pas, maman ? Com- ment peux-tu détester autant un être pourtant sorti de tes entrailles ?

Déjà elle grimpait l’escalier qui menait à sa cham- bre.

– Sandra, Sandra ! cria sa mère en tentant vaine-ment de la rattraper. Sandra, Sandraaaa !

Trop tard, elle avait déjà disparu.

Maritza resta figée sur place, les bras ballants, assommée. Cette terrible phrase sortie de la bouche de son aînée avait transpercé son cœur comme seule une épée pouvait le faire. Elle entendit la porte de la chambre de sa fille claquer avec violence. Pourquoi ne l’avait-elle pas suivie pour lui dire que ce qu’elle pensait était faux ? Pourquoi ne pas lui avouer tout bonnement combien elle l’aimait et ceci en dépit des apparences ? Pourquoi ne pas lui dire qu’elle souffrait de ne pas être cette oreille attentive dont elle avait tant besoin ; lui confier aussi qu’elle était un peu jalouse qu’un autre à sa place puisse recueillir les confidences qui lui revenaient de droit. Et pour finir, lui faire comprendre enfin que toutes les apparentes méchancetés qu’elle lui faisait subir n’avaient qu’un seul but : la protéger de la férocité du monde extérieur.

Elle ne put répondre à toutes ces questions. Pourquoi ne l’avoir pas suivie dans sa chambre ? Peut-être était-ce la faute de ses jambes qui n’avaient pas répondu à l’ordre venu de son cerveau. Trop d’hésitations et de méprises s’étaient installées entre elles. Ah ! cette vie… vraiment pas une partie de plaisir. Les pressions de Bèrette qui jamais ne lui laissait de repos. Ô mon Dieu, quel gâchis ! En tout cas, pour le moment, il fallait sauver au moins ce qui pouvait l’être.

Maritza alla directement vers le petit secrétaire placé juste à côté du piano et prit de quoi écrire. Il fallait, au plus tôt, envoyer une missive à l’archevêque pour lui demander de faire muter le père de Vastey en province, le plus loin possible d’Alessandra. Un jour, cette enfant comprendra qu’elle avait fait tout cela pour son bien.

Elle prit aussi une carte géographique du pays et la scruta scrupuleusement. Jérémie ! Voilà la ville qui convenait. Celle-ci était à des heures de route cahoteuse de la capitale. Une journée entière en autobus ne suffisait jamais pour s’y rendre. Maritza ne douta pas une seconde que sa demande allait être agréée. Elle avait fait tant de dons à l’Église que Monseigneur Salvant ne saurait en aucune façon lui refuser ce petit service.

 

 

 

 

 

VI

 

 

Le temps sombre annonçait déjà dame pluie. Celle-ci ne tarderait certainement pas à faire une entrée triomphale en cette pleine saison sèche. Elle s’était tant fait prier, d’abord par la terre qui n’en pouvait plus de craqueler, puis par les arbres dont les feuilles se fanaient tant leur désespoir gran- dissait ; et enfin par les humains qui croulaient sous le poids de cette canicule épouvantable.

Alessandra l’attendait aussi, cette ondée qui rafraî- chirait l’atmosphère rendue encore plus lourde par un fort taux d’humidité. « Partout, l’air est irres- pirable ! » pensa-t-elle, assise sur le rebord de sa fenêtre d’où elle contemplait le jardin complètement déshydraté. Elle ne put s’empêcher de comparer cette terre aride avec son existence. En effet, depuis deux ans que Stéphane de Vastey avait été transféré dans la Grand’Anse, c’était comme si on lui avait cassé ses derniers ressorts. Elle soupçonnait sa mère d’être l’instigatrice de cette mutation mais elle n’osait le lui demander franchement. En tout cas, le coup avait porté. Reçu en pleine poitrine, il avait fait très mal.

Elle se souvenait, comme si cela datait d’hier, de leur dernier entretien. Quelques jours auparavant, il lui avait annoncé son prochain départ mais elle n’y avait pas vraiment cru, persuadé que le jeune prêtre plaisantait. Elle faillit tomber à la renverse quand, un après-midi où elle lui avait donné rendez-vous pour lui parler encore de ses problèmes, il lui avait dit tout de go :

– Je m’en vais demain à Jérémie !

Dans sa voix avait percé beaucoup d’émotion. Un instant, elle crut comprendre que cela ne durerait pas, trois semaines tout au plus. Il la détrompa vite.

    – Mais non, mais non, j’ai été muté. J’ai reçu une lettre émanant de l’archevêché. J’en ai pour au moins quatre années. Je m’en vais, là-bas, accomplir mon ministère !

La consternation avait déformé les traits de la jeune fille. Elle pensa à une farce mais la gravité qu’affichait le jeune prêtre ne prêtait à aucune confusion, aucune équivoque et disait long aussi sur son propre désarroi. Puis, elle s’était enfuie, sans un mot, au moment où un torrent de larmes commen- çait à gronder au fond de ses yeux.

Après, elle avait passé plusieurs heures à naviguer, sans gouvernail, en une haute mer de désespoir et d’insomnie, cherchant vainement à s’agripper à une bouée de sauvetage qui ne s’avérait être qu’un mirage. Un gouffre effrayant s’était ouvert sous ses pieds. Un gouffre dont les profondeurs abyssales l’attirait comme un aimant et semblait vouloir la happer.

Le suicide ! Il ne lui resterait plus que cette option s’il partait. Elle caressait cette idée, et chaque jour qui passait, maigre de tout espoir d’une nouvelle donne, la confortait dans cette issue fatale. Elle se retrouvait tout bonnement incapable de gérer cette nouvelle désillusion, ce nouveau coup du sort.

Que ferait-elle lorsque Stéphane serait loin, très loin d’elle ? Se retrouver du jour au lendemain livrée à elle-même sans personne à qui confier ses peines la terrifiait.

Le matin du départ, elle lui avait parlé de son intention de mettre fin à ses jours. Il s’en était offus- qué comme prévu, arguant que Dieu en serait furieux, qu’aucun humain ne devrait s’arroger le droit de mettre fin à ses jours. La révolte d’Ales- sandra s’en trouva décuplée. Elle alla jusqu’à insulter Dieu, l’accusant d’avoir créé Satan exprès pour pouvoir se moquer des humains, et ces derniers n’avaient pas le droit d’être en désaccord avec les règles du jeu, même quand celles-ci leur étaient carrément imposées. Ils devaient tenir jusqu’au bout. Rester en vie, jusqu’à ce que le Tout-Puissant en décide autrement.

Ils s’étaient quittés sur cette mauvaise note, au plus grand regret d’Alessandra qui ne pouvait se pardonner de lui avoir laissé une image d’elle bouillante d’une mauvaise colère à peine justifiée. Le désarroi avait eu raison d’elle et lui avait fait louper un moment de vie extrêmement important.

L’intolérance dont elle avait fait montre la mettait, jusqu’à aujourd’hui, en rogne. Au moment des adieux, elle aurait dû être tendre. Mais, tel un volcan, elle était entrée en éruption et avait tout gâché.

La compréhension et la sollicitude du jeune vicaire lui manquaient beaucoup. Surtout ces derniers temps où son moral était loin d’être au beau fixe. Elle souffrait énormément de constater que sa mère, avec de plus en plus d’insistance, voulait détruire tout rapprochement entre elle et son « faux » père Raoul qui était quand même le seul des deux à lui témoigner de l’affection et à agir en vrai père. Maintenant, plus que jamais, pas question de s’accrocher à son cou ou de s’asseoir sur ses genoux sans se faire rabrouer. Plus d’une fois, elle eut l’envie d’avouer à Raoul, brusquement, comme on donne une gifle, qu’elle savait tout sur sa naissance mais elle se taisait se remémorant, toujours à temps, la promesse faite à tante Hilda. Elle aurait aimé dire aussi à sa mère qu’elle la comprenait ; qu’elle savait combien elle avait souffert. Mais, tout devenait si difficile quand elles se trouvaient face à face. Telle- ment de choses les séparaient toutes les deux !

Vainement, Alessandra cherchait un terrain d’en- tente. Mais sa mère, ne sachant pas qu’elle était au courant de certaines choses, élevait entre elles de grands murs chaque jour plus infranchissables. Pourtant, le temps se faisait court. Bientôt viendrait le moment de partir pour l’université. Ses deux années d’études de la langue de Shakespeare touchaient à leur fin. Son père avait été d’accord pour l’envoyer en Europe. Mais, pour une raison ignorée de tous, Maritza s’y était opposée farouchement, vantant même les universités américaines qu’elle disait very correct, very perfect quand elle-même n’y avait jamais mis les pieds. Tant pis ! elle se conformerait au vœu de sa mère, ne voulant pas faire les frais d’un affreux pugilat d’où sa génitrice sortirait victorieuse et risquer de tout perdre. S’éloigner de la demeure fa- miliale lui serait, de toutes les façons, salutaire.

D’ailleurs, depuis le départ de Stéphane, plus rien ne paraissait avoir de sens. Elle pensait à lui tout le temps jusqu’à en avoir mal au cœur, mal au corps. Elle n’était plus l’adolescente qui ignorait ce qu’elle voulait. Son cœur de femme, vieux de vingt ans, ne désirait que Stéphane, et elle savait que ses sens ne connaîtraient de cesse que le jour où son désir de lui serait assouvi.

Depuis deux ans, sa mère ne la lâchait pas d’une semelle, contrôlant ses moindres déplacements. Im- possible de prétexter des week-ends chez des amies pour faire une escapade puisqu’il y avait interdiction formelle de se déplacer sans ses sœurs, Sybil et Allison. Une toute nouvelle forme de torture, à son avis.

La pluie se mit à tomber en faisant un vacarme de tous les diables. Enfin une averse salvatrice !

Sa mélancolie à son comble, Alessandra alla se poster devant son miroir et contempla son image. Elle passa doucement son index sur ses lèvres qu’au- cune autre bouche n’avait encore baisées. Toutes les filles connaissaient déjà depuis longtemps ces sensations qui n’existaient pour elle que dans ses rêves. Elle ferma les yeux et s’imagina un instant Stéphane, le prêtre, l’ascète, lui aussi vierge de tout, en train de lui faire l’amour. Un doux vertige l’envahit soudain. Doucement, elle défit les boutons de son corsage, admira ses seins dont les pointes se raidissaient sous la caresse d’agréables pensées. Du bout des doigts, elle les effleura. De doux gémis- sements montèrent de sa gorge. Un violent désir l’envahit avec une intensité à la dimension de ses frustrations. Elle n’en pouvait plus de faire la guerre à ses fantasmes. Plus que tout autre chose, ils dominaient ses nuits et régnaient en maître dans le royaume de ses songes. Ses mains nerveusement glissèrent sur ses hanches puis pétrirent son ventre ferme et doux. Stéphane, à genoux devant elle, baisait avec volupté son délicat nombril qui l’invitait au plaisir. Stéphane oubliant Dieu quelques instants pour vibrer aux sons de cordes bien humaines. Elle aurait tellement aimé qu’il fût vraiment présent     ! Ses doigts impatients firent glisser la fermeture éclair de son jean puis, avec une lenteur extrême, ils se frayèrent un passage à travers son slip et fourra- gèrent jusqu’à son duvet. La caresse se précisa. Le plaisir vint par grandes vagues houleuses comme par un jour de mauvais temps et la plia en deux. De nombreux spasmes la secouèrent et accentuèrent la sensation d’ivresse qui l’envahissait tout entière tandis que ses lèvres murmuraient silencieusement :

– Ô Stéphane, Stéphane !   

Douces caresses solitaires, de celles qui soulagent mais qui aussi soulignent cruellement la solitude et le manque de l’autre.

Quand Alessandra se réveilla plus d’une heure plus tard, son corsage encore ouvert sur sa ferme poitrine dénudée et ses sens apaisés lui rappelèrent la scène de tout à l’heure. Elle porta la main à son front comme pour effacer ce souvenir et se demanda soudain si elle allait passer toute sa vie à penser à un homme qui devenait chaque jour de plus en plus inaccessible et à jouir en fantasmant sur lui. Éprouver des jouissances physiques quand les siennes n’étaient probablement que spirituelles. D’ailleurs, comment lui parler de fantasmes sans risquer de l’effrayer, lui faire prendre la fuite ! Dormir en rêvant de son corps qui n’avait pour toute armure qu’une soutane ! Se réveiller en se demandant si un jour tout cet amour et tous ces désirs seront partagés ; ou s’il y aurait toujours ce one way qui menait inexorablement à un cul-de-sac.

Un instant, elle resta songeuse. Elle se demandait si cela arrivait à Stéphane de jouir même malgré lui. Connaissait-il au moins cette sensation de bien-être que procurait l’orgasme ?

Elle se souvint lui avoir demandé, un jour, juste pour le provoquer, si se donner du plaisir était proscrit par les lois de la sainte Église catholique. Car, elle avait cherché en vain une quelconque inter- diction dans le livre saint. Le jeune prêtre avait été horrifié de ses propos et avait déclaré le fait, contraire aux lois divines.

Pauvre Stéphane ! Au lieu de se rapprocher du Seigneur, il ne faisait que s’en éloigner chaque jour davantage ! Il ne comprenait pas qu’il était en train de passer à côté de la vraie vie. Dieu n’avait pourtant pas fait d’erreur en permettant aux humains d’accé- der à un morceau de paradis par le biais de ces pratiques plus que naturelles.

L’Église n’était-elle pas en train d’induire l’huma- nité en erreur ?

Dehors, un éclair zébra le ciel, suivi d’un coup de tonnerre assourdissant. Et l’orage éclata !

     

***

 

Alessandra se rendait compte qu’elle n’avait pas beaucoup de choix. Elle se devait de prendre une décision, sans quoi elle donnerait raison à sa mère qui lui avait prédit que le jeune prêtre pourrait lui gâcher l’existence, tout bonnement, tout bêtement.

À la seule pensée qu’elle pourrait passer sa vie enfermée dans la terrible cellule qu’était le célibat, elle paniquait. Le vœu de chasteté n’était, sans aucun doute, pas du tout fait pour elle. Verrouiller son sexe à double tour et jeter la seule clé existante à Stéphane de Vastey ? Jamais ! D’ailleurs, il ne méritait pas tout ça puisqu’il tenait à garder sa virginité pour atteindre, plus rapidement que tout le monde, son paradis... céleste. Quelle course ! Sa virginité était comme une offrande à Dieu en échange d’un petit coin d’Éden.

Et elle, entre-temps, se morfondait. La seule vue d’un couple enlacé la bouleversait au plus haut point. Un simple baiser à la télévision provoquait en elle de fortes « averses ». Elle n’en pouvait plus de cette situation. De ces plaisirs solitaires qui la laissaient sur sa faim, de ses jouissances qui n’étaient rien d’autre que de perpétuels monologues. Elle voulait d’une vraie bouche d’homme sur sa bouche, d’un corps viril sur le sien et d’un sexe comme un pieu qui s’enfoncerait en elle, entre ses cuisses toutes frémis- santes de désir et qui libérerait sa libido exacerbée et feraient pâlir ses fantasmes.

Elle se trouvait assez grande maintenant pour prendre une décision. Sa vie n’étant pas très gaie, ce serait vraiment dommage d’y ajouter sécheresse et frustrations. Sa décision était prise !

« Ce week-end, je vais à Jérémie et je coucherai avec Stéphane de Vastey, énonça-t-elle tout haut comme pour se donner le courage de passer de la parole aux actes. Quitte à le violer à l’intérieur même d’un lieu saint ! »

Tant pis pour Maritza et pour les autres mais elle allait faire une fugue. Advienne que pourra ! Il lui fallait gérer toute seule sa vie et ses sentiments. Nul autre à sa place ne saurait le faire. Alors, elle allait se prendre en main.

Elle se leva et alla mettre un disque sur le phonographe. La voix pure de Nicole Croisille s’éle- va dans l’air : « Mon arc-en-ciel, je l’aurai, mon arc-en-ciel... puis vint le jour, le merveilleux où l’on a rendez-vous avec l’amour… »

Deux petits coups secs furent frappés à sa porte.

Elle alla ouvrir.

Deux têtes blondes passèrent par l’entrebâillement de la porte.

– On peut entrer ?  demandèrent en chœur Sybil et Allison.

– Bien sûr, petites pestes, dit Alessandra en les embrassant affectueusement.

Et elles s’installèrent toutes les trois sur la moquette pour écouter la musique. Alessandra pro- fita au maximum de la présence de ses sœurs car bientôt sa mère rentrerait du travail, et l’atmosphère redeviendrait, une fois de plus, irrespirable.

 

***

 

Cela faisait déjà plus d’une heure depuis que Le Célia naviguait en haute mer. Un fort vent gonflait les voiles du bateau qui glissait à vive allure sur les flots, surplombé par un ciel bleu d’azur qu’aucun nuage ne venait entacher.

Alessandra huma avec plaisir l’air salin du large. La journée était magnifique, et elle se sentait euphorique malgré l’angoisse que lui causait sa fugue. Elle s’était réveillée tôt le matin, avait rempli, à la hâte, un sac de camping de quelques affaires puis avait laissé un mot à sa mère sur son oreiller tout en ayant conscience que ce geste de fuguer pourrait causer un drame dans la famille. « Je m’en moque ! s’était-elle dit, en haussant les épaules, l’important c’est de revoir Stéphane ! » Son avenir dépendait de cette entrevue. Après, seulement après, elle pourrait juger de l’orientation à donner à sa vie.

Le voyage se passa sans encombre malgré la surcharge du bateau, ce qui, en général, arrangeait les alizés, ces grands vents qui s’amusaient à taquiner les embarcations jusqu’à provoquer des naufrages. Stéphane aurait expliqué le fait d’être sain et sauf par l’omniprésence de Dieu, arguant que celui-ci faisait certainement partie du voyage. D’autres, comme Alessandra, parleraient de dame la chance.

Durant tout le voyage, de sombres pensées avaient traversé l’esprit de la jeune fille qui s’était empressée de les chasser. Tant de choses la tourmentaient, comme cette envie de connaître son vrai père qui tournait à l’obsession. Elle était souvent tentée de rompre la promesse faite à tante Da. Elle voulait en finir avec ces incertitudes qui minaient son existence et désirait par-dessus tout dire à Raoul qu’elle savait tout sur son passé ; pour qu’il n’ait plus jamais cette lueur de tristesse au fond des yeux, quand son regard se posait sur elle. Il avait l’air tellement malheureux qu’il donnait à la jeune fille l’envie de le prendre dans ses bras, de le serrer fort et de lui dire que rien ne pouvait altérer l’amour qu’elle lui portait. Mais, la présence de sa mère l’empêchait toujours de mettre à exécution ses élans. Un simple regard de Maritza lui enlevait tous ses moyens. Alors, elle se refermait comme une huître. La tête basse, le cœur gonflé de sanglots, elle partait se réfugier dans sa chambre où elle fumait son « satané Népal ». En attendant son départ pour New York pour changer d’air, elle avait besoin de ses rêves artificiels qui lui permettaient de tenir le coup.

 

***

 

Elle traversa, le cœur battant la chamade, la place de la petite ville, occupée à cette heure par des gosses qui jouaient aux billes ; tandis que d’autres faisaient des excès sur leurs bicyclettes lancées à toute vitesse.

– Bonjour ! leur dit-elle, est-ce que vous savez où je pourrais trouver le père de Vastey à cette heure ?

Les enfants relevèrent tous en même temps la tête pour identifier cette voix mélodieuse qu’ils ne connaissaient pas. Le plus âgé d’entre eux prit la parole :

– Ah ! le père de Vastey, dites-vous ? Le soleil s’est déjà couché sur la mer, il doit être encore à l’église en train de terminer la messe de cinq heures.

– Merci. Et c’est où l’église ?

– Mais, qui êtes-vous ? demanda le garçon visible- ment intrigué.

– Je suis... je suis... disons... une de ses amies.

– Une amie ?

– Bien sûr, une amie ! insista la jeune fille devant l’air surpris du gamin.

Elle fut dévisagée un instant par la petite équipe tout à fait perplexe. Puis, le plus petit d’entre eux, sans crier gare, détala comme un jeune lièvre en poussant des cris perçants et en retenant d’une main son pantalon qui glissait sur ses jambes un peu maigriottes.      

– Ne vous inquiétez pas, il est un peu sauvage, il a peur des étrangers ! dit l’aîné en voyant l’air surpris d’Alessandra. Depuis deux ans que le père de Vastey séjourne dans notre ville, c’est bien la première fois que quelqu’un lui rend visite. L’église est en face de vous. Vous ne pouvez pas la rater.

– Merci.

– Et faites attention à vous ! Ici les granmoun disent qu’une personne incapable de reconnaître une église quand elle l’a sous les yeux est un diable.

C’est à la lumière de cette dernière phrase qu’Ales- sandra comprit pourquoi le petit avait pris ses jam- bes à son cou. Elle éclata de rire puis enleva le large chapeau de paille dont elle était coiffée, le sachant responsable de sa méprise. Elle l’avait acheté au « Marché en fer » pour protéger sa peau du soleil, un vieux réflexe développé par sa mère qui ne voulait surtout pas que fonce son épiderme.

– C’est mon chapeau, le grand coupable du fait que je n’ai pas pu voir l’église. Je crois que les bords sont beaucoup trop larges.

Puis, elle les remercia et s’en alla vers le lieu saint, riant toujours, de son pas légèrement chaloupé.

Maintenant qu’elle se savait à proximité de Sté- phane, son cœur faisait des bonds incroyables dans sa poitrine. Un instant, elle fut tentée de rebrousser chemin. Sa raison le lui commandait, néanmoins son cœur et ses sens s’y opposaient.

Elle pénétra dans l’église. La voix du père de Vastey lui parvint en écho et sembla remplir tout son être. Un sourire de bonheur lui fendit les lèvres tandis qu’elle fermait les yeux pour savourer cet instant de bonheur indicible. Quand elle les rouvrit elle le vit là tout en face d’elle, s’apprêtant à donner la communion aux fidèles.

En attendant qu’il finisse sa messe, elle alla pren- dre place parmi les ouailles. Il ne fallait surtout pas qu’il la voie tout de suite ; cela risquerait de l’effa- roucher.

Enfin, elle le revoyait, après tous ces longs mois à se morfondre, à s’ennuyer de lui. Elle en était si heureuse qu’elle ne pouvait s’empêcher de le couver des yeux. Et elle se félicita d’avoir bravé toutes sortes de dangers pour goûter à ce pur bonheur de le savoir à deux pas. Elle éprouvait une joie indicible à l’idée qu’elle pourrait lui parler dans quelques minutes. Entendre sa voix, revoir son visage, elle en avait tant rêvé que tout cela lui paraissait soudain irréel.

Un doute affreux vint subitement la tarauder. Et si par hasard Stéphane refusait de la recevoir ? Elle lui avait écrit tant de lettres restées sans réponses ! Avait-il fait exprès de la faire souffrir quand il la savait plongée dans un profond désarroi depuis son départ ? Au fait, connaissait-il la nature exacte des sentiments qu’elle lui portait ? C’était difficile à dire. Elle regretta une nouvelle fois de ne pas lui avoir avoué, jadis, ses sentiments. Au lieu de chercher à alimenter des conflits entre lui et son Dieu, elle aurait dû lui dire son amour tout simplement. Aujourd’hui, elle se devait de réparer les dégâts et lui répéter tout haut les « je t’aime » qu’elle prononçait seulement en son for intérieur la nuit, seule dans son lit alors que son désir de lui la rendait totalement insomniaque.

Aujourd’hui, tout allait changer car elle n’était plus une enfant mais une femme déterminée à con- quérir l’homme qu’elle aimait, quitte à l’arracher des bras de Dieu !

 

***

 

Le carillon annonçant la clôture de la messe se fit entendre. En quelques minutes, l’église se vida de ses occupants dans un brouhaha général. L’émotion re- vint nouer la gorge d’Alessandra. Le moment dont elle rêvait depuis si longtemps était enfin arrivé, et elle tremblait de tous ses membres. Adieu la belle assurance de ces jours derniers, adieu l’audace provoquée par l’éloignement ! Un moment, elle douta de ses propres convictions.

Le jeune prêtre finissait d’essuyer le calice dans lequel il avait bu tandis que le dernier sacristain fermait les grandes portes de bois avant de s’éloigner rapidement.

Alessandra observa de Vastey en train de vaquer à ses occupations avec une infinie mansuétude. Puis, elle s’approcha à pas feutrés et félins tel un chat voulant attraper un oiseau.

Maintenant, il lui tournait le dos, occupé à faire une dernière prière, face, comme d’habitude, à son Dieu crucifié.

Brusquement, comme s’il avait flairé une présence, il tourna la tête et découvrit Alessandra. Le bréviaire qu’il tenait s’échappa de ses mains et tomba sur le sol dans un bruit sourd que l’écho répercuta. Avait-il senti le regard de la jeune fille posé sur lui avec insistance ? La surprise le figea. Pendant plusieurs secondes leurs regards s’accrochèrent. Dans les yeux de Stéphane, elle lut de la joie et de l’émotion tandis que dans les siens transperçaient tout l’amour et toute la tendresse du monde.

Le premier, il s’avança vers elle, un sourire radieux sur les lèvres.

– Mademoiselle Lagardère, quelle surprise ! Cela me fait plaisir de vous revoir. Il y a bien une éternité depuis notre dernière rencontre.

Il avait attrapé sa petite main qui pourtant ne lui avait pas été tendue et la pressait entre ses paumes tièdes. Un bonheur tout neuf envahit Alessandra tout entière, la laissant sans voix. C’était bien la première fois qu’il se montrait aussi heureux de la revoir. Elle s’en trouva réconfortée, et une agréable sensation de chaleur irradia toutes ses extrémités.

– Venez, allons nous asseoir. J’aimerais que vous me racontiez ce que vous devenez depuis que je suis parti.

Même ce vouvoiement qu’elle trouvait insup- portable autrefois lui parut agréable.

– Comment… êtes-vous arrivée jusqu’à moi, jeune fille ?  J’espère que votre mère est au courant de votre visite ?  Avez-vous fait bon voyage ?

Cette avalanche de questions eut le don de la détendre. Elle rit en s’asseyant à ses côtés. Quel soulagement ! Elle avait tant craint sa désap- probation voire son courroux.

Sans prononcer un mot, elle lui fit un collier de ses bras et posa doucement sa tête sur l’épaule virile. Voyant qu’il ne s’en offusquait point, elle se blottit contre lui, heureuse de le trouver dans de meilleures dispositions à son endroit. Peut-être même avait-il découvert son amour pour elle. « Ô, mon Dieu, si cela arrivait, je vous promets de vous être dévote tout le restant de mes jours ! » pria-t-elle tout de suite.

Mais, déjà, Stéphane la repoussait gentiment.

– Voyons, jeune fille ! Un peu de respect pour la soutane que je porte, dit-il en riant, un tantinet gêné.

Il passa doucement la main sur la joue d’Ales- sandra.

– Je suis heureux de vous voir en forme. Je me faisais tant de soucis à votre sujet. J’ai expédié plusieurs missives qui sont restées sans réponse. Des lettres dans lesquelles je m’enquérais de vos nouvelles…

Des larmes de joie couraient le long des joues de la jeune fille que l’émotion et le bonheur avaient frappée de mutisme. Cette imprévisible sollicitude lui faisait beaucoup de bien. Elle osa à son tour lui toucher le visage de ses doigts tremblants, un désir brûlant la possédant tout entière. Chaque parcelle de son corps s’embrasait à une vitesse folle.

Le soleil avait depuis longtemps plié bagage ; on ne l’apercevait plus qu’au travers de l’unique vitrail de la petite chapelle totalement désertée par ses occupants. Seule la lueur des deux bougies trônant sur l’autel éclairait les lieux.

Alessandra, enhardie par l’accueil chaleureux du jeune vicaire, et profitant de son trouble plus qu’ap- parent, posa ses lèvres sur les siennes dans un baiser ayant le goût salé des larmes et des sentiments trop longtemps refoulés.

Ébloui devant tant de douceur, le père de Vastey ferma les yeux. Un désir sourd vint lui rappeler qu’il n’était qu’un homme fait de chair et de sang. Ses sens se rebellèrent dans son corps de prêtre et s’emballèrent. Il avala péniblement sa salive tandis que son sexe se gonflait sous la soutane. Il voulait jouer à l’indifférent mais échoua lamentablement. Il se sentit suffoquer.

Alessandra, totalement tétanisée par son propre désir, n’osa plus bouger pendant de très longues secondes. Puis, sentant l'incertitude du jeune homme, elle décida de pousser plus loin l’audace. De toutes les façons, elle n’avait plus rien à perdre. Elle lui murmura en abaissant les paupières :

– Stéphane, je vous aime ! Et… j’aimerais que… vous me preniez dans vos bras, que vous me… possédiez…

Quand elle rouvrit les yeux après de longues secondes de silence, Stéphane avait disparu. Une déception sans pareille s’empara d’elle. Ô, mon Dieu ! elle avait totalement échoué dans sa tentative de le séduire, ne réussissant qu’à le faire fuir. Il ne voulait définitivement pas d’elle. Des larmes de rage roulèrent sur ses joues tandis que son corps tremblait fortement.

– Stéphane, S.T.É.P.H.A.N.E, cria-t-elle doulou- reusement en éclatant en sanglots.

Elle n’entendit plus qu’une voix qui récitait le psaume 102 :

« Ô Seigneur, entends ma prière et que mon appel à l’aide vienne jusqu’à toi. Ne me cache pas ta face le jour où je suis dans une situation critique. Incline vers moi ton oreille. Le jour où j’appelle, hâte-toi, réponds-moi. Car mes jours se sont évanouis comme une fumée et mes os sont devenus brûlants comme un foyer… »

Plusieurs minutes passèrent ainsi. Puis, quand les pleurs de la jeune fille se furent apaisés, Stéphane sortit de l’ombre d’où il était tapi.

Avec hésitation, il s’avança vers elle, visiblement ravagé par une profonde émotion.

À sa vue, Alessandra se remit à pleurer.

– Allons, allons, ne pleurez pas, il n’y a vraiment pas de quoi ! remarqua-t-il d’une voix douce.

Sentant que les forces de la jeune fille l’avaient abandonnée, il l’aida à remettre de l’ordre dans sa coiffure tout en lui répétant des mots apaisants.

– Ne faites plus jamais ça, jeune fille ! Vous êtes belle, vous savez Mademoiselle Lagardère, oubliez-moi ! Il y a plein d’hommes qui auraient aimé vous avoir à leurs côtés. Oubliez-moi, parce que je ne suis pas pour vous ni pour aucune autre. Ma vie, je la voue à Dieu ; elle est, en quelque sorte, un vrai sacerdoce, et ce ne serait pas bien de votre part de m’en écarter. Je ne vous le pardonnerais peut-être pas, d’ailleurs. Vous avez un corps magnifique, et je pécherais contre Dieu et contre la terre entière si je devais y toucher. Gardez-le pour celui qui saura vous aimer en retour. C’est un bien précieux. Malgré le violent désir que vous avez provoqué en moi, je m’en voudrais d’effleurer même un seul de vos beaux cheveux. Je vous aime beaucoup, vous savez, mais pas comme vous le voudriez. Juste comme j’aurais pu aimer une jeune sœur. Est-ce que vous le savez ?

La jeune fille, encore haletante, fit oui de la tête, sans grande conviction.

– Alors, arrêtez de pleurer, je vous en prie. Je vais prier pour vous ce soir et aussi pour moi pour que Dieu nous protège tous les deux des tentations de ce monde et nous guide sur le chemin qui mène à la Vie éternelle. Cherchez la lumière et la vérité, essayez de vous élever au-dessus de la boue de ce monde. Croyez-moi, je ne vous veux que du bien. Je vous en prie, prenez-vous en main, ne commettez aucune folie. Un jour, vous trouverez celui à qui vous pourrez offrir votre vie et votre corps sans condition, vous comprenez ?

Elle acquiesça encore de la tête en reniflant. Il lui tendit un mouchoir. Elle se moucha bruyamment.

– Bon ! maintenant, vous allez regagner votre pied-à-terre, et demain matin, vers onze heures, je vous invite à venir me rejoindre au salon du presbytère. Nous pourrons parler tranquillement. Nous avons tant de choses à nous dire.

Ce disant, il l’accompagna vers la sortie. Elle se laissa faire docilement, abattue et honteuse de son attitude de tout à l’heure, se reprochant ce qu’elle considérait maintenant comme une folie.

Quand elle sortit de la chapelle, la petite ville s’apprêtait déjà à plonger dans le sommeil. Toujours ébranlée par sa déception, elle en voulut à Stéphane de ne pas l’aimer et s’interrogea encore une fois sur le célibat des prêtres. N’était-ce pas une façon de cacher des penchants homosexuels ? Tous ces hommes prosternés au pied d’un dieu à demi nu, cela donnait à réfléchir. Puis, elle s’empressa de chasser cette pensée néfaste. Non ! son Stéphane ne saurait, en aucun cas, faire partie de ceux qui cachent leurs vices sous une soutane. Ce serait tout à fait indigne de lui.

Elle erra un instant dans les rues désertes, l’âme en peine jusqu’à ce qu’elle sentît une grande fatigue la gagner.

De sa poche, elle tira un morceau de papier ; elle y lut deux adresses : Sœurs du Bon Pasteur, Jubilé # 77 et Solanges Reyes, rue Alain Clérié # 20. Elle opta pour la seconde. Madame Reyes était la grand-tante d’une amie qui l’avait assurée que sa famille pourrait lui offrir une chambre pour la nuit.

 

***

 

            Un rayon de soleil filtrait à travers les jalousies. Alessandra le sentit sur son visage comme une caresse. Une agréable odeur de café lui chatouilla les narines. Elle ouvrit un œil, de nombreux plis lui barrèrent le front. « Mais où suis-je ? » murmura-t-elle. Cela lui prit cinq secondes pour trouver la réponse. Elle reconnut la petite chambre dans laquelle Madame Reyes l’avait introduite après lui avoir fait avaler, presque de force, une bouillie de banane. Cela lui avait fait du bien de manger. Elle mourait de faim à son arrivée à Jérémie mais, trop pressée de revoir Stéphane, elle avait totalement négligé de se nourrir.

            Les effluves de la mer pénétraient de temps à autre dans la chambre, apportées par le vent. Alessandra se leva d’un bond et alla ouvrir la fenêtre. Elle huma l’air avec délice. L’océan s’étalait à perte de vue. Au loin, les pêcheurs s’activaient déjà. La journée s’annonçait magnifique. La pêche sera bonne.

            « C’est bon, très bon d’être loin de la capitale ! », pensa Alessandra.

            Dans le ciel d’un bleu magnifique, des mouettes planaient allègrement en poussant des cris joyeux.

Deux coups furent frappés à la porte. Elle mit du temps à répondre, fascinée par le paysage qui s’offrait à sa vue.

            – Mademoiselle Lagardère, Mademoiselle Lagardère ! insista Madame Reyes.

            – Oui, Madame Reyes !

            – Voulez-vous une bonne tasse de café ?

            – Volontiers !

            – Il est déjà prêt, je vous attends en bas.

            – Merci, j’arrive.

            La jeune fille s’habilla à la hâte après s’être lavée dans une bassine d’eau propre que lui avait apportée son hôte, la veille.

 

***

           

            Alessandra descendait l’escalier quand les événements de la soirée d’hier lui revinrent à la mémoire. Elle s’étonna de constater qu’elle n’en voulait pas trop à Stéphane. Au contraire, elle avait pour lui une profonde admiration. Car il fallait être foncièrement bon, intègre et honnête pour réagir comme il l’avait fait. Et, pour la première fois, elle sentit germer entre eux une profonde amitié. Stéphane avait le courage de ses engagements et un grand sens de l’honneur, qualités qui feraient toujours de lui un être à part. Au fond, c’était tant mieux qu’il ait eu ce comportement car, à bien réfléchir, elle se demanda si dans sa folie il y avait eu de place pour un raisonnement logique. Où pareille relation aurait-elle bien pu la mener ? Une agréable sensation de liberté s’empara alors d’elle. Elle était libre ! Par son geste, Stéphane allait lui permettre enfin de vivre normalement. Désormais, elle se sentait affranchie de certains doutes. Donc, libre de se choisir un amoureux sans aucune arrière-pensée. Libre comme les oiseaux qui volent jusqu’aux horizons lointains.

            Madame Reyes la regarda dévorer ses toasts, boire son café et avaler, coup sur coup, deux figues-bananes, avec un sourire de tendresse flottant sur ses lèvres. « Ouf, mon Dieu ! elle va bien mieux, pensa-t-elle. Hier, son air totalement perdu m’avait quelque peu inquiétée ! » Elle avait craint un instant que la jeune fille ne commette le pire tant il y avait un grand vide dans son regard.

            Onze heures sonnaient à l’horloge de la mairie quand Alessandra longea la rue Abbé Huet qui abritait le presbytère. Son cœur battait très fort dans sa poitrine mais elle se sentait beaucoup plus légère. Elle se rendait compte seulement maintenant, que la veille, elle n’avait pas dit grand-chose au père de Vastey. Il n’y avait eu que ses sens à parler pour elle. Un léger sentiment de honte la fit perdre l’air désinvolte qu’elle tentait désespérément d’afficher.

            Quand un sacristain la conduisit auprès du jeune prêtre, elle eut un peu de peine à le suivre tant ses jambes tremblaient. Que ferait-elle s’il ne se présentait pas au rendez-vous ?

            Il était là, assis à l’attendre, les yeux rivés sur les pages de sa bible qu’il tenait toujours avec une infinie précaution, telle une vieille relique.

            Il se leva d’un bond souple à son approche.

            – Bonjour, Mademoiselle Lagardère, dit-il en lui tendant la main.

            – Bonjour, mon Père, comment allez-vous ? répondit-elle, de manière à peine audible.

            – Enfin, j’entends votre voix. Encore un peu j’aurais cru qu’un chat avait pris votre langue !

            Sur ce, il éclata de rire. Cela la força à sourire à son tour.

            – Vous avez un peu changé, Père de Vastey. Ces deux années passées loin de Port-au-Prince vous ont été bénéfiques je crois.

            – Je le crois aussi. J’ai grandi... je fêterai bientôt mes trente ans et j’ai appris beaucoup de choses en province. Loin de mon confort de citadin, j’ai vécu très près des paysans et de leur misère, cela m’a beaucoup mûri. Je ne crois pas avoir peur de grand-chose. J’ai été, quotidienne­ment, confronté à de si dures réalités.

            – Je comprends... je voulais vous dire... pour hier soir...

            – Je vous en prie, n’y revenons pas.

            – J’ai un peu honte de moi, vous savez. Me pardonnerez-vous ?

            – N’y pensez plus, cela n’est pas nécessaire. De mon côté, c’est déjà oublié.

            Il mentait effrontément, seulement pour la rassurer.

