Margaret
Papillon
LA MAL-AIMÉE
Roman
Saisie électronique
Yasmine Léger
Correction et révision
Communication Plus
Illustration couverture
Réalisation maquette de
couverture
Mise en pages
Margaret
Papillon
Distribution :
Dépôt Légal xxxxxx
ISBN :xxxxxx
© Margaret Papillon / margaretpapillon@hotmail.com
web site : http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/papillon.html
Martin Toma, roman, 1991
Passions Composées, nouvelles, 1997
La Saison du Pardon, roman, 1997
Manmzelle Natacha, nouvelle, 1997
Terre Sauvage, nouvelles, 1999
Mathieu et le vieux mage au regard d’enfant, roman, 2000
Innocents Fantasmes, roman, 2001
La Raison des plus forts…, récit autobiographique,
2002
PUBLICATION POUR LA JEUNESSE
La Légende de Quisqueya I, roman, 1999
La Légende de Quisqueya II, roman, 2001
Le Trésor de la Citadelle Laferrière, roman, 2001
Sortilèges au carnaval de Jacmel, roman, 2002
À paraître :
Babou chez le faiseur de songes (jeunesse)
Les Infidèles, théâtre
Douce et tendre luxure, roman
Adaptations théâtrales :
La Légende de Quisqueya, adaptation de l’atelier Éclosion de
Florence Jean-Louis Dupuy, octobre 2000.
Babou chez le faiseur de songes, adaptation de Artimoun de Emmanuelle
Sainvil, juin 2002.
Textes radiophoniques :
Jeux interdits, décembre 1997, Radio Vision 2000
(Programme de lutte contre le sida)
Angie, décembre 2001, Radio Ibo (Programme de
lutte contre le sida)
Manmzèl, décembre 2004 (Plan-Haïti / Plan
International / Programme de lutte contre le sida)
*Parution
prochaine de six modules radiophoniques sur l’OPC et les droits de l’enfant
UNICEF 2005.
Textes parus dans les journaux :
Manmzelle Natacha, nouvelle, Le
Nouvelliste, 1997
Marinella, nouvelle, Le Nouvelliste,
1998
La folle journée de Tante Rose, nouvelle, Le Nouvelliste, 1998
Les visites dominicales de Ludovic,
nouvelle, Le Nouvelliste, 1998
La conspiration du temps contre les
cloches de la Cathédrale du Cap-Haïtien, prose poétique, Revue Cultura, 1999
Les Canons de la Liberté, prose
poétique, Le Petit Nouvelliste, 2001
Terre sauvage, nouvelle, Le Matin, 2004
Fleurs d’insomnie, nouvelle, Le Matin, 2004
La Mal-aimée, roman mis en feuilleton
de 55 épisodes, Le Matin, 2004/ 2005
À
Paulette Poujol Oriol
une
grande dame de la littérature
haïtienne,
pour lui dire merci de ses
incessants encouragements.
Avertissement
Les personnages décrits et les faits relatés dans
ce livre sont absolument fictifs. Toute
ressemblance avec une quelconque réalité serait purement accidentelle.
Ceux
qui peuvent traverser la vie sans « en rabattre »
sont
bien forts eux-mêmes, ou bien aveugles…
ou
vraiment, n’ont pas souhaité bien haut.
André
Gide.
I
Des pas précipités se
firent entendre dans les couloirs de l'école, puis martelèrent l'escalier qui
menait à la cour de récréation, dérangeant ainsi les élèves en plein labeur. La sœur Thérèse, présente en seconde B, eut un
mouvement d'impatience et se rua vers la porte afin d’intercepter le mauvais
génie qui faisait tant de tapage un jour d’examen. Alessandra n'avait aucune
grâce dans ses mouvements. Son corps d'adolescente exprimait sa nervosité et
son mal-être. Elle se retourna à peine quand la bonne sœur tapa des mains pour
attirer son attention. Elle fit semblant d’ignorer que ces trois petits coups
secs étaient destinés à freiner sa course.
– Ma fille, je vous saurais gré de
faire moins de bruit, insista la sœur, il y en a dans cette école qui
aimeraient bien travailler !
À ces mots, la tapageuse s'arrêta
net, lança à son interlocutrice un regard plein d'animosité, ouvrit la bouche,
sembla vouloir dire quelque chose, puis se ravisa.
Haussant les épaules, elle
poursuivit son chemin jugeant inutile de lui cracher son venin aujourd'hui.
D’ailleurs, elle ne se sentait pas d'humeur à dire des choses méchantes ; elle
se dirigeait en effet vers le confessionnal. Ce ne serait pas très raisonnable
de sa part de vouloir augmenter la liste de ses péchés « véniels ».
***
Le couloir lui parut
long, très long. Plus long que d'habitude. Avait-elle une si grande hâte de se
confesser ? Non ! Ce n'était pas son genre. Au contraire, elle détestait
l'idée d’avoir à dévoiler son intimité à un étranger qui de toutes les façons
n'y comprendrait rien.
Mais, sa sœur Sybil lui avait dit
que le nouveau vicaire était jeune, beau et avait très fière allure.
Cette hâte de le voir ne lui était
pas dictée par ce goût des beaux garçons que cultivaient ses camarades de
classe mais par ce désir presque violent de découvrir sa nouvelle… victime.
Oui, victime ! Car le prédécesseur
de ce jeune prêtre, le père Lucien Perrier, avait fait les frais de sa
rébellion. Elle lui avait dit des choses tellement ter- ribles qu'il avait
demandé à être muté.
En effet, il avait été transféré,
très loin d’elle, dans la ville des Cayes.
Alessandra le regretta quelque peu.
Elle avait trouvé en lui un « confident » à toute épreuve, un
souffre-douleur incroyable. Quelqu'un à qui elle pouvait tout dire sans qu'il
lui demande de se taire, puisqu’il était un confesseur. C’était
merveilleux ! Et elle, elle lui disait vraiment tout ce qui lui passait
par la tête. Et en particulier ce qu'elle pensait de son Église, de son Pape et
de son Vatican. Pour le père Perrier, Diane Alessandra Lagardère était
l'incarnation même du diable.
***
Le
nouveau vicaire était debout devant la fenêtre. Sa soutane blanche, un peu
froissée, avait l'air d'être trop ample pour lui.
Plongé dans ses pensées, il fixait
un vague pay- sage lointain.
La jeune fille laissa choir,
exprès, le livre qu'elle avait en main afin d’attirer son attention.
Il sursauta et se retourna trop
vivement. Un mouvement désordonné de son bras droit renversa le petit vase à
fleurs qui ornait la pièce trop sobre.
La jeune fille pouffa de rire un
instant mais redevint très vite sérieuse.
– Bonjour ! dit-il,
confus, en ramassant les débris de porcelaine.
– Bonjour ! répondit-elle en
ne faisant pas le moindre geste pour l'aider.
– Je m'excuse pour les fleurs...
– Ce n'est pas grave, coupa-t-elle,
l'école peut s'en passer !
