Margaret
Papillon
LA MAL-AIMÉE
Roman
Saisie électronique
Yasmine Léger
Correction et révision
Communication Plus
Illustration couverture
Réalisation maquette de
couverture
Mise en pages
Margaret
Papillon
Distribution :
Dépôt Légal xxxxxx
ISBN :xxxxxx
© Margaret Papillon / margaretpapillon@hotmail.com
web site : http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/papillon.html
Martin Toma, roman, 1991
Passions Composées, nouvelles, 1997
La Saison du Pardon, roman, 1997
Manmzelle Natacha, nouvelle, 1997
Terre Sauvage, nouvelles, 1999
Mathieu et le vieux mage au regard d’enfant, roman, 2000
Innocents Fantasmes, roman, 2001
La Raison des plus forts…, récit autobiographique,
2002
PUBLICATION POUR LA JEUNESSE
La Légende de Quisqueya I, roman, 1999
La Légende de Quisqueya II, roman, 2001
Le Trésor de la Citadelle Laferrière, roman, 2001
Sortilèges au carnaval de Jacmel, roman, 2002
À paraître :
Babou chez le faiseur de songes (jeunesse)
Les Infidèles, théâtre
Douce et tendre luxure, roman
Adaptations théâtrales :
La Légende de Quisqueya, adaptation de l’atelier Éclosion de
Florence Jean-Louis Dupuy, octobre 2000.
Babou chez le faiseur de songes, adaptation de Artimoun de Emmanuelle
Sainvil, juin 2002.
Textes radiophoniques :
Jeux interdits, décembre 1997, Radio Vision 2000
(Programme de lutte contre le sida)
Angie, décembre 2001, Radio Ibo (Programme de
lutte contre le sida)
Manmzèl, décembre 2004 (Plan-Haïti / Plan
International / Programme de lutte contre le sida)
*Parution
prochaine de six modules radiophoniques sur l’OPC et les droits de l’enfant
UNICEF 2005.
Textes parus dans les journaux :
Manmzelle Natacha, nouvelle, Le
Nouvelliste, 1997
Marinella, nouvelle, Le Nouvelliste,
1998
La folle journée de Tante Rose, nouvelle, Le Nouvelliste, 1998
Les visites dominicales de Ludovic,
nouvelle, Le Nouvelliste, 1998
La conspiration du temps contre les
cloches de la Cathédrale du Cap-Haïtien, prose poétique, Revue Cultura, 1999
Les Canons de la Liberté, prose
poétique, Le Petit Nouvelliste, 2001
Terre sauvage, nouvelle, Le Matin, 2004
Fleurs d’insomnie, nouvelle, Le Matin, 2004
La Mal-aimée, roman mis en feuilleton
de 55 épisodes, Le Matin, 2004/ 2005
À
Paulette Poujol Oriol
une
grande dame de la littérature
haïtienne,
pour lui dire merci de ses
incessants encouragements.
Avertissement
Les personnages décrits et les faits relatés dans
ce livre sont absolument fictifs. Toute
ressemblance avec une quelconque réalité serait purement accidentelle.
Ceux
qui peuvent traverser la vie sans « en rabattre »
sont
bien forts eux-mêmes, ou bien aveugles…
ou
vraiment, n’ont pas souhaité bien haut.
André
Gide.
I
Des pas précipités se
firent entendre dans les couloirs de l'école, puis martelèrent l'escalier qui
menait à la cour de récréation, dérangeant ainsi les élèves en plein labeur. La sœur Thérèse, présente en seconde B, eut un
mouvement d'impatience et se rua vers la porte afin d’intercepter le mauvais
génie qui faisait tant de tapage un jour d’examen. Alessandra n'avait aucune
grâce dans ses mouvements. Son corps d'adolescente exprimait sa nervosité et
son mal-être. Elle se retourna à peine quand la bonne sœur tapa des mains pour
attirer son attention. Elle fit semblant d’ignorer que ces trois petits coups
secs étaient destinés à freiner sa course.
– Ma fille, je vous saurais gré de
faire moins de bruit, insista la sœur, il y en a dans cette école qui
aimeraient bien travailler !