            – Je ne sais vraiment pas comment m’excuser…

            – Allons, allons, ne vous en faites plus. J’ai compris ! Mais, faites gaffe à ne plus recommencer ce genre de scène avec un autre homme. Il y a plein de loups qui ne demandent qu’à dévorer les jeunes brebis naïves et inexpérimentées. Promettez-moi de ne pas prendre de risques inutiles. Allez, promettez-le, insista-t-il.

            – Je vous le promets, balbutia Alessandra, toujours penaude.

            – Voilà ! maintenant, venez vous asseoir ! Nous avons très certainement des tas de choses à nous dire.

            Ils conversèrent à bâtons rompus pendant plus d’une heure. Alessandra était heureuse de le voir plein d’égards et d’attention à son endroit. Elle avait la conviction certaine qu’à partir de ce jour une solide amitié se tissait entre eux. Lui, sans complexe, parla de son ministère, de son amour pour les habitants de la ville qui l’avait accueilli si chaleureusement. Il parla aussi de la coopérative qu’il avait pu monter avec les éleveurs de bétail et les agriculteurs.

            Elle buvait tant ses paroles qu’elle sursauta quand il dit soudain :

            – Tenez, mettez votre chapeau, nous allons faire un tour dans les plantations de maïs. Savez-vous monter à cheval, jeune fille ?

            – Oui, bien sûr. Pour avoir passé toutes mes vacances d’été à Kenscoff, je suis une excellente cavalière.

            – Parfait ! Alors, nous partons ?

            – Mais, Père de Vastey, j’ai une robe... dit-elle, en secouant sa jupe pour attirer son attention sur sa tenue inappropriée.

            – Moi aussi, répondit en souriant le jeune vicaire en lui montrant sa soutane.

            Ils éclatèrent tous les deux de rire.

            – Les chevaux sont derrière le presbytère. On y va ?

            – À vos ordres, commandant ! plaisanta-t-elle totalement détendue.

            Ils traversèrent une grande basse-cour où les poules firent un vacarme de tous les diables, pardon, de tous les saints, puis, ils enfourchèrent leurs montures qui finissaient, heureusement, de s’abreu- ver.

            Le reste de la journée se passa en folle chevauchée dans une nature luxuriante. La Grand’Anse restait l’une des rares contrées du pays à ne pas trop souffrir du déboisement. Les deux jeunes gens profitèrent pleinement de ces merveilleux moments. Ils firent la course jusqu’à la rivière, s’y rafraîchirent après avoir dévoré chacun une bonne demi-douzaine de mangues Rosalie.

            Quand, tard dans l’après-midi, Alessandra rentra chez Madame Reyes, ses jambes ne la tenaient plus. Elle soupa d’un délicieux riz blanc aux écrevisses et d’un court bouillon de poisson agrémenté de deux superbes tranches d’avocat. Puis, elle se mit au lit et s’endormit profondément d’un sommeil sans rêves.            Demain, elle repartirait pour Port-au-Prince le cœur en paix.

 

***

           

            Le jour déclinait lentement sur la capitale quand enfin Alessandra arriva au seuil de la demeure familiale. Elle savait bien qu’elle avait créé de fortes émotions dans la famille. Mais, n’était-ce pas le prix à payer pour gagner la sérénité qui l’habitait maintenant tout entière ?

            Rex, le chien de la maison, pressentit sa présence et se mit à aboyer en remuant la queue avec frénésie. Il fit quelques bonds joyeux et repartit vers la maison comme pour avertir que sa petite maîtresse était revenue.

            Alessandra ouvrit la grande barrière très lentement comme pour se donner le temps de réfléchir à ce qu’elle allait bien pouvoir raconter à sa mère qui devait être folle de rage.

            Elle avançait en traînant un peu les pieds pour retarder le plus que possible l’instant fatidique.

            Mais déjà, sa mère courait vers elle. La jeune fille s’arrêta et s’apprêtait mentalement à prendre quelques bonnes gifles.

            Quelle ne fut sa surprise quand sa mère la serra avec force dans ses bras en pleurant.

            – Sandra, Ô, Sandra ! heureusement que tu es revenue, j’étais folle d’inquiétude !

            Cette attitude, tout à fait nouvelle, bouleversa la jeune fille au plus haut point. C’était bien la première fois, la toute première fois, qu’elle recevait une étreinte de Maritza. Elle en profita pour se serrer plus fort contre elle et respirer son odeur. Ô Dieu, que c’était bon !

            – Tu nous as fait tellement peur, dit sa mère, la gorge nouée par l’émotion, en lui caressant les cheveux.

            C’était bien plus qu'Alessandra ne saurait supporter. Elle fondit en larmes et s’accrocha désespérément à cette femme qu’elle ne pouvait s’empêcher d’aimer malgré la dureté qu’elle avait souvent affichée à son endroit.

            Elle voulut que cet instant durât une éternité, mais, déjà, son père accourait.

            – Alessandra, ma chérie, quel soulagement de te voir rentrer !

            Maritza se détacha brusquement de sa fille com- me si une bête l’avait piquée.

            Raoul prit la jeune fille dans ses bras et la serra très fort, puis ce fut le tour de Sybil et d’Allison tandis que Maritza prenait ses distances.

            Cet accueil plus que chaleureux et tout à fait inattendu soulagea terriblement Alessandra. D’autant plus qu’elle ne s’y attendait pas du tout.

            Sybil et Allison parlaient toutes à la fois, posant dix mille questions dont elles n’attendaient même pas les réponses.

            – On pensait que tu t’étais suicidée ! dit la plus petite avec innocence.

            – Maman avait averti la police, persuadée que tu avais été victime d’un rapt, avança Sybil, les yeux pleins de larmes.

            – Papa, lui, pensait que tu avais fui avec un amoureux, renchérit Allison.

            Et Alessandra riait, riait, riait de tant de bonheur.

            Puis, bras dessus, bras dessous, ils entraînèrent tous la fugueuse vers la maison où les domestiques, sur les ordres de Maritza, s’activaient à lui mettre un couvert.

            Ce dîner fut merveilleux pour Alessandra, comparable seulement à ceux des Noëls de sa prime enfance.

 

***

Elle finissait de prendre sa douche quand quelques coups légers furent frappés à la porte de la chambre. La tête de sa mère apparut dans l’em- brasure.

– Je peux entrer un instant ? demanda Maritza.

– Oui, bien sûr, maman, répondit Alessandra, légèrement crispée.

Maritza pénétra dans la pièce et prit le soin de bien refermer la porte derrière elle.

Le moment tant redouté par Alessandra était arrivé. L’heure des explications !

– Tu as des cigarettes ? demanda sa mère en écrasant le mégot qu’elle avait en main dans un cendrier.

– Non, je ne crois pas… J’ai oublié d’en acheter en rentrant.

Alessandra pria pour que sa mère n’aille pas dans son sac à main. Car il lui restait encore une cigarette, mais une de celles que sa mère ne pouvait pas fumer : de la marijuana !

Maritza arpenta nerveusement la pièce quelques minutes puis s’arrêta brusquement devant sa fille.

– Alors, tu es partie rejoindre ce prêtre ?

Cette simple petite phrase eut l’effet d’une bombe. La surprise laissa la jeune fille sans voix, pétrifiée. Comment sa mère pouvait-elle énoncer pareille cho- se quand, dans le billet laissé sur son oreiller avant sa fuite, elle disait être partie pour le Cap-Haïtien avec les Borno…

– Maman, comment ? tu n’as… pas lu… mon… billet ? questionna-t-elle avec hésitation.

– Quel billet ?

– Je t’avais laissé un petit mot.

– Où ?

– Là, sur mon oreiller.

– Je ne l’ai pas retrouvé. J’ai cru que tu avais disparu sans laisser de traces. Une sorte de fugue. Un moment, j’ai même pensé à un kidnapping. J’ai cru en devenir folle.

– Ô, mon Dieu, quelle catastrophe ! Moi qui croyais que...

– Où étais-tu, Sandra ? insista sa mère, très en colère.

– J’avais été au Cap avec les Borno... et...

– Les Borno ? s’étonna Maritza.

– Le billet se trouvait juste ici, persista la jeune fille en montrant l’oreiller du doigt pour faire diversion.

Mais sa mère ne fut pas dupe.

– Pourquoi les Borno ne m’en auraient-ils pas parlé, voyons ?

– Euh… je ne sais trop...

– Sandra, cela suffit comme ça, tonna Maritza, inutile d’inventer une histoire de billet. Je ne suis pas née de la dernière pluie !

– C’est vrai que je t’ai laissé un mot, maman. Demande à Anita, elle a sûrement dû le balayer en faisant le ménage.

– Impossible de demander la moindre information à quiconque. Tout le personnel de maison a été remercié.

– Pourquoi ?

– Hum... Parce que j’en ai décidé ainsi… dit-elle avec brusquerie. Puis, elle se radoucit : Disons… que je les soupçonnais d’être de mèche avec les supposés bandits qui t’auraient kidnappée.

– Je me demande toujours pourquoi tu révoques les servantes aussi souvent. Cela devient fatigant à la fin. Quand je ne retrouve pas mes affaires, je ne sais plus à qui m’adresser !

– Bon, ça suffit comme digression. Un jour, tu comprendras peut-être pourquoi je dois procéder de la sorte. J’ai une bonne raison, je t’assure, et pas du tout celle que tu crois. En attendant, j’aimerais bien… savoir ce qui s’est passé entre ce prêtre et toi.

Un long silence suivit cette dernière phrase. Alessandra ne savait vraiment pas comment sortir de ce pétrin. Après moult hésitations, elle préféra avouer.

– Oui, c’est vrai, j’avais été voir Stéphane...

– Ah bon, tu l’appelles déjà par son prénom ?

– Je voulais dire… le père de Vastey. Rassure-toi, il ne s’est… absolument rien passé entre nous.

Un nouveau silence vint alourdir l’atmosphère.

– Es-tu certaine qu’il ne t’a pas touchée ? demanda Maritza dans un souffle.

– Absolument certaine. Il ne veut vraiment pas de moi ou plutôt, il m’aime juste comme un grand frère. Il me la bien fait comprendre cette fois.

Maritza poussa un ouf de soulagement, et les muscles de son visage, crispés par l’angoisse, se détendirent.

– Tiens ! il y a encore des gentilshommes dans ce pays ! dit-elle à l’endroit de sa fille.

Le Ciel lui avait évité encore une nouvelle malédiction. Elle lui devait toute sa reconnaissance. Elle signerait un nouveau chèque pour l’Église.

– Tu sais, maman, j’ai été là-bas pour être sûre qu’il ne m’aimait pas d’amour. Car, un jour, tu m’as dit qu’il pourrait me gâcher l’existence. Cette phrase m’a beaucoup fait réfléchir.

– J’ai tout fait pour te protéger, pour que tu ne tombes pas dans les bras de ce prêtre. Maintenant, je peux te le dire : c’est moi qui ai demandé à ce qu’il soit muté. C’est aussi moi qui ai confisqué toutes les lettres qu’il t’écrivait.

– Je ne peux que te donner raison, maman ! Main- tenant, je vais pouvoir faire le deuil de cet amour et espérer donner d’autres directives à ma vie. À cause du béguin que j’avais pour le père de Vastey, jamais je n’ai eu de flirt. Je ne pouvais tout de même pas rester vieille fille à cause d’un homme qui n’a d’a- mour que pour Dieu.

– Je suis heureuse que tu aies compris qu’en te disant que ce prêtre pouvait détruire ton existence je ne voulais que ton bien.

– J’en suis consciente, vraiment, maman. Cela aurait été bête de passer ma vie à penser à un homme qui ne m’aimera jamais.

– Bravo, ma fille ! Là, tu fais preuve d’une très grande maturité. Je t’en félicite. Tu sais, parfois on confond l’amour avec l’amitié. Et… souvent, il suffit que quelqu’un se montre compréhensif ou vous prête une oreille attentive pour qu’on se croie amoureuse.

– Je vois, maman ! Moi, je ne veux pas être l’artisan de ma propre souffrance. J’endure déjà trop... à cause de… de tant de choses…

– Je crois qu’il serait préférable pour toi de te consacrer entièrement à tes études, l’interrompit sa mère, sentant qu’elle allait s’aventurer sur un terrain plutôt dangereux pour elle. Si tu n’avais pas redou- blé ta philo, tu serais partie depuis longtemps pour l’université. Cela t’aurait aidée à oublier cet amour impossible.

– T’en fais pas, maman, je vais me mettre sérieusement aux études, maintenant que j’ai l’esprit en paix. Nous sommes seulement au mois de mars, j’ai encore le temps de me rattraper, et à la fin du mois d’août, je m’envolerai pour New York.

– Formidable ! C’est le mieux à faire. Les études d’abord ! Le reste viendra bien tout seul. D’autant plus que tu ne manques pas de charme. Au fait, les cheveux lâchés te vont très bien, ajouta-t-elle en la détaillant. Tu devrais arrêter de faire cette queue de cheval. Vraiment tu as passé l’âge.

Ce compliment de sa mère la ravissait beaucoup. Au moins, cela prouvait que Maritza prenait parfois le temps de la regarder.

– Merci maman, murmura-t-elle tout bas, légè- rement gênée de ces toutes nouvelles marques d’attention.

– Allez, maintenant va au lit. Tu dois certainement avoir l’impression de tanguer encore sur les vagues des mers du Sud. Va dormir, demain tu me racon- teras toute ton aventure. Bonne nuit !

– Bonne nuit, maman !

 

 

 

 

 

 

 

 

Ah ! cher amour, chère passion qui m’emporte, les routes

sont grandes ouvertes où fleurissent les baisers qui

orneront nos tombes. J’ai voyagé sur ton souffle jusqu’aux

lointains de l’amour.

Louise de VILMORIN, Le retour d’Érica.

 

 

 

VII

 

 

Depuis ce voyage à Jérémie, Alessandra se sentait revivre. Elle pouvait en toute liberté regarder les garçons qui gravitaient autour d’elle sans que la pensée de Stéphane n’envahisse tout l’espace. Bien sûr, elle pensait à lui ; bien sûr, il faisait encore partie de ses rêves mais de manière beaucoup moins obsessionnelle. D’ailleurs, elle avait hâte de connaître la douceur d’un baiser, la chaleur d’un corps viril sur le sien. Et puis, tout d’un coup, sa virginité lui pesait. Elle voulait devenir une vraie femme, comme toutes les filles de son âge, et elle jugeait avoir perdu déjà trop de temps. Comme disait son amie Dorine : « Il faut être folle pour rester vierge à plus de dix-huit ans ! »  Alors, Alessandra rêvait de faire le grand saut qui la libèrerait de tous ses complexes. La nuit, dans son lit, elle s’imaginait comment cela se passerait. Évidemment cela ne pouvait être que formidable avec un jeune homme qu’elle allait trier sur le volet, un garçon dont elle serait amoureuse, qui le lui rendrait et qui saurait être doux et tendre. Qui pourrait gentiment lui prendre la main et la conduire vers l’extase. Elle souriait dans ses songes. Elle ne désirait rien d’autre que de ramer en haute mer du désir jusqu’aux rives ensoleillées du plaisir et là, elle s’étendrait sur les plages de volupté pour s’y dorer jusqu’à satiété. Sybil, sa jeune sœur, sortait avec un garçon formidable et il lui semblait que pour elle, la vie était belle. Ils se voyaient souvent, fréquentaient régulièrement les salles de cinéma et au moins une fois par mois, ils allaient danser soit à Ibo Lélé où jouaient Les Difficiles de Pétion-Ville, soit à Cabane Choucoune où Les Frères Déjean cassaient la baraque. Elle les enviait parfois ! Leur vie étant bien moins monotone que la sienne.

La jeune fille se rendait compte soudain que tomber amoureux de celui qu’il ne fallait pas pouvait coûter très cher. Que de nuits sans sommeil, que d’angoisses et de peines pour n’obtenir qu’un zéro au quotient. Fini tout ça, banni tout ça. Vive le renou- veau. Vive sa future vie qu’elle voulait calquer sur un vrai conte de fée à faire rougir Cendrillon et les autres.

Enfin elle regardait les garçons avec d’autres yeux. Il y a quelque temps encore, ceux qui l’appelaient au téléphone pour l’inviter à sortir étaient plus qu’aga- çants. Et puis, subitement, tout avait changé comme par un coup de baguette magique. Maintenant, elle prenait plaisir à les voir tourner autour d’elle pour obtenir un rendez-vous. Le flirt était devenu un moyen de passer d’agréables moments à se laisser compter fleurette. Elle n’avait pas encore trouvé         « celui qui est », celui qui serait le premier à lui ouvrir la porte sur les plaisirs de la chair, mais elle n’avait plus peur. Sa nouvelle assurance, son nouveau look – car maintenant elle abordait une tenue vestimentaire plus up to date. Finies les robes trop longues qui lui donnaient l’air d’une nonne et qu’elle arborait en croyant plaire au père de Vastey –, son nouveau désir de vouloir saisir la vie à pleines mains était palpable et attirait plus d’un. « Enfin, la belle brune Lagardère se décidait à vivre ! » pensaient-ils, tout heureux. Et Alessandra prenait conscience soudain combien, en leur faisant la gueule, elle les avait fait fuir. Elle le regrettait amèrement. Même Stanley Stark, qui jusqu’à présent n’avait que le temps de lui refiler un joint, tenait absolument à sortir avec elle. Au fait, enclavée comme elle l’était dans ses tourments, ses problèmes et son amour irraisonné pour Stéphane, elle n’avait pas remarqué l’autre vie qui fourmillait tout à côté. Sa mère observait de loin tout ce manège avec appréhension, se demandant si sa fille saurait gérer ce nouvel aspect de son existence et éviter les dangers et les pièges qui jonchent le parcours des êtres humains.

 

***

           

            Le stade était plein à craquer. Le match opposant le Petit Séminaire Collège Saint-Martial à l’Institution Saint-Louis de Gonzague attirait toujours une foule immense. Ces deux équipes étaient les meilleures du championnat interscolaire. Dans les gradins, l’ambiance s’avérait déjà formidable bien que le match débutât à peine. Les fans qui avaient fait le déplacement, à grands renforts de tambours et de tchatcha, jouaient une musique d’enfer et haranguaient la foule à coups de slogans qui suscitaient de violentes polémiques. Pour rien au monde, les amoureux du volley-ball n’auraient raté ce grand derby.

            Heureusement qu’Alessandra et Sybil, arrivées très tôt sur les lieux, purent se trouver une place de choix qui leur permettait de dominer le terrain de jeu.

            La partie battait son plein quand Alessandra remarqua le joueur au dossard n° 9 qui était le meilleur smatcheur qu’elle ait jamais vu. Bob Hemcke, le petit ami de Sybil, tenait le rôle de passeur, et tous les deux, ils formaient un duo hors pair qui faisait craquer le public. Le Petit Séminaire avait un mal fou à contrer leurs superbes attaques toujours ponctuées par les hourras de la foule en délire.

            – Tu connais le joueur n° 9 ? demanda Alessandra à sa sœur, élevant la voix pour surmonter le vacarme des supporteurs.

            – Bien sûr, tout le monde le connaît, d’ailleurs.

            – Ah bon !

            – Si tu passais moins de temps dans ta chambre à lire Flaubert et Maupassant, tu aurais déjà fait sa connaissance.

            – Tu me reproches de m’instruire ?

            – Non, loin de moi cette idée. Mais les filles trop « intellectuelles » effraient les garçons et les intimident à outrance. Ce n’est pas en écoutant Brel et Brassens que tu vas te faire des amis parmi les jeunes de ta génération. Ils n’y trouveront aucune séduction.

            – Merci, professeur, dit ironiquement Alessandra. Mais tu ne m’as toujours pas dit le nom de ce beau jeune homme.

            – Tiens ! il te plaît à ce point ?  C’est bien la première fois...

            – Arrête tes fadaises, l’interrompit Alessandra. Je te demande juste de me donner son nom.

            – Il s’appelle Norman !

            – Norman qui ?  C’est incroyable, il faut presque te tirer les vers du nez !

            – Écoute, Sandra, ce type n’est vraiment pas un gars pour toi. Ne va pas plus loin dans ton enquête.

            – Comment ça, vraiment pas pour moi... ?

            – Je voulais juste dire qu’il est très coureur. Et puis, il n’est pas de ton âge, c’est un vieux… de vingt-deux ans. La Fédération de volley-ball a accepté, exceptionnellement, qu’il fasse partie de l’équipe de Saint-Louis parce que c’est un ancien élève de l’institution et aussi parce qu’il fait partie de la sélection nationale et a besoin de beaucoup de compétitions en vue d’une rencontre contre l’équi- pe cubaine qui aura lieu très prochainement. C’est le meilleur ami de Bob, néanmoins, je t’assure que leurs deux caractères sont tout à fait opposés. Autant Bob est sérieux, autant Norman...

            – Allez Sybil, l’interrompit Alessandra en riant, je ne demande que son nom. Je ne vois aucun mal à cela. Je ne vais quand même pas lui sauter dessus...

            – Bon d’accord, d’accord, il se nomme Norman Sambour, répondit Sybil de mauvaise foi.

            – Voilà ! C’est tout ce que je voulais savoir, et… c’est tout !

            – Je n’en suis pas sûre. Au risque de te paraître agaçante, je préfère te dire tout de suite que ce n’est pas un homme pour les huîtres comme toi qui sortent à peine de leur coquille. Il faut une madrée pour faire face à ce Casanova, ce Don Juan qui brise les cœurs trop fragiles. Il est beau, sportif, sûr de lui, aucune fille ne lui résiste, cela lui donne une assurance du tonnerre.

            « C’est l’homme qu’il me faut ! pensa Alessandra, c’est lui qui pourra me faire oublier définitivement Stéphane de Vastey ! »

            – Cela te dérangerait de me le présenter ? demanda-t-elle sur un ton qu’elle voulait dégagé.

            – Sandra, écoute, sois raisonnable...

            – Je n’ai plus aucune envie d’être raisonnable. Tu avais raison de dire que j’étais bien trop sérieuse autrefois. Finis Jacques Brel, Brassens & Co ! Il est temps que je mette un zest de fantaisie à ma vie.

            – Hum, je pense qu’il serait regrettable que fantaisie et problèmes se confondent et fassent la paire pour toi. Tu ne peux tout de même pas rattraper le temps perdu en fonçant tête baissée…

            – T’en fais pas pour moi, Sybil, je suis assez grande pour savoir où mettre les pieds.

            – Permets-moi d’en douter.

            – J’ai quand même presque vingt ans…

            – Dix-neuf…

            – … et deux mois et demi d’expérience hors de ma chambre.

            Sybil éclata franchement de rire.

            – Tu appelles ça de l’expérience ?

            – C’est quand même quelque chose. Mieux que rien en tout cas ! ajouta Alessandra d’une voix rêveuse tout en recommençant à dévisager le jeune homme.

Ce dont Sybil se rendait compte c’est que son aînée était terrassée par le premier coup de foudre de sa vie. Elle l’observa un instant en train de dévorer Norman des yeux et pensa que c’était déjà trop tard pour elle. Elle allait lui tomber dans les bras comme un fruit mûr tombe de l’arbre.

            – Bon ! très bien, finit-elle par lâcher, je vais te présenter le beau saint-louisien briseur de cœurs en espérant que tu sauras mettre une armure au tien.

            – Merci, merci, ma petite sœur adorée, tu es un cœur de chou... vert, jubila Alessandra.

            – Fais gaffe, ma vieille !

            – T’en fais pas, ça va aller, dit Alessandra en riant, je te revaudrai ça !

 

***

           

            Après un match très surchauffé, l’équipe de Saint-Louis finit par avoir raison de celle de Saint-Martial. Cette superbe finale allait rester à jamais gravée dans les annales du volley-ball. Le public exultait. Et quand le capitaine de l’équipe, Norman Sambour, torse nu et le corps couvert de sueur, brandit fièrement la coupe au-dessus de sa tête, Alessandra vit les filles devenir hystériques. Elles scandaient à tue-tête : « Norman, Norman, Norman ! » À croire que celui-ci avait joué le match tout seul.

            Sybil attendit que tout fût un peu plus calme pour faire les présentations.

            Norman plaisantait et riait avec Bob et ses copains quand les jeunes filles l’abordèrent.

            Sybil embrassa Bob, son boyfriend, pour le féliciter.

            – Et moi, on ne m’embrasse pas ? demanda Norman d’un air taquin.

            Il est vraiment très beau pensa de nouveau Alessandra.

            – Bien sûr, dit Sybil en l’embrassant sur la joue. J’aimerais te présenter ma sœur aînée Alessandra.

            – Tiens, je ne savais pas que tu avais une sœur aussi belle. Je pensais que vous étiez toutes des visages pâles dans la famille.

            Cette phrase plut à Alessandra car, elle aussi, elle appelait le reste de sa famille visage pâle.

            Pendant qu’il lui serrait la main, leurs regards s’accrochèrent.

            Lui, avait le type « hindou » comme on appelle ici les habitants de l’Inde. Sa peau brune, basanée contrastait avec ses yeux bleus. D’épais cheveux noirs ondulaient sur sa tête. Il était très grand et bien bâti, tout en muscles.

            – Où étiez-vous cachée ? demanda-t-il à Alessandra. C’est extraordinaire qu’on ne se soit jamais rencontrés auparavant.

            – Dans sa chambre, répondit Sybil à la place d’Alessandra.

            – Dans sa chambre ? répéta le jeune homme totalement ahuri. Mais, bon Dieu ! quand on est une déesse, c’est un crime de se cacher des autres.

            – Elle aime trop lire, c’est la raison pour laquelle elle se terre, poursuivit Sybil. Elle pourrait te réciter, sans hésiter une seconde, les livres de Musset, de Hugo ou de Voltaire. En ce qui concerne la musique, elle est amoureuse de Chopin, de Mozart, de Brahms, de Brel...

            – Arrête de te moquer de ta sœur ! dit Bob en prenant Sybil par les épaules pour lui déposer un baiser sur les lèvres.

            – Mais c’est vrai, Bob, qu’elle aurait intérêt à sortir plus souvent pour ne point limiter ses horizons.

            – Si elle le veut bien, je me ferai un plaisir de la promener un peu, dit Norman qui sembla sauter sur l’occasion. Peut-être qu’avec moi… ses horizons n’auront point de limite.

            Sybil se maudit tout bas. Quelle idée d’avoir dit ça ! Quelle mouche l’avait piquée ? Elle avait tout l’air de lui avoir tendu une perche, alors qu’elle savait quel genre de prédateur il était.

            Alessandra, ravie, ne se fit pas prier.

            – Avec plaisir, s’empressa-t-elle de dire, littéralement sous le charme.

            – Bob, tu vas toujours au cinéma avec Sybil ? demanda Norman.

            – Bien sûr, pourquoi ?

            – Je me proposais de ramener Alessandra chez elle. Cela t’évitera un détour.

            – Pas de problème, mon vieux, ça m’arrange !

            Déjà, Bob entraînait Sybil malgré les protestations de celle-ci.

            De se retrouver seule avec un jeune homme aussi entreprenant et dont elle venait tout juste de faire la connaissance intimida quelque peu la jeune fille. Qu’allait dire sa mère en la voyant revenir avec Norman ? Oh là là, pourvu qu’elle ne soit pas là ! Elle risquait de tout gâcher en posant comme toujours un nombre impressionnant de questions.

            En effet, les rares amis qu’elle ramenait à la maison étaient passés au crible. Ils devaient subir un véritable interrogatoire de police : nom, prénom, adresse, noms complets et profession du père, de la mère. Il en était de même pour les grands-parents. À l’entendre, on aurait pu penser qu’elle faisait partie de la CIA. Ces interrogatoires, qu’Alessandra jugeait quelque peu déplacés, avaient jeté un grand froid sur leurs relations qui commençaient à peine à être cordiales. En ces moments-là, la jeune fille, de nouveau, revêtait son armure et retrouvait toute son agressivité en se demandant toujours pourquoi sa mère perdait son ton policier quand il s’agissait des amis de ses sœurs.

 

***

           

            La Autobianci se gara le long du trottoir.

            Alessandra, après des remerciements confus et embrouillés, s’apprêtait déjà à descendre de voiture quand Norman lui prit gentiment la main et lui dit :

            – Reste !

            Elle crut avoir mal entendu. Mais il répéta :

            – Reste encore un peu… Je te trouve très belle et fort sympathique !

            Il avait demandé ça si aimablement qu’elle n’eut pas l’envie de le décevoir.

            Ils parlèrent à bâtons rompus pendant une bonne heure. Et ils auraient peut-être passé la nuit à le faire si Raoul Lagardère, certainement poussé par sa femme, n’était pas venu mettre un terme à cette trop intéressante conversation.

            – Sandra, il est temps pour toi de rentrer, avait-il dit. Il se fait tard. C’est irrévérencieux de la part de ce jeune homme de te retenir de la sorte !

            C’est avec regret qu’elle dut prendre congé. Mais avant de partir, Norman eut le temps de lui demander si elle acceptait de l’accompagner à ce bal qu’organisait la philo de Saint-Louis de Gonzague. Une soirée animée par Les Frères Déjean de Pétion-Ville.

            – Ce n’est pas Brahms, mais c’est tout de même de la bonne musique.

            – T’occupe pas de Sybil, répondit-elle en riant, elle plaisantait tout à l’heure. J’aime toutes sortes de musiques. J’adore Les Frères Déjean, et c’est volontiers que je t’accompagnerai à cette soirée.

 

***

 

            Ce soir-là, la jeune fille eut beaucoup de mal à trouver le sommeil. Elle repensait à tout ce qu’ils s’étaient racontés pendant ce délicieux moment passé ensemble. Elle s’était surprise à faire subir au jeune homme un interrogatoire aussi serré que ceux de sa mère, voulant tout savoir de lui, tout de suite.

            Il lui avait dit que ses parents tenaient un magasin de joaillerie au « bas de la ville », que son père était à moitié haïtien et moitié français puisque la mère de celui-ci avait épousé un Français immigré en Haïti depuis fort longtemps. Et que sa mère, une « hindoue » de la Jamaïque, avait encore du mal à s’exprimer correctement en français malgré plus d’une vingtaine d’années passées au pays. Il avait hérité d’elle cette belle peau brune et ses cheveux noirs de jais qui ondulaient sur sa tête. Il venait tout juste de fêter ses vingt-trois ans et se préparait à poursuivre ses études de génie en France.

            Vraiment, ce jeune homme plaisait beaucoup à Alessandra.

 

***

           

            Six mois plus tard…

            Les grosses chaleurs de juillet sévissaient qu’A- lessandra ne s’en rendait même pas compte, trop occupée à sa merveilleuse aventure avec Norman Sambour. D’ailleurs, comment souffrir de la canicule quand on passait son temps à la piscine ou à la plage ?

            Ayant totalement négligé ses études, contrairement aux promesses faites à sa mère, elle eut son bac de justesse. Son divertissement favori était de passer des heures au téléphone avec l’élu de son cœur. En soirée, ils sortaient soit pour aller au cinéma, soit pour aller souper dans un sympathique restaurant de Pétion-Ville.

            La jeune fille avait acquis un bel équilibre depuis qu’elle fréquentait Norman. Elle avait comme un nouveau souffle qui l’animait et lui permettait d’avoir une certaine assurance et un autre regard sur la vie. Maintenant, elle n’enviait plus rien aux autres filles de son âge.

            Enfin Alessandra se sentait une jeune fille comme les autres. Avec le recul, elle se rendait compte que cet amour pour Stéphane, le prêtre, l’ascète, elle l’avait vécu comme un enfermement. Elle s’était construite toute seule une cellule dont elle n’avait même pas les clefs, les ayant confiées à l’autre, le vicaire de ses nuits… blanches.

            Heureusement qu’à la suite de sa déception à Jérémie, elle avait pris la décision d’orienter autrement sa vie. Sans quoi elle aurait pu passer le reste de son existence avec un cœur aride. Toutes ces années à attendre vainement que les bras de Stéphane se referment autour d’elle ! Quelle erreur ! Elle avait été bien folle. Elle pensa à la douceur des étreintes de Norman et à ce premier baiser qu’il lui avait volé dans la pénombre d’une salle de cinéma tandis qu’ils regardaient « Le chevalier des sables ». Une bien agréable surprise. Elle ne lui en voulut pas d’avoir agi de la sorte. Au contraire, elle avait trouvé ce moment sublime et merveilleux. Rien qu’à y penser, elle tremblait comme un moineau par temps froid. Nombre de fois, alors que l’envie la taraudait, elle avait été tentée de lui demander de l’embrasser mais, par pudeur et aussi au souvenir de sa déconvenue avec Stéphane de Vastey, elle s’en était abstenue.

            Dire qu’elle avait voulu séduire Stéphane à l’intérieur même de son église, prête à se jeter sur lui comme un fauve ! Elle n’en revenait pas de son audace et en éprouvait même une honte rétrospective. Elle s’était comportée en véritable gamine et accusait la marijuana d’être la grande responsable de ce comportement plutôt puéril. Elle en voulait encore à Stanley Stark de lui avoir fourni cette drogue de malheur qui l’avait possédée corps et âme des années durant.

 

***

 

            À cause de son dossier et de ses papiers qui n’étaient pas encore prêts, Norman devait séjourner encore une année au pays. Pour rester avec lui, Alessandra ajourna, de son côté, son départ pour les États-Unis, prétextant un anglais plutôt boiteux qui méritait d’être peaufiné. Elle ne cilla pas malgré les protestations de Maritza et les supplications de Raoul. Ce dernier avait chargé Sybil d’essayer de la convaincre de la nécessité pour elle d’apprendre un métier avant de chercher à se caser. Rien n’y fit ! Il était hors de question pour Alessandra d’abandonner son boyfriend aux filles, véritables vampires, qui n’arrêtaient pas de tourner autour de lui.

            Raoul Lagardère n’insista pas, sentant que la jeune fille était en train, malgré son entêtement, de s’épanouir. Maritza, curieusement, calqua son comportement sur celui de son mari, jouant à la mère compréhensive alors qu’on la sentait très agacée de ce contretemps.

            Pour le moment, tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes en ce qui concernait Alessandra. Elle avait écrit au père de Vastey pour lui annoncer la bonne nouvelle et surtout lui dire merci de l’avoir remise sur le droit chemin.

            La réponse de l'anachorète ne se fit pas attendre. La lettre disait la joie du jeune prêtre de la savoir enfin heureuse. Néanmoins, il était contre le fait qu’elle restât au pays. Il l’encourageait à partir au plus vite afin de poursuivre ses études. « Si Norman vous aime, il vous attendra quelle que soit la distance qui vous séparera. Votre mère a raison ! » avait-il insisté, l’exhortant ainsi à la sagesse.

            « Si Norman vous aime, il vous attendra... ». En relisant cette phrase, Alessandra eut envie de chiffonner le courrier. Elle s’en abstint de justesse.

            Mais qu’est-ce qu’ils croyaient tous ? Qu’elle pourrait passer sa vie à reporter toujours le bonheur à un autre jour, en affectionnant la solitude ou en ayant de la tendresse… pour les idées noires ? Non ! La félicité avait décidé de loger chez elle quelque temps, et ce n’était pas du tout le moment de lui claquer la porte au nez.

 

***

 

            Norman, lui, était fier et heureux de la décision de la jeune fille. Il interpréta ce refus de partir comme une grande preuve d’amour. Ce qui le conforta dans ses idées machistes : « Quand une femme est vraiment amoureuse, elle se doit de tout faire pour combler son homme quitte à déplaire à toute sa famille ! » Amen ! Mais, il se garda bien de dire à Alessandra qu’il était heureux de ce report seulement parce qu’il n’avait pas encore pu coucher avec elle. Par deux fois, ils avaient failli sauter le pas, par deux fois Alessandra s’était rebiffée, prétextant qu’il fallait lui accorder encore un peu de temps car elle ne se sentait pas tout à fait prête.

            La jeune fille elle-même avait eu du mal à s’expliquer cette peur soudaine à faire le grand saut, quand son corps tout entier le réclamait. À la dernière minute, quelque chose la retenait toujours. Dieu seul sait combien elle voulait que ce soit Norman le premier ; elle l’aimait tellement. Et puis, il fallait bien mettre un terme à cette virginité qui commençait à lui être très pesante. Aux dires des filles de son âge, c’était ridicule d’être pucelle à vingt ans.

            Et Norman attendait. Il avait inventé de toutes pièces cette histoire de dossier non encore complet pour ne pas quitter le pays. Maintenant, il faisait preuve d’une patience d’ange, ne voulant surtout pas laisser s’envoler l’oiseau afin qu’un autre que lui rafle ce dépucelage qui, à son avis, lui revenait de droit. Elle était la première vierge avec qui il sortait. Il voulait savourer ce bonheur d’être « le premier », pour effacer le goût amer qu’il avait à la bouche quand il couchait ces filles qui faisaient le trottoir dans les rues de Pétion-Ville ou celles des bordels du bord de mer. Peut-être était-ce la seule occasion qui se présenterait à lui d’être « le premier ». Il ne fallait pas rater ça ! Cela aurait été vraiment idiot de sa part.

            En Don Juan intégral, il cultivait la patience comme d’autres cultivent des orchidées. Il prit le temps d’arroser sa belle plante, de la couvrir de baisers et de tendresse, de la débarrasser des mauvaises herbes qui poussaient à ses pieds. Tout cela pour cueillir le fruit dès qu’il serait mûr. La récolte, sans aucun doute, serait bonne, un millésime. Il ne faut pas rater ça ! lui répétaient ses désirs d’homme, son esprit de mâle conquérant.

            Et qu’allait-il faire quand il aura eu son fruit défendu ?  Alors, il s’en ira le cœur en paix, le corps satisfait et les sens apaisés. Il partira pour la France et là, à lui… les petites Françaises ! Jamais il n’avait encore eu une Blanche. C’était sa prochaine étape. Paris, champagne, les belles femmes, comme disait son père.

 

***

           

            Un éclair zébra le ciel et un coup de tonnerre aussi fort qu’une détonation fit trembler la maison. Une dépression tropicale un jour d’anniversaire comme celui-ci ? Un vrai désastre ! Le comble dans tout cela était que le téléphone ne fonctionnait plus. Pas moyen de rejoindre Norman pour lui demander s’il maintenait son invitation.

            « C’est de la folie de sortir par un temps pareil ! essaya de la convaincre encore une fois sa mère. Je sais que tu n’es pas du genre à craindre les orages mais au moins pense au déluge. Dès qu’il pleut dans ce pays, c’est presque la fin du monde ! Tu risques de te noyer pour rien ! »

            La jeune fille ne voulut rien entendre. C’était quasiment la première fois qu’elle allait fêter son anniversaire. Sa mère avait toujours su trouver le prétexte qu’il fallait pour qu’il n’y ait rien de grandiose ces jours-là. Sybil et Allison eurent bien droit à leur sweet sixteen. Elle, non. À seize ans, elle se le rappelait comme si c’était hier, sa mère l’avait punie parce qu’elle s’était assise sur les jambes de son père quand Maritza le lui interdisait formellement. La liste des pensums s’allongea plus que d’habitude et dut être exécutée à la lettre. Pas de Drive In, pas de vacances à Kenscoff, pas de chaussures neuves ni de nouvelles robes, et ceci pour tout l’été. Pas de cinéma, pas de... pas de... Enfin ! Maintenant elle comprenait pourquoi sa mère craignait qu’elle ait des gestes affectueux envers son père. Il n’était pas le sien. Néanmoins, était-ce la solution ?