La sécheresse du ton força le jeune
prêtre à relever la tête. Il la regarda perplexe.
– Vous n'aimez pas les fleurs,
jeune fille ? demanda-t-il, surpris.
Elle haussa les épaules et ne
répondit pas, le fixant de ses grands yeux d’un noir intense.
– Ah ! vous devez être
Alessandra Lagardère, re- prit-il, la jeune fille dont la sœur Madeleine m'a
parlé.
– Ah bon ! et qu'a-t-elle dit
à mon sujet, la sœur Madeleine ? questionna la jeune fille, soudain sur le
qui-vive.
– Elle m'a dit… eh bien… elle m’a
dit que… que vous aviez besoin… d'aide.
La voix d’Alessandra claqua comme
un fouet :
– Personne ne peut m'aider, vous
entendez ! Per- sonne !
– Personne… peut-être, mais Dieu,
si !
– Si Dieu pouvait quelque chose
pour moi, je suppose qu’il l'aurait déjà fait.
Le jeune prêtre ouvrit la bouche
pour rétorquer mais se ravisa à temps.
– Excusez-moi… bafouilla-t-il, je
ne me suis même pas présenté. Je suis le père Stéphane de Vastey, le nouveau
vicaire… et…
– Je sais déjà qui vous êtes !
Ne vous fatiguez pas à faire des présentations inutiles, dit sèchement Ales-
sandra.
– Mais, ne vous a-t-on pas appris
les bonnes manières, jeune fille ? rétorqua-t-il, un sourire doucereux sur les
lèvres. Cela fait la deuxième fois que vous m'interrompez.
Alessandra lui lança un regard
plein de furie. Tiens ! voilà qu'il commençait déjà à lui faire la leçon.
Un profond silence plana dans la
pièce, et Alessandra en profita pour dévisager son vis-à-vis.
Il n'était pas très grand, mais sa
carrure était athlétique. Il n'affichait point cette peau blafarde qu'avaient
les mulâtres d'habitude. Au contraire, la sienne était toute hâlée par le
soleil. Sœur Madeleine, en annonçant à la classe sa venue, avait dit qu'il
n'hésitait pas à participer aux travaux des champs avec les paysans de la
Grand’Anse, tant il était généreux.
Elle continua de le détailler.
Ses cheveux soyeux et légèrement
bouclés avaient la couleur du miel. Son nez droit et ses pommettes hautes lui
donnaient fière allure. Il était beau comme un dieu, ou du moins presque, pensa
Alessandra furieuse contre elle-même de cette dangereuse constatation. Quelle
idée de s'être fait prêtre avec un physique pareil !
Et ceci n'était pas pour la
rassurer. Elle aurait pré- féré avoir affaire à un prêtre aussi banal que le
père Perrier, qui n'avait vraiment rien pour l'intimider. Avec sa couperose,
son grand nez parsemé de verrues et sa bedaine pendante, le pauvre prêtre lui
inspirait plutôt pitié.
La pensée de la jeune fille revint
au jeune vicaire.
Son regard était doux comme celui
des « Jésus » que l'on trouvait dans les livres d'images. Et cette
humilité, qui se dégageait de lui, la dérangea. Elle avait la curieuse
impression de faire face à un vrai prêtre et ce, malgré son extrême jeunesse.
– Alors, mademoiselle Lagardère,
pouvons-nous... commencer notre
séance de confession ? demanda-t-il oubliant totalement ses griefs.
– Non... Je ne pense pas être
d’humeur, aujourd'hui. Je n'ai pas envie de vous faire ce que moi j'appelle des
confidences sur ma vie privée, je ne vous connais pas !
– Mais, je suis prêtre et...
– Raison de plus ! Vous n'y
comprendrez rien et vous me direz comme le père Perrier : « Allez en
paix mon enfant et récitez dix Je vous
salue Marie et dix Notre Père, répétez l'acte de
contrition et vos péchés vous seront pardonnés ! » Il avait toujours
l'air de vouloir se débarrasser de moi.
Le père de Vastey sourit
subrepticement en prenant soin de détourner la tête mais Alessandra capta son
geste.
– Ah ! cela vous fait donc
rire ?
– Non, non, pas du tout ! Vous
savez, mon prédé- cesseur et moi nous ne sommes pas du même âge. Je crois que
la nouvelle génération de séminaristes est beaucoup plus psychologue, plus
pédagogue, donc, plus apte à comprendre les jeunes et leurs problèmes.
– Il aurait fallu que vous ayez
vous-même des enfants pour comprendre les jeunes.
– Je ne pense pas que votre propre
père soit plus à la hauteur que moi, sans quoi vous n’en seriez pas là
aujourd'hui !
Sa sagacité et sa vivacité d'esprit
la surprit et l'énerva en même temps. Définitivement, il lui fallait mettre un
terme à cet entretien qui n'avait que trop duré. Elle avait voulu voir sur quel
genre d'homme elle allait taper, c'était fait.
À ce moment précis de ses
réflexions, la sonnerie annonçant la fin des cours retentit. Alessandra,
soulagée, déclara :
– Il est l'heure de partir, la
confession sera pour une autre fois !
Sans attendre la réponse du jeune
prêtre, elle se précipita vers la porte qu’elle ouvrit avec plus d’énergie
qu’il ne fallait et la claqua derrière elle, laissant le père de Vastey
totalement abasourdi.
***
La fête était très animée et la
musique entraînante. Les jeunes gens ne désemplissaient pas la piste de danse.
Comme d'habitude, Alessandra était seule dans un coin en train de ruminer ses
idées sombres. Elle se sentait étrangère à ce genre de party, et la façon dont les autres s'amusaient ne l'enchantait guère.
D'ailleurs, rares étaient les jeunes hommes qui insistaient afin d’obtenir
d’elle une danse. Sa mine fermée devait les intimider sans aucun doute. Et
elle, de son côté, avait si peur, sans pourtant le laisser paraître, de ne pas
leur plaire.
Cependant physiquement elle n'était
pas si mal. Les gens, en général, s’accordaient à dire qu’elle était d’une
grande beauté. Elle faisait un peu d'acné, c'est vrai, mais nul n’en était à
l’abri à quinze ans. Sa jeune poitrine palpitait déjà sous son corsage. Ses jambes
étaient longues et musclées. Avec son mètre soixante-dix, elle était la
meilleure attaquante de son équipe de volley-ball. Ses grands yeux, aux cils
épais, avaient souvent un air de tristesse indéfinissable. Son regard rêveur et
lointain la faisait ressembler à une extraterrestre égarée sur Terre et ayant
la nostalgie de sa planète d'origine. Son nez court, aux ailes légèrement
retroussées, et sa bouche ronde, sen- suelle, couleur de caïmite n'étaient pas moins beaux. Ses cheveux, qu'elle portait
long, étaient ondulés et si noirs qu'ils paraissaient bleus. Sa peau brune
avait un aspect velouté. Pourtant, cette dernière, très belle de l’avis de plus
d’un et que d'autres enviaient même, était, d’après elle, la cause de ses
malheurs.