À ces mots, la tapageuse s'arrêta
net, lança à son interlocutrice un regard plein d'animosité, ouvrit la bouche,
sembla vouloir dire quelque chose, puis se ravisa.
Haussant les épaules, elle
poursuivit son chemin jugeant inutile de lui cracher son venin aujourd'hui.
D’ailleurs, elle ne se sentait pas d'humeur à dire des choses méchantes ; elle
se dirigeait en effet vers le confessionnal. Ce ne serait pas très raisonnable
de sa part de vouloir augmenter la liste de ses péchés « véniels ».
***
Le couloir lui parut
long, très long. Plus long que d'habitude. Avait-elle une si grande hâte de se
confesser ? Non ! Ce n'était pas son genre. Au contraire, elle détestait
l'idée d’avoir à dévoiler son intimité à un étranger qui de toutes les façons
n'y comprendrait rien.
Mais, sa sœur Sybil lui avait dit
que le nouveau vicaire était jeune, beau et avait très fière allure.
Cette hâte de le voir ne lui était
pas dictée par ce goût des beaux garçons que cultivaient ses camarades de
classe mais par ce désir presque violent de découvrir sa nouvelle… victime.
Oui, victime ! Car le prédécesseur
de ce jeune prêtre, le père Lucien Perrier, avait fait les frais de sa
rébellion. Elle lui avait dit des choses tellement ter- ribles qu'il avait
demandé à être muté.
En effet, il avait été transféré,
très loin d’elle, dans la ville des Cayes.
Alessandra le regretta quelque peu.
Elle avait trouvé en lui un « confident » à toute épreuve, un
souffre-douleur incroyable. Quelqu'un à qui elle pouvait tout dire sans qu'il
lui demande de se taire, puisqu’il était un confesseur. C’était
merveilleux ! Et elle, elle lui disait vraiment tout ce qui lui passait
par la tête. Et en particulier ce qu'elle pensait de son Église, de son Pape et
de son Vatican. Pour le père Perrier, Diane Alessandra Lagardère était
l'incarnation même du diable.
***
Le
nouveau vicaire était debout devant la fenêtre. Sa soutane blanche, un peu
froissée, avait l'air d'être trop ample pour lui.
Plongé dans ses pensées, il fixait
un vague pay- sage lointain.
La jeune fille laissa choir,
exprès, le livre qu'elle avait en main afin d’attirer son attention.
Il sursauta et se retourna trop
vivement. Un mouvement désordonné de son bras droit renversa le petit vase à
fleurs qui ornait la pièce trop sobre.
La jeune fille pouffa de rire un
instant mais redevint très vite sérieuse.
– Bonjour ! dit-il,
confus, en ramassant les débris de porcelaine.
– Bonjour ! répondit-elle en
ne faisant pas le moindre geste pour l'aider.
– Je m'excuse pour les fleurs...
– Ce n'est pas grave, coupa-t-elle,
l'école peut s'en passer !
La sécheresse du ton força le jeune
prêtre à relever la tête. Il la regarda perplexe.
– Vous n'aimez pas les fleurs,
jeune fille ? demanda-t-il, surpris.
Elle haussa les épaules et ne
répondit pas, le fixant de ses grands yeux d’un noir intense.
– Ah ! vous devez être
Alessandra Lagardère, re- prit-il, la jeune fille dont la sœur Madeleine m'a
parlé.
– Ah bon ! et qu'a-t-elle dit
à mon sujet, la sœur Madeleine ? questionna la jeune fille, soudain sur le
qui-vive.
– Elle m'a dit… eh bien… elle m’a
dit que… que vous aviez besoin… d'aide.
La voix d’Alessandra claqua comme
un fouet :
– Personne ne peut m'aider, vous
entendez ! Per- sonne !
– Personne… peut-être, mais Dieu,
si !
– Si Dieu pouvait quelque chose
pour moi, je suppose qu’il l'aurait déjà fait.
Le jeune prêtre ouvrit la bouche
pour rétorquer mais se ravisa à temps.
– Excusez-moi… bafouilla-t-il, je
ne me suis même pas présenté. Je suis le père Stéphane de Vastey, le nouveau
vicaire… et…
– Je sais déjà qui vous êtes !