            Dans la pièce d’à côté, Allison jouait un morceau de Schubert, très beau d’ailleurs, mais Alessandra fut incapable d’en profiter pleinement, tant son inquiétude était à son comble. Les larmes mouillaient déjà ses yeux rivés sur la cour quand elle aperçut des rayons lumineux de phares devant la grande barrière. Son cœur fit un bond dans sa poitrine.       « Oh ! mon Dieu, faites que… que ce soit lui ! », supplia-t-elle en fermant les yeux. Le père de Vastey aurait été certainement très heureux de lui trouver tant de ferveur. Avait-elle mis fin à ses conflits avec Dieu, pour l'invoquer ainsi à tout bout de champ ? Sa rébellion contre l’Être suprême n’était-elle rien d’autre qu’une vulgaire crise d’adolescence qui s’évanouirait bientôt ? Cela n’était pas sûr ! N’empêche que, pour le moment, elle avait besoin de l’aide de Dieu afin de protéger son amour tout neuf.

            À part lui, qui pouvait-elle bien invoquer ? Personne !

            Quand Brésil, le nouveau majordome, alla ouvrir, la petite Autobianci pénétra dans la cour sans faire de bruit. Alessandra soupira de soulagement et se précipita sous la véranda pour accueillir Norman.

Le jeune homme l’enferma dans ses bras et l’em- brassa pour lui souhaiter un joyeux anniversaire. Tel un prestidigitateur, il fit apparaître au bout de ses doigts un petit cadeau enrubanné.

            Alessandra l’ouvrit avec des gestes fébriles et le cœur plein d’émotion. C’était bien la première fois qu’elle recevait un cadeau d’un homme, et cela lui faisait énormément plaisir.

            Le petit écrin de velours bleu outremer lui dévoila son contenu : un superbe bracelet en or serti de pierres précieuses. Elle se jeta à nouveau au cou du jeune homme en lui murmurant des mercis entrecoupés de larmes et de baisers.

            – Laisse-moi te le mettre ! proposa Norman en lui saisissant le poignet avec douceur.

Elle se laissa faire, toute béate de bonheur. Vraiment, Sybil a tort de croire que ce jeune homme est un goujat. Plus gentleman que lui, tu meurs !

            – J’ai une autre surprise pour toi, chérie, murmura Norman à son oreille sur un ton plus que mystérieux.

            – Ah bon ! de quoi s’agit-il ?

            – Ce sera pour plus tard. Va dire au revoir à ta mère, nous filons !

            Maritza les regarda partir bras dessus, bras dessous, avec une certaine appréhension. Elle trouvait Norman « trop gentil », et la vie lui avait appris que les gentils, très souvent, n’étaient que des profiteurs. Elle aurait aimé faire part à Alessandra de ses doutes pour la porter à faire attention, mais celle-ci se mettrait en tête que seule la jalousie motivait son comportement. Affreux ! Il était affreux, ce passé douloureux qui s’interposait toujours entre elles et empêchait une mère de prodiguer des conseils à sa fille. Quel gâchis ! Et tout cela à cause de Danel Bèrette et de son despotisme. « Un jour, tu me le paieras, vieux con ! », murmura-t-elle entre ses dents.             N’était sa foi judéo-chrétienne, qui sait ce qu’elle aurait pu faire à ce démon !

 

***

 

            Le ciel, après avoir déversé ses tonneaux de pluie, s’éclaircit pour laisser briller sa lune et ses étoiles. Il faisait bon, et ce dîner aux chandelles avait été des plus merveilleux. Cette soirée, immanquablement, resterait à jamais gravée dans la mémoire de la jeune fille.

En sortant du restaurant, Norman lui avait proposé de regarder la vue sur Port-au-Prince du haut du promontoire de Boutilliers. Elle accepta avec plaisir.

            Elle avait abusé d’abord de l’apéritif qui était excellent et pris un repas un peu trop arrosé. Puis, ce vin blanc, vraiment délicieux, que Norman lui servait généreusement, l’avait mise pratiquement dans un état euphorique.

            Le jeune homme chercha un coin désert, gara sa voiture et fit descendre la jeune fille qui, gaie com- me un pinson, riait aux éclats de tout et de rien. Norman enleva sa veste et l’étala sur un bout de gazon encore mouillé.

            « Pour que tu ne salisses pas ta jolie robe ! », avait-il dit gentiment.

            Ils s’assirent, heureux d’être ensemble.

            Alessandra, ivre d’alcool et de joie, logea sa tête au creux de l’épaule du jeune homme et ferma les yeux pour mieux savourer cet instant de bonheur intense.

            – Regarde, mon amour ! murmura-t-il soudain sur un ton d’une infinie tendresse.

            Elle ouvrit les yeux.

            Une superbe bague scintillait sous les reflets de la lune.

            – Oh Norman, mais c’est trop !

            – Rien n’est excessif quand on veut prouver à une femme son amour.

            Il passa la bague à l’annulaire gauche de la jeune fille, parodiant un jeune marié, et murmura :

            – Toi et moi, c’est pour la vie !

            Alessandra se sentit fondre. N’étant point habituée à tant de douceur et de tendresse, elle se laissa aller. Il l’embrassait maintenant avec une passion qui traduisait son désir trop longtemps contenu. Elle, de son côté, était si heureuse qu’elle se sentait prête à lui accorder ce que, jusque-là, elle lui avait toujours refusé.

            Norman enfonça sa tête dans son cou pour humer son odeur, puis ses lèvres glissèrent jusqu’à la naissance de sa poitrine palpitante. Alessandra, prise de vertige, laissa échapper un gémissement de plaisir. Quand il tenta de faire glisser la fermeture éclair de sa robe, un dernier sursaut de pudeur la porta à le repousser, mais le jeune homme ne se laissa pas décourager. Il lui murmura des « je t’aime pour la vie » et… pour l’avoir. Les dernières barrières s’effondrèrent.

            Maintenant, c’était au tour de la jeune fille de l’embrasser avec fougue. Elle déboutonna sa chemise et la lui enleva. Leurs corps se fondirent dans le noir. Il faisait froid, une bonne brise d’après pluie soufflait, et l’un et l’autre avaient besoin de chaleur humaine afin de se réchauffer. Doucement, il la coucha dans l’herbe. Il caressa le bout de ses seins tendus vers lui, puis ses mains glissèrent lentement sur le ventre douillet tandis que la jeune fille poussait des soupirs de bonheur. Il lui enleva sa petite culotte puis fit glisser la fermeture éclair de son pantalon. Écourtant les préambules et n’écoutant plus que le désir brûlant qui l’embrasait.

            Une vive douleur coupa le souffle d’Alessandra pendant que le jeune homme allait et venait en elle tout en râlant. Sous le supplice, elle poussa un cri de bête qu’on menait à l’abattoir. Mais, son partenaire, emporté par son propre plaisir, ne l'écoutait déjà plus. Elle l’entendit seulement dire dans un souffle d’un air victorieux :

            – Ah, tu saignes, ma cocotte, tu saignes !

Elle ne comprit pas ses propos et faillit s’évanouir sous ses coups de boutoir. Puis, tout à coup, la lune lui parut plus belle. Et qui plus est, il lui sembla que les étoiles avaient un éclat particulier. Dieu ! comme il faisait bon vivre brusquement.

            Le plaisir et la jouissance étaient en train de l’emporter sur la souffrance…

 

***

 

            Alessandra pensait tant à cette première nuit d’amour, qu’elle en devint insomniaque. Toutes les fois qu’elle parvenait à fermer les yeux, cette incroyable sensation de faire du surf sur de hautes vagues venait la happer.

            Hum ! Cette bonne odeur de café qui lui parvenait jusqu’à son lit, le chant des oiseaux dans les arbres dont les feuilles débordaient de rosée, le soleil qui s’immisçait timidement dans sa chambre par les volets de la fenêtre… tout était beau, magnifique, merveilleux ! La nature s’était parée de toutes ses splendeurs pour lui souhaiter la bienvenue dans le royaume des adultes. Femme, elle était devenue femme dans les bras de Norman. Il lui prenait l’envie de chanter, de courir, de danser, d’annoncer à tout le monde qu’elle avait fait l’amour pour la première fois. Mais, Jésus-Marie-Joseph, comment vivait-on quand le fait d’être une jeune fille n’ap- partenait plus qu’au passé ? Sûrement en pleine béatitude !

            Elle se leva d’un bond pour entrebâiller la porte de sa chambre. Une vive douleur entre les cuisses lui rappela, avec une intensité accrue, ses ébats de la veille.

– Célie, Célie, appela-t-elle, j’aimerais avoir une tasse de café, s’il te plaît, avec des toasts !

            S’élevant de l’office, la voix de la bonne acquiesça.

            La jeune fille alla ensuite ouvrir les fenêtres pour laisser pénétrer le soleil et l’air frais du matin. Elle trouva beau son jardin, le fameux parc que sa mère affectionnait tant. Rex aboyait à tue-tête, et ce tintamarre faisait caqueter les poules enfermées dans leur poulailler.    Une radieuse journée s’annonçait.

 

***

 

Amour, Amour, quand tu nous tiens,

On peut bien dire : « Adieu, prudence ! »

LA FONTAINE, Le lion amoureux.

 

Après avoir pris un copieux petit déjeuner, Alessandra se remit au lit avec un bon livre. Pas question de mettre le nez dehors ; elle devait être présente au cas où Norman appellerait.

Elle espéra le coup de fil de celui-ci toute la journée. Toutefois, elle attendit en vain. Elle masqua sa déception en écoutant de la musique. Lui aussi devait être encore sous le choc de la soirée d’hier. Il se manifestera certainement demain, pensa-t-elle, un léger sourire sur les lèvres.

Ce sourire se mua en grimace quand la journée du lendemain s’avéra, elle aussi, stérile en coup de fil. Le troisième jour, elle déchanta totalement et les larmes piquèrent très souvent ses yeux qui se fatiguaient à guetter cette barrière dont elle connaissait main- tenant les moindres aspérités. Quand le téléphone sonnait, elle se précipitait et décrochait avec l’espoir que ce serait Norman. Hélas, ce n’était jamais lui.

Après que la déception lui eut fourni l’occasion de traiter le jeune homme de tous les noms et même de le détester, elle lui chercha des excuses. Peut-être qu’il avait eu un accident après l’avoir quittée devant la porte. Il était sûrement malade, n’avait pas digéré le repas du restaurant ? Oh, le pauvre ! Voilà qu’elle se lamentait tandis que lui devait souffrir atrocement. Elle s’en voulut même d’avoir eu de si sombres pensées, de l’avoir cru capable, ou plutôt coupable, d’une si grande goujaterie, d’une lâcheté innom- mable.

Elle se décida soudain à lui téléphoner pour en avoir le cœur net, mais aussi pour lui dire son amour encore plus fort qu’avant, s’excuser d’avance d’avoir manqué de confiance en lui. Et, cette belle bague qui scintillait à son annulaire gauche lui redonnait cou- rage et lui laissait croire que tous les espoirs étaient permis.

Elle composa son numéro de téléphone le cœur battant à grands coups dans sa poitrine. La mère de Norman lui répondit :

– Norman ? Non, il n’est pas là… Non, il n’est pas malade non plus… Mais, qui le demande ?  Ah, bon !   Mais, il est parti ! Comment, il n’avait rien dit concernant son départ pour la France ? Il devait régler ses papiers… Pardon ? Bien sûr qu’il était au courant de ce voyage. Pardon ? Dans combien de temps revient-il ? Peut-être un mois et demi ou deux. Ah ! Vous ne laissez pas de message ? Très bien ! Mais oui, rappelez dans deux mois, il sera là. Au revoir !

Prise de vertige, la jeune fille dut s’accrocher au petit secrétaire tout proche pour ne pas s’effondrer sur le carrelage. En rasant les murs, elle remonta dans sa chambre. Il ne fallait surtout pas que quel- qu’un soit témoin de son désarroi.

Elle s’allongea sur son lit après avoir avalé deux cachets pour calmer ce mal de tête qui faisait dilater les veines de ses tempes. Elle essaya vainement de comprendre ce qui avait pu motiver le compor- tement de Norman. Il y a trois jours à peine, tout allait comme sur des roulettes, et pourtant il est parti sans un mot. Serait-ce cela l’amour ? Toujours des blessures sanguinolentes. Peut-être était-ce la raison pour laquelle on représentait l’amour par ce cœur blessé qu’une flèche embrochait. C’est dommage qu’elle n’ait pas prêté attention plus tôt à ce petit signe plus qu’évident.

Elle jeta un coup d’œil à la bague qui brillait à son doigt. Celle-ci portait-elle les empreintes du men- songe ? Sa mission avait-elle été de la porter seule- ment à céder plus vite ?

Dans un accès de rage, elle l’arracha de son doigt et la lança contre la porte de la salle de bain. Elle san- glota un long moment, incapable de surmonter sa déception. Que dirait Sybil en apprenant cela ? Elle qui l’avait suppliée de ne pas sortir avec ce don juan de Norman Sambour. Comment un si jeune homme pouvait-il faire preuve de tant de perfidie et de cruauté ?  Avait-il fait semblant de l’aimer pendant des mois rien que pour lui prendre sa virginité et la brandir comme un trophée de chasse ? Comment pouvait-on être lâche au point de prendre la fuite sans crier gare aussitôt son but infâme atteint ?

Alessandra eut mal, très mal jusqu’au plus profond de son âme, de son être. Elle pleura de honte mais encore de rage de s’être laissée bafouer comme une gamine de quinze ans. Son désespoir était im- mense. Tous ses complexes refirent surface, et sa paranoïa avec. La vie ne lui offrirait-elle jamais rien d’autre que des larmes ? Pourquoi, comme une malédiction, devait-elle toujours choisir l’homme qu’il ne fallait pas ? Stéphane ne l’avait-il protégée que pour permettre à un Norman Sambour de lui broyer le cœur ? Et sa mère ? Qu'allait-elle bien pouvoir lui raconter pour justifier l’absence du jeune homme sans éveiller ses soupçons ?

 

***

 

Les jours qui suivirent furent atroces. Entre la déception qui lui broyait le cœur et la comédie qu’elle devait jouer, Alessandra n’eut pas le temps de souffler. Elle dut même feindre la réception d’une jolie carte postale expédiée de Paris pour donner le change.

Ce qui la désolait le plus c’était le fait qu’elle n’avait rien à faire à la maison et personne avec qui sortir (elle ne pouvait décemment pas utiliser Stanley et le faire souffrir à son tour), personne à qui se confier. Au moins si Stéphane avait été présent, elle aurait pu le rejoindre au confessionnal et lui conter ses misères. Rien.

Norman ne donna pas signe de vie. Les jours passaient et se ressemblaient tous. Aussi monotones les uns que les autres et toujours ce goût amer qu’Alessandra avait à la bouche et qui ne faisait que s’accentuer. Le plus affreux était ce doute qui la rongeait à chaque instant. Elle se demandait toujours ce qu’elle avait dû faire ou dire pour mécontenter à ce point Norman et pour qu’il affiche une telle indifférence à son égard. Savait-il au moins ce que c’était pour une fille de faire don de sa virginité à un homme qu’elle aime ? Non, il n’en savait rien ; sans quoi, il n’aurait pas agi de la sorte.

Elle se sentait bafouée au plus haut point. Néan- moins, elle continuait à espérer chaque jour recevoir un petit mot ou un appel de lui. Afin qu’il s’explique, quoi !   Elle pleurait chaque jour en criant tout bas :   « Je ne suis pas une pute, mais… mais pour qui me prend-il ? » Elle s’était donnée corps et âme par amour en se croyant aimée en retour, en s’imaginant que, par ce fait, leur amour se retrouverait renforcé. Mais aujourd’hui, elle se rendait compte avec horreur de sa naïveté. Et Norman avait compté sur son inexpérience pour l’avoir. Il lui avait joué son numéro de charme. Beau comme il l’était, les filles légères ne se faisaient très certainement pas prier pour tomber dans ses bras. Elle n’était qu’une de plus, une parmi tant d’autres. Et dire que Sybil l’avait prévenue. Aujourd’hui, elle s’en mordait douloureu- sement les doigts et n’osait en toucher mot à sa sœur.

Après un mois et demi de souffrance, Alessandra se résigna à accompagner Allison au tennis au risque de rencontrer des amis qui ne manqueraient pas de lui demander des nouvelles de Norman. Elle serait encore une fois obligée de mentir pour ne pas perdre la face. Bellevue valait encore mieux que le Collège Saint-Pierre qui lui rappellerait trop Norman. Pendant le jeu, elle sentait son angoisse se calmer un peu. Mais, après ces parties aussi époustouflantes soit-elles, l’angoisse revenait la submerger. Surtout... surtout… Elle préférait ne pas y penser tant elle se sentait gagner par la panique. La vie serait-elle assez cruelle pour lui infliger à nouveau ce rude coup ?  Non !   Ce n’était pas P.O.S.S.I.B.L.E. Pourtant elle ne lui avait rien fait. Était-ce Dieu qui, fatigué de sa révolte et de ses blasphèmes, la frappait de sa malédiction, voulant lui faire payer le fait d’être en premier lieu tombée amoureuse de Stéphane de Vastey, son très fidèle serviteur ? Peut-être qu’il ne lui pardonnait pas d’avoir provoqué le jeune prêtre, d’avoir voulu le faire pécher contre la chair au sein même de son église ? Trop, c’était vraiment trop pour elle. Bientôt, la charge serait si lourde à porter que ses épaules en pâtiraient, que ses fuses sauteraient l’un après l’autre.

 

 

***

 

Alessandra apprit le retour de Norman au pays d’une manière tout à fait fortuite, quelque deux mois après sa déconvenue. Sa mère lui avait dit l’avoir aperçu au centre commercial de la ville.

Son extrême pâleur alerta Maritza.

– Mais, tu ne vas pas bien, Alessandra ? demanda-t-elle anxieuse.

– ...

– Il semble que Norman ne t’a pas averti de son retour ?

Alessandra eut l’impression soudain que sa mère faisait exprès d’enfoncer un couteau dans une plaie qu’elle savait fraîche. Elle leva les yeux vers elle et vit qu’elle la scrutait avec une acuité à peine voilée. Totalement embarrassée et anéantie par la surprise, elle ne put que bégayer lamentablement :

– Non, il n’en a rien fait.

– Tiens ! Et pourquoi ?  Vous… vous êtes dis- putés ?

– Euh... oui, renchérit la jeune fille en saisissant la perche tendue, nous nous sommes disputés...

– Et, à quel sujet ?

– Au sujet de... euh…

– … ?

– Excuse-moi, maman, mais je préfère ne pas en parler. Cela me fatigue.

– Ah bon, je vois ! C’est sûrement à cause de cela que je te trouve une petite mine en papier mâché depuis quelques jours.

– Oui, c’est cela, tu as raison.

– Allez, va te reposer. Je crois que tu en as grand besoin. Un peu de vitamines te feraient du bien. Peut-être que demain, si tu as le temps, nous pour- rions faire un tour chez le Docteur Wallon.

À ces mots, la jeune fille eut l’air totalement effrayée.

– Non, non merci, maman. Je vais très bien. Je n’ai nul besoin de voir un médecin. C’est juste une légère déprime due à une déception sentimentale. Je n’ai rien, je t’assure. Je me sens bien et…

– Ça va, ça va. Pas la peine de t’affoler de la sorte. J’ai évoqué cela seulement parce qu’Allison m’a dit qu’hier tu t’es effondrée sur le terrain de tennis...

– C’est arrivé à cause d’un… d’un faux pas, re- marqua-t-elle au comble de la nervosité.

– Bon, bon, bon ! Ce n’est pas nécessaire de s’énerver pour si peu...

– Ce qui m’énerve c’est cette sorte d’interrogatoire de police que tu me fais subir à n’en plus finir. D’ailleurs, c’est bien la première fois que tu t’in- quiètes à mon sujet et j’aimerais bien savoir pour- quoi !

– Sandra, reprit sa mère d’une manière dou- cereuse, je crois que tu te trompes à mon sujet…   Eh ! mais où vas-tu ?...

Déjà Alessandra tournait les talons et empruntait l’escalier qui conduisait à sa chambre.

– Excuse-moi, maman, mais je ne suis plus d’humeur à t’écouter, dit-elle précipitamment.

Maritza la regarda partir d’un air perplexe en se demandant pourquoi elle était redevenue l’adoles- cente révoltée d’il y a quelques années. Une simple dispute pouvait-elle lui mettre les nerfs en boule à ce point ? Elle pinça les lèvres et secoua lentement la tête en pensant que nul n’était à l’abri des déceptions sentimentales.

 

***

           

            À peine eut-elle refermé la porte de sa chambre derrière elle qu’Alessandra s’effondra sur le lit en sanglotant. Elle tapa du poing sur l’oreiller. Ah ! le lâche, le méchant ! Revenir au pays sans jamais lui faire un coup de fil. C’était monstrueux ! Elle eut tout d’un coup l’envie de se suicider. Ce mot dont elle avait oublié l’orthographe revint la bousculer comme l’eau d’un torrent qui dévalait une pente et fracassait tout sur son passage. L’échec lui tendait les bras et s’ouvrait devant elle comme un gouffre béant qui s’impatientait de la happer, de la bouffer sans aucune mesure. Elle fut tentée de s’y engouffrer ; néanmoins, à la dernière minute, elle fit un virage à 180º. Pourquoi s’enfoncer à cause d’un imbécile, d’un goujat coureur de jupons ? Avant de prendre une décision quelle qu’elle soit, il fallait d’abord qu’elle le voie, qu’elle lui parle, qu’elle lui dise au moins sa douleur.

            Elle jeta un coup d’œil à sa montre : celle-ci marquait sept heures et dix minutes. Elle l’appela. Sa mère lui répondit qu’il était absent et ne pensait pas qu’il rentrerait avant dix heures. Elle laissa quand même le message afin qu’il lui retourne l’appel dès qu’il serait rentré. Il n’en fit rien. Elle attendit vainement jusqu’à onze heures. Une terrible certitude la bouleversa. Il sortait déjà avec une autre ! Cette horrible pensée fit son chemin dans sa tête. Norman allait très certainement jouer la même comédie à une autre. Il fallait le stopper sans plus tarder. Elle ourdit un plan des plus machiavélique puis se rebiffa. Le mieux à faire, pensa-t-elle, c’est de... Non ! Ce serait préférable de... Ah non ! pas ça. Voilà ! Ça, c’était plus correct. Et elle s’allongea sur son lit d’insomnie pour attendre avec impatience la journée du lendemain.

 

***

 

            Alessandra était bouillonnante d’angoisse, de déception, de chagrin et de révolte quand elle sonna à la porte des Sambour. Elle savait Norman seul à la maison puisqu’elle guettait depuis des heures dans la rue et avait pu voir les parents de celui-ci s’en aller à leur magasin. Et ses sœurs, très probablement, étaient parties faire du cheval puisqu’elles étaient en tenue d’équitation. Le chauffeur était passé les prendre il y a cinq minutes.

            Norman vint lui-même lui ouvrir. Si le cœur de la jeune fille battait à grands coups dans sa poitrine, le sien faillit s’arrêter quand il la vit sur le seuil de la grande demeure.

            Le pyjama qu’il portait paraissait beaucoup trop ample et donnait l’impression qu’il était amaigri. Résultat, sans nul doute, de sa vie de noctambule.

            Les premières secondes de surprise passées, il la gratifia d’un sourire éblouissant et, en séducteur incorrigible, recommença tout de suite à lui faire du charme.

            – Sandra, quelle bonne surprise ! Les grands esprits se rencontrent, j’allais justement t’appeler au téléphone.

            En disant cela, il la prit dans ses bras et embrassa ses lèvres dénuées de tout fard. Il se moqua totalement qu’elle soit restée de bois.

            – Tu sais, j’avais failli oublier combien tu étais belle, poursuivit-il.

            Belle ? Les sourcils de la jeune fille formèrent un accent circonflexe interrogatif. Quel culot ! Belle, quand elle avait le visage livide, les traits tirés par de trop longues nuits d’insomnie et le désespoir plein les yeux ! C’était un peu fort !

            – Allez, entre, tu ne vas tout de même pas rester sur le pas de la porte.

            Il lui prit la main pour l’attirer à l’intérieur.

            Ignorant totalement son attitude glaciale, il continuait son baratin :

            – Je t’ai appelée en plusieurs fois, tu sais, pour m’excuser d’être parti sans te dire au revoir, mais tu n’étais jamais là. Et tu ne m’as jamais retourné mes appels.

            Une telle audace la laissa pantoise. Son outrecuidance la désarçonnait entièrement. Elle l’interpréta comme un outrage.

            Tandis qu’il l’enfermait à nouveau dans ses bras, elle se mordait les lèvres de dépit.

            Il reprenait :

            – J’ai beaucoup pensé à toi, tu sais, et je me demande comment j’ai pu rester deux mois sans voir ton beau sourire. Je te trouve plus que belle. Je ne sais pas, tu as comme quelque chose de tragique qui émane de toi et te donne un charme fou bien que les feux de tes yeux se soient quelque peu éteints...

            – Norman, je suis enceinte !

            Elle avait interrompu brusquement son baratin pour lâcher sa bombe... à retardement.

            Le visage du jeune homme devint livide, et ses yeux agrandis par la stupeur semblaient vouloir sortir de leur orbite.

            – Je... je... je ne comprends pas… parvint-il à bégayer après plusieurs secondes de profond mutisme.

            Norman l’avait fait tellement souffrir par son indifférence et sa lâcheté qu’Alessandra éprouva énormément de plaisir à le voir pâlir, blêmir, souffrir autant qu’elle avait souffert. Son regard se durcit quand elle répéta :

            – Je suis enceinte, tu as bien compris… J’attends un bébé !

            Pris de vertige, Norman dut s’asseoir en se tenant la tête des deux mains.

            – Ce n’est pas possible, ce n’est pas possible… Sandra, qu’allons-nous faire ? demanda-t-il, suppliant, je suis trop jeune pour me marier... Et puis… mes études. Ô mon Dieu ! Mais, au moins, es-tu sûre de ce que tu affirmes ou tu ne veux que me faire payer ma désinvolture, mon indifférence ?

            Avec une nervosité mal contenue, la jeune fille tira de son sac à main une enveloppe blanche.

            – Tiens, c’est le résultat de mon test.

            – Comment ? Tu en as déjà parlé à quelqu’un ? reprit Norman totalement terrassé par cette nouvelle à laquelle il ne s’attendait vraiment pas.

            Son air terrorisé fit presque plaisir à la jeune fille.

            – Non, je n’en ai encore parlé à personne. Je suis allée à un laboratoire où personne ne me connaît, répondit Alessandra.

            Un soulagement indicible se peignit sur le visage de Norman. Tout n’était peut-être pas perdu.

            – Bon, c’est… c’est très bien, n’en parle surtout à quiconque. Moi, je m’arrange pour te trouver un médecin qui pourra faire le nécessaire.

            Alessandra crut avoir mal entendu.

            – Pardon ?

            Il répéta sans ciller :

            – Il me faut trouver un médecin qui pourra faire le nécessaire

            – Qu’est-ce… que tu entends par… faire le nécessaire ?

            – Mais t’enlever ce bébé, grand Dieu ! Ni toi ni moi ne tenons à le garder...

            – Alors, c’est tout… ce que tu trouves… à me dire, parvint à murmurer Alessandra, toute tremblante, dans un sanglot qui lui nouait la gorge.

            – Que veux-tu faire d’autre ? Je ne vais tout de même pas gâcher ma vie pour une seule nuit de coucherie...

            À ces mots, sans plus réfléchir, Alessandra lui administra une formidable gifle.

            – Tu es un beau salaud, Norman, tu me donnes envie de vomir.

            – Comprends-moi, Sandra, dit-il en se frottant la joue, j’ai mes études. J’ai été admis à l’université de Louvain, en Belgique. C’est pour moi une chance extraordinaire…

            Et dire qu’elle avait espéré, une fraction de seconde, que tout n’aurait pas pu être aussi affreux, aussi banal, qu’il allait la prendre dans ses bras, lui dire son amour et lui demander en mariage. La désillusion était terrible, dévastatrice.

            Elle le regarda avec un rictus de dégoût et aurait aimé pouvoir lui annoncer tout de go qu’elle voulait de cet enfant, qu’elle l’aimait déjà car il avait été conçu parce qu’elle s’était donnée par amour, seulement par amour. Cependant, après l’horrible réaction qu’il avait eue, elle savait pertinemment que cela ne serait pas possible. S’il l’avait aimée et lui avait proposé le mariage, garder cet enfant aurait été un réel plaisir mais après tous les déboires qu’elle vivait, ce n’était réellement pas le moment d’aggraver son cas. Et puis, somme toute, avoir un enfant de ce vaurien ne l’enchantait pas du tout. Elle se ferma telle une huître.

            – Sandra, Sandra, dis quelque chose, supplia Norman, dis-moi que tu me comprends, que tu m’aimes assez pour ne pas gâcher ma vie.

            Des larmes coulaient le long des joues du jeune homme.

            Alessandra éclata d’un rire sarcastique.

            – Et toi, tu m’aimes tellement que tu me demandes d’avorter, de commettre un crime odieux. Ne penses-tu pas être en train, toi, de briser tous mes rêves ? Tu détruis sciemment mon existence quand tu connais mes tourments, mes problèmes…

            – J’agis pour notre bien à tous les deux, mon amour, je te prie de le croire !

            – Voyez-vous ça ! Je n’ai jamais rien entendu de plus égoïste. Tu ne comprends donc pas combien j’ai mal,  hurla-t-elle en éclatant en sanglots, que ma vie est en train de s’effondrer à cause d’un homme qui ne voulait qu’accrocher une fille de plus à son palmarès. Ceci est du cynisme !

            – Voyons, ne le prends pas comme ça...

            – Comme devrais-je le prendre ? Avec humour ou avec un grand bonheur ?  Tu me brises le cœur quand tu sais pertinemment que tu as été le premier et le seul homme avec qui je sois sorti, avec qui j’ai couché...

            – Allons, allons, ne t’en fais pas, j’ai beaucoup apprécié...

            – Ah ! tu as apprécié, tu m’en vois ravie. Mais permets-moi d’en douter. Après une nuit si merveilleuse, du moins pour moi elle l’était, pas un mot, pas un coup de fil.

            – Je t’ai déjà dit en plusieurs fois que c’est à cause du temps qui m’a manqué.

            – Le temps t’a fait défaut ! Vraiment ? Toi qui as pris le temps de me faire une cour assidue pendant des mois, de m’amener dîner dans un superbe restaurant ensuite de m’offrir une merveilleuse bague pour mieux endormir mes doutes, mes craintes...

            – Écoute, Sandra, nous n’avons pas beaucoup de temps devant nous. Je veux seulement que tu me promettes de ne pas garder cet enfant...

            – Ne t’en fais pas, Norman, je ne garderai pas cet enfant. Je n’aurais pas aimé être obligée de lui avouer un jour quel beau vaurien, quel lâche l’a conçu. Tu ne mérites pas que je porte un gosse de toi. Tu me dégoûtes au plus haut point. Je regrette que ce soit à un salaud comme toi que j’ai offert ma virginité. Je n’ai que des repentirs. Et dire qu’on m’avait avertie du goujat que tu étais. Et moi, comme une petite sotte, comme la plus grosse des imbéciles, je n’y ai pas cru. Éperdue d’amour, je me refusais à prêter foi à ce que je considérais n’être que des ragots. Comme je me trompais ! Aujourd’hui, je paie très cher ma naïveté.

            – Ce n’est pas la peine de faire tout un drame ! réagit Norman. Dis-toi bien que c’est une expérience qui te servira à l’avenir. Au moins, tu feras gaffe à ne pas commettre la même erreur une seconde fois…

            La jeune fille eut du mal à contenir sa rage.

            – En plus d’être lâche, tu es aussi cynique, marmonna-t-elle entre ses dents, serrant les poings pour ne pas lui sauter dessus.

            – Ce n’est pas du cynisme mais… de la sagesse.

            Alessandra un instant fixa son vis-à-vis avec de la fureur plein les yeux. Puis, soudain, sa colère tomba et, contre toute attente, elle déclara d’une voix atone :

            – Tu as raison Norman, c’est de la sagesse ! En effet, c’est une sage décision de ma part de ne plus vouloir garder cet enfant car je risque de ne pas l’aimer, rien qu’à l’idée que c’est une ordure de ton espèce qui en est le père.

            Sur ce, elle tourna les talons. Norman, pris de panique, sachant qu’aucune décision ferme n’avait été arrêtée entre eux, dut lui courir après pour lui emboîter le pas.

            – Attends, Sandra, attends…

            Elle fit la sourde oreille.

            – Je peux tout de même te raccompagner...

            – C’est inutile, mon père m’a offert une voiture justement pour que je n’aie plus jamais besoin de me faire raccompagner par des types de ton espèce, des petits salauds de ton genre !

            Alessandra monta dans la voiture et referma violemment la portière, élevant ainsi un « mur » en- tre le jeune homme et elle. La proximité de celui-ci la hérissait au plus haut point. Sourde à son charabia, elle fit tourner le moteur et démarra.

            – Encore une minute, Sandra, insista Norman, s’accrochant au véhicule déjà en déplacement.

            Alessandra s’arrêta.

            Et, sous le regard stupéfait de la jeune fille, Norman tira son portefeuille de la poche de son pyjama.

            – Tiens, je te donne quatre-vingts dollars, dit-il en tendant à Alessandra les billets qu’il en avait tirés.

            – Pourquoi faire ? demanda Alessandra, offus- quée.

            – C’est le prix pour se faire avorter, répondit sans ciller le jeune homme.

            – Ah ! Je vois que monsieur est très au courant des tarifs en cours. Monsieur est un habitué. Moi, je n’ai que faire de ton argent, j’avais besoin seulement d’un peu d’amour et de tendresse. Voilà ce que je fais de ton maudit fric !

            Elle prit les billets et les lui lança au visage. Et tandis que ceux-ci flottaient autour de Norman et s’en allaient joncher le sol, elle démarra en trombe, faisant crisser ses pneus sur la chaussée. Le rustre disparut de son rétroviseur, enseveli sous un nuage de poussière.

            Elle se jura de ne plus jamais le revoir. Il lui fallait, très vite, faire une croix sur cet épisode de sa vie.

            Le cabriolet bleu flambant neuf fila tout de suite vers le centre-ville. Mieux vaut tôt que tard, se dit-elle, sans quoi elle risquait peut-être, à trop vouloir réfléchir, de changer d’avis.

            Demain, elle n’aurait plus ces affreuses nausées qui l’avaient tant angoissée pendant plus d’un mois.

            Elle arrêta la voiture devant un des nombreux centres médicaux de la rue Ennery et pleura de tout son saoul en tapant le volant de ses mains. Le problème est qu’elle se répugnait à enlever ce bébé qui était une part d’elle-même. Un petit être à chérir qui n’avait qu’elle pour le protéger. Et, à cause de tout cet amas de souffrance qu’était sa vie, elle était obligée de faillir à cette mission. Elle pensa à Stéphane de Vastey et se demanda ce que son Dieu foutait là-haut. Il connaissait ses tourments, pourquoi avoir permis que ce nouveau malheur la frappe ? Et elle lui en voulut encore une fois.

            Elle sécha ses larmes, respira bruyamment, prit son courage à deux mains, pénétra dans le bâtiment et demanda un obstétricien, le corps secoué de trémulations.

 

***

 

            Aux yeux rougis de la jeune fille, à son regard hagard et son air totalement perdu, le père Stéphane de Vastey sut tout de suite que quelque chose de grave était arrivé. Le cœur du jeune prêtre fit un grand bond dans sa poitrine.

            Quand le sacristain de service lui avait annoncé qu’il y avait une jeune fille qui lui demandait, le père Stéphane de Vastey, sans trop savoir pourquoi, avait tout de suite pensé à Alessandra Lagardère. Il souriait déjà, heureux de la revoir, quand il aperçut son visage décomposé à travers le grillage de la cabine du confessionnal.

            – Mademoiselle Lagardère, qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il avec une immense angoisse dans la voix.

            Face au mutisme de la jeune fille, il paniqua.

      – Serait-ce encore des problèmes avec Madame votre mère ?…

      – Non, cela n’a rien à voir avec ma mère, parvint à répondre Alessandra sur un ton monocorde en retrouvant soudainement sa voix.

      – Excusez-moi, mais vous êtes d’une pâleur mortelle et…

      – Pour une fois, mon Père, Maritza Lagardère est étrangère à mes déboires.

      – Cela me rassure car je crains si souvent que la situation ne dégénère entre vous…

      – Je crois, l’interrompit-elle, que j’aurais encore préféré gérer mes conflits avec elle plutôt que de vivre cette horrible situation dans laquelle je patauge.

      Le père de Vastey se sentit soudain mal, très mal. Pris de vertige, il dut s’accrocher aux accoudoirs de son siège pour ne pas basculer dans le vide.

      Soudain, Alessandra éclata en sanglots.

      – Je vous en prie, Mademoiselle Lagardère, dites-moi ce qui vous cause tant de peine. Ne me torturez pas plus longtemps.

      – Mon Père… mon Père… j’ai… j’ai péché, ho- queta-t-elle.

      – Ah ! fit Stéphane de Vastey tremblant très fort, quelque chose de vraiment grave a dû vous arriver. Si ma mémoire ne me fait pas défaut, vous avez toujours affirmé haut et fort que votre notion du péché était contraire à celle de l’Église.

      – Cette fois-ci, c’est vrai, je reconnais avoir péché devant Dieu et devant les hommes car ma conscience n’est pas tranquille. J’ai mal, horriblement mal, dit-elle en séchant ses larmes à l’aide d’un mouchoir que lui avait tendu le jeune prêtre.

      – Avez-vous… avez-vous… commis le péché de la chair, Mademoiselle Lagardère ? bégaya le jeune prêtre le regard plein d’effroi.

      – Cela aurait été un moindre mal, Père de Vastey. Pour moi, faire l’amour en dehors des liens du mariage n’a rien à voir avec une quelconque faute. Les animaux se passent bien eux de la bénédiction d’un prêtre pour s’accoupler, pourtant la foudre du ciel ne leur tombe jamais dessus. Les humains sont aussi des animaux ! Mais, à cause de ce don de la parole qui leur a été octroyé ils ont la prétention de se croire supérieurs aux autres êtres vivants avec qui ils se partagent la Terre. Non, mon Père, c’est bien plus que ça…

      Alessandra fit une profonde inspiration et lâcha tout de go :

      – J’ai mis fin, de mon plein gré, à une jeune vie qui germait en moi !

      – Que… que… voulez-vous dire ? bégaya Stéphane en avalant péniblement sa salive.