– Ô Dieu ! Pourquoi ne suis-je
pas née avec le teint clair ? Ma mère m’aurait peut-être aimée ! se
répétait-elle souvent.
Dans cette famille qui était la sienne, tout le monde
avait la peau très claire depuis des siècles et des siècles amen. Et Alessandra
était la seule noire aux cheveux ondulés parmi les siens qu'on aurait pu
confondre aisément avec des Blancs.
Comment cela avait-il pu se
produire ? Énigme ! On avait souvent évoqué la possibilité d'un mariage
entre un aïeul de sa mère et une esclave affranchie en 1786 avant l'Indépendance.
Mais, rien n'était clair dans tout cela, puisque l'oncle Arthur qui passait son
temps à reconstituer l'arbre généalogique de la famille préférait passer cet
épisode sous silence. Il n’en était peut-être pas très fier.
Le peu d'affection que lui vouait
sa mère, Maritza Lagardère, était en grande partie responsable de ses
angoisses. Très souvent, il lui venait à penser qu'elle était peut-être une
enfant adultérine que son père avait ramenée à la maison et que sa mère était
obligée de supporter.
Cette animosité de la part de
Maritza l'affligeait considérablement surtout quand celle-ci se montrait tendre
et affectueuse avec ses deux jeunes sœurs, Sybil et Allison, qui avaient toutes
les deux une peau laiteuse.
De toute évidence, Maritza
Lagardère supportait à peine sa fille Alessandra. Jamais elle ne la
complimentait quand elle rapportait de bonnes notes de l’école mais était
toujours prête à la gronder au moindre petit écart.
Les remontrances et les réprimandes
pleuvaient sur la fillette, et dès son plus jeune âge, sa mère avait pris pour
habitude de la faire enfermer dans une pièce sombre à la moindre petite
incartade.
Mais, fait étonnant, cette attitude
agressive de sa mère à son endroit se manifestait seulement quand celle-ci
était en présence de quelqu’un d’étranger à la famille ou du personnel de
maison. Souvent Maritza rentrait dans sa chambre, la nuit, alors qu’elle la
croyait endormie, et lui caressait affectueusement la joue, le regard empreint
d’une soudaine tendresse mais non dénué de tristesse. Entre ses cils mi-clos,
Alessandra la regardait faire médusée et n’osait bouger de peur de détruire la
magie de ces instants si rares. Dans ces moments, son incompréhension était
totale. Que pouvait bien signifier ce petit manège ? Pourquoi sa mère
agissait-elle de la sorte ? Quand jouait-elle la comédie ? Pourquoi
cette animosité en présence de tiers ? Pourquoi haussait-elle toujours le
ton en présence de témoins ? Mystère !
Ce chaud-froid créait une sensation
de malaise sans cesse grandissant chez la jeune fille.
Par contre, entre Raoul, son père,
et elle c'était le parfait amour. M. Lagardère était sa seule consolation.
Mais l'empressement avec lequel
elle voulait lui rendre service, le fait qu'elle l'embrasse ou qu'elle s'asseye
sur ses genoux mettaient sa mère en rogne.
L'âme écorchée, le cœur blessé,
Alessandra avait peine à gérer ses frustrations. Quand son père essayait de
raisonner sa mère, la dispute ne tardait pas à éclater et ce qui était une
petite pluie se transformait vite en orage. Sa mère l'accusait souvent d'être
un objet de discorde dans la famille et n'hésitait pas à lui dire combien elle
serait heureuse de la voir partir, au plus vite, pour l'université.
À quinze ans, Alessandra vivait
cette situation avec courage et résignation. Elle avait hâte de terminer ses
études pour partir loin, très loin de cette mère qui ne l'aimait point.
D’ailleurs, elle ne voulait plus s'entendre dire quand elle arrivait en
société : « Bonjour,
mais à qui est cette petite ? »
Cette phrase assassine, elle la
détestait par-dessus tout. Se sentir comme un macaque dans un zoo n'avait rien
d'intéressant.
Heureusement qu'avec ses sœurs, les
rapports étaient cordiaux et amicaux. Allison surtout lui vouait une affection
sans bornes. Sybil l'aimait aussi beaucoup, mais était consciente de plus en
plus chaque jour de la préférence maternelle à son endroit. Monsieur Lagardère
lui demandait souvent, quand elle semblait vouloir dicter à sa sœur aînée sa
conduite, si celle-ci lui avait vendu son droit d'aînesse pour un plat de
lentilles.
Des interrogations, Alessandra en
avait plein la tête. Récemment encore, sa mère refusa qu'elle prenne des bains
de soleil lors d'un week-end à la plage. « Pour ne pas abîmer ta
peau ! » avait-elle évoqué comme prétexte. La pauvre avait dû passer
trois jours avec un chapeau de paille sur la tête à lire, à l’ombre, avec sur
les genoux un Gustave Flaubert que Maritza lui avait imposé de force. « À
défaut de beauté, tu auras l'instruction ! Être une femme cultivée fera
peut-être oublier aux jeunes gens de notre milieu que ta peau et tes cheveux
sont d'ébène, sans quoi je risque de me retrouver avec une vieille fille sur
les bras le restant de mes jours ! » avait-elle ajouté sans trop se
préoccuper de la bonne qui pourtant se trouvait à proximité. C’est à croire
qu’elle faisait exprès de l’humilier dès qu’elle se rendait compte de la
présence de témoins. Ceci mettait Alessandra en rage et augmentait son
animosité envers sa génitrice. Pourtant, parfois, quand elles étaient seules,
absolument seules, Alessandra avait la nette impression qu’elle la couvait d’un
regard plein d’affection. Incroyable ! Était-ce une illusion ?
Qu’importe ! L’important était l’émotion que ces regards fugaces
provoquaient en elle.
Les autres s'étaient dorées au soleil
toute la jour- née et de temps à autre, un jeune homme s'approchait d'elles
pour bavarder un peu. Tandis qu'Alessandra, dans son coin, se mourait de
solitude. Parfois, son père venait lui tenir compagnie et lui proposait une
partie d'échecs ou de checkers. Au
moins la terrible Cruella, comme elle
l’appelait en son for intérieur, lui permettait ces quelques moments de bonheur
avec son petit papa chéri.
Maritza les avait quand même à
l’œil et quand Raoul s'éternisait, elle s'empressait de venir le cher- cher.
Avant de s'en aller, son père lui jetait un regard navré et plein de tendresse.
Au moins, lui, il l'aimait et pour une fillette de quinze ans, ce fait avait
toute son importance.
Cette adolescente meurtrie avait
quand même un rempart qui l'empêchait de tomber la tête la première dans cet
énorme précipice qu'est la vie. Et ce petit fait l'aidait à ne pas abuser de la
marijuana, que lui refilait volontiers les garçons qui connaissaient ses
tourments et qui étaient prêts à creuser encore plus le fossé qui existait
entre elle et les siens.
– Alessandra !
Le ton impératif de sa mère la fit
sursauter.