Ne vous fatiguez pas à faire des présentations inutiles, dit sèchement Ales-
sandra.
– Mais, ne vous a-t-on pas appris
les bonnes manières, jeune fille ? rétorqua-t-il, un sourire doucereux sur les
lèvres. Cela fait la deuxième fois que vous m'interrompez.
Alessandra lui lança un regard
plein de furie. Tiens ! voilà qu'il commençait déjà à lui faire la leçon.
Un profond silence plana dans la
pièce, et Alessandra en profita pour dévisager son vis-à-vis.
Il n'était pas très grand, mais sa
carrure était athlétique. Il n'affichait point cette peau blafarde qu'avaient
les mulâtres d'habitude. Au contraire, la sienne était toute hâlée par le
soleil. Sœur Madeleine, en annonçant à la classe sa venue, avait dit qu'il
n'hésitait pas à participer aux travaux des champs avec les paysans de la
Grand’Anse, tant il était généreux.
Elle continua de le détailler.
Ses cheveux soyeux et légèrement
bouclés avaient la couleur du miel. Son nez droit et ses pommettes hautes lui
donnaient fière allure. Il était beau comme un dieu, ou du moins presque, pensa
Alessandra furieuse contre elle-même de cette dangereuse constatation. Quelle
idée de s'être fait prêtre avec un physique pareil !
Et ceci n'était pas pour la
rassurer. Elle aurait pré- féré avoir affaire à un prêtre aussi banal que le
père Perrier, qui n'avait vraiment rien pour l'intimider. Avec sa couperose,
son grand nez parsemé de verrues et sa bedaine pendante, le pauvre prêtre lui
inspirait plutôt pitié.
La pensée de la jeune fille revint
au jeune vicaire.
Son regard était doux comme celui
des « Jésus » que l'on trouvait dans les livres d'images. Et cette
humilité, qui se dégageait de lui, la dérangea. Elle avait la curieuse
impression de faire face à un vrai prêtre et ce, malgré son extrême jeunesse.
– Alors, mademoiselle Lagardère,
pouvons-nous... commencer notre
séance de confession ? demanda-t-il oubliant totalement ses griefs.
– Non... Je ne pense pas être
d’humeur, aujourd'hui. Je n'ai pas envie de vous faire ce que moi j'appelle des
confidences sur ma vie privée, je ne vous connais pas !
– Mais, je suis prêtre et...
– Raison de plus ! Vous n'y
comprendrez rien et vous me direz comme le père Perrier : « Allez en
paix mon enfant et récitez dix Je vous
salue Marie et dix Notre Père, répétez l'acte de
contrition et vos péchés vous seront pardonnés ! » Il avait toujours
l'air de vouloir se débarrasser de moi.
Le père de Vastey sourit
subrepticement en prenant soin de détourner la tête mais Alessandra capta son
geste.
– Ah ! cela vous fait donc
rire ?
– Non, non, pas du tout ! Vous
savez, mon prédé- cesseur et moi nous ne sommes pas du même âge. Je crois que
la nouvelle génération de séminaristes est beaucoup plus psychologue, plus
pédagogue, donc, plus apte à comprendre les jeunes et leurs problèmes.
– Il aurait fallu que vous ayez
vous-même des enfants pour comprendre les jeunes.
– Je ne pense pas que votre propre
père soit plus à la hauteur que moi, sans quoi vous n’en seriez pas là
aujourd'hui !
Sa sagacité et sa vivacité d'esprit
la surprit et l'énerva en même temps. Définitivement, il lui fallait mettre un
terme à cet entretien qui n'avait que trop duré. Elle avait voulu voir sur quel
genre d'homme elle allait taper, c'était fait.
À ce moment précis de ses
réflexions, la sonnerie annonçant la fin des cours retentit. Alessandra,
soulagée, déclara :
– Il est l'heure de partir, la
confession sera pour une autre fois !
Sans attendre la réponse du jeune
prêtre, elle se précipita vers la porte qu’elle ouvrit avec plus d’énergie
qu’il ne fallait et la claqua derrière elle, laissant le père de Vastey
totalement abasourdi.