      – Vous avez bien compris, Père de Vastey, je viens… je viens… d’avorter.

      Stéphane de Vastey devint livide.

      – Non, c’est une plaisanterie ! Dites-moi que, comme autrefois, vous ne voulez que me provoquer, parvint-il à balbutier complètement abattu.

      – Non, Père de Vastey, ceci est la stricte vérité. Je n’aurais pas traversé l’île d’un bout à l’autre pour vous raconter des fadaises.

      – Non, mon Dieu, non ! Ce n’est pas possible, prononça le prêtre comme pour lui-même les yeux gonflés de larmes.

      – Je m’excuse de vous infliger cette nouvelle souffrance mais je n’ai personne d’autre à qui me confier. Vous êtes le seul ami et aussi le seul confident que je n’aie jamais eu…

      Les larmes maintenant roulaient sur les joues du père de Vastey et allaient s’écraser sur sa soutane.

      – Comment cela est-il arrivé ? demanda-t-il après de longues secondes de prostration.

      – Je ne sais pas trop bien. Je n’ai fait l’amour qu’une seule et unique fois avec Norman. Et, quel- ques semaines plus tard, des nausées m’ont sortie de mon lit tous les matins. Une seule fois avait suffi pour me condamner…

      Et Alessandra lui conta toute l’histoire. La fuite de Norman après cette nuit qu’elle croyait être le début d’une belle histoire d’amour, sa lâcheté quand il a su pour le bébé, son cynisme quand il lui a demandé d’avorter et son désarroi à elle de n’avoir pas eu d’autre choix que de commettre ce crime odieux.

      – Qu’allez-vous faire maintenant ? demanda le père de Vastey abasourdi, les lèvres tremblantes et ne sachant pas trop quoi dire quand elle eut terminé son pénible récit.

      Alessandra, stoïque, le visage ravagé par le chagrin, se mit debout et dit après avoir reniflé for- tement :

      – Je vais quitter ce pays au plus vite pour pour- suivre mes études aux États-Unis. Je crois que cela me fera le plus grand bien d’être le plus loin possible de tout et surtout de cette ordure de Norman Sambour. Mais, je vous en supplie, Père de Vastey, dites à votre Dieu que j’ai assez souffert comme cela, qu’il peut mettre fin à mes tortures. J’ai compris la leçon ! Adieu, Père de Vastey, souhaitez-moi bonne chance car j’en aurai besoin !

      Et, elle tourna les talons.

      – Mademoiselle Lagardère, tenta d’intervenir le prêtre, Dieu est infiniment bon et miséricordieux, il ne saurait être responsable de vos tourments…

      Mais, Alessandra ne l’écoutait déjà plus. Droite et digne, elle se dirigea vers la sortie.

      Après qu’elle eut totalement disparu, le père de Vastey, titubant, ravagé par une terrible souffrance et se sentant totalement impuissant face à cette nouvelle adversité, alla se prosterner devant la statue du Christ crucifié et éclata en sanglots. Il n’avait été d’aucun secours à Alessandra. Il n’avait pas su trouver les mots de réconfort qui auraient pu alléger ses afflictions. Et, il s’en voulut terriblement.

      Il pleura longtemps, recroquevillé sur lui-même, se tordant de douleur, en répétant sans cesse :

      – Ô mon Dieu, pourquoi, pourquoi avoir permis à Satan le diable d’infliger toute cette peine à cette pauvre enfant ? Je vous supplie, ô Seigneur, de lui venir en aide afin qu’elle ait enfin foi en vous !

 

           

 

 

 

 

VIII

 

 

            Mesdames et messieurs, ici votre commandant de bord, James Murphy. Bienvenue à bord de notre vol 605 d’American Airlines qui voyage en direction de Port-au-Prince, Haïti. Nous sommes heureux de vous compter parmi nos passagers... »

            Alessandra se cherchait une place à côté d’un hublot.          Un vieux monsieur eut la gentillesse de lui céder la sienne. Après cinq ans d’absence, elle ren- trait au pays et tenait à voir d’en haut les premières lueurs de la ville. Une terrible nostalgie lui étreignait le cœur. Elle ferma un instant les yeux, et le passé resurgit dans sa tête. La vie tumultueuse de New York lui avait permis d’oublier quelque peu ses déboires. Ses études en gestion financière à Columbia University terminées, elle se trouvait dans l’obli- gation de revenir vers ce petit bout d’île sur lequel la vie n’avait pas toujours été clémente avec elle.

            Alessandra ferma les yeux, essayant de chasser les vieux fantômes du passé. Peine perdue. On pourrait même dire que plus elle approchait du pays, plus les souvenirs revenaient la bousculer. Le douloureux événement qui avait précipité son départ la troublait encore. Cette déception amoureuse l’avait poursuivie des années durant, la laissant enchâssée à un sentiment de culpabilité qui la rendait insomniaque. La lâcheté de Norman, elle n’en était pas vraiment guérie, ce qui n’était pas le cas pour son amour pour lui. C’est en fréquentant d’autres hommes qu’elle comprit combien elle avait été naïve autrefois. Cela lui avait plu de sortir avec des mâles d’une race différente de la sienne, fuyant ainsi ses compatriotes et leur machisme.

            Le gentil Bill Anderson. Elle pensait toujours à lui avec une certaine tendresse. Pourtant, elle n’avait pu s’empêcher de le quitter pour le beau Rick O’Connor, bien moins sage, désireuse de profiter de la vie au maximum.

            Ensemble, Rick et elle parlaient de musique, de cinéma, de littérature et fumaient des paquets entiers de cigarettes en ingurgitant des tonnes de bière. Cela permettait à la jeune fille d’oublier que parfois la vie s’avérait être très triste, et que le secret de ses origi- nes devenait chaque jour de plus en plus lourd à porter. Fatiguée. Elle était fatiguée de se demander sans cesse combien de personnes connaissaient son histoire. Combien de jeunes Haïtiens refuseraient de l’épouser à cause de cela ?  Elle repensa aux paroles d’encouragement de Stéphane. Le généreux Stépha- ne. Elle lui vouait une affection toute particulière, quelque chose de très spécial. Il remplaçait le grand frère qu’elle n’a jamais eu et la mère qui ne l’écoutait jamais. Grâce à lui, elle n’avait pas fait naufrage après que les problèmes l’avaient submergée. Il serait toujours le confident avisé et attentif qui saura l’empêcher de dériver. Elle irait le voir dès son arrivée. Il se trouvait actuellement dans la ville des Cayes. Les routes rendues peu sûres à cause des troubles politiques qui visaient à ébranler la dictature duvaliériste ne l’arrêteraient pas.

            Elle avala une gorgée de whisky pour essayer d’apaiser ses angoisses. Au fond, à part Norman et quelques petits détails, cela ne la dérangeait pas de revenir au pays. Elle avait besoin d’un bon prétexte pour quitter Rick, elle l’avait trouvé. Il buvait beaucoup trop. Il l’assommait avec ses cuites. À cause d’elles, très souvent, elle devait le repêcher au commissariat de police. Il aimait la musique country en bon Américain blanc qui se respecte ; tandis qu’elle se passionnait pour le jazz et le blues. Il voulait un enfant quand elle ne se sentait pas prête à revivre cette expérience. Il ne comprit pas. Tant pis ! Elle n’avait eu aucune envie de lui expliquer non plus. C’est la vie ! Le comble : Rick lui avait offert une bague. Cela lui avait rappelé Norman. Elle avait refusé de la porter. Il en avait été courroucé, mortifié. Elle demeura inflexible. Il réclama des explications qu’elle refusa de lui fournir. Son passé n’appartenait qu’à elle, pensait-elle. Leur relation s’en trouva affectée. À défaut de pouvoir l’épouser, il lui avait proposé un concubinage. Mais, pouvait-elle faire fi de l’éducation qu’elle avait reçue pour vivre avec un homme et lui faire un enfant fût-il l’homme le plus amoureux de la terre ? Et puis, il était Blanc ! Sa famille, de pure souche irlandaise, ne serait sûrement pas trop heureuse de le voir épouser une négresse. Et elle ne voudrait surtout pas mettre au monde des enfants qui souffriraient du rejet de leurs grands-parents autant qu’elle avait souffert dans sa propre famille, de la part de sa propre mère. Au fait, leur couple, après trois ans d’existence, n’arrivait pas à se refaire une santé ; le souffle lui avait manqué.

            Alessandra voulait repenser sa vie. À vingt-cinq ans, il fallait bien qu’elle sache la conduire toute seule, et cette nouvelle orientation passait certaine- ment par la connaissance de ce géniteur qui jamais ne s’était manifesté à elle. Si la montagne ne vient pas à Mahomet, Mahomet ira à la montagne. Son avenir en dépendait très certainement.

            La grande maison de ses parents devait être bien vide sans Sybil et Allison. Sybil s’était mariée à un Juif du nom de Georges Yanofski qu’elle avait rencontré à Paris. Il y a deux ans environ, elle avait reçu par courrier la photo d’un superbe bébé tout rose qui se prénommait Loïc et dont elle était la marraine. Elle prit pour la première fois un Concorde pour conduire son filleul sur les fonts baptismaux. Elle eut pratiquement le coup de foudre pour le vieux continent et se promit d’y retourner.

            Allison, de son côté, avait convolé en justes noces avec Fritz-Gérald Baker, un compatriote qui fré- quentait la même université qu’elle en Suisse. Maritza fut très fière de ce mariage qui scellait en même temps une fructueuse association entre les deux familles qui voulaient se lancer dans les lignes maritimes. Fritz Baker, le père de Fritz-Gérald, était depuis toujours l’ami intime d’oncle Francky et de tante Da. À l’instar des Reignier, les Baker adoraient le football. Cependant, ils préféraient l’Étoile Haï- tienne au Racing Club, ce qui provoquait parfois d’interminables discussions entre eux concernant les performances de l’une ou l’autre des deux équipes. La mère de Fritz-Gérald, Sonia, faisait partie de l’Association féminine des joueuses de bridge dont le quartier général se tenait au Cercle Bellerive. Femme extrêmement coquette, elle prenait un soin fou de son apparence. Massage : deux jours par semaine ; tennis : trois jours ; coiffeur : un jour ; manucure et pédicure : tous les samedis. On aurait peine à lui donner son âge.

            Allison et Fritz-Gérald avaient été présentés l’un à l’autre à un réveillon de Noël chez tante Da qui ne s’était pas fait prier pour jouer les entremetteuses. Elle adorait ce jeu. D’ailleurs, c’est sous son insti- gation que Fritz avait fait à Sonia sa demande en mariage, ce que celui-ci ne regrettait nullement. Alors, pourquoi ne pas tenter l’expérience à nouveau avec Fritz-Gérald et Allison ?

            Il ne restait plus qu’Alessandra à marier, et elle ne semblait pas pressée. Pourtant elle y réfléchissait souvent. Encore un peu, elle se mettrait à penser qu’elle manquait de chance. Non, pas vraiment, tentait-elle de se persuader, elle aurait pu convoler avec Rick et devenir ainsi Madame O’Connor et avoir déjà deux ou trois gosses à pouponner... Mais, elle en avait décidé autrement.

            Il y a cinq ans, Maritza, bien qu’ignorante des détails de la mésaventure d’Alessandra avec Nor- man, avait senti en sa fille une profonde blessure qui refusait de se cicatriser. Du jour au lendemain, celle-ci, qui avait reporté son voyage afin de rester avec Norman, avait changé totalement d’avis. Ses traits tirés en disaient long sur ses insomnies et ses combats intérieurs. Dans ses yeux, sa mère avait lu la peur, l’angoisse et une immense détresse qu’elle essayait de cacher derrière ses longs cils noirs et épais. Telle une huître, elle s’était fermée au reste du monde. Impossible de lui arracher un mot. En une semaine, elle avait fait ses papiers et plié bagages. De Norman, on n’entendit plus jamais parler. Au télé- phone, Maritza avait essayé vainement d’aborder le sujet – car elle craignait que ce monstre de Danel Bèrette n’ait tenté d’aborder la petite pour perpétrer ainsi ses mauvais desseins – mais Alessandra éludait toujours la question, et le premier prétexte était bon pour qu’elle abrège la conversation.

            Une profonde émotion s’empara de la jeune fille quand l’avion amorça sa descente vers l’aéroport de Port-au-Prince. Son cœur battait à grands coups dans sa poitrine. Elle allait fouler pour la première fois, après de longues années d’absence, le sol natal. Une légère appréhension l’étreignit. Elle avala encore quelques gorgées de whisky puis boucla sa ceinture, au sens propre comme au figuré. Elle aspira une dernière bouffée de fumée puis éteignit sa cigarette en essayant de comprimer les battements tumul- tueux de son cœur.

 

***

 

            Sa mère l’attendait à la sortie. Elles restèrent long- temps à se regarder sans mot dire, hésitant quant à l’attitude à adopter en pareille circonstance. Leur émoi, palpable, les paralysait toutes les deux.

            – Hello, Sandra ! cria, au loin, une voix pleine de joie.

            À grandes enjambées, Raoul Lagardère se dirigeait vers elles, rompant ainsi le charme.

            La première, Alessandra se reprit et embrassa sa mère sur les deux joues. Cette dernière avait un peu vieilli. Quelques fils blancs parsemaient sa chevelure, et ses pattes d’oie s’étaient accentuées autour de ses yeux. Alessandra dut se retenir de ne pas la prendre dans ses bras. Malgré tous les conflits qui les avaient opposées, elle ne pouvait s’empêcher de l’aimer et de lui vouer cette affection « camouflée ».

            Maritza prit dans les siennes les deux mains de sa fille, les pressa doucement tandis que son regard se mouillait légèrement.

            – Bonjour, Sandra, je suis contente de te voir, par- vint-elle à articuler d’une voix hésitante.

            – Moi aussi, maman.

            La jeune fille se tourna vers son père qui lui tendait les bras. Elle s’y jeta et l'étreignit avec chaleur. Cet homme n’était pas son géniteur, il est vrai, et pourtant il l’aimait comme seul un père pouvait le faire. Elle lui en fut, une nouvelle fois, recon- naissante.

            – Bonsoir, ma chérie, je suis si content que tu sois de retour.

            – Bonsoir, papa.

            As-tu fait bon voyage ? demanda sa mère pour couper court à cette manifestation de tendresse dont elle se sentait exclue.

            – Oui, merci. Je suis surtout contente d’être enfin chez moi. Je me rends compte seulement aujour- d’hui combien le pays m’avait manqué. Cinq ans, c’est long !

            – Allez, passe-moi ta valise, Sandra, dit tout de go Maritza. Nous rentrons à la maison. Le repas, préparé spécialement pour fêter ton retour, est en train de refroidir. Raoul, charge-toi des mallettes, s’il te plaît !

            – D’accord, chérie, on y va !

 

***

 

En ce mois d’avril exceptionnellement pluvieux, dame nature resplendissait de beauté. Les plantes et les arbres recouverts de milliers de gouttes d’eau offraient au regard une vision féerique du monde.

Au loin, le chant d’un coq se fit entendre. Alessandra se leva de son lit et se précipita vers la fenêtre qu’elle ouvrit pour respirer une bonne bouffée d’air frais. Elle s’émerveilla de tant de splen- deur. Le parc était encore plus beau que dans son souvenir, avec sa magnifique pelouse qui s’étendait à perte de vue et ses grands arbres dont la cime semblait vouloir atteindre le ciel. Le flamboyant, fier de ses fleurs rouges, trônait orgueilleusement au milieu du jardin et avait l’air de narguer le camélia dont les fleurs blanches avaient seulement l’avantage d’être très odorantes.

La jeune fille vit Rex courir après les poules en aboyant rageusement. Il ne s’était pas départi de ses vieilles habitudes malgré le fait qu’il prenait de l’âge. Elle avait hâte de le rejoindre pour le serrer dans ses bras et partir gambader avec lui dans la cour comme au temps de son adolescence.

C’est vrai que le pays lui avait manqué. C’était si différent de New York ! Cela la changeait surtout du rythme plus que trépidant qui régnait en maître là-bas et des hivers rigoureux. Elle pensa à Rick qui, couché dans son lit à cette heure, devait pester contre la température si peu clémente en cette saison. Bah ! à quoi bon penser à Rick O’Connor ? Tout était bel et bien fini entre eux.

Elle s’habilla à la hâte et décida d’aller tout de suite faire sa promenade avec Rex.

 

***

 

Elle en revenait tout épuisée quand elle pensa à sa voiture. Elle se dirigea vers le garage, au fond de la

Elle fut heureuse de retrouver son cabriolet aussi neuf qu’il y a cinq ans, à l’abri sous une bâche.

Un sourire sur les lèvres, elle promena sa main sur la carrosserie.

– Ton père en a pris grand soin durant ton ab- sence !  

La voix de sa mère la fit sursauter.

– J’ai remarqué ! Bonjour, maman.

– Bonjour, Sandra ! Bien dormi ?

– Merveilleusement bien, merci !

– Excuse-moi d’interrompre ta promenade mais nous allons passer à table.

– Et qu’est-ce qu’on mange ?

– Un merveilleux petit déjeuner aux couleurs locales pour te souhaiter, à nouveau, la bienvenue au pays. Au menu, du jus de grenadine, des harengs saurs en sauce, de la banane verte, une croustillante baguette, du beurre fait maison, des œufs durs et une salade d’avocat.

– Vraiment je suis gâtée ! Merci, maman, murmura la jeune fille, émue de cette nouvelle sollicitude que sa mère affichait à son endroit.

 

***

 

Le cabriolet filait à vive allure sur la Nationale n° 2, et Alessandra était heureuse de sentir le vent dans ses cheveux et le soleil sur sa peau. Elle avait la sensation de jouir d’une absolue liberté. Elle était euphorique rien qu’à l’idée de revoir Stéphane de Vastey.

Pourtant, sa mère lui avait déconseillé ce voyage.

« Les routes sont peu sûres, Sandra. Ton entê- tement à vouloir revoir ce prêtre risque de te coûter cher ! » n’avait-elle de cesse de répéter à une Ales-sandra qui, plus butée que jamais, fit la sourde oreille à ses recommandations pour filer vers la métropole du Sud où résidait actuellement son confident de toujours.

Les propos de sa mère sonnaient juste, recon- naissait quand même Alessandra. Car, depuis que l’on tentait d’ébranler la dictature des Duvalier, on ne pouvait compter le nombre de manifestations qui se déroulaient dans la capitale et dans les villes de province. On risquait quasiment sa vie à vouloir voyager par la route. Néanmoins, son désir de revoir Stéphane était plus fort que tout.

Comme prévu, Alessandra se retrouva plusieurs fois en mauvaise situation avec quelques mani- festants qui tentaient de lui faire rebrousser chemin. Mais elle tint bon. Sa détermination était inébran- lable. Elle voulait voir Stéphane, elle le verrait aujourd’hui même. Elle désirait tant lui raconter ses cinq années passées à l’extérieur. Bien sûr, elle lui passerait les détails de sa liaison avec Rick de peur qu’il ne l’accuse d’être une fornicatrice, une pécheresse, nana ni, nana na. Jamais il ne compren- drait ces histoires de « terriens », lui qui était un saint égaré sur la planète Terre, lui qui ne savait rien de l’empire des sens et des délices de la chair, n’ayant jamais partagé sa couche avec quiconque et n’ayant jamais éprouvé la thèse du 37º2 le matin. Qui n’était autre que la température d’un corps humain aux premières lueurs de l’aube, mais elle lui parlerait des charmes de Columbia University et des professeurs et des étudiants formidables qu’elle y avait rencontrés.

 

 

***

 

En arrivant dans la ville des Cayes, elle se dirigea droit vers le presbytère. Comme d’habitude, puis- qu’elle ne s’annonçait jamais, Stéphane ne s’attendait aucunement à sa visite. Elle adorait le surprendre. Voulant toujours tester ses réactions, voir si un jour, un seul jour, il pourrait être ébranlé par sa beauté. Tous les hommes se retournaient sur son passage, pourquoi pas Stéphane de Vastey ? Cet ancien désir de le provoquer revint la chatouiller, et elle dut faire un gros effort afin de s’en débarrasser.

Quand elle demanda au premier sacristain ren- contré sur son chemin à voir le jeune prêtre, il l’accompagna dans les jardins du presbytère.

Alessandra le vit en train de tailler des rosiers grimpants. Le bruit sec du sécateur couvrit celui de ses pas.

– Bonjour, Père de Vastey ! dit-elle, quand elle fut à quelque deux mètres de lui.

L’homme interrompit son geste mais ne se retourna pas.

– Mademoiselle Lagardère, est-ce bien vous ? demanda-t-il, prouvant ainsi qu’il avait reconnu sa voix du premier coup.

– Oui, c’est bien moi !

Alors, il se retourna tandis qu’un large sourire lui éclairait la face.

Il se précipita vers elle et l’enferma dans ses bras une fraction de seconde.

– Comme je suis content de vous voir, Mademoiselle Lagardère. Cela fait si longtemps !

– En effet, cinq ans c’est long mais je suis de retour.

– Pour combien de temps ?

– Pour longtemps. Le temps qu’il faudra pour me faire une vie confortable. J’ai plein de projets, vous savez.

– Voyez-vous ça ! Il faut tout me raconter.

– Bien sûr, bien sûr.

– Venez, nous allons nous mettre à l’abri du soleil. J’ai bien peur qu’il ne cause du tort à votre peau fragilisée par de longues années d’hiver. Vous êtes presque un visage pâle maintenant.

– Je compte y remédier dès aujourd’hui si possible, répondit Alessandra en riant. Y a-t-il une plage pas trop loin où je pourrais bronzer tran- quillement ?

– On aura le temps d’en parler. Pour l’instant, j’aimerais que nous nous asseyions à l’ombre, sous la véranda devant deux grands verres de citronnade afin que vous me racontiez les charmes de la vie américaine.

Et la prenant par le bras, il l’entraîna vers la grande bâtisse aux murs légèrement défraîchis.

 

***

 

– Alors ! reprit-il, plus tard alors qu’ils sirotaient leur jus de fruits frais, comment ça va ?

– Ça va très bien, merci.

– Et le cœur ? Est-il entier ou est-ce qu’un autre goujat vous l’a encore brisé ?

– Oh non ! répondit Alessandra en riant, il est entier !

– Heureusement, car, maintenant, je casserais vo- lontiers la gueule à celui qui s’arrogerait le droit de vous faire souffrir.

– Vous, Père de Vastey ?

– Oui, moi ! Vous savez, la dernière fois que nous nous sommes vus c’était avant votre départ pour l’étranger. Lors, vous étiez triste à cause des événements... que nous connaissons tous les deux...

En effet, avant de partir, elle était venue se confesser au jeune prêtre. Lui seul savait qu’elle avait mis un terme à la vie d’un petit être qui se formait en elle. Elle avait gardé un douloureux souvenir de ce moment. Elle l’avait vu se tordre de douleur quand elle lui avait avoué sa faute.

D’un revers de la main, elle tenta d’effacer ces obsédants souvenirs.

Elle lui fut reconnaissante de cette pudeur qui l’empêchait de dire crûment ce dont il s’agissait.

– ... Cela m’avait fait très mal, et j’eus pendant des années l’envie de fracasser la figure de cet infâme Norman.

– Attention, attention, monsieur le prêtre, Dieu a dit : « À moi la vengeance, à moi la rétribu- tion... » ironisa la jeune fille pour masquer son trouble.

– Tiens ! Vous vous êtes mise à étudier la Bible, Mademoiselle Lagardère ?

– Pas vraiment. Ma mémoire est encore bonne et je me souviens parfaitement de mes cours de catéchèse.

– C’est bien. Vous avez raison. Pourtant, il y a des colères justes comme celle que laissa éclater Jésus contre les marchands dans le temple...

– C’est vrai, je vous le concède. Mais, ne vous en faites plus pour ça. J’ai passé l’éponge.

– Êtes-vous sûre d’avoir oublié ?

– Je crois qu’il est difficile d’oublier ce genre d’expérience. Mais, vous savez, la vie continue. Je me réjouis surtout de ne pas avoir épousé ce lâche de Norman. J’aurais très certainement été très malheureuse avec lui.

– Je suis content que vous le preniez ainsi. C’est la preuve que vous avez fait le deuil de cette… affaire plus que douloureuse.

– Bon, assez parlé de moi, dit Alessandra qui ne tenait pas à revenir sur cette délicate question. Parlez-moi un peu de vous. Êtes-vous heureux ?

– Heureux ? Ah, quel grand mot pour un simple humain !

– Ah ! Je pensais que votre foi absolue vous donnait accès à des choses hors de portée pour le commun des mortels.

Stéphane de Vastey éclata de rire. De ce rire franc et ouvert qu’elle aimait tant.

– Eh bien non ! La foi, malheureusement, n’est pas une clef qui ouvre toutes les portes...

– Alors, qu’est-ce qui vous tracasse ?

– J’ai eu… disons… quelques petits démêlés avec le clergé catholique ces temps derniers.

– Ah bon ! Vous m’étonnez ! Jouez-vous au rebelle par hasard, Père de Vastey ?

– Hum… en quelque sorte, oui…

Alessandra ne put lui cacher sa surprise.

– Quoi ? je n’en crois pas mes oreilles !

 Il reprit :

– J’ai écrit au Vatican récemment pour faire des suggestions sur la manière dont l’église interprète les Dix commandements, comme vous me l’avez fait remarquer dans le temps. Il semble que certains prélats de la hiérarchie catholique n’ont pas apprécié le geste. Et puis...

– Et puis ?

– Bah ! Laissez tomber !

– Dites, je vous en prie… supplia-t-elle.

– Bon, puisque vous insistez tant. J’étais revenu à Port-au-Prince après votre départ. C’était incroyable. À peine étiez-vous partie que je reçus une lettre me rappelant à la capitale. Ce fut là, une chose inexpli- cable. Bref... c’est au presbytère que vous connaissez, que j’ai surpris un jour deux prêtres... deux prêtres... vous comprenez.

– Non, je ne comprends pas.

– Je les ai surpris… en flagrant délit…

– Flagrant délit de quoi, Père de Vastey ?  Parlez, vous dis-je.

– Ah, Mademoiselle Lagardère, je n’ose prononcer certains… mots...

– Mais, voyons cela ne tue pas !

Le jeune prêtre était visiblement plongé dans un terrible embarras.

– Voilà, j’ai… j’ai surpris des prêtres… dans une attitude… très peu catholique...

    – Ce qui voudrait dire ?

– Je vous en prie n’aggravez pas mon supplice… J’ai porté plainte à qui de droit et depuis ce jour, je n’ai que des ennuis. Au lieu de punir les coupables, on les a promus à des postes supérieures à l’arche- vêché et moi, on me renvoya en province... Quand cela arriva, je pensai beaucoup à vous qui avez essayé en maintes fois de m’ouvrir les yeux que je gardais obstinément fermés. Malgré votre jeune âge, votre jugement était infaillible.

– Qu’allez-vous faire maintenant ?

– Rien, pour le moment. Je garde ma foi en Dieu. L’Église n’est pas Dieu fort heureusement. Je demande chaque jour au Très-Haut de m’aider à rester digne, sans honte et sans tache. L’opinion des hommes m’importe peu à partir du moment que je suis en paix avec le divin. Priez-vous, Mademoiselle Lagardère ?

– Oui, je crois... à ma façon.

– Alors, je vous demande aujourd’hui de prier pour moi, car j’en aurai besoin pour faire face à certaines… difficultés. Le ferez-vous ?

– Je ne peux pas vous refuser cela, mon Père !

– Me voilà rassuré. Cela me fait beaucoup de bien de reconnaître en vous une vraie amie.

– Vous pouvez compter sur moi dès aujourd’hui, Père de Vastey.

– Je vous remercie du fond du cœur.

– C’est un plaisir de vous être au moins utile à quelque chose. Moi, cela fait des années depuis que j’abuse de votre temps et que je m’immisce de force dans vos prières.

– Cela est mon rôle de prier afin que les brebis ne s’écartent point du droit chemin… Allez, maintenant donnez-moi des nouvelles de votre famille.

Ils conversèrent ainsi pendant plus de trois heures. Elle lui parla de ses projets de travail, de son désir de ne rien vouloir devoir à ses parents maintenant qu’elle pouvait voler de ses propres ailes.

Quand elle repartit pour Port-au-Prince, la nuit avait déjà étendu ses grandes ailes sur le pays tout entier.

 

 

 

 

 

IX

 

 

La mer, en ce torride mois de septembre, était plus belle que jamais, d’une transparence et d’une lim- pidité extraordinaire. Elle avait tantôt des reflets bleus, tantôt des reflets verts. Pas moyen de ne pas céder à la tentation d’y piquer une tête.

Alessandra passa une bonne demi-heure à nager et à faire un peu de plongée pour trouver quelques coquillages ou des étoiles de mer avec lesquels elle voulait décorer son nouvel appartement. Son emploi, bien rémunéré, à la First National Bank lui avait permis de prendre son indépendance et d’emblée, elle avait pu se soustraire au diktat de ses parents qui semblaient vouloir ignorer qu’elle n’était plus une gamine après avoir vécu presque cinq ans sur le campus universitaire et atteint un quart de siècle sur cette terre.

Allongée sur sa serviette de plage multicolore, elle gouttait au plaisir du bronzage. Sa mère l’en ayant privé pendant toute son adolescence, elle se sentait comme un prisonnier fraîchement sorti du péniten- cier après vingt-cinq ans de réclusion. Elle abusait du soleil. Tant pis ! Le nouvel aspect hâlé de son épider- me lui seyait à ravir. Vraiment agréable de laisser les chauds rayons de cet astre incandescent vous ca- resser la peau tandis que le vent la balayait de son souffle frais.

Alessandra était plongée dans ses réflexions quand elle sentit un regard se poser sur elle avec insistance. Elle ouvrit les yeux et vit un homme beau, grand, bien bâti, qui la fixait de ses yeux d’un noir perçant. Il la dévisageait avec une impudence à peine voilée. La jeune fille sentit le regard de l’homme glisser le long de ses jambes fuselées et galbées, s’arrêter un instant sur son nombril, poursuivre sa route jusqu’à sa poitrine qu’elle avait généreuse et qu’avantageait le soutien de son deux-pièces blanc à pois rouges. Satisfait de son examen, il la regardait maintenant droit dans les yeux, un léger sourire sur les lèvres. Le temps parut suspendre son vol.

Une réelle virilité se dégageait de l’inconnu aux yeux de braise, ce qui ne manqua pas d’enflammer la jeune fille.

Totalement bouleversée, Alessandra baissa les paupières pour qu’il ne vît pas son trouble. Elle se pencha sur son sac pour prendre ses lunettes noires qu’elle chaussa sur son nez comme pour se donner une certaine contenance. Imperturbable, l’inconnu continuait de la déshabiller du regard. Combien de minutes s’écoulèrent ainsi ? Nul ne saurait le dire. Cependant, il sembla à la jeune fille que c’était une éternité. Incapable de contrôler ses émotions et ne voulant surtout pas les laisser paraître, elle attrapa le magazine oublié il y a quelques minutes à côté de son chapeau de plage et fit semblant d’être soudainement préoccupée par sa lecture. Elle ne remarqua même pas qu’elle tenait la revue de travers. Elle l’entendit rire doucement. Mais de quoi riait-il ?

Quand elle abaissa le magazine après un moment qui lui parut très long, il avait disparu. La déception se peignit sur ses traits. Néanmoins, elle en fut soulagée. Un homme qui pouvait la bouleverser à ce point était sûrement dangereux pour son cœur et pour ses sens. Elle décida de chasser son image de son esprit. Peine perdue. Elle se surprit à le chercher des yeux pendant tout le reste de l’après-midi mais elle ne le vit nulle part. Parti, il était parti sans tenter de la revoir. Elle en était déçue au point de ne plus trouver aucun attrait à la plage. Elle ramassa ses affaires et alla s’enfermer dans le bungalow qu’elle avait loué pour le week-end. Elle commanda un verre de rhum punch, s’allongea sur sa couche pour écouter George Benson et Grover Washington Junior. Après une demi-heure, le souvenir de l’homme sur la plage lui trottait toujours par la tête. Alors, elle tira de la poche de son jean une cigarette de marijuana. Elle l’alluma et en aspira une longue bouffée malgré les promesses qu’elle s’était faite de ne plus toucher à cette saloperie. Cependant, l’angoisse, la maudite angoisse qui venait souvent la prendre à la gorge et semblait vouloir l’étrangler, la forçait à recommencer, la poussait à agir contre sa propre volonté. Le doute, toujours ce doute obsédant, omniprésent. Mais de quoi doutait-elle ? De tout et de rien, d’elle-même, de ses moyens. Souvent elle avait peur. Peur de ce rêve qui revenait toujours où elle faisait une chute mémorable dans un escalier long d’au moins trente marches. Elle essayait vainement de s’agripper à la rampe. Puis, elle avait des contusions partout, des bleus qui marquaient les meurtrissures de sa chair endolorie. Alors, il fallait qu’elle recommence à fumer. Juste pour faire quelque chose. Juste pour oublier que la vie, très souvent, n’était pas du tout clémente avec elle.

Cet apollon, aperçu sur la plage tout à l’heure, qui avait fait affluer le sang à ses tempes d’une manière si violente et provoqué en elle des émotions jusqu’alors inconnues (rien à voir avec ce qu’elle avait ressenti pour Norman et Rick), était parti sans chercher à la revoir tandis qu’elle n’aspirait qu’à le rencontrer à nouveau pour éprouver ce puissant vertige qui l’avait laissée totalement pantoise.

Brusquement, elle en eut marre de rester cloîtrée dans cette chambre anonyme, entre ces quatre murs qu’elle trouvait, somme toute, désuets. Ces murs qui avaient été témoins de tant de scènes d’amour devaient la trouver tout à fait banale. Une femme seule comme tant d’autres. Une femme angoissée comme on en comptait par millions. Une femme aspirant de la marijuana, rien de plus ordinaire, de plus banal.

Marre de tout ! Au fond, cela lui servirait à quoi de bouffer toute cette fumée ?  Quelques heures de répit et au bout du compte, la multiplication du stress.

Promptement, la jeune fille sauta hors du lit, alla jeter le mégot dans le bol de toilette puis se précipita dehors où elle fut accueillie par une douce brise. La nuit était belle, baignée de lune, et les étoiles scintillaient tout là-haut.

Alessandra relâcha ses cheveux qui tombèrent en cascade sur son dos et rejeta la tête en arrière pour savourer pleinement la caresse du vent, puis se dirigea vers la mer dont les vagues venaient lécher la plage en lui murmurant des mots doux. L’ivresse provoquée par le rhum punch persistait encore, elle se sentait flotter comme possédée par un quelconque esprit qui voulait la faire planer au-dessus des nuages.

Soudain, des éclats de rire attirèrent son attention. Elle releva la tête et vit une bonne vingtaine de jeunes réunis autour d’un feu de camp, qui semblaient s’amuser follement. Elle hésita un instant, puis s’approcha d’eux, attirée par cette atmosphère de fête comme une fourmi par un pot de miel.

Les jeunes chantaient « Men rat la » du célèbre troubadour Ti Paris, accompagnés par deux guita- ristes fort talentueux. Alessandra était fascinée par ces visages hilares éclairés par la lueur des flammes que projetait le feu de camp. Elle les dévisagea sans vergogne. Leur rire était contagieux ; elle se surprit à sourire à son tour. Eux, semblaient ne pas s’aper- cevoir de sa présence, trop occupés à faire la fête. Elle détaillait les traits de leur visage l’un après l’autre,  y trouvant imprimé cet air de bonheur qui lui faisait tant défaut. Elle le leur enviait presque. Sa solitude lui pesa un peu plus.

Tout à coup, elle l’aperçut. Il était là, le bel inconnu de la plage, la fixant encore une fois à son insu. 

 

            Depuis combien de temps avait-il remarqué sa présence ? Elle le cherchait alors qu’il se trouvait à deux pas, de manière totalement insoupçonnée. Elle ressentit la même chaleur au creux du corps, le même désordre dans ses pensées, le même trouble envahissant tout son être. Elle chercha au fin fond de sa mémoire si elle avait déjà éprouvé pareille sensation. Elle ne trouva rien.

            L’homme, agenouillé sur le sol, à quelques deux mètres d’elle, ne paraissait même pas gêné de la scruter de la sorte. Ce regard aiguisé par le désir la parcourait tout entière comme les doigts agiles d’un virtuose sur le clavier d’un piano. Cet inconnu semblait analyser chaque parcelle de son corps avec une incroyable minutie. La jeune fille portait toujours le bikini qu’il avait admiré quelques heures plus tôt. Donc, l’homme avait toute la latitude qu’il lui fallait pour interpréter sa valse.

            De longues minutes s’écoulèrent ainsi jusqu’à ce que la jeune femme sentît le souffle lui manquer. N’y tenant plus, elle décida de fuir. Elle jeta, auparavant, un dernier regard au bel apollon.

            Il sembla interpréter ce geste comme une invitation.          D’un bond, tel un félin, il sauta sur ses pieds.

            Le cœur d’Alessandra fit un saut périlleux dans sa poitrine. Pourquoi la suivait-il ?  Elle n’osa plus se retourner pour mieux marquer son semblant d’indif- férence et aussi de peur qu’il ne persiste à croire à une invitation de sa part. Peine perdue. Imperturbablement, il continuait de marcher sur ses pas. Elle sentit son regard lui flatter les chevilles, les mollets, longer ses cuisses galbées, s’arrêter un instant sur ses fesses, puis glisser dans la cambrure de ses reins pour s’en aller ensuite caresser son dos. Elle poussa un léger gémissement et accéléra sa course pour tenter de le décourager. Il en fit de même, et cela accentua le désir de la jeune femme.

            Elle escalada un gros rocher et sauta pour retomber sur le sable fin. Ce bloc de récifs les coupa du reste du monde. Allait-il maintenant repartir rejoindre ses amis fêtards ? Cela semblait être loin de ses préoccupations.

La plage était imbibée de reflets de lune dorée, et la mer brillait de reflets argentés. Alessandra voulait maintenant vraiment fuir, se sentant incapable de résister à cet incroyable appel des sens. S’il la prenait dans ses bras à l’instant même, elle s’y laisserait aller tant elle désirait son contact. Elle aurait adoré sentir ses mains sur son corps pour concrétiser ce fantasme lu dans son regard.

Subitement, elle se mit à courir, ne voulant pas céder à ses instincts premiers. Elle courut, toujours sans se retourner, jusqu’à ce qu’elle sentît ses poumons prêts à éclater.

            Un moment, elle crut l’avoir semé. Soulagée, elle se remit à marcher lentement, essayant de reprendre son souffle.

            Un gros nuage fit de l’ombre à la lune et plongea un instant la plage dans la pénombre. Alessandra sentit un souffle chaud dans son cou. Elle sursautait à peine que déjà de grandes mains viriles encerclaient sa taille. Une voix rauque, rendue sourde par le désir, lui murmura à l’oreille :

            – Inutile de fuir le désir, il vous rattrape toujours.