– Quoi ? répondit la jeune fille,
la tête encore ailleurs.
– Je t'ai déjà dit qu'on ne répond
pas de cette manière. Grand Dieu ! C'est
navrant qu'à ton âge je sois encore obligée de te répéter qu'il faut dire
« Oui, maman ». N'es-tu pas fatiguée de te faire gronder à n'en plus
finir ?
Alessandra ne broncha pas.
– En avant, exécution ! insista
Maritza.
– Oui, maman ! marmonna la
jeune fille entre ses dents.
– Voilà, c'était aussi simple que
ça. Maintenant tu vas à la cuisine et tu rapportes des boissons
rafraîchissantes à tes amis...
– ... Ce ne sont pas mes amis.
Aujourd’hui c'est l'anniversaire de Sybil. Elle est assez grande pour servir
elle-même ses copains !
– Non, je veux que ce soit toi qui
le fasses. Elle ne peut pas être partout et tout faire à la fois.
– Tout faire ? Mais elle ne fait
rien d'autre que ba- varder...
– Cela suffit, Alessandra ! Ne
discute pas mes ordres !
Alessandra allait rétorquer à nouveau
mais elle préféra s'en s’abstenir. De toutes les manières, aucun argument ne
ferait démordre sa mère.
Elle s'en alla la tête basse et la
rage au cœur. « Un jour, je me vengerai d'elle et de ses
humiliations ! » se jura-t-elle. Elle rêvait de pouvoir lui faire
très mal afin de lui faire payer le gâchis des plus belles années de sa vie.
Le clocher de la petite chapelle
qui se trouvait sur la cour de l'école faisait un bruit infernal. Les élèves se
précipitaient toutes vers leur salle de classe.
Alessandra, l'éternelle rebelle,
faisant toujours le contraire de ce qu'on attendait d'elle, resta assise sur un
banc de la cour de récréation laissant errer son regard sombre sur ces
centaines d'êtres humains prêts à
accourir au moindre son de cloche. De
petits robots réglés comme des pendules. Elle n'avait nullement l'envie de les
suivre. Cette habitude de nager à contre-courant ou de courir à contresens la
rendait parfois tout à fait antipathique. Son sourire était presque ironique
quand elle regardait évoluer ses amies. La semaine prochaine, elle fêtera ses
seize ans et elle avait sur la vie un regard différent de celui des jeunes
filles de son âge qui n'avaient en tête que le flirt. La façon dont elle était
considérée par sa propre mère la mortifiait et créait chez elle une insécurité
chaque jour grandissante qui la rendait très agressive. Et, au lieu de rêver
qu'un beau prince charmant viendrait la chercher pour l'enlever des griffes de
sa mère, elle se mettait à échafauder toutes sortes de plans machiavéliques qui
pourraient, à coup sûr, écraser Maritza. C'était elle qui l'humiliait, très
certainement à cause de la couleur de sa peau, quand elle aurait dû la protéger
des moqueries de la famille.
Un jour, elle l'avait entendue
pleurer. Raoul, son mari, essayait de la consoler. Elle en était presque
devenue malade. Elle disait en hoquetant que la présence d'Alessandra dans la
famille était un perpétuel sujet de tracasseries. Son mari avait beau lui
demander de se taire qu'elle continuait à débiter son affreux discours. Le cœur
d’Alessandra avait beaucoup saigné ce soir-là, et ses larmes avaient inondé son
oreiller jusqu'au petit matin.
Sa mère ne l'aimait pas ou, pour
être plus juste, elle la détestait. Ces visites nocturnes pendant les- quelles
elle lui manifestait une certaine affection ? Une pure hypocrisie !
La jeune fille en déduisit même que c’était une forme de sadisme. Peut-être que
Maritza la savait éveillée et faisait exprès de l’effleurer de la main pour mieux
la torturer mentalement. Et ceci était plus intolérable que tout. Pourtant, se
disait-elle, elle n'avait pas choisi de venir au monde avec ce teint ou cette
texture de cheveu. Mais, autour d'elle, tout le monde se moquait de ses états
d’âme. Elle était coupable d'être elle-même et la « société » ne le
lui pardonnait pas. Cette couleur qui lui collait à la peau et dont elle ne
pouvait se débarrasser lui pesait d'une manière intolérable. La différence
entre ses sœurs et elle lui faisait mal. Qui plus est, c'était une douleur avec
laquelle il lui faudrait vivre le restant de ses jours.
Pour l'instant elle n’avait qu’une
hâte : avoir dix-huit ans pour pouvoir en finir avec cette école qu'elle
détestait. Son père lui avait promis de belles études à l'étranger. Partir
serait pour elle d’un tel soulagement ! Après avoir renoncé à entreprendre
des études de médecine ou de pharmacie jugées, en fin de compte, beaucoup trop
longues, elle hésitait entre la haute couture et la psychologie mais la balance
penchait du côté du merveilleux métier du docteur Sigmund Freud. Évidemment, en
attendant le moment de partir, il y avait beaucoup d'autres choses qui lui
plaisaient et qu’elle aurait aimé faire. Mais, ses élans avaient été coupés,
ses ailes cassées par le peu d’enthousiasme de Maritza. Elle adorait la musique
et avait demandé à apprendre la guitare qui était son instrument favori mais sa
mère avait poussé de hauts cris.
– Quelle idée ! Apprendre la
guitare ? Cela frise la barbarie. Une jeune fille de bonne famille joue au
piano ou au violon comme nos aïeules avant nous. La guitare c'est bon pour les
vagabonds et les jazzmen.
Elle avait été obligée de se plier
au vœu maternel. Pour la danse, cela avait été pareil. Elle avait fait du
ballet classique quand ses émotions la portaient vers la danse folklorique.
Même le ballet jazz avait été soigneusement écarté. Pour sa mère, il semblait
être impératif d'adopter tout ce qui venait du Blanc et rejeter le reste.
– Mademoiselle Lagardère, il est
temps pour vous de monter !
La voix de sœur Madeleine, le
préfet de discipline, la fit revenir sur terre.
Alessandra la fixa un instant avec
le regard éteint de l'incompréhension puis la lumière vint graduellement.
C'était l'heure de monter en classe. Elle ramassa précipitamment son sac et
s'enfuit en courant vers l'escalier. Le père Stéphane de Vastey, debout à
l'entrée de la chapelle, la vit passer comme un boulet de canon. Il devait la
rencontrer plus tard au confessionnal et déjà il appréhendait cette rencontre.
***
– Bonjour, père de Vastey, dit
Alessandra, quand elle pénétra quelques heures plus tard dans la petite
chapelle.
– Bonjour Mademoiselle Lagardère,
vous allez bien ?
– Pourquoi cette question ?
demanda-t-elle, sur la défensive.
– Vos yeux sont le miroir de vos
pensées…
– Ah bon ! lâcha-elle ironiquement,
je ne savais pas que je pouvais être aussi transparente. Et... que dévoilent
mes yeux ? Ou plutôt mes traîtres, devrais-je dire ?