***
La fête était très animée et la
musique entraînante. Les jeunes gens ne désemplissaient pas la piste de danse.
Comme d'habitude, Alessandra était seule dans un coin en train de ruminer ses
idées sombres. Elle se sentait étrangère à ce genre de party, et la façon dont les autres s'amusaient ne l'enchantait guère.
D'ailleurs, rares étaient les jeunes hommes qui insistaient afin d’obtenir
d’elle une danse. Sa mine fermée devait les intimider sans aucun doute. Et
elle, de son côté, avait si peur, sans pourtant le laisser paraître, de ne pas
leur plaire.
Cependant physiquement elle n'était
pas si mal. Les gens, en général, s’accordaient à dire qu’elle était d’une
grande beauté. Elle faisait un peu d'acné, c'est vrai, mais nul n’en était à
l’abri à quinze ans. Sa jeune poitrine palpitait déjà sous son corsage. Ses jambes
étaient longues et musclées. Avec son mètre soixante-dix, elle était la
meilleure attaquante de son équipe de volley-ball. Ses grands yeux, aux cils
épais, avaient souvent un air de tristesse indéfinissable. Son regard rêveur et
lointain la faisait ressembler à une extraterrestre égarée sur Terre et ayant
la nostalgie de sa planète d'origine. Son nez court, aux ailes légèrement
retroussées, et sa bouche ronde, sen- suelle, couleur de caïmite n'étaient pas moins beaux. Ses cheveux, qu'elle portait
long, étaient ondulés et si noirs qu'ils paraissaient bleus. Sa peau brune
avait un aspect velouté. Pourtant, cette dernière, très belle de l’avis de plus
d’un et que d'autres enviaient même, était, d’après elle, la cause de ses
malheurs.
– Ô Dieu ! Pourquoi ne suis-je
pas née avec le teint clair ? Ma mère m’aurait peut-être aimée ! se
répétait-elle souvent.
Dans cette famille qui était la sienne, tout le monde
avait la peau très claire depuis des siècles et des siècles amen. Et Alessandra
était la seule noire aux cheveux ondulés parmi les siens qu'on aurait pu
confondre aisément avec des Blancs.
Comment cela avait-il pu se
produire ? Énigme ! On avait souvent évoqué la possibilité d'un mariage
entre un aïeul de sa mère et une esclave affranchie en 1786 avant l'Indépendance.
Mais, rien n'était clair dans tout cela, puisque l'oncle Arthur qui passait son
temps à reconstituer l'arbre généalogique de la famille préférait passer cet
épisode sous silence. Il n’en était peut-être pas très fier.
Le peu d'affection que lui vouait
sa mère, Maritza Lagardère, était en grande partie responsable de ses
angoisses. Très souvent, il lui venait à penser qu'elle était peut-être une
enfant adultérine que son père avait ramenée à la maison et que sa mère était
obligée de supporter.
Cette animosité de la part de
Maritza l'affligeait considérablement surtout quand celle-ci se montrait tendre
et affectueuse avec ses deux jeunes sœurs, Sybil et Allison, qui avaient toutes
les deux une peau laiteuse.
De toute évidence, Maritza
Lagardère supportait à peine sa fille Alessandra. Jamais elle ne la
complimentait quand elle rapportait de bonnes notes de l’école mais était
toujours prête à la gronder au moindre petit écart.
Les remontrances et les réprimandes
pleuvaient sur la fillette, et dès son plus jeune âge, sa mère avait pris pour
habitude de la faire enfermer dans une pièce sombre à la moindre petite
incartade.
Mais, fait étonnant, cette attitude
agressive de sa mère à son endroit se manifestait seulement quand celle-ci
était en présence de quelqu’un d’étranger à la famille ou du personnel de
maison. Souvent Maritza rentrait dans sa chambre, la nuit, alors qu’elle la
croyait endormie, et lui caressait affectueusement la joue, le regard empreint
d’une soudaine tendresse mais non dénué de tristesse. Entre ses cils mi-clos,
Alessandra la regardait faire médusée et n’osait bouger de peur de détruire la
magie de ces instants si rares. Dans ces moments, son incompréhension était
totale. Que pouvait bien signifier ce petit manège ? Pourquoi sa mère
agissait-elle de la sorte ? Quand jouait-elle la comédie ? Pourquoi
cette animosité en présence de tiers ? Pourquoi haussait-elle toujours le
ton en présence de témoins ? Mystère !