            Un grand frisson agita violemment le corps de la jeune femme. Les mains défirent l’agrafe de son soutien-gorge et revinrent emprisonner ses seins dont les pointes s’étirèrent sous la caresse. Malgré elle, des gémissements franchissaient le seuil de ses lèvres. La bouche de l’homme, dans un lent mouvement de va-et-vient, baisait sa nuque consentante. Sa conscience et son éducation lui reprochèrent sa passivité. Son cerveau lui intima l’ordre de réagir mais son corps n’était plus en état d’obéir, incapable d’endiguer ces flots de désir tumultueux qui emportaient tout sur leur passage. Ses sens en pleine sédition criaient leur besoin d’exaltation, leur besoin de ce corps d’hom- me, de cette bouche d’homme, de ces mains d’hom- me pour les apaiser.

            L’homme faisait glisser sa culotte de bain et parcourait ses jambes de sa bouche, de ses mains chaleureuses. Le corps d’Alessandra ploya sous les chatteries. De longs râles montèrent de sa gorge et se mêlèrent à ceux de l’homme brûlant de désir et d’envie.

            D’un coup, il fut en elle, incapable de se maîtriser plus longtemps. Puis, ils furent transportés par l’extase au-delà des nuages. Dans un pays merveilleux où le passé et le futur n’existaient plus.

 

***

 

            Quand Alessandra rouvrit les yeux quelques heures plus tard, elle ne trouva nulle trace de l’inconnu. N’étaient ses membres encore agités d’un léger tremblement dû à ses amours tumultueuses, elle aurait cru avoir rêvé. Elle se leva en titubant, ramassa son linge épars. Un immense bonheur l’habitait tout entière. Elle était heureuse malgré l’abandon de l’autre. Elle regarda le ciel en rejetant la tête en arrière et en lançant un cri de bonheur. Elle se sentait libérée du poids de la moralité. Aujourd’hui, elle avait baisé avec un homme dont elle ne connaissait rien, même pas le prénom, et ne se sentait nullement coupable. Au contraire, c’était comme si elle l’avait toujours connu, ce corps dur qui l’enlaçait avec tant de volupté, d’allégresse, et l’entraînait dans un exercice de haute voltige à nul autre pareil.

            Elle regagna son bungalow à pas lents, racontant au vent sa belle histoire toute neuve qui, pourtant, ne contenait aucune promesse. Elle en arriva même à se réjouir qu’il n’y en eût pas. Cette spontanéité l’en- chantait tout bonnement. Elle ne devait rien à personne et vice versa. Just for the fun. Elle fredonna Love Me Tender d’Elvis Presley tout en marchant et trouva la vie très belle. Fait rarissime tout le long de sa courte existence.

 

***

           

            Quelqu’un tambourinait à sa porte. Alessandra ouvrit ses yeux encore embués de sommeil. Elle attendit passivement, dans une attitude figée, que le bruit se répétât. Rien. Elle referma les yeux et s’apprêtait à s’assoupir à nouveau quand elle perçut le même bruit qui l’avait tirée de sa torpeur. Elle jeta un coup d’œil au réveil placé sur la table de chevet et n’en crut pas ses yeux. Il était trois heures de l’après-midi !

La voix du gérant de plage se fit entendre.

            – Mademoiselle Lagardère, Mademoiselle Lagardère, êtes-vous là ?

            – Oui, je suis là, répondit-elle en se levant mollement pour enfiler un peignoir.

            – Bon ! cela me rassure...

            Elle lui ouvrit.

            – Bonjour, dit-elle en essayant de mettre de l’ordre à sa chevelure.

            – Bonsoir, corrigea le gérant.

            – Ah oui, bonsoir ! Excusez-moi, mais je viens juste de m’apercevoir que la matinée avait fui à toutes jambes.

            – Veuillez pardonner mon intrusion, vous m’en voyez désolé ! Mais, je commençais à m’inquiéter de ne pas vous voir sur la plage. Vous avez été absente au petit déjeuner et...

            – Ne vous inquiétez pas pour moi, l’interrompit-elle, je suis juste un peu fatiguée. Mon corps avait besoin de plusieurs heures de sommeil afin de mieux se régénérer.

            – Vous m’en voyez rassuré. Avez-vous faim maintenant ? Voulez-vous que l’on vous apporte quelque chose à manger ?

            – Avec plaisir. Je suis précisément en train de constater que j’ai un petit creux.

            Elle mangea dans sa chambre, n’éprouvant aucunement le besoin de voir du monde. Elle voulait être seule pour mieux penser au bel hidalgo de la plage. Elle ne tenait pas à savoir s’il était encore là, préférant en entretenir l’illusion. D’ailleurs, même s’il avait été là, qu’aurait-elle à lui dire ?  Peut-être que ce serait un peu gênant de revoir un homme qui vous avait possédée tout entière pendant une nuit de volupté totale sans même connaître la première lettre de son prénom. De quoi parleraient-ils ? Leur comportement se passait d’explications !

            Sûre de ne jamais le revoir, elle préféra donner une dimension plus réelle à ses rêves en créant une histoire qu’elle était seule à vivre et dont l’inconnu était le seul acteur. Elle passa le reste de l’après-midi à rêvasser en écoutant du Shick Korea et du Miles Davis, savourant cette sensation de plénitude physique qui l’envahissait quand elle repensait à sa soirée de la veille. Superbe, magnifique, formidable, extraordinaire. Les adjectifs rivalisaient entre eux pour qualifier cet acte aussi beau qu’instinctif, qu’elle avait partagé avec l’inconnu et qui la laissait encore brûlante de désir.

            Brusquement, vers huit heures du soir, elle fut agitée d’un léger tremblement, et son cœur se mit à battre dans sa poitrine. Apparemment, il n’y avait aucu- ne raison à cette soudaine agitation. Néanmoins, celle-ci persistait. La jeune femme sentit comme une présence dans sa chambre. Elle fit de la lumière. Rien. À pas lents, elle arpenta la pièce pour s’assurer qu’il n’y avait personne dans la salle de bain. Rien ni personne ! Elle s’arrêta alors devant la porte d’entrée. Son émotion était à son comble. Elle avala difficilement sa salive. Serait-il possible que l’inconnu soit derrière cette porte ?  Elle hésitait à l’ouvrir de peur qu’elle ne soit déçue. Puis elle trouva stupide et stérile ce face-à-face avec cette pièce de bois. Elle porta la main à la poignée, la tourna lentement tandis que ses tempes enflaient sous la poussée d’une forte pression artérielle. N’y tenant plus, elle ouvrit et crut défaillir.

            Il était là, appuyé contre la chambranle de la porte. Ils se mangèrent un instant des yeux. Elle s’écarta légèrement, geste qu’il traduisit comme une invitation à entrer. Elle referma la porte derrière lui, le cœur battant, et s’y adossa. L’homme posa ses mains contre la porte de part et d’autre de la tête d’Ales- sandra. Son regard pénétra le sien ; elle y lut ce désir vorace qui la bouleversait tant. Il se pencha encore plus (il la dépassait d’une tête et demie). Ses lèvres étaient maintenant à portée des siennes. La magie de la soirée précédente opérait encore. Peut-être qu’elle devenait même plus puissante, plus précise, plus incontournable. Alessandra aurait-elle la volonté de lui résister aujourd’hui ? « Non ! » répondit-elle pour elle-même tandis que ses lèvres, ignorant son ordre, s’entrouvraient déjà pour quémander un baiser.

            Leurs bouches s’épousèrent d’abord doucement, suavement, puis semblèrent vouloir se dévorer, emportées par la passion qui les consumait. Il l’enferma contre sa poitrine large et musclée. Elle y prit refuge avec bonheur. Leurs cœurs battaient à l’unisson.

            – Je t’ai espérée sur la plage toute la journée. Pourquoi n’es-tu pas venue ? murmura-t-il tout contre son oreille.

            Il n’attendit pas sa réponse et recommença à l’embrasser, trouvant une douceur infinie à sa bouche.

            Elle ne résista pas quand il l’emporta sur le lit et commença à la dépouiller de ses vêtements. Un puissant vertige neutralisait sa pensée. Elle avait un désir brûlant de cet homme et elle voulait se donner à lui à nouveau comme pour se prouver que toutes ces sensations, toutes ces émotions étaient bien réelles. Elle sentait les soubresauts du sexe dur de l’homme contre sa cuisse gauche. Cela la chavira. Elle s’abandonna totalement, s’enfonçant au fur et à mesure dans une merveilleuse extase.

            Ils passèrent la nuit entière à faire l’amour, et quand leurs sens furent enfin apaisés, ils se lovèrent l’un contre l’autre et donnèrent libre cours à leur tendresse et au plaisir qu’ils avaient d’être ensemble, de se toucher, de s’embrasser, de se caresser, de partir à la découverte du corps de l’autre.

 

 

 

 

 

 

X

 

 

Octobre avait vite fui en voyant arriver les vents frais de novembre qui lui ravissait ses tiédeurs. Il était bien trop frileux pour avoir à supporter les sautes d’humeur de son successeur.

Alessandra n’en finissait pas de décorer son appartement situé à Montagne Noire. Cette pas- sionnante activité lui permettait parfois d’oublier « l’homme sans nom ». Elle espérait chaque jour sa visite et paraissait désespérée lorsqu’une nouvelle journée touchait à sa fin sans qu’elle ne l’ait revu. Mais comment pouvait-il la retrouver puisque, de son côté, lui non plus n’avait pensé à lui demander ses coordonnées ?

La jeune femme se remémora les dernières secondes de bonheur passé avec lui.

L’inconnu n’était parti qu’au petit matin. Quand il avait refermé la porte derrière lui après lui avoir expédié un baiser du bout des doigts, elle avait senti un grand vide. Cet homme avait fait mainmise sur sa vie, sur son corps et sur ses sens en un rien de temps. Peut-être qu’elle ne le reverrait plus jamais. Pourtant il l’avait marquée au fer rouge. Une empreinte qui, elle le savait, lui interdisait à jamais de l’oublier.

Elle avait fait ses bagages sans se hâter. Les bons week-ends, comme toutes bonnes choses, ne durent jamais éternellement. Son travail l’attendait, elle ne pouvait s’attarder davantage. Elle avait été tentée de faire un tour sur la plage rien que pour le revoir une dernière fois. Cependant, elle abandonna cette idée préférant garder intacts ses beaux et bons souvenirs. Au fond, elle avait très peur que son fabuleux rêve ne se brise en mille morceaux ou ne s’effrite au contact du vent.

            Alessandra poussa un long soupir. L’oublier, elle n’aspirait qu’à ça ! Mais, et son corps qui ne cessait de le réclamer ? Son cœur qui battait tumultueuse- ment quand, dans la rue, elle avait l’impression de le reconnaître ? Lorsque son téléphone sonnait, elle se précipitait pour répondre en espérant reconnaître sa voix bien qu’elle ne l’ait entendue qu’une seule fois prononcer une unique phrase qui contenait à peine une vingtaine de mots ! À la banque elle regrettait presque de ne pas être une préposée aux caisses. Elle serait alors dans le hall d’entrée et pourrait épier sa venue en toute tranquillité. Cela aurait été préférable aux fréquents déplacements qu’elle faisait pour faire le guet au risque de se voir rappeler à l’ordre par son chef de service. Folle, elle était devenue folle d’un homme qu’elle n’avait vu que quelques heures. Elle essaya vainement de se raisonner. Cet homme était peut-être marié, père de famille. Alors, pourquoi penser à lui de la sorte ? D’ailleurs, il était dans l’ordre des choses possibles qu’elle ne le reverrait plus jamais de toute sa vie. Pourquoi se donner tout ce mal pour rien ? se disait-elle pour se donner contenance. Puis, une minute plus tard, adieu les bonnes résolutions, elle se mourait de lui.

Elle commença timidement à faire des investi- gations. Mais comment aborder un ami ou une amie pour lui demander de but en blanc s’il connaissait un homme beau et grand, coiffé d’une épaisse chevelure noire qui bouclait sur sa nuque, avait une gueule d’amour et un air tout à fait italien ? Ce serait bête ! On se moquerait d’elle, la traiterait de cinglée. Chercher quelqu’un avec si peu d’indices était de la pure folie. Mais si, elle avait un indice de plus ; il baisait comme un dieu. Néanmoins, oserait-elle avouer ce détail à quelqu’un ? Cela n’arrivait pas chaque jour de coucher avec une personne qu’on ne connaît pas du tout.

Le seul moyen qu’elle trouva pour l’oublier fut de sortir avec un autre. Nul et de nul effet ! Elle détesta même son odeur et refusa qu’il s’approche d’elle de trop près. Pauvre Jimmy, il était pourtant si gentil ! Ça lui aurait été profitable d’être muet tant elle jugeait qu’il n’avait rien à dire. Il ne tarissait pas d’éloges pour sa nouvelle bagnole. Vraiment rasoir ! Il poussa la stupidité jusqu’à entamer une conver- sation en pleine séance de cinéma. Quel idiot !   Il y a des jours vraiment où il vaut mieux être seule que mal accompagnée. Jimmy avait fini par remarquer ses yeux, tels des scanners, qui scrutaient partout. 

– Mais qui cherches-tu ? avait-il demandé.

Elle lui en voulut de la gêner dans ses investi- gations. Elle s’énerva.

– Je ne cherche personne, voyons ! Pourquoi es-tu aussi insupportable ? avait-elle répliqué vertement.

– Ne te fâche pas...

– Je ne suis pas fâchée. Je veux juste que tu me laisses tranquille, que tu arrêtes de m’espionner ! l’interrompit-elle furieuse.

– Moi, t’espionner !   Tu exagères un peu...

– Bon !   Ça suffit. Je m’en vais.

Et elle l’avait plaqué là, sans se soucier de son regard réprobateur.

Elle dut l’appeler le lendemain pour s’excuser de sa maladresse et mettre un terme à cette idylle naissante. Il eut de la peine. Il l’aimait.

Avorté ! Sa tentative de combler le vide de « l’inconnu » avait bel et bien avorté. On ne l’y reprendrait plus. Elle préférait encore être seule. Seule pour penser à lui sans craindre une indis- crétion. Seule pour le chercher des yeux sans témoins gênants. La nuit, elle s’accrochait à son oreiller pour se donner l’illusion qu’elle le tenait encore dans ses bras. Un bien piètre palliatif, vraiment ! Son odeur, cette bonne odeur de mâle, l’obsédait. Il lui prenait l’envie de fourrer sa tête au creux de son cou pour le humer. Elle en était malade.

Elle désespérait de le revoir à nouveau quand, un jour, sans que rien ne lui laissât le présager, elle l’aperçut.

Elle venait tout juste de rentrer chez elle et refermait la barrière quand une moto en stationne- ment à l’entrée de son garage attira son attention. Un homme y était adossé. Il portait des lunettes de soleil Ray Ban, un blouson de cuir noir assorti à ses bottes. En la voyant, il jeta et écrasa de la pointe du pied la cigarette qu’il avait entre les lèvres.

Le cœur d’Alessandra fit un grand bond dans sa poitrine. Une bonne vingtaine de mètres les séparait, et l’émotion les paralysait tous les deux.

La première, elle courut vers lui. Il l’attrapa en pleine course et la fit tournoyer puis l’enferma à l’étouffer dans ses bras. Leurs lèvres se joignirent dans un baiser qui leur coupa le souffle.

– Enfin tu es là ! s’exclama-t-elle quand il la libéra.

– Tiens, ma petite princesse n’est pas muette. Elle a une voix, une voix mélodieuse en plus. C’est mer- veilleux !

Il riait de bonheur. Alessandra se serra contre lui et l’embrassa à nouveau.

– Allez, dis-moi encore quelque chose.

– Mais, quoi ?

– N’importe quoi. Je veux seulement entendre le son de ta voix.

Elle hésita un instant, puis devint grave. Elle balbutia :

– Je ne peux plus vivre sans toi.

Le bonheur faillit faire éclater les poumons du jeune homme.

– Quoi ? Tu ne peux pas quoi ?  Allez, dis-le plus fort pour que le monde entier t’entende.

Et il la souleva pour la faire tournoyer de nouveau.

– Je ne peux plus vivre sans toi, cria-t-elle aussi fort qu’elle le put.

– Ô mon Dieu, c’est formidable ! Si tu savais combien je t’ai cherchée seulement pour te dire que depuis notre rencontre je ne fais que penser à toi.

– Comment m’as-tu retrouvée ?

– Je t’ai aperçue enfin hier, après des et des jours de recherche, dans un supermarché à Pétion-Ville et je t’ai suivie. Je n’ai pas osé t’aborder tout de suite de peur que tu ne le prennes mal. Mais, aujourd’hui, n’y tenant plus, j’ai osé. Je me suis dit : « Tant pis si son mari me casse la gueule, je fonce ! »

– Mais, je n’ai pas de mari !

– Je suis heureux de le constater.

– Et toi, es-tu marié ? demanda t-elle, soudaine- ment sur le qui-vive.

– Bien sûr… que non, heureusement !

Ils éclatèrent tous les deux de rire, soulagés d’un grand poids.

Elle l’invita à prendre un verre, ce qu’il accepta avec plaisir. Il la suivit à l’intérieur de l’appartement et eut un sifflement admiratif en pénétrant dans le salon.

– Eh bien, dis donc, tu dois être riche pour posséder un tel appartement ?

– Bof ! ma famille l’est. Mais, moi, je ne le suis pas encore !

– Ah bon ! Tu ne donnes pas du tout l’impression d’être pauvre non plus avec un pareil mobilier.

– Euh ! disons… que mes parents m’ont un peu aidée à m’installer puisque je ne voulais plus dépendre d’eux. Je veux voler de mes propres ailes. Et puis, je gagne bien ma vie.

– Je vois, mademoiselle a des velléités d’indépen- dance. Serais-tu prête à… aliéner ta nouvelle liberté ?

– Que veux-tu dire ?

– Laisse tomber, dit-il. Puis, il ajouta plus bas : Il est encore trop tôt pour parler de ça.

– Tu prendrais bien une bière ?

– Oui, volontiers !

– Dépose ton casque de motard et tes gants, et suis-moi dans la cuisine.

– Je te suivrai partout, t’en fais pas. À partir d’au- jourd’hui, seule la mort pourra nous séparer.

Il la prit dans ses bras en disant cela et l’embrassa longuement.

– Mais, tu me connais à peine, rétorqua-t-elle quand il l’eut relâchée.

– J’ai, tout bonnement, l’impression de te connaître depuis toujours. C’est pourquoi je tenais à te retrouver. Je me suis dit : Une femme comme celle-là, il n’y en aura pas deux à passer sur mon chemin.

– Et si j’étais mariée ?

– J’y avais pensé, tu sais. Je crois que je t’aurais poussée au divorce rien que pour t’avoir tout à moi.

– Et si j’avais des gosses ?

– Je les aurais adoptés.

– Tu es sérieux ?

– Bien sûr que je le suis. Tu ne sais vraiment pas à quel point je t’ai dans la peau.

– Prouve-le-moi, murmura-t-elle, la bouche collée à son oreille.

Il éclata de rire ! D’un rire gras tellement sé- duisant… et l’étreignit un peu plus fort.

– J’adore toute cette sensualité qui émane de toi, déclara-t-il en prenant de ses doigts le menton de la jeune femme.

– Prouve-le-moi !

– J’aime ton corps si beau, si parfait.

– Prouve-le-moi ! répéta-t-elle à nouveau, ravagée par une terrible émotion.

– J’aime la volupté dont tu fais montre quand tu fais l’amour.

– Prouve-le-moi !

Leur trouble était palpable.

Alessandra enleva la chemise de l’inconnu après l’avoir déboutonnée lentement de ses mains qui tremblaient de nervosité. Elle caressa ses épaules et trouva son corps magnifiquement beau avec cette rangée de poils soyeux qui tapissait son torse. Il portait un blue-jean Lee qui moulait bien ses fesses et ses cuisses tout en muscles.

Un violent désir secoua la jeune femme et déforma les traits de son visage. Son souffle se fit court.

Elle lui prit doucement la main et le conduisit vers la chambre à coucher.

La porte se referma lentement derrière eux.

 

***

 

Un radieux soleil brillait dans le ciel d’un bleu magnifique. À travers les persiennes, ses rayons s’infiltraient pour caresser le visage d’Alessandra encore endormie sur l’épaule de son merveilleux amant. Elle ouvrit les yeux et se rendit compte que le regard du jeune homme la couvait amoureu- sement.

– Bonjour, articula-t-elle d’une voix encore endormie.

– Bonjour, euh...

Il éclata de rire.

– Pourquoi ris-tu ? demanda-t-elle en se laissant gagner elle aussi par cette soudaine hilarité.

            – Tu t’imagines que nous avons déjà couché trois fois ensemble et nous ne connaissons toujours pas nos noms et prénoms !

            Elle rit de plus belle. Puis, d’un bond, elle sortit du lit, s’habilla en toute hâte et vint se poster devant lui en disant d’un air solennel :

            – Bonjour, Monsieur ! Je m’appelle : Diane Ales- sandra Lagardère. J’habite au numéro 6 de la rue Montagne Noire et vous pouvez me joindre à partir de sept heures du soir au 272-2853. Et vous ?

            – Mais, ce n’est pas raisonnable de faire la connaissance d’une fille merveilleuse quand on est nu comme un ver, s’exclama-t-il en prenant un air sérieux. Mademoiselle, s’il vous plaît, pouvez-vous me passer mes vêtements ? demanda-t-il d’un ton pompeux.

            – Avec plaisir, Monsieur !

            Il les enfila à la vitesse de l’éclair.

            – Bon, me voilà enfin présentable ! Moi je m’appelle : Lino Antonio Martino, Toni pour les amis. Je suis vacciné et encore célibataire à trente ans. J’habite à Furcy. Je n’ai pas de téléphone. On ne peut me rejoindre que sur mon C.B. Mon nom de code radio est : « Scoubidou ! »

            Elle lui tendit gravement la main.

            – Enchantée de vous connaître, Monsieur  Antonio Martino !

            – Enchanté, Mademoiselle Lagardère !

            Leurs rires fusèrent à nouveau. Toni tenta de la prendre dans ses bras. Elle fit semblant d’en être offusquée et protesta.

– Mais, Monsieur, cela ne se fait pas. Je vous connais à peine et vous voulez m’embrasser !

            – Oh! Excusez-moi, mademoiselle, je suis im- pardonnable. Mais j’ai une telle envie de baiser vos jolies lèvres, continua-t-il sur le même ton de la plaisanterie.

            – Au secours, cria-t-elle en courant à travers la chambre, grimpant et redescendant du lit avec Toni à sa poursuite.

            Ils s’amusèrent ainsi pendant une bonne dizaine de minutes puis finirent par tomber dans les bras l’un de l’autre, mordant à pleines dents dans ce bonheur tout neuf.

            Lorsqu’elle voulut partir pour la banque où son travail l‘attendait, il l’en empêcha. Elle lui dit ne pouvoir manquer une importante réunion avec ses supérieurs hiérarchiques.

            La réaction du jeune homme fut immédiate :

            – Appelle-les, dis-leur que tu démissionnes !

            – Comment ça ? s’étonna-t-elle.

            – Dis-leur que la femme de Toni Martino ne saurait travailler pour un salaire de misère !

            Alessandra, n’en croyant pas ses oreilles, se mit debout au milieu de la pièce, les mains sur les hanches et s’exclama :

            – Mais mon Dieu, ce gars-là est fou !

            – Oui, je suis fou, fou de toi. Je veux t’épouser tout de suite.

            – M’épouser ? mais… on se connaît à peine, s'ahurit-t-elle.

            – Ça ne fait rien ! Cela crève les yeux que nous sommes faits l’un pour l’autre. Tu es mon autre moitié à laquelle mon « moi » vient s’adapter parfaitement.

            – Et puis, de quoi allons-nous vivre ? D’amour et d’eau fraîche ?

            – Ah, ah, ah, ah, j’ai de quoi faire vivre trois générations de Martino !

            – Et moi qui voulais voler de mes propres ailes ?

            – Ce n’est pas nécessaire. Je te prêterais les miennes. Et puis, tu sais, dans ce pays ce n’est pas en travaillant qu’on s’enrichit.

            – Pourquoi dis-tu cela ?

            – Je… t’expliquerai un autre jour. En attendant, je te veux tout à moi. Je suis un homme jaloux, très jaloux !

 

***

 

            Les jours et les semaines qui suivirent furent les plus beaux qu’ils aient connus tous les deux. Toni avait eu raison de dire qu’il avait de l’argent pour trois générations de Martino. Il possédait une superbe villa à Furcy qui trônait au milieu de deux carreaux de terre plantés d’arbres fruitiers et de pins. À part une rutilante Kawasaki 1100 cc, il possédait une Mercedes SEL, une Range Rover dernier cri, une BMW, un superbe yacht de trente mètres de long, une armada de domestiques et parlait d’acquérir un avion privé. À Alessandra qui s’étonnait de tous ces signes extérieurs de richesse, il avait répondu :

            – Cela fait au moins dix ans que je suis dans l’import-export et ça marche bien, ce genre de business !  

            Elle n’insista pas.

            Maritza aussi s’était étonnée du train de vie du jeune homme et ceci, depuis le jour où Alessandra l’avait présenté à la famille. Ce fut au tour de la jeune amoureuse de la rassurer. Elle lui répéta, mots pour mots, ce qu’il lui avait confié. Néanmoins, le pli soucieux qui barrait le front de sa mère ne s’effaça pas. Alessandra n’en tint pas trop compte et mit cette soudaine réticence sur le compte de la très ancienne guerre qui sévissait entre elles. Son père, de son côté, ne s’était pas prononcé, observant un mutisme prudent. D’ailleurs, il n’avait pas voix au chapitre, pensa Alessandra. S’il avait osé dire quoi que ce soit, elle aurait sorti la carte de cette fausse paternité non avouée.

            Et le merveilleux conte de fée de la jeune fille se poursuivait avec une allégresse sans égale.

            Toni, le beau Toni, lui parlait chaque jour de mariage.

            Alessandra avait démissionné de son job. Elle passait le plus clair de son temps en de longues randonnées, accrochée à la taille de Toni qui lançait sa moto à plus de cent à l’heure. Elle parcourait la mer des Caraïbes à bord de ce merveilleux yacht que possédait le jeune homme et ils ne regagnaient la marina qu’après s’être repus de superbes croisières.

            Qu’est-ce qu’une femme pouvait désirer de plus ? 

            Alessandra avait pour amant le célibataire le plus riche et le plus en vue du pays, que toutes les autres femmes lui enviaient. Il était beau, prévenant et surtout galant ! Cette dernière qualité semblait faire beaucoup défaut à la gente masculine haïtienne. Pas un jour sans qu’il ne lui offrît un bijou, des fleurs ou encore une tablette de chocolat. Aucun homme, aussi formidable soit-il, n’arrivait à la cheville de Toni Martino, répétait Alessandra à qui voulait l’entendre.

            Toni était son héros, son prince charmant et aussi son sauveur. En effet, il l’avait surpris en train de fumer de la marijuana. Il fut pris d’un incroyable accès de rage.

            – Ne touche plus jamais à cette saloperie ! avait-il hurlé. Tu ne sais sans doute pas où cela mène ?  

            Elle avait promis qu’elle ne recommencerait plus et elle avait tenu parole. Rien que pour lui, elle voulait être la femme d’entre toutes les femmes. Elle lui était reconnaissante de la sollicitude dont il faisait montre à son endroit.

            Quand, un après-midi, il fit à nouveau sa demande en mariage, c’est avec un évident bonheur qu’elle acquiesça. Il l’embrassa à lui couper le souffle pour l’en remercier. Il était excessif de nature. Un sang chaud d’Italien bouillait dans ses veines.

            – Allez, va t’habiller, ma biche. Fais-toi belle ! Ce soir, je vais te présenter à ma famille. Je ne peux me marier sans que grand-mère ne te rencontre. Elle ne me le pardonnerait jamais !

 

***

           

            Quand ils arrivèrent devant la demeure familiale des Martino, Toni mit doucement sa main sur celle d’Alessandra et lui avoua le plus délicatement qu’il le put :

            – Ne t’effarouche surtout pas si tu sens une cer- taine réticence de la part de ma famille. Elle a quelques préjugés qui, j’en suis sûr, s’estomperont dès qu’elle apprendra à mieux te connaître. De toutes les manières avec ou sans la bénédiction des miens, tu seras ma femme ! Et ça, grand-mère le sait déjà.

            En prise avec moult sentiments contradictoires, la jeune femme descendit de voiture comme un automate.

            La maisonnée, déjà ameutée par le bruit du moteur de la grosse cylindrée, se précipita à leur rencontre avec toute l’exubérance qui caractérise les peuples latins.

            Buon journo, Toni, s’exclama sa mère, en l’enfermant affectueusement dans ses bras.

            Buon journo, maman ! Je te présente Alessandra Lagardère ! C’est la fille que j’aime à la folie, la fille que je veux épouser ! Alessandra c’est ma mère adorée, Carla !

            Buon journo, Alessandra, dit Carla Martino en tenant la jeune fille à bout de bras pour mieux la dévisager. Toni, s’écria-t-elle brusquement, tu ne m’avais pas dit qu’elle était si belle, cette petite Haïtienne !  

            Elle l’embrassa sur les deux joues et demanda aux sœurs de Toni d’en faire autant.

            – Bienvenue dans le clan des Martino ! dirent celles-ci en chœur.

            – Alessandra, je te présente mes petites sœurs adorées, Sofia et Ornella !

             – Allez, venez, dit Madame Martino, ne restez pas au milieu de la cour. Je vous ai préparé une délicieuse lasagne et des spaghettis à la Bolognaise, tout cela arrosé d’un bon vin rouge. Aimez-vous les pâtes, Alessandra ?

            – Bien sûr qu’elle les adore, rétorqua Toni.

            – Mais, laisse donc répondre cette petite. On voudrait bien entendre le son de sa voix.

            Alessandra sourit de cette remarque.

            – Quel merveilleux sourire ! Je comprends que tu sois sous le charme, mon fils ! Rentrons, la Mama nous attend !

 

***

 

            La maison familiale des Martino était l’une des plus grandes de Pétion-Ville. Bâtie comme un châ- teau, elle semblait défier les intempéries.

            La cour, immense, avait été entièrement bétonnée, ce qui laissait très peu d’espace pour que poussent des plantes ou une pelouse. Elle avait tout l’air d’un garage, car plusieurs automobiles, les unes plus rutilantes que les autres, y étaient stationnées, témoi- gnant d’un m’as-tu-vu plus que certain.

            À voir la manière hétéroclite dont la maison avait été meublée, Alessandra sentit tout de suite que la fortune avait tardé à ouvrir les bras à ces gens !

Maritza Lagardère avait eu le nez fin. Elle avait flairé l’étalage chez Toni Martino. C’est la raison pour laquelle elle avait demandé ou plutôt supplié sa fille de bien réfléchir avant de convoler avec un homme qui, somme toute, n’était rien d’autre qu’un parvenu.

            Toni guida la jeune femme à l’intérieur de la demeure où ses frères Carlo et Savio l’attendaient. Ces derniers étaient loin d’être aussi beau que Toni, mais possédaient ce charme latin qui donnait un peu plus de couleur à leur virilité.

            – Où es-tu, Mama ? cria Toni d’une voix joyeuse.

            Mama était la grand-mère paternelle de Toni. Après la mort de son mari, Paulo Martino, la Mama, de son vrai nom Loretta Rossi Martino, avait hérité des pleins pouvoirs qu’exerçait ce dernier sur toute la famille, ce qu’elle faisait avec une évidente délec- tation.

            Assise dans le salon, la Mama, dont l’impatience était à son comble, attendait la fiancée de Toni.

– Toni ! explosa-t-elle, en pointant sa canne vers son petit-fils, pourquoi as-tu mis tout ce temps à arriver ? Tu sais que je déteste attendre. Et, de plus, tu connaissais mon impatience de découvrir ta fiancée !

– Je sais, grand-mère, je sais. Mais tu me connais, je n’ai jamais été un champion de la ponctualité.

– Tu aurais pu faire un effort rien que pour aujourd’hui, voyons !

Mama avait gardé l’accent de son Italie natale malgré ses soixante années d’émigration, question de marquer la différence car elle détestait par-dessus tout qu’on la prenne pour une « Syrienne », ce qu’elle considérait comme une insulte. Elle revendiquait haut et fort ses origines européennes. Pas question d’être assimilée à une Arabe.

La Mama dévisagea Alessandra avec une impu- dence troublante tandis que Toni faisait sa présen- tation non sans peine, sachant le mauvais caractère de sa grand-mère et ses préjugés de toutes sortes.

            – Mama… je te présente ma fiancée, Alessandra Lagardère, fille de Maritza et de Raoul Lagardère… sa famille est dans le textile depuis plus d’un demi-siècle… et…

Alessandra se félicita d’avoir soigné au mieux son apparence. Elle avait choisi de porter une jolie robe jaune d’œuf, décolletée dans le dos, qui seyait parfai- tement à son teint de brune. Elle portait des sandales à talons hauts qui accentuaient l’élégance de sa silhouette élancée. Ses cheveux, elle les avait ra- massés au sommet de son crâne, en une longue queue de cheval tout en boucles, dégageant ainsi merveilleusement la gracilité de sa nuque et l’ovale parfait de son visage, dont la peau lisse était vierge de toutes imperfections. De grandes boucles d’oreil- les jaunes, du même ton que sa robe, achetées récemment, parachevaient sa toilette et lui donnaient un air de souveraine. Elle se sentait belle, et cela lui donna de l’assurance. 

Après un examen qui dura de très longues minutes, la Mama finit par hocher la tête de satis- faction en déclarant de sa voix légèrement nasil- larde :

– Elle est vraiment belle, ta négresse, Toni, une vraie reine de Saba ! C’est une compensation au fait qu’elle soit une fille du pays ! Elle déborde de sensualité. Elle doit te faire jouir comme un dieu !

– Mama, Mama, je t’en prie voyons, un peu de retenue !

Toni se tourna vers Alessandra, l’air désolé. Il semblait vouloir excuser sa grand-mère.

– Elle a toujours été comme ça, Sandra, ne fais surtout pas attention. Plus directe qu’elle, tu meurs !

La Mama reprit :

– Toni, ta mère m’a dit qu’en plus, elle était riche, cette petite. A-t-elle raison ?

– Euh... oui, c’est ça. Mais pourquoi est-ce que tu ne lui parles pas directement, Mama ? Elle est là, devant toi. Elle est venue pour ça, non ?

– Alors, Mademoiselle... euh…  dit la Mama, en se tournant vers la jeune femme.

– Lagardère, Alessandra Lagardère, dit la jeune femme en ne se laissant pas intimider.

– Comme ça, vous êtes riche ? demanda la vieille en ignorant volontairement la rectification.

– Mes parents le sont, en effet !

– C’est tout comme ! L’important est que vous ne ferez pas n’importe quelle bêtise pour de l’argent car vous avez grandi là-dedans, vous nagez là-dedans depuis votre plus tendre enfance ! Dans ce pays, plus la couleur de votre peau est sombre, plus il vous faut de l’argent pour faire oublier cette tare !

Alessandra, profondément choquée, malgré les avertissements de Toni, ne savait trop quoi dire.

– Mama, je crois que tu exagères un peu, lui reprocha Toni, fâché. Alessandra n’a rien à envier à quiconque. Au contraire, elle est belle à faire pâlir de jalousie une kyrielle de Miss Univers. Elle déborde d’intelligence, de spiritualité, d’humour, de per- sonnalité. De plus, elle a plein de diplômes univer- sitaires et pas des moindres. La Columbia University a la réputation d’être l’une des meilleures universités à travers tous les États-Unis…

– Arrête ton baratin, Toni ! Ne me fais surtout pas rire avec tes… histoires d’intelligence, de spiritualité, de diplômes universitaires. Dis-le tout bonnement, sans chichi : elle te fait bander ! Dans la vie, il n’y a que le sexe et l’argent qui comptent !

– Grand-mère, tu exagères ! protesta Toni.

– Je n’exagère rien du tout. Et ça, tu le sais mieux que moi, Toni ! Elle te plaît, c’est très bien ! Elle a de l’argent, c’est tant mieux ! D’ailleurs, si elle n’avait pas le sou jamais je n’aurais donné mon consen- tement à ce mariage. Je la soupçonnerais d’en vouloir à ton argent. Heureusement que ce n’est pas le cas. Alessandra, votre nom « Lagardère » est une clé qui peut ouvrir bien des portes dans ce pays. J’ai bien connu vos grands-parents autrefois. Je les rencontrais souvent en me rendant à mon magasin de la rue des Miracles. Ils étaient des gens bien !

Brusquement, la Mama plissa les yeux comme quelqu’un qui craignait d’avoir laissé échapper un détail important. Puis, elle fixa Alessandra avec une acuité qui désarçonna la jeune femme.

– Mais, les… Lagardère sont tous des… mulâtres. D’où tenez-vous cette belle peau brune ?

Alessandra crut défaillir. Son cœur battit à grands coups dans sa poitrine. Elle avala péniblement sa salive et dit très vite :

– Je l’ai héritée de mon arrière-grand-mère mater- nelle.

– Ah bon, je vois ! répondit la Mama en gardant tout de même son air sceptique. Vous n’êtes pas née sous une bonne étoile, semble-t-il. Fouiller aussi loin pour déterrer d’anciens gènes nègres quand plu- sieurs générations se sont brisées l’échine à vouloir blanchir la race…

– Vous savez, on ne choisit pas ces choses-là, déclara Alessandra qui appréhendait par-dessus tout que la vraie histoire de sa naissance ne soit connue de madame Martino. Elle n’en avait pas soufflé un mot à Toni de peur qu’il ne se désintéresse d’elle.

– Vous avez l’air affolée, reprit la Mama, soupçon- neuse, en inclinant la tête d’un côté.

Alessandra fut surprise qu’à son âge, quatre-vingt-cinq ans, la Mama pût encore avoir cette perspicacité et cette vivacité d’esprit.

– Non, non... je n’ai rien, bafouilla-t-elle lamen- tablement.

– Mama ! Je crois que tu dépasses les bornes, s’écria Toni, furieux. Alessandra est ma fiancée, je veux qu’elle soit traitée avec tout le respect auquel elle a droit. J’en ai marre de cet interrogatoire. Et, si ça continue, je ne mettrai plus les pieds chez toi !

– Voyons, ne t’emballe pas, Toni ! Je voulais seule- ment savoir à qui nous avions affaire. Il y a tellement de… de… vermines dans ce pays qui feraient n’im- porte quoi pour épouser un homme riche !

Le ton montait entre eux. Le sang chaud des latins prenait le dessus.

– D’ailleurs, j’en ai marre que ce problème de couleur et de famille surgisse à chaque fois que je ramène une fille à la maison.

– C’est pour te protéger, Toni...

– Je suis assez grand, je crois, pour assurer ma propre protection ! l’interrompit-il.

Alessandra, mal à l’aise, dut intervenir afin de mettre fin à ce pugilat verbal.