Le jeune prêtre eut de nouveau le
sentiment que cette jeune fille se comportait comme un animal blessé et traqué.
Donc, il se garda bien de répondre à sa question. Pourtant, rien qu'à voir son
port altier il devinait qu’elle faisait partie d'une famille très aisée. Ce
n’étaient sûrement pas des soucis financiers qui la rendaient aussi irascible.
– Alors, pouvons-nous commencer
cette confession ? questionna Alessandra, agacée d’être dévisagée de la sorte
par le jeune prêtre.
– Bien sûr, bien sûr, s’empressa de
répondre celui-ci. Je vous en prie, asseyez-vous !
Et après s’être raclé la gorge :
– Allez-y ! je vous écoute.
Quelques minutes se passèrent dans
un silence absolu. Patient, le père de Vastey attendit. Il ne voulait en aucun
cas l'effaroucher car il la sentait prête à bondir comme un jeune fauve.
De ses doigts, il pianota doucement
sur le mobilier.
Enfin elle se décida.
– Bon ! Je ne sais quoi vous dire.
Comme je l'ai si souvent répété au père Perrier, je ne crois jamais faire
quelque chose de mal ! Ma notion du péché est totalement différente de la
vôtre. J’aurai beau essayé de vous l’expliquer, vous ne comprendrez pas !
– Et, quelle est votre notion du
péché, Mademoiselle Lagardère ?
– Eh bien... je crois...
– Vous croyez… ?
– Je… je crois que c'est ma mère
qui pèche en ne m'aimant pas et en me le prouvant chaque jour. Alors, quel que
soit le côté répréhensible de l'acte que j’aurais commis, je me trouve d’avance
une excuse valable. D'ailleurs, comment voulez-vous que j’aie foi en un Dieu
plein de justice et d’équité, quand je reste persuadée que celui-ci assiste
chaque jour à mes tortures en affichant une impassibilité à faire pâlir les
sourds et les aveugles ?
– Mais, de quelles tortures
parlez-vous, Mademoiselle Lagardère ? s’étonna le prêtre.
Alessandra hésita à passer aux
aveux et elle en voulut encore plus à sa mère de la mettre dans cette terrible
situation. Mais, elle n'en pouvait plus. Il fallait qu'elle lâche le morceau.
Elle regarda le jeune vicaire dans le blanc des yeux puis dit lentement en
martelant ses mots.
– Ma mère me déteste parce que je
n'ai pas la peau claire et les cheveux soyeux de mes sœurs.
Le père de Vastey eut un
haut-le-corps qui en disait long de sa surprise. Il protesta :
– Je ne vous crois pas. Ce n'est
pas une chose possible. Sa foi chrétienne le lui interdirait. J'ai appris, de
manière tout à fait fortuite d'ailleurs, qu'elle était une femme d'église.
– Tout cela n’est qu’un leurre. Ma
mère est bour- rée de préjugés. Elle ne veut pas voir les Noirs et moi je subis
les pires humiliations de sa part. Pour elle, je ne fais jamais rien de bon.
Elle refuse de s'occuper de moi. Elle n'a jamais voulu m'aider à apprendre mes
leçons ; très certainement parce qu’elle me juge trop sotte pour les
comprendre. Je suis victime de racisme dans ma propre maison, ma propre
famille.
– Allez, allez, il ne faut pas
exagérer, protesta le jeune prêtre, vous amplifiez certainement les choses.
Tout cela me paraît tellement incroyable. À votre âge, une adolescente a
toujours un sérieux penchant pour… la fabulation.
– Croyez-moi, Père de Vastey, je ne
saurais mentir. J'ai besoin d'aide. Car, je n'ai personne à qui en parler.
Personne à qui me confier. Je sens ma tête prête à éclater. C'est grâce à mon
père que je suis encore scolarisée. Ma mère voulait que j'aille prendre des
cours de pâtisserie, me jugeant trop sotte pour poursuivre mes études jusqu'à
la philo. Pourtant, elle sait très bien à quel point j’aurais aimé devenir
médecin ou pharmacienne. Mais, comment voulez-vous que j'aie de bonnes notes
quand chaque jour je vis en plein cauchemar ?
– Calmez-vous, ce n'est pas la
peine de vous exciter de la sorte, s’empressa de dire le prêtre face à
l’agitation de la jeune fille. Tout cela va peut-être s'arranger. La puberté
est une étape très difficile. Peut-être qu'après, tout rentrera dans l'ordre.
Votre mère vous aime, j’en suis sûr, cela ne saurait être autrement. Elle est
une personne instruite et cultivée qui doit bien se placer au-dessus de
certaines mes- quineries.
– Mesquineries ? Voyons, il faut
bien appeler les choses par leur nom, c'est de la méchanceté. Une enfant
adoptée aurait été mieux traitée que moi.
– C’est quand même
impensable !
Alessandra se mit debout en
repoussant sa chaise avec violence.
– Je ne mens pas !
déclara-t-elle rageuse, tout ce que je vous ai dit est absolument vrai. Si vous
ne voulez pas me croire tant pis pour vous. Mais, si un jour ma mère pousse sa
méchanceté jusqu'à m’assassiner… j'espère que vous n'aurez pas mauvaise
conscience à ce moment-là.
Et elle tourna brusquement les
talons et se précipita vers la sortie.
– Mais... écoutez, cria le père de Vastey voulant ainsi
arrêter sa course. Mademoiselle Lagardère… vous partez sans… sans mon
absolution. Vous ne pourrez pas communier dimanche.
À ces mots, Alessandra se figea et
eut un rire ironique avant de répondre :
– Primo, comment pourriez-vous me
donner votre absolution quand je n'ai pas péché ? Secundo, vous tenez à
justifier les péchés de ma mère et à cautionner son racisme, ce que je trouve
méchant de votre part. Tertio, votre absolution, tout le monde peut s'en
passer. Ma mère la première, puisqu'elle communie chaque dimanche. J'ose encore
croire que l’un de vos confrères n’a pas poussé l’audace jusqu’à lui donner
l’absolution malgré son comportement amoral et immoral. Alors là, si c’est le
cas, votre Église ne serait qu’une vaste plaisanterie, permettez-moi de vous le
dire !
Sur ce, elle sortit rapidement,
laissant le jeune prêtre totalement ahuri. Les propos de cette jeune fille
étaient d'une logique et d’une justesse implacables. Ce fait le bouleversa au
plus haut point. Il commençait déjà à avoir mauvaise conscience vis-à-vis
d'elle. Comment avait-il pu prendre la défense d'une mère qu'il ne connaissait
même pas, alors qu’il avait flairé, dès le premier instant, la détresse de
cette enfant ? Sa souffrance était presque palpable. Il avait honte de
lui-même. Il n'avait rien fait pour secourir cette âme en peine. Au contraire,
il n'était parvenu qu'à la hérisser contre cette Église qu'il chérissait et
qu'il tenait tant à faire aimer des autres.