Ce chaud-froid créait une sensation
de malaise sans cesse grandissant chez la jeune fille.
Par contre, entre Raoul, son père,
et elle c'était le parfait amour. M. Lagardère était sa seule consolation.
Mais l'empressement avec lequel
elle voulait lui rendre service, le fait qu'elle l'embrasse ou qu'elle s'asseye
sur ses genoux mettaient sa mère en rogne.
L'âme écorchée, le cœur blessé,
Alessandra avait peine à gérer ses frustrations. Quand son père essayait de
raisonner sa mère, la dispute ne tardait pas à éclater et ce qui était une
petite pluie se transformait vite en orage. Sa mère l'accusait souvent d'être
un objet de discorde dans la famille et n'hésitait pas à lui dire combien elle
serait heureuse de la voir partir, au plus vite, pour l'université.
À quinze ans, Alessandra vivait
cette situation avec courage et résignation. Elle avait hâte de terminer ses
études pour partir loin, très loin de cette mère qui ne l'aimait point.
D’ailleurs, elle ne voulait plus s'entendre dire quand elle arrivait en
société : « Bonjour,
mais à qui est cette petite ? »
Cette phrase assassine, elle la
détestait par-dessus tout. Se sentir comme un macaque dans un zoo n'avait rien
d'intéressant.
Heureusement qu'avec ses sœurs, les
rapports étaient cordiaux et amicaux. Allison surtout lui vouait une affection
sans bornes. Sybil l'aimait aussi beaucoup, mais était consciente de plus en
plus chaque jour de la préférence maternelle à son endroit. Monsieur Lagardère
lui demandait souvent, quand elle semblait vouloir dicter à sa sœur aînée sa
conduite, si celle-ci lui avait vendu son droit d'aînesse pour un plat de
lentilles.
Des interrogations, Alessandra en
avait plein la tête. Récemment encore, sa mère refusa qu'elle prenne des bains
de soleil lors d'un week-end à la plage. « Pour ne pas abîmer ta
peau ! » avait-elle évoqué comme prétexte. La pauvre avait dû passer
trois jours avec un chapeau de paille sur la tête à lire, à l’ombre, avec sur
les genoux un Gustave Flaubert que Maritza lui avait imposé de force. « À
défaut de beauté, tu auras l'instruction ! Être une femme cultivée fera
peut-être oublier aux jeunes gens de notre milieu que ta peau et tes cheveux
sont d'ébène, sans quoi je risque de me retrouver avec une vieille fille sur
les bras le restant de mes jours ! » avait-elle ajouté sans trop se
préoccuper de la bonne qui pourtant se trouvait à proximité. C’est à croire
qu’elle faisait exprès de l’humilier dès qu’elle se rendait compte de la
présence de témoins. Ceci mettait Alessandra en rage et augmentait son
animosité envers sa génitrice. Pourtant, parfois, quand elles étaient seules,
absolument seules, Alessandra avait la nette impression qu’elle la couvait d’un
regard plein d’affection. Incroyable ! Était-ce une illusion ?
Qu’importe ! L’important était l’émotion que ces regards fugaces
provoquaient en elle.
Les autres s'étaient dorées au soleil
toute la jour- née et de temps à autre, un jeune homme s'approchait d'elles
pour bavarder un peu. Tandis qu'Alessandra, dans son coin, se mourait de
solitude. Parfois, son père venait lui tenir compagnie et lui proposait une
partie d'échecs ou de checkers. Au
moins la terrible Cruella, comme elle
l’appelait en son for intérieur, lui permettait ces quelques moments de bonheur
avec son petit papa chéri.
Maritza les avait quand même à
l’œil et quand Raoul s'éternisait, elle s'empressait de venir le cher- cher.
Avant de s'en aller, son père lui jetait un regard navré et plein de tendresse.