– Écoutez, Madame Martino, je crois que cette discussion est tout à fait oiseuse. L’important est que nous nous aimions, Toni et moi. Et ceci pour le meilleur et pour le pire ! J’aime Toni de tout mon cœur, Madame, et je tenterai l’impossible, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir afin de le rendre heureux !

Le jeune homme eut un sourire de satisfaction et vint prendre Alessandra dans ses bras pour l’embrasser.

– Tu as raison, ma chérie, l’important c’est d’aimer, c’est de nous aimer ! Le reste, n’est que petits détails !

La Mama, témoin de leur tendresse, eut un vague geste de la main comme pour effacer ses sombres pensées et dit pour elle-même.

– L’amour est toujours le plus fort. Même la pauvreté et les préjugés sont impuissants à l’endiguer !

Toni se tourna vers sa grand-mère :

– Alors, grand-mère, es-tu prête à nous accorder ta bénédiction ?

La vieille se leva, baragouina quelque chose en italien :

Chi va piano va sano, chi va sano va lontano ! Mon Toni a été si patient jusque-là, il mérite bien ce petit cadeau !

Puis, elle traça un petit signe de croix sur le front des jeunes gens après avoir trempé son pouce dans un flacon d’huile d’olive qui avait été placé près d’elle très certainement à cet effet.

– Voilà, vous avez ma bénédiction ! Je vous souhaite un bonheur hors du commun et beaucoup d’enfants. Que le ciel vous accorde sa miséricorde !  Je pars pour Rome dans quelques jours, je demanderai à Sa Sainteté le Pape de prier pour vous.

Elle eut quelques secondes d’hésitation puis elle ajouta :

– Alessandra, ma chère enfant, j’espère que vous saurez être un baume pour Toni. Il a parfois l’air si tourmenté depuis que Dana l’a tant fait souffrir !

Alessandra, surprise, ne comprenant vraiment pas à quoi la vieille faisait allusion, se tourna vers Toni.

– Dana, mais qui est Dana ? demanda-t-elle le souffle court.

Toni, furieux, lança un regard noir à sa grand-mère qui était en train de prendre congé d’eux, un sourire narquois sur les lèvres.

Ciao, mes enfants. Il est temps pour moi de faire ma sieste que notre rendez-vous avait sérieusement retardée.

Elle prit congé d’eux en laissant derrière elle un effroyable suspense.

– Qui est Dana ?  répéta Alessandra à l’endroit de Toni, avec un drôle de pressentiment, quand la Mama eut refermé soigneusement la porte derrière elle.

– Dana ! répondit le jeune homme après une profonde inspiration, le regard rivé sur la fenêtre en contractant fortement ses mâchoires, Dana… fut… mon… ex-femme !

Alessandra, frappée de saisissement, dut se laisser choir sur une chaise, ses jambes ne pouvant plus la porter.

– Tu avais une femme et… tu ne m’en as jamais rien dit ? bégaya-t-elle, hagarde.

– Je voulais t’en parler, mais… pas tout de suite.

– Pourquoi ?  Pourquoi toutes ces cachotteries ?

– Ce ne sont pas des cachotteries, c’est juste un souvenir douloureux que je tiens à effacer. D’ailleurs, est-ce qu’on peut appeler ça un mariage ? Il n’a duré qu’un jour, un seul malheureux jour.

– Toni, je crois avoir droit à quelques explications.

– Bon, si tu veux ! Mais, est-ce… si important de savoir ?

– C’est très important pour moi, en effet. Tout doit être clair entre nous.

– Ah ! je maudis grand-mère d’en avoir parlé, ragea-t-il. Elle l’a fait exprès, et je ne le lui pardon- nerai pas !

– Allez, parle ! Je suis prête à t’écouter. Quand deux êtres vont s’unir par les liens sacrés du mariage, il est préférable qu’il n’y ait pas de secrets entre eux !

En disant cela, le cœur de la jeune femme fit un bond dans sa poitrine. Elle pensait à son secret à elle, tout à fait inavouable pour le moment.

– Je t’écoute, Toni, reprit-elle en tremblant légère- ment.

Le jeune homme poussa un long soupir, puis se dirigea vers le bar. Il se servit un whisky qu’il avala d’un trait en rejetant la tête en arrière. Il remplit à nouveau le verre, traversa la pièce et le tendit à Alessandra.

– Bois, ordonna-t-il, tu vas en avoir besoin !

– À ce point ?

– À ce point !

La jeune fille trempa ses lèvres dans le breuvage.

– Mieux que ça, insista-t-il.

– Tu me fais vraiment peur, mon chéri !

Le jeune homme éclata brusquement de rire.

– Pourquoi ris-tu ? questionna la jeune femme, dont l’angoisse croissait à chaque seconde.

– Parce que je vois que tu as l’air sérieusement secoué.

Il vint lui prendre les mains.

– Ne t’en fais pas. Ce n’est pas plus grave que ça. Je voulais seulement effrayer un peu une petite fille trop curieuse !

Alessandra avala péniblement sa salive pendant que son fiancé lui caressait doucement les lèvres de son pouce.

– Je t’aime Alessandra, dit-il dans un souffle, je t’aime beaucoup, mon amour, et ceci jusqu’à la mort !

– Je t’aime aussi, Toni.

Il l’embrassa à perdre haleine comme cherchant à effacer ses doutes.

Elle préféra s’abstenir de lui demander la raison de cette soudaine déclaration d’amour et de ce baiser, au moment où elle exigeait de lui une extrême franchise.

– Eh bien, voilà, je vais te… raconter une partie bien triste de ma vie…

Il alla s’asseoir non loin d’elle et débuta son récit :

« J’ai rencontré Dana à une partie de chasse. Son frère Dimitri m’avait invité à chasser des pintades du côté de Thomazeau. Elle voulait venir, il l’a emmenée. Très vite, une idylle naquit entre nous. Six mois plus tard, nous annonçâmes nos fiançailles. Elle était d’une grande beauté. Une vraie belle fille, et malgré nos fréquentes prises de gueule, car elle était une vraie cervelle d’oiseau, oisive et frivole, je décidai de l’épouser. Je voulais contrôler ses sorties. Je trouvais qu’elle fréquentait trop les boîtes de nuit à la mode et abusait un peu trop de l’alcool. Elle n’avait que vingt-deux ans. Nous nous mariâmes donc, un beau jour de juillet, au Macaya Beach Hotel. Je rêvais depuis longtemps d’un superbe mariage sur la plage avec tous les invités en costume de bain. Ce fut une cérémonie magnifique. Le prêtre nous maria dans l’eau, sa soutane mouillée jusqu’à hauteur des genoux. Pauvre père Moscoso ! il avait refusé catégo- riquement de se mettre en tenue de plage. D’ailleurs, n’étaient les pressions de la Mama, il n’aurait jamais béni cette union si peu conventionnelle. Elle dut le supplier et promettre de tripler ses dons à l’Église. Et tu sais que la Sainte Mère l’Église ne fait jamais la sourde oreille quand il s’agit d’argent, d’espèces sonnantes et trébuchantes. La réception battait son plein quand je remarquai l’absence de ma toute nouvelle épouse. Trop occupé à boire quelques coups avec des copains, je l’avais un instant perdue de vue. Je partis à sa recherche. Je fouillai partout, mais point de Dana. En fin de compte, je me décidai à aller voir si, à cause d’un vertige ou d’un mal de tête, elle n’aurait pas cherché refuge dans notre chambre nuptiale car nous devions aussi passer notre lune de miel dans cet hôtel de plage (long silence). En effet, Dana y était, mais pas seule... »

Toni s’arrêta de parler un instant et alluma une cigarette. Il en offrit une aussi à Alessandra qui accepta, les mains tremblantes. Il aspira une longue bouffée qu’il rejeta d’un jet et se décida à poursuivre.

« Elle ne m’entendit pas arriver (silence). Elle était dans les bras de Taïs, sa meilleure amie (silence). Elles s’embrassaient et se caressaient amoureusement. Il me sembla entendre Taïs renifler et parler d’aban- don. Dana la consolait en la câlinant tendrement. Je l’ai entendu dire clairement : « Ne t’en fais pas, chérie, nous serons toujours ensemble. Tu sais très bien que j’ai épousé Toni à cause de son argent, non parce que je suis amoureuse de lui. À partir d’aujourd’hui, nous pourrons voyager, acheter de beaux vêtements, conduire de belles voitures, mener la belle vie, quoi ! Tu sais, Toni ne verra rien pour nous deux. Il pensera que nous sommes seulement de très bonnes amies. Je t’inviterai à passer les week-ends à la maison, comme ça nous serons toujours très près l’une de l’autre ! » Et Taïs de lui répondre : « Je suis malade rien qu’à l’idée que tu vas être chaque jour dans ses bras, que tu vas devoir lui faire des enfants ! « Ne t’en fais pas, je te dis, rétorqua Dana, je me débrouillerai pour faire chambre à part. Tu verras, tout va s’arranger ! Quant aux enfants, je pourrai toujours lui faire croire que je suis stérile ! »

Et moi, dans mon coin, pétrifié, je ne disais rien. Je ne voulais même pas qu’elles se rendent compte de ma présence. J’avais l’impression de toucher l’hor- reur du doigt. Je ne m’attendais vraiment pas à une telle trahison de la part d’une femme avec qui j’avais eu envie de fonder un foyer. D’ailleurs, je ne m’ima- ginais pas qu’une tête aussi jeune pouvait abriter tant de calculs. Je me rendis soudain compte que j’avais été le jouet de ces dames qui n’en voulaient qu’à mon argent pour jouir d’une vie facile et futile. De plus, mon orgueil de mâle en avait pris un coup. Dana me trompait avec une femme. S’il s’agissait d’un hom- me, je me serais peut-être battu. J’aurais eu le loisir ou le plaisir de lui fracasser la gueule. Mais contre une femme je ne pouvais rien. J’avais les bras cassés. Et cette impuissance, pire que tout, me broyait le cœur. Que pouvais-je faire ? Rien ! Encore une fois rien, trois fois rien (silence). J’allais m’esquiver en douce, la mort dans l’âme, quand mon bras heurta un bougeoir. Le bruit les fit se retourner toutes les deux. Elles blêmirent en m’apercevant. Dana vint à ma rencontre en bégayant lamentablement : « Je vais t’expliquer, Toni ! » Mais, il n’y avait rien à expliquer. La scène que j’avais surprise voulait déjà tout dire. Taïs, comme une bête traquée, alla se tapir dans un coin d’ombre, incapable de soutenir mon regard de désapprobation. Je l’entendais pleurer mais ses lar- mes ne m’attendrirent pas. J’avais envie de hurler ma douleur, ma rage, mon désespoir mais je me taisais, écrasé par une affreuse souffrance.

« Comme un automate, je pris quelques vêtements épars dans la chambre, je les bourrai dans ma mallette, sourd aux supplications de Dana qui faisait tout pour me retenir. Je n’avais aucune envie d’être le dindon de la farce ou la cinquième roue du carrosse. Vraiment pas mon genre. Dana m’implorait de rester, me jurait qu’elle ferait tout ce que je voudrais. Moi, je n’aspirais qu’à une seule chose : être le plus loin possible d’elle et de sa petite amie que je croyais n’être qu’une bonne copine. Mon Dieu, comme j’avais été naïf !

« Dana crut pouvoir retarder ma décision en pleurant et en me demandant pardon. Moi, je savais que ce n’était pas par amour qu’elle faisait tout ça. Elle avait tout simplement peur du scandale. Un homme qui quitte son épouse le soir de ses noces, ça allait faire jaser toutes les commères du pays.

« Je la plaquai là en lui disant qu’elle devrait prendre, seule, la responsabilité de ses actes. De mon côté, je n’avais pas peur du scandale, je m’y sentais pratiquement étranger (silence). Je n’avais aucun tort dans cette affaire ! Ces dames n’avaient qu’à se débrouiller !

« Je n’ai pas eu à divorcer, car le mariage n’eut même pas le temps d’être enregistré au bureau d’état civil. Il fut tout simplement annulé (long silence). La mère de Dana me supplia en maintes fois de revenir sur ma décision. Elle me répétait sans cesse que cet abandon, le soir même des épousailles, était une honte pour la famille.

« Devant son insistance, je finis par lui avouer la terrible vérité. Jamais je n’oublierai son visage bouleversé, ses yeux agrandis par la stupeur et le désespoir dont elle fit montre après avoir écouté mes confidences. Elle comprit, très vite, pourquoi ma décision avait été aussi irrévocable et ne m’en tint pas rigueur. Elle me dit seulement, rongée par une incommensurable douleur : « Je savais qu’elle se dro- guait, mais pour le reste, je n’étais pas au courant ! »

Toni se leva, arpenta nerveusement la pièce, se servit encore un verre puis poussa un long soupir.

– Voilà, tu sais tout de mon passé. Maintenant, tu comprendras mieux pourquoi la Mama a peur des femmes sans le sou, prêtes à faire n’importe quoi pour de l’argent. Les mulâtresses pauvres sont pires encore que les autres ! Ça, grand-mère, ne le sait pas. Oui, bien pires, car elles doivent à tout prix redorer leur blason, mener la vie de château afin de toujours sauver la face !

Le jeune homme déposa son verre sur le guéridon tout proche et vint prendre Alessandra dans ses bras.

– Tu ne dis rien, chérie, pourquoi ?

– Je... je ne sais… que dire après… de si terribles… révélations...

– Je sais que c’est terrible, mais je crois que c’est bien mieux que tu sois au courant ; comme ça, les mauvaises langues ne pourront pas te raconter n’importe quoi... Elles ne pourront pas te faire croire que je suis l’auteur d’un crime affreux, ajouta-t-il plus bas, le souffle court, de manière presque imperceptible, la voix vibrante d’émotion.

Alessandra prit peur.

– Mais de quoi parles-tu encore ? demanda-t-elle le cœur battant et le visage blême.

– Ne t’affole pas, ne t’affole pas, voyons ! Laisse-moi terminer mon histoire : « Une semaine plus tard, Taïs a été retrouvée, morte, dans la piscine du Club Atlantis. L’enquête a révélé qu’elle s’était noyée à la suite d’une overdose de cocaïne. Elle a dû, très probablement, en abuser avant d’aller nager dans la piscine. Cette mort, je l’ai reçue sur le crâne, aussi percutant qu’un coup de massue. Évidemment, l’annulation rapide de mon mariage avec Dana et le scandale qui avait suivi cette rupture firent de moi le suspect numéro un. Tous les regards convergèrent vers moi, et cela causa encore une nouvelle peine à ma famille. Ma mère et la Mama n’en dormaient plus. Mais, je n’étais pour rien dans cette mort. Ce fut un accident ! Jamais je ne pourrais tuer quelqu’un ! Mes instincts de meurtrier, je les exerce seulement sur du gibier, quand je vais à une partie de chasse... Je ne l’ai pas tuée, ceci je le répéterai sur tous les toits. Je ne suis pas un assassin ! »

– Me crois-tu, chérie ? Dis-moi que tu me crois, j’en ai tellement besoin ! implora-t-il.

À ces mots, Alessandra prit peur. Pouvait-elle porter un jugement quand elle ne connaissait nullement les détails de cette triste affaire ? Non, cela ne serait pas bien raisonnable ! Néanmoins, son instinct, réticent au départ, lui laissa soudain le champ libre afin de faire son choix. Elle décida de faire confiance à cet homme qu’elle adorait et qui le lui rendait bien.

Encore toute tremblante, la jeune femme fit l’effort de venir se blottir contre lui et répondit avec toute la force que lui insufflait son jeune amour :

– Bien sûr que je te crois. Ne t’inquiète pas maintenant, je suis là. Je suis avec toi. À deux, nous serons plus forts !

– Oh mon Dieu, merci, merci chérie, de tout cœur ! dit Toni, en laissant aller son front sur l’épaule d’Alessandra. J’ai tant besoin de ta confiance pour repartir à zéro. Promets-moi qu’on se dira toujours tout, comme aujourd’hui, pour que notre amour ne soit jamais victime de la méchanceté des autres.

Cette dernière phrase atteignit Alessandra en plein cœur. Elle se raidit quelque peu, ne trouvant pas la force, sur le moment, de lui avouer sa bâtardise.

Toni perçut une certaine réticence de la part de sa fiancée.

– Quelque chose ne va pas, chérie ? demanda-t-il, inquiet.

– Non, rien, rien, tout va bien !

Elle répugnait à lui mentir de la sorte. Toutefois, elle avait trop peur qu’il ne prenne la poudre d’escampette en apprenant la vérité sur ses origines.

Elle répéta :

– Tout va bien, mon chéri, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Marions-nous vite ! J’ai plus que jamais hâte d’être ta femme.

– Veux-tu être aussi la mère de mes enfants ?

– Cela aussi je le veux. J’adore… les enfants ! Cela… fait si longtemps que je rêve d’en avoir ! poursuivit-elle en pensant, avec un pincement au cœur, à ce bébé qu’elle avait attendu de Norman.

– Tant mieux, car j’en veux au moins quatre, déclara-t-il, les yeux brillants de bonheur. Je leur apprendrai à nager, à faire du vélo, à écouter le chant des oiseaux, à monter à cheval, à aimer voir le soleil disparaître dans la mer le soir venu, à profiter pleinement de la vie, à la savourer à pleines dents et à prendre tout son suc. Tu le veux aussi, mon amour ?

– Oui, je le veux.

– Veux-tu passer ta vie à mes côtés ?

– Oui, je le veux.

– Veux-tu être celle qui partagera mes vieux    jours ?

– Oui, je le veux, ne cessait-elle de répéter, en ponctuant ses réponses de baisers sonores.

            Toni, heureux, l’enferma dans ses bras et la serra à l’étouffer.

– Sandra, tu es la femme que j’attendais depuis toujours ! Maintenant, allons rejoindre le reste de la famille ; ils nous attendent pour dîner. Maman t’a préparé une délicieuse lasagne dont elle est la seule à posséder la recette. Nous allons lui faire honneur. Et, demain, fais-moi penser à acheter un costume neuf. Il me faut être impeccable pour faire ma demande en mariage auprès de tes parents.

 

***

           

            Le mariage fut célébré à la chapelle de Laboule. Alessandra avait écrit une très belle lettre au père Stéphane de Vastey pour lui décrire son bonheur tout neuf et surtout pour lui demander d’avoir l’obli- geance de bénir lui-même cette union. La réponse ne se fit pas attendre. Il lui expédia le télégramme qui suit : 

            « Heureux de votre bonheur tous les deux – stop – serai à P-au-P le dix déc. – stop – pour célébration mariage – stop – content réconciliation avec Dieu –  stop  »

            Ce 10 décembre, le ciel était d’un bleu magnifique et le soleil brillait d’un éclat particulier comme pour apporter aussi sa bénédiction aux jeunes époux. Une vraie belle journée d’épousailles !

            Alessandra, coiffée telle une impératrice romaine, était plus que belle dans sa robe de mousseline blanche brodée de perles d’une beauté époustou- flante. Sa douzaine de filles d’honneur, elles aussi vêtues de blanc et portant de jolis chapeaux à large bord, ne suffisait pas pour gérer sa longue traîne qui semblait vouloir s’accrocher un peu partout, lui entravant ainsi le pas.

            Seule la Mama était vêtue de noir. Mais, Ales- sandra le lui pardonna car c’était bien une habitude des matrones italiennes dont elle avait peine à se défaire.

            Ce fut une merveilleuse cérémonie d’un charme tout à fait particulier dans l’ambiance sobre de cette petite église de campagne qui avait été décorée de milliers de fleurs blanches.

            Maritza Lagardère eut la gorge nouée par l’émotion quand elle vit Raoul et la mère de Toni, Carla Martino, parrain et marraine de noces, accompagner les futurs mariés jusqu’à l’autel au son de la marche nuptiale de Mendelssohn. Elle espérait vivement que ce mariage allait apporter à Alessandra beaucoup de sérénité et qu’il saurait compenser cette absence d’affection maternelle qui avait dû faire tant de mal à cette enfant plus que sensible.

            Le père de Vastey, fier et heureux du bonheur de son amie Alessandra, fit un sermon à nul autre pareil qui émut l’assistance jusqu’aux larmes.

            Au sortir de l’église, la musique des cloches résonna comme des rires d’enfant !

            La réception que Maritza voulait sans falbalas, pour des raisons tout à fait inavouées, fut grandiose. Elle eut lieu tout juste après la cérémonie, vers onze heures du matin, dans les jardins du Régional Hôtel situé à Kenscoff et avait réuni au moins cinq cents invités. Elle se déroula à l’italienne, à grands renforts de champagne et de sérénades.

            Alessandra était rayonnante de félicité quand elle ouvrit le bal avec Toni qui était vraiment très beau dans son smoking blanc, sous le regard envieux de toutes les femmes présentes.

            Sybil et Allison, rentrées spécialement pour la circonstance, trouvèrent l’ambiance extraordinaire.

            Le seul instant de suspense de la journée avait été celui où la petite fille d’Allison, Chloé, qui portait les alliances, les égara au moment même où le père de Vastey devait les bénir. Heureusement qu’elles fu- rent retrouvées dans la poche de sa jolie robe de singalette blanche. Personne n’osa la gronder. Surtout pas Alessandra qui, trop heureuse d’avoir récupéré son précieux bien, embrassa avec joie le joli minois de sa nièce.

            Tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes !

            Bien avant la fin des festivités, qui s’étirèrent jusqu’à fort tard dans la soirée, les jeunes mariés, tout à leur ravissement, s’esquivèrent discrètement, aban- donnant leurs invités à leurs familles car ils devaient s’envoler pour les îles Hawaï où ils allaient passer un mois de lune de miel.

            Ils embrassèrent leurs parents à la hâte. Maritza, surmontant ses peurs et ses angoisses, enferma un instant sa fille dans ses bras pour lui souhaiter tout le bonheur du monde. Alessandra se pressa contre elle et lui murmura à l’oreille :

            – T’en fais pas, maman, ça va aller. Merci, merci pour tout ! 

            Puis, main dans la main, les amoureux embar- quèrent dans la superbe limousine blanche qui les attendait pour les emporter vers le paradis.

 

 

 

 

XI

 

 

            La première année de mariage se déroula comme dans un conte de fées. Grasse matinée au lit, sortie régulière le soir, cinéma ou restaurant, yachting tous les week-ends, merveilleuses promenades à la Forêt des Pins, longues balades à cheval dans la nature luxuriante, survol de l’île en bimoteur, dîner aux chandelles en amoureux solitaires, croisière aux îles Bahamas, un tour d’Europe formidable  (Alessandra ne tarissait pas d’éloges pour le vieux continent et n’en finissait pas d’aimer Paris) – un tour d’Asie était déjà programmé pour l’année suivante –, des nuits d’amour torrides ; un programme, somme toute, idyllique qui enchantait les jeunes époux.

            Alessandra entamait sa lente réconciliation, comme aurait dit le père de Vastey, avec Dieu. Elle renouait avec la vie et avec elle-même. Elle en tirait une grande paix. Il y avait très peu de place pour le chagrin et l’angoisse dans la grande demeure de Furcy que la jeune femme baptisa : « La Villa du bonheur » !

            La seule ombre à ce tableau onirique : les « amis » de Toni !

            Parfois, ceux-ci lui étaient vraiment insuppor- tables. Des têtes creuses qui avaient pour seul sujet de conversation « l’argent » ! Elle jugea que son mari s’entourait d’une petite cour beaucoup trop superficielle à son goût. Les uns n’étant que le fac-similé des autres. Leur absence de jugeote les rendait souvent totalement indigestes.

            Et quand Toni parla de faire construire cette merveilleuse piscine intérieure, chauffée, dont il rêvait depuis longtemps pour les inviter à passer des week-ends entiers à la maison, Alessandra lui opposa son veto sans appel.

            Il n’était pas du tout question que cette bande d’oisifs, dépourvus de personnalité, qui passaient leur temps à se snober les uns les autres, viennent envahir son espace.

            Cette aversion qu’Alessandra éprouvait pour ses amis provoqua de fréquentes disputes entre Toni et elle, portant ainsi ombrage à leur belle histoire d’amour. La jeune femme maudissait chaque jour cette équipe de fainéants qui ne faisait que colporter toutes sortes de ragots, sans se gêner, sur leurs amis les plus intimes.

            Toutefois, Toni se plaisait en leur compagnie, et Alessandra ne savait plus que faire pour changer le cours des choses. D’ailleurs, elle soupçonnait bon nombre d’entre eux de tremper dans des affaires louches.

            Issue d’une famille très riche, donc très imbue de la valeur de l’argent qui laissait peu de place au désir de dilapider, elle s’étonnait chaque jour, de plus en plus, du côté prodigue de ces fêtards. Vivre confor- tablement, à l’abri du souci matériel, était une chose, mais cette orgie de dépenses qu’elle avait chaque jour sous les yeux en était une autre. Cela la dé-goûtait de les voir agir de la sorte. L’éducation soignée qu’elle avait reçue lui interdisait d’approuver ce genre de comportement.

 

***

 

            Trois ans s’écoulèrent ainsi, et l’amour de Toni et d’Alessandra résistait avec élégance aux assauts du temps. Toni était resté l’amant éperdu des jours pre- miers de leur rencontre, ce qui comblait sa femme.

            Après deux années d’attente très angoissante, elle était enfin tombée enceinte.

            Elle portait un enfant de son Toni ! Ça, c’était le plus beau cadeau que la vie lui eût offert, comme pour corriger les erreurs passées ou pour conjurer un quelconque mauvais sort !

            Quand elle avait senti ce bébé vivre en son sein, cela avait été comme une libération. Elle s’était découvert une force et une détermination incroyables qui la rendaient capable même de vaincre toutes les adversités. Ce désir de procréer, plus fort que tout, était maintenant comblé, et elle le percevait comme une revanche sur le passé.

            Elle trouva aussi en son état de femme enceinte un prétexte et une occasion en or de mettre à la porte ces petits noceurs à la manque, qui embarrassaient son plancher et minaient sa vie de couple, arguant qu’elle avait besoin d’énormément de paix et de sérénité pour mener à bien cette gestation. Toni ne put que lui faire plaisir. Il avait une telle hâte d’être père !

            Alessandra avait écrit au père de Vastey une longue lettre pour lui conter son bonheur d’être bientôt mère car elle savait que le jeune prêtre, au courant de son expérience douloureuse vécue avec Norman, avait beaucoup prié pour que le miracle s’accomplisse.

            Elle reçut une longue missive de lui dans laquelle il la félicitait de cet heureux événement. Il était content pour elle et se proposait de la visiter pour la voir mais aussi pour lui raconter ses petits problèmes.

            Il avait tant besoin de parler à quelqu’un qu’il savait être une oreille attentive ! Sa vie à lui s’était transformée en un véritable calvaire. Et, ceci, depuis le moment où il avait porté plainte au Vatican contre plusieurs de ses pairs qui ne respectaient pas les enseignements de la Sainte Mère l’Église.

            Victime d’une véritable persécution, il pensait même abandonner la prêtrise si cet état de chose persistait. Il n’en pouvait plus d’être traité comme une brebis galeuse quand il ne s’était rendu cou- pable d’aucun forfait ni d’aucun méfait. Il disait aussi :

            « Je me rends compte, mais un peu tard, que le préjugé de couleurs fait partie de l’Église qui le véhicule sans vergogne. Hier encore, le curé de la paroisse de Saint-Rémy, que j’ai surpris en train d’adorer Erzulie, m’a couvert d’injures quand je lui fis comprendre qu’il s’était écarté du droit chemin. Il me traita de mulâtre archaïque et affirma que je rejetais la religion locale parce que je me croyais blanc. Il m’a bousculé pour me faire sortir de sa chapelle en me traitant à nouveau de sale quarteron. Je vous avoue, chère amie, que je n’y comprends plus grand-chose. Ce pays est devenu une véritable tour de Babel où plus rien n’a sa vraie place. Même les prêtres agissent comme des mécréants et se convertissent au vaudou ou en politiciens sans scrupules, lorsque Dieu lui-même dit dans la Sainte Bible que son royaume ne fait pas partie de ce monde. J’ai reçu plusieurs lettres anonymes de gens qui disent vouloir porter atteinte à ma vie. Moi, je me confie en Dieu. Chaque jour, je récite le livre des Psaumes et je sais que le Très-Haut ne m’abandonnera pas. Il me sauvera de ces vautours et de ces chacals, tout comme il avait sauvé Daniel dans la fosse aux lions. L’Éternel est mon berger, rien ne saurait manquer là où il me conduit ! »

            Il terminait ainsi sa longue missive : « Que la faveur imméritée du Seigneur Jésus-Christ et l’amour de Dieu et la participation à l’Esprit Saint soient avec vous tous ! (2 Corinthiens 13 :14). Je serai bientôt à Port-au-Prince et je viendrai vous voir pour parler longuement de ces problèmes qui bouleversent ma vie et ma foi en l’Église. Puis, je m’envolerai pour un long pèlerinage en Terre Sainte qui, j’espère, saura m’apporter cette paix d’esprit si chère à l’ascète que je suis. Votre serviteur et ami de toujours, père Stéphane de Vastey. »

            Quand elle acheva la lecture de cette lettre si pleine de détresse, Alessandra était bouleversée. Jamais elle n’aurait cru qu’un jour Stéphane serait si désemparé face à la vie.

            Celui qui avait su la soutenir dans des moments de terrible détresse avait maintenant besoin d’elle.

            Alessandra dirigea ses pas vers la grande baie vitrée qui donnait sur une terrasse en bois précieux et l’ouvrit afin de laisser entrer l’air frais.

            Son esprit s’évada vers des horizons lointains.

            Admirer les champs de maïs qui s’étendaient à perte de vue lui procura un certain apaisement. Elle adorait tant cette contrée ! Que la nature y était belle ! Pourtant, à côté de tant de splendeur, il y avait aussi l’horreur et la méchanceté humaine. La vie était ainsi faite et il fallait l’accepter telle quelle !

            Au loin, un cheval hennit. Puis, deux moineaux qu’elle avait apprivoisés, avec la légèreté d’un duvet, atterrirent à ses pieds et réclamèrent leur ration quotidienne de petit-mil.

            Ils vinrent bécoter les grains dans le creux de sa main, sans crainte aucune. Cela fit sourire la jeune femme et lui permit, un court instant, d’oublier les meurtrissures de l’existence.

 

***

 

Il faisait un temps splendide. Le soleil irradiait dans un ciel vierge de tout nuage. La mer était belle et calme. Au loin, les mouettes dansaient une valse aérienne au-dessus d’un bateau de pêche qui revenait du large, les filets regorgeant de poissons.

Alessandra marchait sur la jetée de la marina d’Ibo Beach, le cœur léger. Elle avançait rapidement bien qu’alourdie par ses huit mois de grossesse qui auraient pu affecter sérieusement sa vélocité. Elle regagnait le yacht où Toni et elle passaient d’agréables vacances depuis plus d’une semaine. Les bras chargés de provisions, elle était heureuse de préparer la « boum » qui devait se tenir dans la soirée. Elle avait invité quelques amis à dîner et voulait leur faire une démonstration de ses talents culinaires. Elle se sentait belle dans sa robe d’été blanche à rayures marines, et son moral était au beau fixe !

C’est d’un pas leste qu’elle grimpa la passerelle. Mais, au moment où elle s’apprêtait à gravir le pont, elle vit Toni en compagnie de deux hommes qu’elle ne connaissait pas du tout. À leur type, elle sut qu’ils étaient étrangers au pays. Ils ressemblaient à des Latinos. L’un d’eux portait un gilet pare-balles et était armé d’un pistolet de gros calibre.

Le cœur de la jeune femme s’emballa dans sa poitrine. Pressentant une situation totalement inha- bituelle, elle s’approcha avec mille précautions afin de ne pas se faire remarquer. Elle les entendit s’exprimer en espagnol. Elle ignorait que Toni parlait cette langue.

Ils étaient en train de se disputer, et le ton montait de seconde en seconde. Heureusement que les quelques années passées à étudier l’espagnol, au moins trois heures par semaine, lui permettaient de comprendre ce qui se disait, malgré la distance qui la séparait du trio et le vent qui parfois emportait les voix. Elle les entendit parler d’abandon du clan, de sommes faramineuses, de retour à la famille, de marchandises qu’il faudrait recommencer à livrer.

Toni, le visage congestionné par la colère, pro- testait contre certains arguments avancés par ces messieurs. Plusieurs minutes passèrent ainsi. Puis, n’y tenant plus, le cœur emprisonné par l’angoisse, Alessandra s’avança vers eux. Il fallait qu’elle sache !

– Toni, qui sont ces hommes ? demanda-t-elle à brûle-pourpoint.

La surprise laissa le jeune homme coi un long moment. Il la croyait encore en ville. Il la fixa avec des yeux de merlan frit. Puis, se reprenant soudain, il sembla vouloir minimiser les choses.

– Ce n’est rien, chérie, ces messieurs sont des... des amis de longue date…

– Je pourrais savoir ce qu’ils veulent exactement ?

– Bon, rien de spécial ! Euh... Ils désiraient... avoir de mes nouvelles. Ça fait longtemps… que nous nous étions perdus de vue... et…

Le bafouillage de Toni vint confirmer les doutes de la jeune femme. Elle avait maintenant une certi- tude : cette scène, surprise de manière tout à fait fortuite, allait provoquer des confidences qui met- traient fin à trois années de questionnements stériles.

Les deux étrangers dévisagèrent la jeune femme, puis l’un deux, qui avait tout à fait l’allure d’un chef, prit la parole dans un français teinté d’un fort accent de la langue de Cervantès :

– Nous reviendrons, Toni. Mais n’oublie surtout pas ce que nous venons de te dire. On ne joue pas toujours impunément avec les choses sérieuses. Il y a de gros sous à gagner, et ce serait bête de laisser passer cette chance à cause de ta soi-disant retraite anticipée. Prends garde à toi, Toni, nous ne sommes pas des enfants de chœur ! Vamos, Ramon ! ajouta-t-il, s’adressant au malabar armé qui l’accompagnait.

Sur ce, ils sautèrent dans une vedette rapide surgie de nulle part, comme par enchantement, qui venait d’accoster le yacht des Martino. Ils partirent à toute vitesse et disparurent dans un nuage d’écume blanche, laissant derrière eux les jeunes époux dans un terrible tête-à-tête.

Au loin, un bateau de fort tonnage actionna ses sirènes.

Visiblement, Toni n’était pas dans son assiette. Il tenta en maintes fois de répondre aux interrogations muettes de sa femme mais aucun son n’avait pu, jusqu’à présent, franchir le seuil de ses lèvres.

Un lourd silence, aux conséquences incalculables, s’installa entre eux. Alessandra le rompit la première en disant dans un souffle :

– Je crois avoir droit, encore une fois, à la vérité Toni. Je suis ta femme !

Toni, indécis, la fixa droit dans les yeux.

– Tu es sûre de pouvoir entendre cette vérité-là ? demanda-t-il, sur un ton lent en pesant ses mots.

– Je ne suis sûre de rien, Toni. Mais je sais qu’une vérité vaut bien cent mensonges. Nous nous sommes mariés, je te le rappelle, pour le meilleur et pour le pire. Alors, quel que soit le prix à payer, je veux tout savoir de ces individus à l’air louche.

– Même si cela risque d’hypothéquer notre avenir à tous les deux ?

– Toni, toi et moi, nous avons surmonté tant de difficultés en trois ans !

– Alors, je vais tout te raconter. Mais avant, je pense qu’il serait préférable que nous gagnions le large pour être vraiment à l’abri des oreilles indis- crètes.

Il alla larguer les amarres, fit démarrer le moteur et mit le cap sur la haute mer.

S’amoncelant à la vitesse de l’éclair dans un ciel pourtant clair il y a juste quelques secondes, de gros nuages gris faisaient déjà présager une forte ondée. L’orage se mit à gronder imitant le bruit d’un tonneau vide dévalant la pente d’une montagne abrupte. La nature allait se déchaîner !

 

***

 

            L

e vent du large agitait la chevelure d’Alessandra dont quelques mèches venaient agacer les muscles de son visage déjà crispés par l’angoisse.

Toni était en train de jeter l’ancre. Elle le regarda faire les manœuvres, la peur au ventre. Il avait enlevé son débardeur blanc, découvrant ainsi son torse mus- clé et bronzé. Elle admira ses biceps qui saillaient sous sa peau à cause de l’effort fourni, ses jambes aux poils longs et soyeux d’une virilité bouleversante, ses cheveux qui balayaient sa nuque et cette barbe de deux jours qui accentuait son air farouche de mâle au faîte de sa puissance. Elle le trouva beau, encore plus beau que le premier jour de leur rencontre. Comme elle l’aimait, son homme ! Et, tout à coup, elle craignit de le perdre.

Il se retourna et surprit le regard inquiet d’Ales- sandra posé sur lui. Il vint vers elle, l’enferma dans ses bras puis l’embrassa longuement.

– Je t’aime, Sandra, lui souffla-t-il à l’oreille.

– Moi aussi je t’aime, Toni, de toute mon âme ! répondit-elle le cœur battant.

Elle se serra plus étroitement contre lui de manière à lui faire sentir les coups de pied du bébé qui s’agi- tait dans son ventre.

– Tiens, tu le sens, le petit ?

– Mais, dis donc, il est en train de boxer, s’excla- ma-t-il en riant. Il s’exerce déjà à affronter la vie. Tant mieux ! J’ai hâte qu’il vienne au monde, hâte de le prendre dans mes bras pour le bercer, pour lui apprendre tout ce que je sais. J’ai si longtemps rêvé d’avoir un gosse à moi…

            – T’en fais pas, encore un mois et ce sera fait !

Cette petite parenthèse eut le don de détendre quelque peu l’atmosphère. Mais, cette embellie fut de courte durée. Le visage des jeunes gens redevint très vite grave.

Alessandra s’assit sur la banquette de pilotage en disant sur un ton qu’elle voulait ferme :

– Alors, monsieur Toni Martino, je vous écoute !

Brusquement, le jeune homme se retrouva face à la cruelle réalité. Son regard s’assombrit et se porta vers l’horizon tandis que le film de sa vie se déroulait dans sa tête à une vitesse folle, comme si une main invisible avait appuyé sur la touche Fast Forward d’un magnétoscope.

– Je ne sais plus par où commencer, avoua-t-il, la main crispée sur le gouvernail.

– Je veux tout savoir du début jusqu’à la fin, rétorqua Alessandra pas moins nerveuse que lui.

            Le jeune homme avala péniblement sa salive.