Il souffrait. Sa mission, il ne
l'avait pas accomplie. Impossible de la rejoindre ; elle avait déjà
regagné sa salle de classe. L'attendre à la sortie ? Cela serait mal vu et
ferait l’objet de toutes sortes de ragots ! Essayer de lui téléphoner chez
elle ? Impensable ! Ses parents ne comprendraient pas. Et cette impuissance
le rendit mal à l'aise. Il se sentait mal dans sa peau. Comme un médecin ayant
fait un mauvais diagnostic, il avait mauvaise conscience.
Déjà une autre élève arrivait pour
la confession. Il la vit dans un flou des plus total et l'entendit lui débiter
une liste de péchés si énormes qu’ils avaient l'air d'avoir été inventés, sur
place pour la circonstance.
« Dix Je vous salue Marie, dix Notre
Père et l'Acte de contrition » ! lui prescrivit-il
machinalement, la mort dans l’âme, en pensant à la remarque d’Alessandra
concernant l’hypocrisie de cette fameuse absolution. Comme tout cela lui
paraissait idiot tout à coup ! Il secoua la tête pour chasser cette pensée tout
en se disant que cette jeune fille avait quelque chose de diabolique.
***
« Oui, c'était toi la fille
dont j'ai rêvé. Depuis longtemps, longtemps déjà je t'ai cherchée... »
La chanson de Dick Rivers
envahissait la salle de musique.
Alessandra,
les yeux fermés, fredonnait à mi-voix cette tendre mélodie qui la faisait un
peu rêver. À seize ans, elle n'avait jamais encore eu d'amoureux, et le soir
dans son lit elle pensait toujours à ce jeune homme, encore sans visage, qui la
tiendrait dans ses bras pour lui dire sa tendresse et son amour. Aura-t-il une
vague ressemblance avec le père de Vastey ?
Le quarante-cinq tours prit fin.
Alessandra se leva nonchalamment et posa sur le plateau le dernier disque de
Johnny Halliday. Elle augmenta sensible- ment le volume. La voix puissante du
rocker et sa musique tonitruante remplirent l'espace.
Des pas précipités dans l'escalier,
une, deux por- tes claquèrent, et sa mère était là, en face d'elle, le regard
en furie.
– Serait-ce possible de faire
tranquillement sa sieste dans cette maison ?
– Excuse-moi, maman, j’ignorais que
tu te reposais, répondit tranquillement Alessandra.
– Tu l'as fait exprès, tu m'as
entendu dire à ton père que je montais m'allonger à cause d’un affreux mal de
tête…
– Je n'en savais rien, je te le
jure, maman, sans quoi j'aurais fait moins de bruit.
– Moi, je suis persuadée que tu
l'as fait sciemment. Ce soir nous sommes invités chez les Helmcke, c'est la
fête de Catherine ! Eh bien toi, tu n'iras pas !
Alessandra fut soudain prise de
vertige. Non pas ça ! Elle tenait tellement à se rendre à cette
surprise-partie.
– Écoute maman, essaya-t-elle de
protester, je t'assure que ce geste n'a pas été délibéré...
– Je ne veux plus rien savoir, ma
chère, il est trop tard. Tu réviseras ton cours de mathématiques car tes
dernières notes ne sont pas du tout reluisantes. Cela te fera le plus grand
bien puisque tu tiens toujours à garder la queue de la classe.
Sur ces mots, sa mère remonta dans
sa chambre, la laissant désemparée.
Carmen,
la nouvelle bonne, armée de son balai, in- terrompit son ménage pour lui lancer
un regard désolé.
– Merde ! jura tout bas
Alessandra en se tapant le front.
En voulant taquiner sa mère – car
contrairement à ses affirmations, elle avait fait exprès de faire autant de
bruit pour attirer son attention –, elle s'était punie toute seule.
Et la fête chez les Helmcke, cette
soirée qu'elle attendait depuis tant de mois ! Une sorte de lumière dans
sa vie si sombre et si triste. Elle ne voulait pas se l'avouer totalement mais
elle avait un léger béguin pour Boy Helmcke. Hélas ! Lui, il ne la voyait
même pas, n'ayant d’yeux que pour Sybil. La blonde Sybil. Mais elle désirait
quand même le revoir. Il était si gentil et ses très larges épaules malgré son
jeune âge (il n’avait que dix-sept ans) lui donnait l'envie d'y poser sa tête.
Elle était désolée de le voir se morfondre pour sa cadette. Ô ! la frivole
Sybil, si sûre d'elle et qui savait faire tourner les têtes. Sybil, la
désinvolte, avait les plus beaux garçons à ses pieds et, chose curieuse, elle
avait laissé entendre à sa meilleure amie qu'elle aimait bien le jeune vicaire.
Ce qui n’était pas du tout pour plaire à Alessandra sans que celle-ci ne sache
trop pourquoi.
La pensée de la jeune fille erra un
instant autour du jeune et séduisant prêtre et elle se demanda tout à coup
combien de filles allaient tomber amoureuses de lui.
Elle lui en voulait toujours de son
incompréhension de la fois dernière. Pourquoi avait-il préféré défendre cette
mère qui la faisait tant souffrir ? Dire qu'elle avait cru à un moment
qu'il serait différent de ce vieil hibou qu'était le père Perrier, qui aimait
d'avance sa mère puisqu'elle était la première à faire de généreux dons
mensuels à la paroisse. Une dona- taire de cette trempe pesait lourd dans une
balance. Mais, Stéphane de Vastey, quel intérêt avait bien pu lui dicter ses
paroles ? Pourquoi s’était-il jeté la tête la première dans une voie sans
issue ? Elle essaya d’excuser sa conduite et l'idée lui vint qu’il s’était
comporté de la sorte par horreur de la méchanceté gratuite. N’importe qui de
sensé aurait toujours du mal à croire qu'une mère puisse autant détester un
enfant qu'elle avait elle-même mis au monde. Alessandra le concevait bien, mais
qu'un prêtre, un homme de foi, doute d'avance de ses affirmations la frustra et
elle décida de le mettre lui aussi sur la liste des personnes à « abattre ».
***
Le jour se mourait lentement sur
Pétion-Ville. Alessandra se délectait de ce merveilleux tableau qu'était ce
coucher de soleil en regrettant d'avance qu'il fut éphémère. Chaque seconde,
les tons changeaient, le décor se transformait et les teintes chaudes avaient
un éclat extraordinaire qui flattait l’œil.
La jeune fille adorait s'asseoir
sur la grande terrasse pour admirer ce spectacle d'un moment qui lui procurait
ces instants de bonheur qu'elle volait à la vie. Elle se réconciliait pour quelques
instants avec Dieu. Elle ferma une seconde les yeux et poussa un soupir plein
de désarroi. Pourquoi est-ce que ce Dieu tout-puissant, capable de faire de si
belles choses, n'affichait que de l’indifférence à son endroit ? Pour-
quoi ne la frappait-il pas de surdité ? Au moins elle serait à l’abri des
sarcasmes que savait distiller sa mère à longueur de journée pour la rendre mal
à l’aise ! Tout au plus, il aurait pu, tout bonnement, d'un coup de baguette
magique, frapper sa génitrice de mutisme. Voilà, ceci serait beaucoup plus
logique, beaucoup plus... disons juste, puisque c'est elle qui possédait une
langue de vipère. Une langue fourchue qui pouvait lui sortir des paroles
blessantes ayant le don de la faire pleurer et ceci très souvent en présence du
personnel de maison. Quelle humi- liation !