Au moins, lui, il l'aimait et pour une fillette de quinze ans, ce fait avait
toute son importance.
Cette adolescente meurtrie avait
quand même un rempart qui l'empêchait de tomber la tête la première dans cet
énorme précipice qu'est la vie. Et ce petit fait l'aidait à ne pas abuser de la
marijuana, que lui refilait volontiers les garçons qui connaissaient ses
tourments et qui étaient prêts à creuser encore plus le fossé qui existait
entre elle et les siens.
– Alessandra !
Le ton impératif de sa mère la fit
sursauter.
– Quoi ? répondit la jeune fille,
la tête encore ailleurs.
– Je t'ai déjà dit qu'on ne répond
pas de cette manière. Grand Dieu ! C'est
navrant qu'à ton âge je sois encore obligée de te répéter qu'il faut dire
« Oui, maman ». N'es-tu pas fatiguée de te faire gronder à n'en plus
finir ?
Alessandra ne broncha pas.
– En avant, exécution ! insista
Maritza.
– Oui, maman ! marmonna la
jeune fille entre ses dents.
– Voilà, c'était aussi simple que
ça. Maintenant tu vas à la cuisine et tu rapportes des boissons
rafraîchissantes à tes amis...
– ... Ce ne sont pas mes amis.
Aujourd’hui c'est l'anniversaire de Sybil. Elle est assez grande pour servir
elle-même ses copains !
– Non, je veux que ce soit toi qui
le fasses. Elle ne peut pas être partout et tout faire à la fois.
– Tout faire ? Mais elle ne fait
rien d'autre que ba- varder...
– Cela suffit, Alessandra ! Ne
discute pas mes ordres !
Alessandra allait rétorquer à nouveau
mais elle préféra s'en s’abstenir. De toutes les manières, aucun argument ne
ferait démordre sa mère.
Elle s'en alla la tête basse et la
rage au cœur. « Un jour, je me vengerai d'elle et de ses
humiliations ! » se jura-t-elle. Elle rêvait de pouvoir lui faire
très mal afin de lui faire payer le gâchis des plus belles années de sa vie.
Le clocher de la petite chapelle
qui se trouvait sur la cour de l'école faisait un bruit infernal. Les élèves se
précipitaient toutes vers leur salle de classe.
Alessandra, l'éternelle rebelle,
faisant toujours le contraire de ce qu'on attendait d'elle, resta assise sur un
banc de la cour de récréation laissant errer son regard sombre sur ces
centaines d'êtres humains prêts à
accourir au moindre son de cloche. De
petits robots réglés comme des pendules. Elle n'avait nullement l'envie de les
suivre. Cette habitude de nager à contre-courant ou de courir à contresens la
rendait parfois tout à fait antipathique. Son sourire était presque ironique
quand elle regardait évoluer ses amies. La semaine prochaine, elle fêtera ses
seize ans et elle avait sur la vie un regard différent de celui des jeunes
filles de son âge qui n'avaient en tête que le flirt. La façon dont elle était
considérée par sa propre mère la mortifiait et créait chez elle une insécurité
chaque jour grandissante qui la rendait très agressive. Et, au lieu de rêver
qu'un beau prince charmant viendrait la chercher pour l'enlever des griffes de
sa mère, elle se mettait à échafauder toutes sortes de plans machiavéliques qui
pourraient, à coup sûr, écraser Maritza. C'était elle qui l'humiliait, très
certainement à cause de la couleur de sa peau, quand elle aurait dû la protéger
des moqueries de la famille.
Un jour, elle l'avait entendue
pleurer. Raoul, son mari, essayait de la consoler. Elle en était presque
devenue malade. Elle disait en hoquetant que la présence d'Alessandra dans la
famille était un perpétuel sujet de tracasseries. Son mari avait beau lui
demander de se taire qu'elle continuait à débiter son affreux discours. Le cœur
d’Alessandra avait beaucoup saigné ce soir-là, et ses larmes avaient inondé son
oreiller jusqu'au petit matin.
Sa mère ne l'aimait pas ou, pour
être plus juste, elle la détestait. Ces visites nocturnes pendant les- quelles
elle lui manifestait une certaine affection ? Une pure hypocrisie !