– Bon voilà ! Cette histoire commence en des temps très anciens. Je n’ai pas eu une enfance heureuse comme nombre de personnes semblent le croire. Mes parents n’avaient pas beaucoup d’argent. Ils travaillaient très dur dans leur magasin de la rue Traversière. Ils vendaient des tissus et toute sorte de babioles comme des fleurs artificielles, quelques paires de chaussures, jamais de la même marque, des nappes à fleurs en plastique, bref, un commerce bien hétéroclite ! Mon père, à cause de son indiscipline, avait du mal à gérer le magasin. Je crois qu’il buvait un peu trop et qu’il aimait trop les femmes, surtout celles issues des milieux défavorisés qui devaient le prendre pour un demi-dieu et lui vouaient une adoration sans borne. D’ailleurs, ses moyens financiers ne lui permettaient pas de se payer les femmes grand panpan. Il devait se résigner avec ces donzelles de quatre sous qui passaient le voir aux heures où maman faisait sa sieste à l’arrière de la boutique. Il leur glissait souvent des billets de cinq gourdes, peut-être trois ou quatre, après qu’il leur avait pétri les fesses derrière le comptoir. Il se souciait peu de ce que pensaient ses enfants. Car, souvent, nous étions témoins de ce genre de gestes. Pour qu’on ne dise rien à maman, il nous offrait des glaces que nous allions acheter « Chez Marra », à la rue des Miracles, ou il nous donnait trois gourdes pour aller voir un western ou un film d’espionnage au Rex ou au Paramount.

Mais en ville, la rumeur circulait que papa était coureur et qu’il avait une bonne vingtaine d’enfants nés en dehors du mariage. Cela rendait maman malheureuse tandis que papa s’en enorgueillissait, se sentant fort et puissant comme l’unique coq d’un poulailler. De temps à autre, arrivait au magasin une prolétaire avec un petit mulâtre sur les bras, qui ressemblait à mon père comme deux gouttes d’eau. Papa jouait un instant à mettre son gros doigt sale dans la bouche du bébé puis il allait puiser dans le tiroir-caisse quelques piastres qu’il écrasait dans la paume de sa main avant de les mettre dans celle de l’autre qui souriait béatement et s’en allait heureuse d’avoir fait un enfant pour un « Blanc » qui pouvait faire bouillir la marmite même si c’était un jour sur deux. Ces femmes disaient souvent, à qui voulait l’enten- dre, que leurs enfants étaient « bien nés », qu’ils réussiraient mieux dans la vie parce que leur peau n’était pas noire.

Des disputes très orageuses ne tardèrent pas à éclater entre mes parents à ce sujet. Mais maman eut la faiblesse de croire à d’éternelles promesses que mon père se souciait bien peu de tenir. Au contraire, il faisait pire. Maman a toujours été grassouillette mais suite à tous ces problèmes elle devint boulimique. Un jour, elle se pesa sur la balance du docteur Charlot. Ce qu’elle y vit la fit tomber à la renverse ! Elle avait largement dépassé la barre des deux cent cinquante livres. Cette constatation n’arrangea pas les choses, elle mangea de plus belle. Je dirais même mieux, elle s’empiffra.

Ses souffrances laissèrent mon père totalement indifférent. Il continua à s’envoyer les petites nanas jusqu’au jour où… il tomba amoureux raide de la bonne qui travaillait à la maison. Il lui fit un enfant. Ce fut la goutte d’eau qui allait faire déborder le vase.

Il poussa l’impudence jusqu’à installer sa bonniche dans une maison juste en face de la nôtre sous le fallacieux prétexte que c’était une occasion en or, on ne lui avait réclamé qu’une pitance comme loyer, qu’il n’aurait ratée pour rien au monde. Une situation tout à fait insoutenable, insupportable. Maman pleurait chaque jour et s’épuisait en vaines prières, en chemins de croix, en jeûnes et abstinence. Mais Dieu resta sourd à toutes ses supplications. Comme elle aimait souvent à le répéter, Dieu avait fort à faire ailleurs et ne trouvait certainement pas le temps de s’occuper des histoires de bas-ventre.

Un jour, fatigué des jérémiades de maman, papa boucla ses valises et s’installa en face. Entre-temps, la bonne s’était dépêchée de lui faire deux autres gosses, heureuse, comme toutes les autres, de mettre au monde de beaux petits métis. Je te passe les détails de tous les problèmes qui découlèrent du geste de mon père. Ce que nous dûmes supporter comme insultes, comme injures ! Cette femme ne sachant ni lire ni écrire, mon père était pour elle comme la manne du ciel. Le messie que le bon Dieu lui avait envoyé pour la sortir du cercle infernal de la misère. Et elle était prête à se battre du bec et des ongles pour garder son sauveur !

Lui, il cuvait son tafia et semblait dire merde à tout et à tous, aux médisants comme aux jaloux, aimait-il répéter quand il était en total état d’ébriété. Je n’ai pas besoin de te faire un dessin pour que tu comprennes combien notre situation financière s’ag- gravait chaque jour de plus en plus. Je n’avais que quinze ans quand je dus quitter l’école où pourtant je brillais. Le directeur, le père Meunier, et tant d’autres à Saint-Louis de Gonzague où j’évoluais regrettèrent que je sois obligé abandonner des études si bien commencées. Hélas ! personne ne put raisonner mon père qui ne se laissait mener que par ses sens. Je dus, malgré mon extrême jeunesse et mon inexpérience, reprendre le magasin en main. Ce ne fut pas chose facile, surtout avec maman qui passait son temps à la cathédrale plutôt que dans son commerce. Et, elle avait une bonne raison pour cela !

La bonniche de papa – elle s’appelait Rose – était une adepte du vaudou. Elle nous menaçait chaque jour de recourir à des maléfices pour éliminer maman qui refusait de divorcer, donc de rendre sa liberté à mon père afin qu’il l’épouse. Ce qui, à son avis, pour une personne de sa condition, aurait été le sommet.

C’est ainsi que tous les matins, nous trouvions un kwi plein de choses innommables aux odeurs pestilentielles devant l’entrée de notre maison. Pis. Papa se laissa initier à son tour au vaudou. Ma mère n’en revenait pas. Lui qui ne jurait que par le pape et la Sainte Mère l’Église catholique apostolique romaine, lui qui s’enorgueillissait d’avoir fait des économies pendant six ans afin de se payer un billet pour l’Italie dans le but de visiter la chapelle Sixtine, le Vatican et la Basilique Saint-Pierre de Rome. Il nia tout. Renia tout !

Du jour au lendemain ce fut un autre homme. Il ne fréquentait que les péristyles et adorait les lwa. À par- tir de ce moment, nous eûmes très peur de lui. Il débarquait à la maison, attifé d’une manière incro- yable. Il portait un foulard rouge à son cou, un autre autour de sa taille, tenant un bâton avec lequel il tapait violemment le sol en récitant des incantations. Il disait que c’était pour chasser les mauvais esprits. Nous, ses enfants, nous tremblions de peur quand nous le voyions dans cet état. Maman, elle, tirait son chapelet et sa bible de son sac et se mettait à prier. Le père Roussan lui avait fait don d’une bouteille d’eau bénite. Elle en aspergeait la maison en suppliant Dieu de faire sortir Satan de sa demeure. Puis, mon père s’énervait d’être pris pour un démon lorsqu’il ne faisait que pratiquer une religion qui ne pouvait lui procurer que des bienfaits. D’ailleurs, les lwa lui avait promis de faire de lui un homme riche s’il respectait toutes leurs consignes. Il disait que bientôt il allait découvrir un trésor, dans la maison même où nous vivions. Un trésor qui lui était destiné depuis des siècles et des siècles amen ! C’est la raison pour laquelle il tenait à nous chasser de celle-ci, en dépit du fait que nous n’avions nulle part où aller. Il s’en moquait éperdument ! L’argent, il le voulait pour lui et sa nouvelle famille qu’il adorait par-dessus tout. Il finit même par frapper ma mère. Cette dernière di- sait qu’il était devenu fou, qu’il avait été drogué par cette « femme », l’artisan principal de notre malheur. Elle redoublait de piété, persuadée que Dieu lui rendrait un jour son mari prisonnier d’esprits diabo- liques si ce n’était du diable lui-même. Nous avons vraiment connu des heures très sombres.

Quand papa avait besoin d’argent pour payer les ougan qui lui promettaient chaque jour la richesse, il n’hésitait pas à venir en chercher au magasin bien qu’il n’y travaillât plus. Et, quand je refusais, il faisait un scandale, un tapage de tous les diables qui ameutait toute la rue Traversière. Ce qui ne faisait pas bonne presse au business. En maintes fois, je dus obtempérer à ses désirs. C’est peut-être dur à enten- dre mais je te le dis quand même : certains jours, il me prenait l’envie de l’assassiner pour en finir avec ce tas de choses immondes, infectes dont ils nous abreuvaient. Il usait nos nerfs et abusait de notre patience. L’argent que je gagnais durement pour payer l’écolage, le boire et le manger des plus jeunes, il le dilapidait. Ceci, je ne le lui pardonnais pas (silence). Je n’oublierai jamais le jour où, comme un fou, il rentra en trombe à la maison. Il pleurait. C’était la première et peut-être la seule fois où je le vis pleurer. Il vint dire à ma mère que les lwa voulaient qu’il leur sacrifie quatre de ses enfants légitimes comme preuve de sa dévotion totale à leur endroit. Alors là, j’explosai. Qu’est-ce que c’était que cette religion où un « esprit dieu » n’avait aucune honte à demander à l’un de ses disciples de sacrifier des enfants innocents comme preuve d’amour ou pour accorder une quelconque richesse ? Les sacri- fices humains étaient-ils prévus par la constitution de ce pays ? 

Je traversai en face pour faire savoir à Rose ma façon de penser. Je lui dis que si elle persistait à chercher toute sorte de prétextes pour nous rayer de la surface de la terre dans le but de légitimer ses propres enfants, alors ce serait œil pour œil, dent pour dent. Je lui montrai que je n’hésiterais pas, moi aussi, à causer du tort à ses chérubins. Devant elle, je chargeai ma carabine comme pour lui donner une preuve de ma volonté réelle de réagir.

Dans la famille, c’était la consternation totale. Mes oncles et mes tantes tentèrent vainement de rai- sonner mon père. Les hostilités étaient parties pour durer. Ce fut un vrai calvaire. Parfois je me demande comment mon père a pu tomber si bas, comment il avait pu, du jour au lendemain, rejeter tout ce qui avait de bon dans cette vie pour aller patauger dans cette vase immonde. Ô mon Dieu, quelle vie a été la nôtre !

En disant cela, le jeune homme éclata en sanglots. Alessandra, qui avait gardé le silence jusque-là, bouleversée par le terrible récit de cette adolescence bousillée, osa quelques mots :

– C’est incroyable, c’est incroyable, Toni ! Je ne savais pas que tu avais tant souffert ! parvint-elle seulement à articuler.

Elle voulut s’approcher de lui, le prendre dans ses bras pour le bercer comme un bébé mais il l’arrêta.

– Ne t’approche pas, Sandra, sinon je n’aurai pas le courage de poursuivre, et je dois aller jusqu’au bout de mon histoire pour exorciser ce mal qui me ronge depuis tant d’années, comme un cancer !

Il s’essuya les yeux du revers de la main et pour- suivit :

– À cause de tous ces problèmes, je ne croyais plus à grand-chose. Même plus en Dieu que, dans ma petite tête de gosse malheureux, je taxai de méchant pour avoir permis au diable d’avoir tant d’emprise sur les humains. Je ne le pensais pas du tout miséricordieux, comme voulait nous le faire croire ma mère. Je ne lui trouvais aucune bonté puisque ma génitrice s’épuisait en prières auxquelles il ne daignait même pas répondre. Pourtant, je crois que cela aurait été difficile de trouver dans ce pays, même parmi les religieux, quelqu’un ayant, autant qu’elle, une foi inébranlable en Dieu. Elle négligeait ses propres enfants pour le prier, le servir. Plus mon père s’enfonçait, plus elle s’abîmait dans la prière. Elle nous reprochait nos idées de vengeance. Elle répétait, sans cesse, que Dieu avait dit dans les Saintes Écritures : « À moi la vengeance, à moi la rétribution ! »

Pendant ce temps, papa venait à la maison rien que pour l’insulter. Et quand maman lui laissait entendre que Rose lui donnait à boire toute sorte de potions, de drogues dans le but d’annihiler sa volonté et le pousser à détruire ceux qui étaient chair de sa chair, sang de son sang, il rétorquait : « Je n’ai qu’une seule famille désormais, c’est celle d’en face ! » C’était bien plus que je ne pouvais supporter. Ce jour-là, pour la première fois, nous nous sommes battus comme deux bêtes sauvages. Lutte dans laquelle j’eus le dessus. J’étais jeune et fringant. Je venais à peine d’avoir vingt-deux ans et, mes temps libres, je les passais à m’entraîner au judo et au karaté. Quand il mordit la poussière, il rugit comme un lion. Les voisins durent intervenir pour mettre fin au combat. N’était cela, je crois bien que l’un d’entre nous y aurait laissé sa peau. Les gosses du quartier passèrent des années à parler de ce pugilat.

Puis, vint un jour, un très beau jour, le plus beau jour de notre vie. Mon père trouva la mort dans un accident de voiture à Puilboreau sur la Nationale nº 1 (J’oubliais de te mentionner que nous sommes du Cap-Haïtien). Le jour de La Toussaint, suite à une fausse manœuvre, il bascula dans un ravin. Il était ivre mort. Jamais nouvelle ne me fut aussi agréable à entendre. Cette mort marquait la fin de nos souffrances les plus profondes. J’allai jusqu’à dire que Dieu était vivant, qu’il était bon d’avoir voulu alléger nos peines, nos souffrances, d’avoir permis que meure un homme qui ne méritait pas de vivre. Ma mère fut offusquée de mes paroles. Elle se fâcha quand je lui laissai entendre que c’était peut-être ses prières que Dieu avait exaucées. Elle hurla au blasphème et craignit que la colère du Très-Haut ne s’abatte sur moi. Moi, je riais, je riais sans désemparer. Cela faisait des années que je n’avais pas ri de si bon cœur. J’allais pouvoir enfin prendre le magasin en main. Le rendre rentable (silence). Comme je me trompais ! (petit rire désabusé) C’était compter sans la guerre que les commerçants se livraient entre eux au « bas de la ville » !

Je compris que les Juifs avaient une dent contre les Italiens, reprochant à Mussolini son alliance avec Hitler, son fascisme et sa complicité dans le génocide de nombre des leurs. Que les Italiens, de leur côté, ne pardonnaient pas aux Juifs d’être aussi radins et pensaient qu’Hitler avait eu raison de leur infliger de telles souffrances. Les Syriens, eux, détestaient les Juifs et les Italiens réunis et les mettaient tous dans le même panier. Les Libanais essayaient de prendre leur distance par rapport aux Palestiniens qu’ils jugeaient plus intelligents qu’eux. Ces derniers, évidemment, ne pouvaient supporter un Juif à deux pas, à cause de Gaza et des territoires occupés. Au fait, il y avait là, en Haïti, une transposition de plusieurs conflits, de la Deuxième guerre mondiale jusqu’à celle que se livraient les musulmans et les chrétiens. Un bourbier incroyable !

Les gros Juifs « argentés » me mirent des bâtons dans les roues. Ils ne désiraient pas me voir réussir. D’ailleurs, ils lorgnaient l’emplacement de mon magasin. Je fus, du jour au lendemain, l’homme à abattre, car j’avais un grand sens des affaires et je commençais à le prouver. En quelques années, j’étais devenu le roi du tissu en Haïti. Je raflais toute la clientèle. Je pouvais déjà offrir un mieux-être à ma mère et à mes sœurs et frères traumatisés par des années de misère, de vaches maigres.

Puis un jour, tout s’effondra. Je reçus un coup de fil de ma voisine, madame Talamas, m’avertissant que la rue Traversière était victime d’un incendie d’origine criminelle. Elle venait juste d’entendre la nouvelle sur les ondes. Je me précipitai vers la « ville ». Quand j’arrivai, il était trop tard ! Mon commerce avait brûlé, et mes rêves avec. Je n’arrivais pas à y croire. Je maudis cette main criminelle qui avait incendié mes espoirs les plus fous. Je devins dur et cynique, me rendant compte de plus en plus chaque jour dans quelle jungle je vivais. Des prédateurs, il n’en manquait pas sur ce sol ! Je compris aussi que pour m’en sortir, il fallait que je sois moi-même un requin sans peur et sans pitié. Ce jour-là, je me jurai de devenir riche, envers et contre tous ! Car sur cette terre il n’y a qu’un Dieu : « l’argent » !

Il fallait que j’en aie plein les poches. Sans fric, je n’intéressais pas les femmes. Elles me trouvaient beau, sexy, mais ne voulaient pas sortir avec moi. Si cela devait continuer ainsi, je me verrais obligé, comme mon père, de fréquenter les petites pro- létaires qui me prendraient pour le nouveau demi-dieu.

Je me faisais carrément évincer, dans certaines familles, au profit d’un imbécile qui possédait une BMW ou une Mercedes. Les femmes m’aimaient bien et adoraient coucher avec moi. Elles m’appelaient « l’étalon italien » mais n’osaient pas aller plus loin. Elles ne voulaient même pas que leur entourage sache qu’elles sortaient avec un type sans le sou. Ce fut une terrible leçon pour moi mais je l’ai bien apprise. Ce monde est dur. Sur cette terre, on vient pour se battre, rien de plus ! Tant pis pour les faibles, les pleutres et les honnêtes gens ! Quand on n’est pas capable de chausser ses gants de boxe, on descend du ring pour ne pas se faire massacrer (silence). J’ai passé beaucoup de temps à observer beaucoup de choses autour de moi. Et j’ai vite compris que, dans cette société tout à fait matérialiste, l’important c’était d’avoir des espèces sonnantes et trébuchantes. Après, personne ne vous pose de questions pour en connaître la provenance. Tout le monde s’en moque éperdument ! Dès que vous roulez carrosse, vous bénéficiez du respect de tous. Ils tiennent à vous saluer partout où vous êtes. Que vous soyez voleur, assassin, trafiquant de stupéfiants, cela importe peu ; l’argent est un passeport, un visa pour toutes les destinations. Que les gens puisent dans les caisses de l’État pour acheter des maisons, des bagnoles de luxe, ce n’est pas un problème. Le principal est de jeter la poudre aux yeux. Alors, je m’empressai de me débarrasser de mes derniers scrupules.

C’est... c’est… Carlos Moretta, un ami de longue date, qui, connaissant mes problèmes d’argent, me présenta à son patron, un parrain tout-puissant en Colombie. Voilà comment je me lançai dans le business de la drogue !

Alessandra eut l’impression qu’elle se changeait en statue de sel, tout comme la femme de Loth dans la Bible. Elle avait failli plonger dans l’enfer de la cocaïne, Toni l’avait stoppé à temps et elle découvrait aujourd’hui qu’il faisait partie lui aussi du réseau. Elle retint son souffle. 

– Je sais à quoi tu penses, Sandra, reprit-il. Oui, je faisais partie de cette mafia mais cela n’a pas duré. Cinq ou six ans pas plus. Je me débrouillai pour gagner le maximum de billets verts dans ce laps de temps. Je travaillais dur. J’avais loué un petit hydravion pour transporter la came. Tout allait pour le mieux jusqu’au jour où Ti Zou Lambert est mort d’une overdose. Ti Zou était mon ami d’enfance, un ami auquel je tenais particulièrement. Je pris brus- quement conscience de l’horreur et j’eus honte de mon hideux trafic mangeur de chair humaine. Je me rendis compte de ma vanité. C’est vrai que les femmes me tombaient dans les bras, et puis... Entre-temps, le stress avait usé mes nerfs et je souffrais d’insomnie. Dans ce métier, il n’y a pas d’enfant de chœur. C’est un one way. Je me retrouvai prisonnier de ma propre cupidité. Je quittai le clan à mes risques et périls. Maintenant, tu comprends bien qu’après avoir vu mourir Ti Zou et Taïs à cause de cette saloperie de drogue, je ne pouvais pas te laisser en consommer. C’est trop dangereux !

Après ma retraite anticipée du milieu de la pègre, j’ai subi toute sorte de pressions de la part de mes amis et de certains caïds qui me traitèrent de vendu et de lâche. Je reçus même des menaces, que je tentai d'ignorer évidemment, mais je vivais sur le qui-vive. Quelque temps après, un ami me parla d'un superbe local qui avait abrité un dancing autrefois. Le propriétaire, à court d’argent, désirait le louer. Je sau- tai sur l'occasion pour me lancer dans une entreprise dont je rêvais depuis longtemps. C'est ainsi que naquit le « Fortune Casino », le plus grand casino de toute la région.

Ce commerce était aussi rentable que la drogue, sans pourtant en comporter les risques. Ça marchait comme sur des roulettes. Tu ne t'imagines pas combien il y a de gens dans ce pays qui passent toute leur soirée au casino et qui peuvent se permettre de perdre d'importantes sommes d'argent sans sour-ciller. Parfois, je m'étonne même qu'il y ait tant de fric dans la nation la plus pauvre de l'hémisphère nord. Le casino est aux riches ce que la borlette est aux pauvres. Néanmoins, le business des maisons de jeu est très éreintant et demande une surveillance soutenue, car certaines fois il faut savoir repérer les nouveaux clients et leur permettre de gagner un tant soit peu d'argent au jackpot même s'ils le perdent quelques minutes plus tard en allant miser gros à la roulette. Tous les jackpot étaient truqués, et de mon bureau étant, il me suffisait d'appuyer sur un bouton pour que des centaines de pièces s'échappent du ventre de la boîte à sous. Je faisais des heureux mais ce n'était qu'un attrape-nigaud. Les soi-disant ga- gnants en parlaient à leurs amis qui venaient à leur tour nous enrichir. Pour trois cents dollars de donné, j'en récoltais dix mille. Ce n'est pas un négoce innocent mais c'est quand même nettement moins violent et moins meurtrier que celui de la coke. Je t'assure que je ne suis pas très fier de moi. Mais, que veux-tu, dans ce pays, il n'y a plus de place pour les honnêtes gens. Quand il n'y a pas d'avenir, pas d'espoir, alors on fait ce qu'on peut. D'ailleurs, je pense qu'il faut bien qu'il y ait des méchants pour que le royaume de Dieu vienne. Je dis que nous sommes utiles à Dieu car, sans nous, il passerait pour un bluffeur. C'est sûrement la raison pour laquelle on dit : « À quelque chose, malheur est bon ! » (silence) Mais, je peux te jurer que depuis que je te connais j'ai cherché à devenir un homme rangé. J'essaie de reprendre le chemin de l'honnêteté dont je m’étais éloigné depuis de si longues années. Tu as apporté la paix et la sérénité dans ma vie, surtout depuis que je sais qu'une nouvelle race de Martino est en route. J'aimerais être un exemple pour ce bébé qui va bientôt naître. Je crois avoir droit, moi aussi, au bonheur (silence). Mais n'est-il pas trop tard pour m'acheter une bonne conscience ? Je me pose sérieu- sement la question. Ce matin, des gens que je croyais avoir rayé de ma vie y ont fait brusquement irrup- tion. Ces messieurs que tu as surpris en ma com- pagnie sont des Colombiens du cartel de Cali ! (silence)

Voyant que ce silence était plus long que les autres, Alessandra, le souffle coupé par les confi- dences de cette vie tumultueuse, osa une question :

– Que te voulaient-ils, Toni, puisque tu n'es plus des leurs ?

– Que me voulaient-ils ? Me récupérer, je crois.

– Qu'est-ce que ces messieurs attendent exacte- ment de toi ?

– Celui qui avait l'allure d'un chef c'est Ernesto. Nous avons travaillé ensemble autrefois. L'autre, c'est Ramon, le grand patron du circuit de la Floride…

Le jeune homme se tut à nouveau.

– Mais, dis-moi… ce qu'ils veulent ! s'impatienta Alessandra au bord de la crise de larmes, car son intuition lui laissait déjà entrevoir une catastrophe.

Toni porta ses deux mains à sa tête dans un geste de désespoir. Il souffla profondément avant de lâcher :

– Ils veulent ma peau, Sandra, ma peau !

Le visage de la jeune femme blêmit dangereuse- ment.

– Cela veut dire qu'ils... qu'ils… veulent te tuer ?

– C'est… à peu près ça.

– Mais, Toni, pourquoi, pourquoi toi ?

Le jeune homme baissa la tête. Un terrible duel se livrait à l’intérieur de lui-même.

– Toni, je t'en supplie, dis-moi tout. Je ne pourrai pas vivre dans le doute, dans l'angoisse…

– Oh merde, oh merde ! lâcha le jeune homme, visiblement déboussolé. Pourquoi cela m'arrive juste au moment où je vais avoir une vraie petite famille, un doux foyer, un bébé d'amour de la femme que j'aime ? Que la vie est bête, bête, bête !

– Toni, dis-moi ce qu'ils voulaient vraiment. Je ne peux pas croire à cette affaire d'assassinat. Tu veux me rendre dingue. Dis-moi ce qu'il en est. Ne me fais pas languir plus longtemps, c'est une véritable tor- ture !

– Je te le répète, Sandy, ils veulent vraiment ma peau !

À ce moment précis, Alessandra le crut. Cette expression de sincérité sur son visage livide ne sau- rait mentir. Les yeux agrandis par la peur et la stu- peur elle balbutia :

– Ils veulent te tuer alors qu’ils savent que ta femme porte un enfant ?

– Pour eux, avec ou sans bébé, c'est pareil. Ils n'ont aucun respect pour la vie, lui répondit Toni la bouche pleine d'amertume.

– Mais qu'est-ce que tu as pu bien faire pour les pousser à cette extrémité ?

– Euh... quand j'ai quitté le clan... je leur devais de l’argent... beaucoup d’argent. Je ne leur ai jamais rien remis.

– Je pourrais peut-être demander à papa de nous aider, Toni. Il faut qu'on s’en sorte.

– Hum !... Je connais fort peu de gens qui seraient prêts à nous passer un million de dollars américains !

À l'énoncé de la somme, Alessandra resta bouche bée.

– Quoi ! Mais, ce n'est pas possible, c’est une for- tune ! Comment cela a-t-il pu t’arriver de devoir une somme aussi faramineuse ? s’exclama-t-elle horrifiée.

– Je m'étais promis de leur remettre l'argent le plus vite que possible mais j'ai tout investi dans le casino, et cette somme était trop importante pour que je la rende en un seul temps. Je leur ai demandé si je pouvais leur faire des versements de cent mille par trimestre mais ils n'ont pas accepté. C'était tout ou rien ou plutôt, tout ou faire leurs quatre volontés.

– Cela veut dire quoi, leurs quatre volontés ?

Toni avala péniblement sa salive. Alessandra voyait sa pomme d'Adam faire un rapide mouve- ment de va-et-vient.

– Continuer à faire le trafic ! J’ai préféré les ignorer mais aujourd’hui ils reviennent à la charge. Ils veulent que je transporte de la cocaïne deux fois par semaine à bord de mon avion entre la Colombie et Haïti, et cela ne m’intéresse pas ! Le contrôle des frontières est devenu plus strict depuis que la Drug Enforcement Agency mène une guerre sans merci contre les trafiquants. D'après eux, Haïti, depuis 1986, est devenu la plaque tournante du trafic pour les Caraïbes. C’est par Haïti que la Floride reçoit sa marchandise. Alors, ils ont décidé de sévir. Ce n'est pas facile de passer la came... Je ne voulais plus faire ce métier. J’avais rencontré une femme qui m’aimait pour moi-même et non pour le luxe que je pouvais lui apporter et cela n’avait pas de prix. Cette femme a provoqué chez moi le désir de fonder une famille. Je l’ai épousée et je suis heureux avec elle et je n’ai pas envie de lui faire de peine !

– Toni, je ne vois pas très bien en quoi tu peux leur être utile, ils peuvent bien trouver des dizaines d’au- tres pour faire ce travail, l'interrompit Alessandra.

– Ils aimeraient que je passe un gros stock sur mon yacht, et il n’y a pas beaucoup de gens à en posséder un dans la zone.

– Mais, c'est trop risqué ! Et si… et si tu te… faisais prendre ?

– Si cela arrive, avec ces cent kilos de coke, je risque de passer un très, très long séjour en prison. Peut-être même le reste de mes jours !

– Ô Toni, c'est terrible ! Que pouvons-nous faire ?

– Je leur ai déjà dit non, Sandra. Et ma décision est irrévocable. Je veux être là pour la naissance du bébé, pas en taule.

– Mais, qu'est-ce qui va se passer ?

– Je n'en sais rien. J'espère seulement de toutes mes forces qu'ils ne mettront pas leur sinistre plan à exécution.

Le jeune homme se dirigea vers l'avant du bateau, ouvrit un coffre et revint avec deux revolvers. Après s'être assuré qu'ils étaient bien chargés, il s'avança vers sa jeune épouse et lui mit un neuf millimètres entre les mains.

Alessandra trembla de tous ses membres.

– Toni, je ne sais… pas me servir… d'une arme à feu.

– Tu apprendras, tu verras, ce n'est pas bien difficile.

– Je suis enceinte, Toni, tu ne peux tout de même pas me demander de tuer  alors que je m'apprête à donner la vie ! s’exclama Alessandra avec un sanglot dans la voix.

– Je n'y peux rien, Sandra, c'est la loi de l’existence, la loi de la mafia : tuer pour ne pas se faire tuer. Moi, je ne reviendrai pas en arrière. Je n’en peux plus de cette angoisse et de ce stress qui m’abîment les nerfs. Je ne leur laisserai pas détruire ma nouvelle vie !

Alessandra regarda l’arme dans sa main. C’était la première fois qu’elle tenait un revolver. Elle trouva son contact extrêmement froid, ce qui provoqua en elle une soudaine répulsion. Elle n’en revenait tou- jours pas. Elle, Alessandra Lagardère, en plein film policier. À ce moment précis, elle regretta de ne pas pouvoir faire appel à James Bond pour régler leur compte à ces dangereux messieurs. Malheureuse-ment, la vie était loin d’être du cinéma.

Une soudaine révolte agita la jeune femme qui en voulut à son mari de l’avoir entraînée dans cette sor- dide affaire, mettant ainsi la vie de son bébé en danger. Pourquoi ne lui avait-il pas parlé de son passé de mafiosi depuis le début ? Cela aurait peut-être empêché que l’on en arrivât à ces extrémités.

Elle lui en fit le reproche :

– Toni, tu aurais dû me raconter toute cette histoi- re depuis longtemps !

Il la regarda un instant interloqué puis lui répon- dit sur un ton monocorde :

– Cela m’étonne que tu puisses me faire ce genre de reproches, Sandra.

– Je ne vois pas pourquoi cela t’étonnerait, Toni.

– Eh bien… je suis surpris parce que toi non plus tu n’as pas été honnête avec moi, tu ne m’as jamais dit la vérité te concernant…

À ces mots, le visage de la jeune femme devint livide. Était-ce possible qu’il parlât de ses origines ?  En effet, chaque jour elle se promettait de lui en toucher un mot, chaque jour, depuis trois ans, elle remettait cette confidence à un autre jour, cédant au dernier moment à la panique et ne pouvant se résigner à supporter sa compassion ou son rejet.

Alessandra entendit son cœur battre sourdement dans sa poitrine tandis que Toni reprenait :

– Je sais que Raoul Lagardère n’est pas ton géniteur, ce que tu m’as… soigneusement caché jusque-là !

La stupéfaction se peignit sur les traits d’Ales- sandra, déjà déformés par l’angoisse. Elle balbutia :

– Qui… te l’a… dit ?

– Ta mère.

– Ma mère ? s’étonna-t-elle au bord de la syncope.

L’effroi de la jeune femme croissait de seconde en seconde.

– Elle-même ! répondit le jeune homme.

– Comment… est-ce possible ?  Puisqu’elle… ne m’en a jamais parlé… à moi, dit-elle, la voix tremblante.

– Elle me fit la confidence quelques jours avant notre mariage pour des raisons que j’aurai très certainement le temps de t’exposer une autre fois.

Alessandra sentit soudain une sourde colère bouillir dans ses veines. Furieuse elle se leva et hurla :

– Elle l’a fait exprès, j’en suis sûre ! Elle voulait très certainement te faire fuir. Elle s’attendait à ce que tu me quittes. Elle tenait, comme toujours, à me mettre des bâtons dans les roues…

– Mais non, mais non, il n’y a rien de tout ça. Arrête d’être paranoïaque dès qu’il s’agit de ta mère ! Elle n’est pas du tout celle que tu crois...

– J’aimerais bien que tu dises vrai. D’ailleurs, comment peux-tu prétendre connaître ma mère mieux que moi ?

– Écoute, Sandra, elle ne savait même pas que tu étais au courant. Elle a commencé son récit en m’a- vouant ne t’avoir jamais parlé de tout cela par crainte de ta réaction. C’est un sujet, m’a-t-elle dit, qui est tabou dans la famille, tant il est douloureux.

– Et comment savais-tu que j’avais été mise au courant ?

– Tout à fait par hasard. Bouleversé par ce qu’elle m’avait révélé la veille de notre mariage, je décidai d’en parler à Tante Da que je trouvais beaucoup plus sympathique que tout le monde. Tante Da, de son côté, s’imagina que cette révélation venait de toi. C’est ainsi qu’elle me parla de la confession que tu avais exigée d’elle...

– Et après tout ce déballage, tu m’as quand même épousée ?

– Pourquoi pas ! Je t’aimais par-dessus tout. Et puis, es-tu responsable de tes origines ? J’ai dû mûrement réfléchir avant de sauter le pas à cause de ma famille qui certainement aurait fait des histoires si elle avait su. Dans notre milieu, tout comme dans celui des Libanais, des Palestiniens, des Syriens ou des Juifs, nous nous marions entre nous pour éviter de nous unir aux Haïtiens, pour garder la race plutôt « pure ». Excuse-moi de te dire les choses de cette façon, je sais que c’est pousser très loin une certaine forme de racisme, mais c’est comme ça, et je n’y peux rien. C’était déjà assez difficile pour grand-mère d’admettre le fait que j’épouse une fille du pays… Mais, puisque tu étais d’une grande famille riche, elle a accepté de fermer les yeux. Cependant, je ne pense pas qu’elle eût pu digérer tout le reste. Alors, je me suis tu et je t’ai épousée !

– Et pourquoi as-tu fait ça ?  Tu n’y étais pas obligé.

– Il n’y a qu’une seule raison à cela : mon incommensurable amour pour toi. J’étais prêt à tout braver pour rester avec toi ; pour vivre avec toi, dormir avec ton corps tiède contre le mien, respirer l’odeur de ta peau, baiser avec toi jusqu’à ce que le grand vertige m’emporte aux portes du rêve, du bonheur, de l’oubli et jusqu’aux rivages où les coquillages se transforment en diamants aussi brillants que les étoiles dans le firmament !

Alessandra se sentit fondre devant une telle déclaration d’amour.

Et dire que, depuis trente-six mois, elle se faisait du souci à cause de cette affaire, se demandant si le fait pour elle d’avouer la vérité à Toni n’aurait pas mis fin à son bonheur tout neuf ! Quelle joie aujourd’hui d’apprendre qu’il était au courant de tout depuis le début ! Qui plus est, pas un jour elle n’avait senti un changement dans son comportement à son égard. Cela la rassura et lui procura un immense soulagement.

Elle alla se jeter dans ses bras, pleine de reconnaissance. Désormais, il n’y aurait plus jamais de mensonges entre eux. Rien qu’à cette idée, elle se sentit comblée.

– Je t’aime, Toni, murmura-t-elle, la bouche collée à son oreille qu’elle embrassa délicatement. J’aimerais tellement pouvoir gommer toutes tes souffrances ! D’un simple baiser, effacer la peine que l’on t’a causée tout au long de ta vie.

– Je t’aime à en mourir, Sandy, et on aura beau dire qu’on ne guérit pas de son enfance, je t’avoue que mes souffrances se sont sérieusement estompées depuis que je te connais. Tu sais, quand on épouse quelqu’un, on épouse aussi vingt-cinq, trente ans de son passé. Nul ne peut être vierge des écorchures de la vie à cet âge-là. Moi, je t’accepte telle que tu es. Je te veux telle que tu es avec ta peau couleur d’acajou que je trouve la plus belle du monde.

Elle resserra son étreinte et dit, le regard éperdu de bonheur :

– Nous vaincrons l’adversité, Toni, t’en fais pas ! Comme avait dit la Mama, le jour où je fis sa connaissance : « L’amour est toujours le plus fort ! » Et ceci à travers les âges et à travers les temps.

– Allez, ma chérie, maintenant il nous faut rentrer, et n’oublie surtout pas de toujours avoir le revolver dans ton sac à main. Ces messieurs… ne… plaisantent pas.

– Pendant combien de temps penses-tu que nous allons rester dans cette situation ?

– Une quinzaine de jours pas plus. Le temps que les chacals repartent pour la Floride. Après, nous nous débrouillerons pour leur remettre l’argent mê- me si je dois vendre le casino et l’entreprise d’im- port-export pour repartir à zéro. Ça promet d’être dur, car nous n’aurons plus un sou. Il nous faudra nous défaire de nos belles voitures, de notre belle maison, de tous nos biens, quoi ! Nous serons pratiquement ruinés.

– Qu’importe, Toni, l’essentiel pour nous c’est d’être vivants. Pour le reste, nous saurons faire face. Nous sommes jeunes, nous aurons toujours la force de tout recommencer pour… notre bébé.

– Merci, chérie, merci de tout cœur de m’insuf- fler tant d’énergie positive, j’en aurai grandement besoin !

Ils s’embrassèrent très longuement, puis Alessandra reprit :

– Pourquoi ne partirions-nous pas loin d’ici ?  Nous pourrions peut-être nous installer en Europe, quelque part ou personne ne viendrait nous déranger ?

Toni lui prit gentiment le menton et répondit d’une voix sourde :

– Ça c’est une idée géniale ! Dès que nous serons débarrassés de certains soucis, je m’occuperai de régler les formalités de départ. Nous pourrons plus facilement nous organiser après la naissance du poupon.

– Je crois que ce serait la meilleure solution. Tu sais, mon vrai père habite l’Europe, peut-être qu’un jour je pourrai enfin faire sa connaissance. Voir et toucher son visage, ce qui serait bien légitime, même si Tante Da dit qu’il n’est pas un saint.

– Tu y tiens vraiment ? demanda Toni, après une courte hésitation.

– Évidemment ! Maintenant plus que jamais puisque je vais mettre un enfant au monde. Il faudra bien que je perce un jour le secret de ma propre vie. Tu n’imagines pas ce que c’est que d’avoir un père sans visage. Savoir qu’il vit quelque part en ignorant tout de cet endroit. Peut-être que, lui aussi, cherche à me connaître…

– Tu n’as pas peur d’être déçue ? demanda Toni sur un drôle de ton.

Mais, perdue dans ses pensées, Alessandra n’y prêta pas attention.

– Non, Tante Da m’a bien expliqué qui il était. Mais je crois que l’âge amène la sagesse. Il doit avoir changé. D’ailleurs, cet exil depuis plus de vingt ans a dû très certainement le faire réfléchir et le porter à avoir un autre regard sur les choses… Maman sait-elle que je suis au courant ?

– Non, je ne lui ai jamais rien dit. Mais, je crois que j’ai eu tort. Car cela vous aurait peut-être rapprochées toutes les deux.