Mais, quel genre de monstre était
cette femme qui disait être sa mère ? Tout miel avec Sybil et Allison et tout
fiel avec son aînée qu'elle traitait comme une pestiférée. Sa grand-tante
Marguerite, sœur aînée de sa chère grand-mère avait demandé nombre de fois à
Maritza de permettre à Alessandra de venir vivre avec elle. Son célibat était
si lourd à porter qu'elle aurait bien aimé avoir de la compagnie, disait-elle.
Alessandra savait que c'était par affection que sa grand-tante faisait une
telle requête, et elle l'en remerciait de tout cœur. Mais, évidemment, sa mère
déclinait toujours toute offre de ce genre avec une peur proche de la panique,
ne voulant certainement pas la perdre de vue une seconde. Sans doute
craignait-elle de n'avoir plus personne sur qui exercer sa rage ?
Tant d'amertume de la part de
Maritza Sanders Lagardère était, somme toute, assez incompréhensible
puisqu'elle avait tout eu dans l'existence. Elle descendait d'une des plus
grandes familles de ce petit bout d'île. Son père était l'un des hommes les
plus riches et les plus influents de ce pays. Les Sanders avaient fait fortune
honnêtement, dans le textile. Les frères Sanders avaient la réputation d’être
de rudes travailleurs, faisant fonctionner leurs usines plus de quinze heures
par jour. À ce rythme, celles-ci devinrent de plus en plus prospères, assurant
à leurs propriétaires une inestimable richesse.
La mère Sanders, de son nom de
jeune fille Olga Shettini, était, elle aussi, issue de la haute société.
« Une famille un peu moins honnête, parce qu’elle possédait des terres
dans l’Artibonite à perte de vue ! », déclaraient les Sanders un peu
jaloux de leur fortune. Comme si la possession de terres trans- formait
automatiquement les honnêtes gens en bri- gands !
Le mari d’Olga Shettini avait reçu
du père de celle-ci une confortable dot le jour de ses noces. Les mauvaises
langues disaient que c'est parce que le patriarche avait été tellement heureux
de pouvoir caser une fille un peu trop libertine à son goût. On dit aussi que
M. Shettini avait lui-même accompagné sa fille jusqu’à l'autel, quand il avait
refusé de le faire pour ses autres enfants, s’assurant ainsi qu’elle était bel
et bien mariée. Ce descendant d'Italien, au sang bouillant, ayant un sérieux
penchant pour l'alcool, avait pris un verre de trop ce jour-là et alla jusqu'à
remercier publiquement son gendre d'avoir sauvé sa fille de la luxure.
L'assistance et surtout sa femme n'avaient pas apprécié sa franchise, on le
comprend bien.
Du mariage de William Sanders et de
Olga Shettini naquirent quatre enfants dont Maritza fut la seule fille. Gâtée
et choyée à outrance, celle-ci n’eut jamais rien à envier à quiconque. Elle
avait fréquenté les meilleures écoles et aussi l'université, ce qui s’avérait
être rare à l’époque. Elle était belle ; ce mélange de sang italien et
allemand avait donné un bon produit et William Sanders en était fou. Jusqu'à
présent d'ailleurs, et cela se voyait rien que dans la façon dont il posait les
yeux sur elle.
Mais, il faut dire aussi que chez
les Sanders l'aïeule était une négresse, une vraie. Le premier Sanders débarqué
au pays fuyant la guerre en Europe avait épousé une marchande « du bas de
la ville ». Elle avait un commerce de dentelle. De cette femme, on n'entendait
point parler. D'ailleurs, elle-même ne parlait pas beaucoup pour le grand
bonheur de la famille qui n'aimait pas trop la voir afficher son créolisme
débordant. Et rares étaient ceux qui l'a- vaient croisée, un jour, dans la
cuisine des Sanders écossant les petits pois, ne sachant même pas qui elle
était, la confondant avec une bonne. Et ce n'est que par hasard quand on se
rendait compte que tout le monde lui parlait avec déférence qu’on comprenait
qu’elle était la doyenne de la famille. De l’avis de plus d’un, cette
considération s’affichait non pas à cause d'une quelconque affection qu'on
aurait pu lui vouer mais, simplement, parce qu'elle détenait les cordons de la
bourse. Depuis son veuvage, elle avait pris les rênes des affaires de son mari.
Elle était peut-être sans instruction mais elle avait, toute seule, développé
son business de dentelles et réussi à
convaincre son époux de se lancer dans le textile, la confection de dessous
féminins et dans la lingerie fine.
Depuis cette grande négresse, plus
personne à la peau d’ébène n'était entré dans la famille. Au contraire, tous
avaient cherché à se marier avec des Blancs, les vrais, pas les Blancs mannans, ceux qui étaient nés au pays,
non ! Les « importés ».
À défaut de ceux-ci, in extremis, on acceptait les mulâtres à condition,
évidemment, qu'ils n'aient pas trop de café dans leur lait.
Malgré toute cette blanchisserie, il y avait eu quelques
problèmes dans les cercles huppés de la capitale. Eh, oui ! Le père
Sanders, malgré sa fortune, n'avait pas réussi à faire admettre sa femme parmi
les sans « tache et sans reproche ». Un jour, en plein bal, le
président du Belvil Club avait fait arrêter la musique pour demander aux époux
Sanders de quitter la salle sur demande générale car, par sa présence, cette
femme noire avait offensé l'assistance qui répugnait même à lui adresser la
parole de peur qu'elle n'accouche d'une grossièreté digne de la
Croix-des-Bossales.
Paul Sanders quitta le club ce
jour-là pour ne plus jamais y remettre les pieds. Aussi, ne versa-t-il plus sa
contribution de membre d'honneur. Ce fait dérangea le budget de l’association
et décapita les tournois de tennis et de golf de cette année-là. Ces activités
étaient toutes placées sous le haut patronage du tout- puissant groupe « Sanders
et Fils ».
Bien entendu, il y en a qui diront
que l’enfance de Maritza n’avait pas été de tout repos. Souvent, dans la vie,
il ne suffisait pas d’avoir de gros moyens financiers. La fillette avait été
continuellement ballottée d’un pays à un autre, car les activités commerciales
des Sanders les forçaient à se déplacer plus que de raison. Un mois en Italie,
deux aux États-Unis, trois en Hollande ou quelques semaines aux Bahamas et
hop ! On revenait vers Port-au-Prince. De longues crises nerveuses et trois
dépressions dues à sa grande fragilité psychologique avaient fait d’elle un
être plutôt irascible. Un rien pouvait la contrarier, et son mari veillait à ce
qu’on ne la dérangeât pas quand elle se sentait agitée ou quand elle avait ces
migraines qui lui coupaient même l’appétit et qui ne la lâchaient qu’après deux
ou trois jours de souf- frances atroces. Ces maux, aggravés par sa paranoïa
chaque jour grandissante, devenaient de plus en plus insoutenables. Quand elle
réussissait enfin à dormir, elle était réveillée par d’affreux cauchemars
qu’elle n’osait raconter à personne et qui la laissaient ha- garde des jours
durant.