La jeune fille en déduisit même que c’était une forme de sadisme. Peut-être que
Maritza la savait éveillée et faisait exprès de l’effleurer de la main pour mieux
la torturer mentalement. Et ceci était plus intolérable que tout. Pourtant, se
disait-elle, elle n'avait pas choisi de venir au monde avec ce teint ou cette
texture de cheveu. Mais, autour d'elle, tout le monde se moquait de ses états
d’âme. Elle était coupable d'être elle-même et la « société » ne le
lui pardonnait pas. Cette couleur qui lui collait à la peau et dont elle ne
pouvait se débarrasser lui pesait d'une manière intolérable. La différence
entre ses sœurs et elle lui faisait mal. Qui plus est, c'était une douleur avec
laquelle il lui faudrait vivre le restant de ses jours.
Pour l'instant elle n’avait qu’une
hâte : avoir dix-huit ans pour pouvoir en finir avec cette école qu'elle
détestait. Son père lui avait promis de belles études à l'étranger. Partir
serait pour elle d’un tel soulagement ! Après avoir renoncé à entreprendre
des études de médecine ou de pharmacie jugées, en fin de compte, beaucoup trop
longues, elle hésitait entre la haute couture et la psychologie mais la balance
penchait du côté du merveilleux métier du docteur Sigmund Freud. Évidemment, en
attendant le moment de partir, il y avait beaucoup d'autres choses qui lui
plaisaient et qu’elle aurait aimé faire. Mais, ses élans avaient été coupés,
ses ailes cassées par le peu d’enthousiasme de Maritza. Elle adorait la musique
et avait demandé à apprendre la guitare qui était son instrument favori mais sa
mère avait poussé de hauts cris.
– Quelle idée ! Apprendre la
guitare ? Cela frise la barbarie. Une jeune fille de bonne famille joue au
piano ou au violon comme nos aïeules avant nous. La guitare c'est bon pour les
vagabonds et les jazzmen.
Elle avait été obligée de se plier
au vœu maternel. Pour la danse, cela avait été pareil. Elle avait fait du
ballet classique quand ses émotions la portaient vers la danse folklorique.
Même le ballet jazz avait été soigneusement écarté. Pour sa mère, il semblait
être impératif d'adopter tout ce qui venait du Blanc et rejeter le reste.
– Mademoiselle Lagardère, il est
temps pour vous de monter !
La voix de sœur Madeleine, le
préfet de discipline, la fit revenir sur terre.
Alessandra la fixa un instant avec
le regard éteint de l'incompréhension puis la lumière vint graduellement.
C'était l'heure de monter en classe. Elle ramassa précipitamment son sac et
s'enfuit en courant vers l'escalier. Le père Stéphane de Vastey, debout à
l'entrée de la chapelle, la vit passer comme un boulet de canon. Il devait la
rencontrer plus tard au confessionnal et déjà il appréhendait cette rencontre.
***
– Bonjour, père de Vastey, dit
Alessandra, quand elle pénétra quelques heures plus tard dans la petite
chapelle.
– Bonjour Mademoiselle Lagardère,
vous allez bien ?
– Pourquoi cette question ?
demanda-t-elle, sur la défensive.
– Vos yeux sont le miroir de vos
pensées…
– Ah bon ! lâcha-elle ironiquement,
je ne savais pas que je pouvais être aussi transparente. Et... que dévoilent
mes yeux ? Ou plutôt mes traîtres, devrais-je dire ?
Le jeune prêtre eut de nouveau le
sentiment que cette jeune fille se comportait comme un animal blessé et traqué.
Donc, il se garda bien de répondre à sa question. Pourtant, rien qu'à voir son
port altier il devinait qu’elle faisait partie d'une famille très aisée. Ce
n’étaient sûrement pas des soucis financiers qui la rendaient aussi irascible.
– Alors, pouvons-nous commencer
cette confession ? questionna Alessandra, agacée d’être dévisagée de la sorte
par le jeune prêtre.
– Bien sûr, bien sûr, s’empressa de
répondre celui-ci. Je vous en prie, asseyez-vous !
Et après s’être raclé la gorge :