– Nous rapprocher ? Tu veux rire ! Ma mère n’a aucune affection pour moi... ou si peu…

– Arrête, arrête… l’interrompit Toni, elle t’aime beaucoup.

– Elle m’aime ?

La surprise se peignit sur le visage de la jeune femme en même temps que l’incrédulité.

– Bien sûr, elle t’aime beaucoup plus que tu ne le croies, et elle souffre de ne pas pouvoir te le dire.

Alessandra n’en revenait pas d’une telle révélation.

– C’est bien… Maritza Lagardère qui t’a fait cette confidence ? demanda-t-elle d’une petite voix que l’émotion faisait trembloter.

– Oui, c’est bien elle. Malheureusement, je ne peux t’expliquer la raison de son attitude froide et distante envers toi. Elle seule a ce pouvoir. Elle le fera peut-être un jour que j’estime n’être pas trop lointain.

– J’ai du mal à croire ce que tu me dis, reprit Alessandra sur un ton qui disait tout de son scepticisme. Elle t’a peut-être fait croire à des histoires. Moi, je sais à quoi m’en tenir avec ma mère !

Une petite pluie fine se mit à tomber, et le vent qui commençait à se lever faisait déjà des rides à la mer trop lisse.

Toni fixa un instant sa femme puis sembla renoncer à vouloir la convaincre tout de suite.

– Nous devons rentrer, dit-il seulement d’une voix calme. Je n’aurais pas aimé que l’orage nous surprenne en haute mer.

Tandis que le bateau filait droit vers son point de mouillage, un grondement de tonnerre se fit entendre au loin.

 

***

 

Ce soir-là, Alessandra n’arriva pas à trouver le sommeil. Les événements et les révélations de la journée l’avaient bouleversée beaucoup plus qu’elle ne le pensait. Tandis que Toni, qui avait finalement pu dormir, ronflait, elle faisait les cent pas dans la chambre en se tordant nerveusement les mains, ne sachant plus à quel saint se vouer. Le bébé se mêlait lui aussi de la partie. Il avait l’air de jouer à cache-cache dans son ventre, tant il faisait des loopings.

Alessandra alla se chercher un bon livre dans la bibliothèque. Elle hésita entre L’amant de Lady Chatterley de D.H. Lawrence et Autant en emporte le vent de Margaret Mitchell. Son choix s’arrêta sur le deuxième.

Elle se força à lire, mais elle n’y réussit pas. Pourtant, le bouquin était passionnant. Elle enfila son peignoir, ses pantoufles et descendit au salon dans l’espoir que la musique réussirait là où l’écrit avait échoué lamentablement.

Elle mit le Boléro de Ravel. Cette musique, depuis quelques années, avait le don de la détendre presque totalement. Elle s’imprégna de chaque note. Puis, elle alla ouvrir la grande baie vitrée, et l’air froid du dehors s’engouffra dans la maison, la faisant frissonner. Elle attrapa un châle qu’elle avait laissé traîner sur le divan et se couvrit les épaules. Elle fit quelques pas sur l’immense balcon qui surplombait son jardin et aspira profondément l’air froid au parfum de pins et d’eucalyptus. Le formidable concert que faisaient les anolis de montagne finit par lui apporter l’apaisement qu’elle recherchait tant.

La vie était si difficile à vivre ! Au moment où elle croyait son bonheur parfait, il se brisait en mille morceaux comme ces précieux vases de porcelaine chinoise très beaux mais trop fragiles pour résister au moindre heurt.

Depuis que Toni lui avait dit que ces truands voulaient sa peau, elle était comme quelqu’un qui avait reçu un grand coup de massue. Abasourdie ! Comment allait-elle pouvoir se sentir sereine avec cette épée de Damoclès au-dessus de la tête et ce revolver dans son sac à main, dont elle ignorait totalement le maniement ? De plus, la date de l’accouchement approchait. « Pourvu qu’il n’arrive rien à mon bébé ! » pria-t-elle tout bas. Elle pensa à Stéphane de Vastey qui lui répétait sans cesse de ne jamais hésiter à implorer Dieu, même si c’était seulement par intérêt, quand tout allait mal. Ce dernier ne saurait rester sourd aux supplications d’un être désespéré.

Elle pria longtemps, avec des sanglots au bout des mots et un goût de larmes au bord des lèvres.

 

***

 

Il ne restait à Alessandra qu’une quinzaine de jours à attendre pour qu’elle accouche enfin. Elle avait hâte que cela se fasse. Elle n’en pouvait plus de ce gros ventre devant elle, de sa démarche de canard boiteux, de ce nerf sciatique qui la fatiguait outre mesure. Elle avait surtout peur que quelque chose n’arrivât au moment où elle devait mettre bas.

Ernesto était revenu, à plusieurs reprises, menacer Toni de représailles graves. Le jeune couple avait dû abandonner la maison de Furcy pour aller se réfugier dans un hôtel borgne de Pétion-Ville tout à fait anonyme. Un endroit où personne ne viendrait les harceler. Cette vie de recluse déplaisait absolument à Alessandra mais Toni lui avait promis que ce serait bientôt fini, qu’il s’agissait aussi d’une question de temps. En attendant, il avait le visage crispé sous une barbe de plusieurs jours et gardait toujours son revolver à portée de main. Alessandra lui avait réitéré son offre de demander de l’aide à ses parents, mais Toni avait une nouvelle fois refusé catégoriquement. Il ne voulait surtout pas que cette affaire s’ébruite et puis son orgueil en aurait pris un coup s’il « s’abaissait » à accepter de l’argent de la famille Lagardère. Il se faisait un point d’honneur de se sortir tout seul du pétrin dans lequel il s’était fourré. D’ailleurs, il ne tenait pas à ce que les gens sachent à quel point il avait été lié aux narcotrafiquants. Il s’accrochait à la belle image de rude et honnête travailleur qui lui collait à la peau depuis des lustres. Il s’en sortirait, c’était sûr ! Il s’en était toujours sorti, pourquoi pas maintenant ? Il avait connu des situations bien pires au cours de sa tumultueuse existence. Il ne décolérait pas de la désinvolture avec laquelle Ramon et Ernesto traitaient son cas, après tant de services rendus à leurs « familles » respectives. S’ils étaient si riches aujourd’hui, c’est grâce à lui qui avait pris de gros risques, même pendant la période de la chute de la dictature des Duvalier, pour leur faire parvenir la coke. Leur ingratitude l’écœurait. Il croyait bien avoir droit à un peu plus de reconnaissance de leur part. En lieu et place d’une gratitude toute légitime, ils se montraient vindicatifs, intraitables voire féroces à cause d’une stupide affaire d’argent. Un million ce n’était tout de même pas grand-chose pour eux !

***

 

            Maritza referma le combiné, la peur au ventre. Alessandra l’avait gardée plus d’une demi-heure au bout du fil pour lui expliquer que Toni et elle avait besoin en urgence d’un million de dollars afin de rembourser une dette. Visiblement, cette démarche était pénible à sa fille car celle-ci était confuse, hésitante, bégayant à n’en plus finir, ce qui ne lui ressemblait pas du tout. Elle vivait des moments pénibles, c’était évident puisque ce qu’elle voulait au fait ce n’était pas un simple prêt, mais que sa mère lui avance une partie de son héritage.

Elle avait dit :

– Maman, tu m’excuses mais pour la première fois de ma vie je vais te demander de ne rien dire à papa de notre conversation.

– Je ne comprends pas, Sandra, est-ce si grave ? balbutia Maritza qui, s’imaginant déjà le pire, s’était mise à trembler.

– Oui, maman, c’est très grave… je… ne peux t’en dire plus pour le moment… mais sache… que j’ai dû vraiment mettre mon orgueil de côté, et ceci à l’insu de Toni, pour te demander cet argent…

– Mais, Sandra, un million de dollars, cela ne court pas les rues…

– Je sais, maman, mais, Toni et moi… nous avons de très gros problèmes… c’est… c’est… une question de vie ou de mort…

À ces mots, un puissant vertige vint fragiliser l’équilibre déjà très précaire de Maritza. La phrase se répéta en écho dans sa tête jusqu’à l’étourdir. Était-ce possible que le « monstre » ait pu prendre contact avec la petite et commencer à la faire chanter à son tour, comme il avait menacé de le faire ?

– Sandra, dis-moi, prononça-t-elle d’une voix blanche, dans un souffle, quelqu’un… a-t-il essayé… de te… de te… disons… de te faire peur ?

– Maman, je ne peux rien te révéler pour le moment…

– Il faut tout me dire, je t’en supplie ! je crois que je pourrais mieux t’aider si je connaissais la provenance des menaces dont tu es victime.

– Maman, tout ce que je peux te dire pour le moment c’est… comment t’expliquer… à cause de tout ça, nous avons dû, Toni et moi, abandonner la maison de Furcy. Nous nous terrons dans un hôtel à Pétion-Ville afin de protéger la vie de notre bébé.

– Qui met la vie de ton enfant en danger, cria Maritza hors d’elle, qui ? Je veux cette information tout de suite…

– Quand ce cauchemar se terminera, quand tout sera bel et bien fini, je serai libre de tout te raconter en détails. Pour le moment, c’est impossible. Ce qu’il nous faut dans l’immédiat, c’est l’argent !

– Écoute, Sandra, reprit Maritza de plus en plus paniquée, il faudrait que j’en parle à ton père… il est question que tu touches une partie de ton héritage et…

– Non, surtout pas, ne le mêle pas de ça…

– Mais, pourquoi es-tu si catégorique ? interrogea-t-elle d’une voix mal assurée.

Elle avait, soudain, très peur que Toni ait rompu sa promesse de ne rien dire à Alessandra concernant le secret de sa naissance. Puis, elle changea tout de suite d’avis. Non, c’était le « monstre » qui lui avait parlé. C’est lui qui avait dû lui raconter toute sorte de bêtises, la faisant chanter elle aussi dans le but de lui soutirer un maximum d’argent. Elle étouffa un juron :

– Merde alors, il va me le payer !

– Maman, qu’as-tu dit ? questionna Alessandra.

– Rien, Sandra, rien ! Pour quand as-tu besoin de cet argent ?

– Le plus tôt serait le mieux !

– Bon, lâcha sa mère après de longues secondes de réflexions, il va falloir agir vite. Il faut que je t’avoue que je n’ai pas cette somme… à cause…

– Comment ? Mais, maman, un million c’est un jeu d’enfant pour toi…

– Cela aurait pu être vrai en temps normal, mais la réalité est tout autre !

– Maman, je t’en supplie…

– Sandra, c’est vrai que je n’ai pas cet argent… comment te dire… à cause de certains débours… que je dois régulièrement faire. C’est la raison pour laquelle il était impérieux que j’en parle à ton père. Mais, s’il ne faut pas le mettre dans la confidence, je vais essayer de m’arranger autrement, quitte à jouer un peu sur mes relations pour obtenir un prêt à la banque…

– Cela peut-il se faire rapidement ?

– Je crois qu’un délai d’une semaine serait amplement suffisant. Dans la famille, nous sommes presque tous actionnaires de la National Fortune Bank. On ne saurait me refuser un prêt express.

– Est-ce que je… peux compter… sur toi, maman, tu es… tu es… vraiment mon dernier rempart…

– Pourquoi avoir tant attendu pour me parler de tout ça ? demanda Maritza sentant toute l’angoisse de sa fille.

– Parce que… parce que… bégaya Alessandra la gorge sèche, nous… nous n’avons… jamais été les meilleures amies du monde… toi et moi…

Maritza, de douleur ferma les yeux. Elle aurait voulu tout lui dire tout de suite de ses angoisses, de ses peurs, de sa vie qui n’avait jamais été facile. Mais, l’instant n’était vraiment pas propice à ce genre de confidences. À court d’arguments elle se contenta d’énoncer d’une voix atone :

– C’est vrai, nous n’avons jamais été les meilleures… amies du monde mais…

Elle étouffa un sanglot et allait poursuivre quand elle entendit sa fille dire précipitamment :

– Voilà Toni, maman, il faut que je te laisse. Appelle-moi dès que tu auras l’argent. Je réside temporairement à l’hôtel Caprice, le numéro est dans l’annuaire…

Subitement, ce fut le silence, lourd et oppressant.

– Sandra, Sandra, Sandraaaaaaaaa, cria Maritza, mais, à l’autre bout du fil il n’y avait plus que la tonalité.

            Une panique sans pareille s’empara de Madame Lagardère. Elle devait réfléchir et agir le plus rapidement possible pour empêcher le « monstre » de frapper. Elle ouvrit avec empressement le tiroir du petit secrétaire. Ses mains tremblaient fortement pendant qu’elle fouillait dans la paperasse qui s’y trouvait. Elle ouvrit chaque carnet, chaque enveloppe sans résultat. Elle laissa le tout en plan et courut vers sa chambre à coucher. Dans son armoire, elle se mit à fouiller de nouveau dans ses papiers avec encore plus de frénésie.

            Brusquement, elle le trouva, ce maudit agenda de cuir marron où elle notait tout ce qui concernait Danel Bèrette, le père d’Alessandra. Un immense soulagement se peignit sur son visage. Elle pressa le précieux objet sur sa poitrine et ferma les yeux en disant :

            – Mon Dieu, aidez-moi, aidez-moi dans cette nouvelle épreuve. J’ai absolument besoin de vous.

            Puis, elle se mit à feuilleter avec nervosité les pages.

            – Mais où peut-il bien être ce foutu numéro ? s’impatienta-t-elle.

            Quelques secondes de recherche plus tard, elle le trouva enfin.

            – Merci mon Dieu, je l’ai ! Je l’ai ! répéta-t-elle, une larme perlant au coin de son œil gauche.

            Elle composa le numéro avec une telle hâte qu’elle se trompa de chiffres deux fois de suite. La troisième fois, elle fit l’effort de se contrôler. Elle prit une profonde inspiration et appuya sur les touches avec une extrême lenteur.

            Une sonnerie se fit entendre. Maritza poussa un ouf de soulagement. Mais, dix coups plus tard, personne ne répondait encore.

            – Décroche, salaud, je sais que tu es là ! maugréa-t-elle entre ses dents, le visage déformé par un affreux rictus.

            Peine perdue ! Au vingtième coup, elle raccrocha avec rage. Et, présumant qu’elle s’était peut-être trompée d’un chiffre, répéta l’opération. En vain.

            Le combiné fit les frais de sa mauvaise humeur. Elle le lança contre le mur sur lequel il se fracassa en mille morceaux.

            Le corps secoué de trémulations, elle se replongea dans les pages de l’agenda. Son index nerveux se mit à parcourir une longue liste de noms puis s’arrêta sur l’un d’entre eux. Elle se précipita dans la pièce voisine à la recherche d’un téléphone fonctionnel. Elle écrasa littéralement les touches de l’appareil. Heureusement que cette fois-ci une voix grave se fit entendre à l’autre bout du fil :

            – Allô !

            – Oui, bonjour, je suis bien chez monsieur Thomas Van Acker, le voisin de palier de monsieur Danel Bèrette dans l’immeuble « Le Bruxellois » ?

            – Oui, madame, c’est bien moi. Que puis-je pour vous ?

            – Je suis madame Lagardère. Excusez-moi de vous déranger, mais j’essaie désespérément d’at- teindre monsieur Bèrette pour une affaire urgente le concernant et…

            – Ah, monsieur Bèrette, mais il est parti. Il m’a prévenu qu’il serait absent deux semaines. Il a quitté Bruxelles voilà déjà quelques jours. Il m’avait laissé entendre avoir des affaires à régler à Bruges puis à Paris, après je crois qu’il devait se rendre dans les Caraïbes où vit encore une de ses filles. Mais, si vous voulez lui laisser un message, je me ferai un plaisir de le lui transmettre…

            À l’énoncé du mot fille, Maritza crut devenir folle. Le monde tourna dangereusement autour d’elle.

            – Allô, allô, madame Lagardère, madame Lagardère, vous êtes là ?

            Maritza, totalement pétrifiée, se retrouva dans l’impossibilité de poursuivre la conversation. Une haine sourde l’agita tout entière et elle hurla le corps cassé en deux :

            – Non, non, nooooooooon ! Tandis que le combiné lui échappait des mains.

 

***

 

La Mercedes filait à vive allure sur la route de Fermathe, quand Alessandra, qui avait aperçu une marchande de fleurs, demanda à Toni de s’arrêter afin qu’elle puisse s’en procurer quelques-unes. Elle voulait des bouquets de roses rouges pour décorer le salon de « La Villa du Bonheur » abandonnée par ses maîtres depuis tant de jours. Aujourd’hui, elle montait faire un peu de ménage pour préparer leur prochain retour. En effet, tôt dans la matinée, sa mère l’avait appelée pour lui confirmer l’octroi du prêt. Dans moins de quarante-huit heures un virement allait être fait sur son compte. Alessandra était heureuse, tout allait s’arranger. Une vie nouvelle s’annonçait, pleine de bonheur.

 Toni immobilisa le véhicule non loin de la vendeuse. Alessandra descendit difficilement la petite pente abrupte à cause du bébé qui pesait lourd dans son ventre. Debout devant la marchande, La jeune femme humait la bonne odeur des œillets, quand elle vit passer une BMW rouge aux vitres teintées, ayant deux gars à son bord.

En une fraction de secondes elle comprit que c’était « eux ». Elle les vit s’arrêter à la hauteur de la Mercedes de l’autre côté de la rue. Son sang ne fit qu’un tour dans ses veines. Elle cria de toutes les forces le nom de Toni pour avertir celui-ci du danger. Mais, il était déjà trop tard. La vitre électrique s’abaissa et le canon d’un revolver muni d’un silencieux apparut. Elle entendit tirer deux coups feutrés. Elle hurla et se mit à courir vers Toni sans se soucier des risques. Maintenant, il lui semblait que tout se passait au ralenti comme au cinéma. Elle ne percevait même plus ses propres hurlements. Arrivée à la hauteur de la Mercedes elle vit son mari la tête penchée sur le côté avec une balle en plein front et du sang qui éclaboussait tout son visage. Elle se tourna et cria : « Assassins, Assassins ! » L’arme se dirigea alors vers elle. Elle sentit un drôle de choc à l’épaule comme si quelqu’un l’avait poussé brutalement. Puis, elle eut la sensation de défaillir. Elle entendit un autre coup et protégea son ventre de ses mains. Un trou noir béant subitement l’aspira, la happa.

Mais mon Dieu, pourquoi faisait-il si sombre tout à coup ?

 

 

 

 

 

 

 

 

L’enfer, c’est d’avoir perdu l’espoir.

A.J. CRONIN, Les Cités du Royaume.

 

 

XII

 

 

            Deux ans plus tard…

           

            La neige tombait par petits flocons vaporeux. Par la fenêtre de sa chambre, Alessandra la regardait s’amonceler sur la cour du parc. Au loin, des gosses s’amusaient à faire un bonhomme de glace et d’autres à se lancer des boules de neige molles, un jeu qui visiblement les égayait car ils riaient tous aux éclats.

            Des larmes glissèrent le long des joues de la jeune femme. Une terrible souffrance lui étreignit le cœur. Elle leva les yeux vers le ciel et se posa la question pour la énième fois : Dieu existe-t-il vraiment ?

            – Si ma fille avait vécu, elle aurait fêté son deuxième anniversaire ce mois-ci et elle aurait pu être en train de courir dans la neige avec les gamins du quartier, pensa-t-elle.

            De douloureux souvenirs lui revinrent à la mémoire. Elle avait été doublement meurtrie. Primo, pour avoir assisté en direct à l’assassinat de Toni et secundo, pour avoir perdu l’enfant qu’elle attendait de lui, tout ce qui lui restait de son grand amour. La jeune femme aurait donné l’or du monde pour pouvoir oublier cette douloureuse période de son existence. Malheureusement, l’amnésie ne se manifestait jamais sur simple commande.

            Alessandra avait horriblement mal, et personne ne pouvait rien pour elle. Les affreuses séquences du drame défilaient à n’en plus finir dans sa tête et l’obsédaient jusqu’à la folie. Ces perpétuelles réminiscences réveillaient en elle ce goût pour le suicide qu’elle croyait avoir perdu depuis qu’elle avait rencontré Toni Martino. À quoi bon vivre quand on n’a plus de mari, plus de bébé, plus d’avenir, plus d’argent ? Oui, plus d’argent !

            En effet, elle ne possédait plus rien puisqu’elle ne voulait plus toucher aux biens de Toni de peur qu’elle ne se fasse agresser de nouveau par ces mafiosi cupides. Elle avait appris par sa mère l’incendie de la maison de Furcy. Celle-ci, en brûlant, avait emporté la Range Rover avec elle. Le yacht avait mystérieusement disparu. Il ne restait plus que la Mercedes que son père avait pu récupérer in extremis sur la route de Fermathe. Le petit avion de Toni, saisi par les Forces Armées d’Haïti pour des raisons encore non éclaircies, ne leur avait été rendu que sur l’ordre formel du général au pouvoir, et ceci après maintes démarches. Quand aux terrains de la Plaine du Cul-de-Sac, ils avaient été investis par des indigents dès les premières rumeurs annonçant la mort de leur propriétaire.

            D’après ce que lui avait dit la directrice du centre hospitalier où elle achevait sa convalescence, c’était sa mère qui payait la note de cette riche maison de repos suisse. Maritza Lagardère avait été irréprochable. Alessandra revoyait très souvent son visage inquiet penché sur elle et sa main qui serrait très fort la sienne comme pour lui insuffler un peu de courage et de force de vivre. Elle avait élu domicile à son chevet jour et nuit, plus de quatre mois après les événements.

            Quand la malade s’était réveillée de son coma, six mois plus tard, elle l’avait trouvée au pied de son lit. Une légère amnésie obscurcissait encore son esprit. Cette brume se dissipa quand elle vit sa génitrice exploser de joie lorsqu’elle prononça ses premiers mots : « J’ai soif ! » En six-quatre-deux, tout le personnel de l’hôpital fut averti de sa « résurrection ». Puis, quelques minutes plus tard, elle avait eu vraiment le goût de partir pour l’au-delà quand elle s’était rappelée avoir assisté à la mort de Toni.             Dans les bras de sa mère, elle avait pleuré longtemps. Puis, en hoquetant, elle avait déclaré :

            – Heureusement que j’ai mon bébé. Pour lui, je devrai vivre. C’est tout ce qui me reste de Toni. Va le chercher, maman, je veux le voir tout de suite ! J’ai hâte de le serrer dans mes bras.

            Maritza détourna son regard de sa fille et dit lentement d’une voix à peine audible, cassée par la douleur :

            – Alessandra, il te faut être… forte. On n’a pas pu… on n’a pas pu… vous… sauver toutes les deux. Tu es restée trop longtemps sans soin sur la route, les secours ont tardé à arriver. Après... c’était trop tard ! Ton père et moi avons dû louer un avion-ambulance pour te transporter d’urgence aux États-Unis où tu as été opérée par un éminent chirurgien, l’un des meilleurs du monde. Il t’a sauvée ! Mais, pour la petite… cela n’a pas été le cas…

            – Non, maman, non, dis-moi que ce n’est pas vrai, dis-moi que ce n’est pas vrai, hurla Alessandra, totalement désespérée, en éclatant en pleurs.

            – J’aurais aimé pouvoir te dire le contraire, Sandra, mais la réalité est tout autre… Toni a été inhumé en même temps qu’elle, le surlendemain de la tragédie.

            – Oh, mon Dieu, non, noooooooooooooooon !

Maritza enferma sa fille dans ses bras à nouveau pour l’aider à supporter cette grande douleur. Puis, constatant qu’elle était vraiment inconsolable, elle alla chercher un médecin qui administra à la jeune femme un puissant somnifère. Celui-ci prit quelques minutes avant d’avoir raison d’elle.

            Alessandra fermait les yeux quand, dans un sursaut d’amour maternel, elle demanda à sa mère d’une voix toute endormie :

            – As-tu eu, au moins, le temps de la serrer dans… tes bras, maman ?

            Les lèvres de Maritza tremblèrent, et de grosses larmes roulèrent sur ses joues.

            Alessandra lutta contre le somnifère afin d’atten- dre la réponse de sa mère. Mais, en désespoir de cause, elle ferma les yeux et s’enfonça dans un profond sommeil. Elle n’entendit pas Maritza Lagardère dire en bégayant, d’une voix toute chiffonnée :

            – Oui, je l’ai… je l’ai… prise tout contre moi…

 

***

 

            Le désespoir qui submergea Alessandra par la suite fut immense. La torpeur et le mutisme dans lesquels elle s’enfonça ressemblaient étrangement à son récent coma. Elle ne voulut plus voir ni entendre quiconque. Elle se replia sur elle-même, cultivant un monde intérieur habité par d’étranges et douloureux souvenirs. Puis, arriva une période de délire verbal qui épousait les courbes souples de la folie. La famille Lagardère dut faire appel à un psychiatre qui prescrivit des anxiolytiques et beaucoup de repos.

            Alessandra, entourée de l’indéfectible affection de ses proches, s’était, peu à peu, remise de ses blessures physiques et morales. Mais, la mort avait imprimé dans sa chair ses empreintes indélébiles. Les stigmates de cette violence, qui lui avait volé son mari et cet enfant qu’elle attendait tant, jamais ne s’effaceraient ; ça, elle le savait.

            Deux coups légers furent frappés à la porte de la chambre, et une infirmière passa la tête par l’entrebâillement.

            – Bonjour, madame Martino, comment allez-vous ce matin ? demanda-t-elle dans un français parfait ponctué d’un fort accent allemand.

            – Bonjour Bertha, ça ne va pas très bien aujourd’hui. Mes souvenirs me dépriment.

            – Allons, allons, il ne faut pas se laisser faire, rétorqua l’infirmière en souriant gentiment. Nul sur cette terre n’a la vie facile, mettez-vous ça bien en tête. Vous pouvez refaire la vôtre. N’avez-vous jamais lu un livre qui s’intitule Au nom de tous les miens ?

            – Non, pas encore. Il parle de quoi ce bouquin ?

            – Il retrace la vie d’un homme qui a beaucoup souffert durant la guerre, qui a vu mourir ses proches sous les balles assassines de l’ennemi dans un ghetto juif de Varsovie. Par la suite, il a fondé une famille. Malheureusement, il a vu périr sa femme et ses enfants dans un incendie qui a ravagé leur propriété. Et pourtant, il a continué à croire en la vie. Il a bien tenté une fois de se suicider mais à la dernière minute, il trouva ce geste lâche et décida de vivre pour vaincre l’adversité et montrer au sort qui s’acharnait contre lui que, des deux, c’était lui le plus fort. Croyez-moi, c’est un livre magnifique ! Je l’aime tant qu’il ne quitte pas mon chevet.

            – Il s’appelle comment déjà ? demanda Alessandra, soudain intéressée.

            Au nom de tous les miens. C’est Martin Gray qui en est l’auteur. Je dois descendre en ville aujourd’hui, voulez-vous que je passe à la librairie vous en prendre un ?

            – Volontiers, Bertha. Combien vous devrai-je ?

            – Peut-être une vingtaine de francs, pas plus. On verra ça quand je vous le rapporterai. Je suis sûre que cela vous fera beaucoup de bien de lire cet extraordinaire récit. Après, vous bannirez à jamais le mot suicide de votre vocabulaire quotidien !

            Alessandra, surprise de tant de perspicacité, osa lui demander :

            – Comment savez-vous que ce mot fait partie de mon quotidien ?

            – Mes soixante-cinq ans de vie sur terre ne comptent pas pour des prunes, voyons ! Et puis, dans le métier d’infirmière, on apprend, d’un simple coup d’œil, à détecter la détresse chez les autres.

            – Est-ce si apparent… chez moi ?

            – Plus encore que vous ne le croyez. Mais, ne vous en faites pas, cela passera ! La vie reprend toujours ses droits.

            Brusquement, Bertha porta les deux mains à sa tête en s’écriant :

            – Mon Dieu, mon Dieu, où ai-je la tête ? Je suis là à palabrer et j’oublie de vous dire que vous avez de la visite.

            – De la visite ? s’étonna Alessandra. Cela fait six mois que ma mère ne vient plus, se contentant de m’appeler au téléphone, et Sybil est passée il y a plus de trente jours...

            – Bien sûr, bien sûr, il y a un monsieur qui vous attend en bas.

            – Ah, bon ! Et… comment se nomme t-il, ce monsieur ?

            – Ça, c’est une bonne question ! Mais, je suis désolée de vous dire que son nom m’échappe totalement bien qu’il me l’ait fait répéter à deux reprises. Ma mémoire me fait défaut, c’est la vieillesse je crois, déclara Bertha en éclatant de rire.

            – Est-ce qu’il...

            – Allons, allons, madame Martino, je n’ai rien à vous dire, l’interrompit l’infirmière en la poussant vers la porte avec gentillesse. Je suis certaine que cela vous fera du bien de parler à quelqu’un.

            – Attendez, je crois que je vais me maquiller un peu, question d’être présentable.

            – C’est bien ! s’exclama Bertha tout heureuse, si la coquetterie reprend le dessus, c’est bon signe !

            La jeune femme la remercia en la gratifiant d’un sourire chaleureux et la regarda partir en posant sur elle un regard de tendresse. Elle l’aimait bien, cette grande femme blonde qui respirait la bonté.

 

***

 

            Alessandra traversa le couloir qui menait au salon avec une certaine appréhension. Elle craignait une seconde visite de Norman. Elle avançait d’une démarche très peu assurée malgré un port de tête impeccable. Elle ne se sentait pas du tout prête à rencontrer son ancien amoureux encore une fois.

            L’homme qui lui donnait dos était d’aussi grande taille que Norman mais la ressemblance s’arrêtait là.

            Aux légers bruissements de ses pas, l’inconnu se retourna.

            – Stéphane ! s’écria-t-elle en portant la main à ses lèvres.

            Les premières secondes de surprise passées, elle se précipita à sa rencontre et se jeta dans ses bras. Il la serra à l’étouffer.

            – Stéphane, oh Stéphane, comme je suis ravie de vous voir !

            – Et moi, alors ! répondit-il en l’écartant de lui pour mieux la contempler

            – Comment m’avez-vous retrouvée ?

            – Votre mère m’a donné votre adresse et me voici. Cela faisait tellement longtemps que je voulais vous voir.

            – De mon côté, j’espérais votre visite depuis si longtemps.

            – Je suis désolé de n’avoir pas pu venir plus tôt, mais j’ai été retenu par mon ministère.

            – Mais vous ne portez plus de soutane ! s’étonna la jeune femme. J’ai failli vous confondre avec un laïc ! Plus précisément avec Norman Sambour.

            – Norman Sambour ?  Pourquoi lui ?

            – Parce que, le mois dernier, j’ai reçu sa visite.

            – Qu’est-ce qu’il vous voulait ?

            – Je ne sais plus. Il est venu un matin où le temps faisait grise mine. Il m’a demandé pardon pour le tort qu’il m’avait causé autrefois, et il m’a dit tout de go qu’il aurait aimé m’épouser. Je n’en revenais pas. Faire acte de contrition après toutes ces années lui ressemblait bien peu. Il me dit avoir regretté son comportement de l’époque, qu’il ne pouvait m’ou- blier. Ayant appris mon veuvage, il voulait essayer de me convaincre de sa bonne foi et de son amour. J’avoue avoir été vraiment surprise de son comportement puisque, de mon côté, il ne faisait plus partie de mes pensées depuis belle lurette.

            – Ah ! je vois que les vautours n’ont pas tardé à montrer du nez. Si mes souvenirs sont bons, je crois avoir entendu dire qu’il avait épousé une étrangère...

            – Oui, c’est exact, une Belge. Néanmoins, il m’a dit que son mariage ne marchait pas très fort. Il m’a fait part aussi de son intention de divorcer. Sa femme ne pouvant pas avoir d’enfant, il ne voit plus l’intérêt de leur mariage.

            – C’est donc cela !

            – Quoi ?

            – La stérilité de sa femme étant prouvée, il se tourne vers celle qui avait un jour porté un enfant de lui, oubliant qu’il avait sacrifié ce bébé par pur égoïsme. Les remords doivent le tarauder. Donc, il cherche une manière de se faire pardonner ses péchés en retournant sur les traces de son passé. Et s’il est superstitieux, il doit même penser que c’est sa lâcheté d’antan qui l’empêche de procréer aujour- d’hui. Il semble croire que sa nouvelle initiative pourrait conjurer le mauvais sort.

            – Vous croyez que sa mesquinerie irait jusque-là, Père de Vastey ?

            Le père Stéphane de Vastey eut une courte hésitation puis il dit :

            – Je ne sais plus. Peut-être que mon antipathie pour lui m’égare. Mais comment pourrait-il en être autrement, quand je lui en veux jusqu’à présent du tort qu’il vous a causé à un moment critique de votre existence, vous poussant inexorablement vers le désespoir. L’affection que je vous porte m’empêche d’être indulgent à son endroit. Excusez-moi, mais il ne pourrait en être autrement. Le croire capable de sincérité est au-dessus de mes forces.

            – À ce point ? demanda ironiquement Alessandra, en éclatant de rire. Si je ne vous connaissais pas très bien, j’aurais pu jurer que vous avez l’attitude d’un homme amoureux et jaloux, Père de Vastey !

            Le jeune prêtre rougit jusqu’aux oreilles et bafouilla :

            – Non... non… ne vous méprenez surtout pas...

Face à son trouble plus qu’évident, Alessandra éclata à nouveau de rire.

            – Je sais, je sais, ne vous inquiétez pas, je sais à quoi m’en tenir à votre sujet et ceci depuis des temps immémoriaux.

            – Vous avez gardé votre rire cristallin, s’empres-sa d’avancer le jeune prêtre pour faire diversion.

            – Oh ! je ne savais pas que vous aimiez mon rire, Père de Vastey !

            – Euh... ce n’est pas exactement ce que j’ai... voulu dire, bredouilla-t-il, confus.

            Alessandra riait de plus belle.

            – Je vois, vous vous… moquez de moi, Mademoiselle Lagardère, pardon, Madame Martino, rectifia-t-il tout de suite.

            – Pas du tout, pas du tout, rétorqua-t-elle, je suis seulement contente de voir un ami de longue date. Prendriez-vous un peu de thé ? Cela vous réchauffera un peu, il fait si froid dehors !

            – Avec plaisir. Ça ne peut me faire que du bien.

            La jeune femme partit vers la cuisine et revint quelques minutes plus tard avec un plateau de tasses fumantes et odorantes d’un délicieux thé à la menthe. Entre-temps, Stéphane s’était confortablement installé dans un fauteuil à bascule.

Ils dégustèrent leur thé en silence, puis Alessandra lui demanda :

            – Comment trouvez-vous la Suisse, mon père ?

            – Très beau et très froid. Mais cela me change tellement d’Haïti ! Et vous, aimez-vous votre terre d’asile ?

            – Bon, je m’y fais ! J’y vis depuis deux ans, mais est-ce vraiment connaître un pays que de rester enfermée entre quatre murs à longueur de journée à remâcher des idées noires ? Malgré l’hospitalité de Genève et de tous ceux qui m’entourent de leurs soins, cela me ferait un bien fou d’être au soleil. En tout cas, ce serait nettement moins déprimant d’être au chaud, chez moi, malgré mes douloureux souvenirs ! Les années de froid à New York avaient été bien moins pénibles. Il faut dire aussi que mes études à Columbia m’absorbaient à un point tel que j’en oubliais la température. Ici, je m’ennuie ! Je suis toujours sous médication. On essaie de me redonner goût à la vie avec des pilules. On m’administre des antidépresseurs même si les doses sont de plus en plus faibles. Je me sens mieux qu’avant, mais comment se remettre de la mort des siens ? Comment accepter la mort d’un enfant en parfaite santé dont la naissance n’était plus qu’une affaire de jours, voire d’heures ? Votre Dieu… votre Dieu, Père de Vastey, m’a bien punie d’avoir, un jour, osé interrompre une grossesse non désirée. Il m’a eue ! Il m’a infligé une douleur à la dimension peut-être du mal que je lui ai fait autrefois en faisant fi de son commandement : « Tu ne tueras point ! »

            – Écoutez… tenta de placer Stéphane.

            – Je vous en prie, ne m’interrompez surtout pas ! J’en ai bavé, Père de Vastey, et j’en bave encore. Vous qui communiquez avec lui souvent, dites-le- lui. Vous savez, il me punit de maintes manières… Vivre quand les êtres qui vous étaient le plus chers ne sont plus est le plus cruel des châtiments. J’aurais bien aimé retourner en Haïti mais ma mère me l’interdit. Elle fait tout pour m’effrayer. Elle dit que ce ne serait pas prudent. La sagesse me dictait de rester très loin de la terre natale, source de grands malheurs pour moi. Elle voit le danger partout. Je me demande si elle n’est pas atteinte de paranoïa. Elle doit inventer des risques là où il n’y en a même pas. C’est sûr, elle n’a aucune envie de me voir revenir au pays. Tout est prétexte à me coincer ici, quand je continue de penser qu’on n’est bien que chez soi… Et vous, Père de Vastey, le pays vous manque-t-il déjà ?  Depuis combien de temps êtes-vous en Europe ?

            – Je ne pense pas qu’il me manque pour le moment. J’y ai laissé beaucoup de souvenirs douloureux, moi aussi. D’ailleurs, il faut que je vous dise que mon séjour en terre étrangère risque d’être très long.

            – Ah, bon !   Et pourquoi ?

Le jeune prêtre devint soudain très grave.

            – Eh bien ! Euh... comment dirais-je... j’ai… j’ai… abandonné la prêtrise.

            – Quoi ?  Vous... vous n’êtes plus prêtre ? articula lentement la jeune femme, terrassée par la surprise. Elle n’osait en croire ses oreilles.

            – Non... euh... pas exactement. Je voulais dire que je ne dépends plus de l’Église catholique. Mais, prêtre je suis, prêtre je resterai ! Même sans soutane, même en menant une vie de laïc.

            – Vraiment ? s’exclama Alessandra légèrement amusée de ce qu’elle pensait n’être qu’une plaisanterie.

            – C’est bien vrai. Tout ceci est loin d’être un canular ! Je n’ai désormais plus le droit d’officier dans une église. J’abandonne la partie. Je ne peux lutter contre l’ordre établi. Le Vatican est l’organisation la plus riche et la plus puissante de la planète. À côté d’elle, la Maison Blanche, le Pentagone et la CIA ne sont rien ou font bien pâle figure. Quand il jure votre perte, alors là, il vaut mieux mettre bas les armes. Sans quoi, une mort certaine vous attend.

            – Mais pourquoi ne pas prier, Père de Vastey ? demanda Alessandra alors que les traits de son visage commençait à durcir. Demandez à votre Dieu de vous aider. Vous m’avez toujours dit que la foi pouvait soulever des montagnes, ironisa-t-elle sur un ton légèrement belliqueux.

            – Cela est vrai ! Mais parfois Dieu, tout comme il l’a fait pour Job, veut vous mettre à l’épreuve. Il vous laisse à vos trib