III
La
cloche de l’église carillonna gaiement pour clore la messe dominicale.
Alessandra ne put retenir un soupir de soulagement. Elle s’étira légèrement, ce
qui porta sa mère à lui lancer un regard noir. Eh oui ! constata-t-elle, tout
ce qui est mauvais est forcément noir ! Des jours noirs, des années noires, les
plus noirs moments de la vie, etc. L’homélie du prêtre, elle ne l’avait écoutée
que d’une oreille distraite. Il avait parlé de l’amour filial et du respect que
les enfants devaient à leurs parents. Du bla-bla-bla ! Jamais on ne
parlait de l’amour et de l’affection que devaient les parents à leurs enfants.
Ce qui intéressait Alessandra ce
jour-là, c’était de voir le père de Vastey. Mais, elle le chercha en vain du
regard, il n’était nulle part. Elle était déçue sans trop savoir pourquoi
puisqu’elle portait encore sur sa peau les brûlures de ses dernières paroles.
Elle avait quand même pensé à ce jeune prêtre, une bonne partie de la nuit.
Elle avait pitié de lui, le sentant très naïf. C’était visible qu’il ne savait
rien de la vie et qu’il croyait le monde bon et les humains généreux à l’image
du Christ. Pauvre Stéphane de Vastey ! Elle ne se sentait plus la force de
le détester parce qu’elle ne lui trouvait aucune hypocrisie.
Pour rentrer à la maison,
Alessandra s’engagea la première dans l’allée principale de l’église ; sa
mère suivait, tenant ses jeunes sœurs par les épaules. Brus- quement, sans
avertissement aucun, Alessandra s’arrêta. Les autres qui ne faisaient pas
attention se heurtèrent à elle. Les yeux de sa mère lancèrent des éclairs.
« Encore une de ses gaucheries ! » pensa celle-ci. Non, elle se
trompait. Alessandra avait tout bonnement aperçu le père de Vastey causant à
quelqu’un sur le parvis de l’église.
La jeune fille se sentit troublée.
Il était là ! Tant mieux, cela lui éviterait de se demander, pendant toute
la journée, où il pouvait bien être. Elle le trouva beau malgré sa soutane et
se demanda pour la centième fois pourquoi un si bel homme avait choisi d’entrer
dans les ordres. Un véritable gâchis !
Quand le père de Vastey la vit à
son tour, un grand sourire lui fendit la face.
– Mademoiselle Lagardère, comment
allez-vous ? dit-il en s’approchant d’elle, négligeant d’un coup son ancienne
interlocutrice.
Le cœur d’Alessandra battit la
chamade. Elle sentit le souffle lui manquer.
– Ça va, merci ! répondit-elle
d’une petite voix, en rougissant.
Sa mère fut clouée par la surprise.
Elle n’en revenait pas. Une Alessandra rougissante et perdant tous ses moyens
alors qu’elle était si frondeuse, si difficile à amadouer. Maritza regarda le
jeune prêtre dialoguer avec sa fille le cœur étreint d’une légère appréhension.
Elle secoua la tête comme pour effacer les mauvaises pensées qui avaient l’air
de vouloir s’y installer. Par expérience, elle avait déjà saisi ce
qu’Alessandra prendrait du temps à comprendre. Ce regard fiévreux, ces yeux qui
scrutaient toute la salle, il y avait là tous les symptômes d’un état amoureux.
Elle avait même eu l’impression d’entendre battre son cœur dans sa jeune
poitrine tant son émotion avait été forte. Hum… Maritza s’éloigna soucieuse.
Son cœur de mère saignait car elle
se voyait forcée d’être dure avec sa propre fille alors qu’elle désirait qu’il
en soit tout autrement. C’était très pénible d’avoir à jouer cette comédie, de
mettre toutes sortes de distance entre elle et son aînée dans le seul but de
protéger celle-ci. Avait-elle le choix ? Avait-elle le droit de faire
différemment sans que cela ne soit préjudiciable à Alessandra ? Dieu, que
la vie était compliquée ! Cette enfant, elle l’aimait de tout son cœur et
de toute son âme ; pourtant, pour des raisons tout à fait indépendantes de
sa volonté, elle devait taire ses sentiments. Ne rien tenter alors qu’en cette
étape difficile de son adolescence elle avait besoin d’attention et surtout des
conseils avisés d’une mère. Maritza se voyait coincée dans son enfer et elle
n’avait personne à qui se confier. Tout était si grave !
– Avez-vous aimé le sermon,
Mademoiselle Lagar- dère ? demanda le jeune vicaire, se rendant soudain compte
que sa main retenait encore celle d’Ales- sandra.
Celle-ci hésita un instant, fut
tentée de mentir mais s’en abstint. Ç’aurait été trop facile.
– Non ! répondit-elle
sèchement, adoptant de nouveau son attitude rébarbative rien qu’en entendant le
mot « sermon ». Ma mère tenait à ce que je sois là, alors j’ai
obtempéré, c’est tout ! Je n’ai jamais aimé la messe de dix heures le
dimanche matin. C’est le rendez-vous des hypocrites, des amoureux, de ceux qui
tiennent à exhiber leurs vêtements neufs et des aguicheuses. D’ailleurs,
personne ne prête attention au sermon. Les gens écoutent plutôt leur cœur et
surtout leurs sens, pas autre chose.
– Ne parlez pas de la sorte,
Mademoiselle Lagardère, s’offusqua le jeune prêtre, vous êtes beaucoup trop
jeune pour être aussi désabusée.
– Père de Vastey, vous avez des
yeux pour ne pas voir. Même dans votre bible il est écrit qu’il n’y a pas pire
aveugle que celui qui ne veut pas voir.
– Cela me fait plaisir de constater
que vous lisez quand même la Bible.
– Non, non, non ! Ce n’est pas pour
les raisons que vous vous imaginez, mais pour pouvoir prendre… Dieu à défaut.
– Vous avez tort de vous rebiffer
ainsi contre le Très-Haut quand celui-ci est bon et miséricordieux. D’ailleurs,
chaque jour il nous le prouve davantage.
– Très bien, la prochaine fois que
vous lui parlerez, demandez-lui s’il a fait exprès de me doter d’une mère aussi
détestable. Hier encore, elle m’a enfermée dans ma chambre à double tour pour
que je n’aille pas au cinéma avec mes sœurs ; sous prétexte que je n’avais
pas achevé mes devoirs quand ceux-ci avaient été faits depuis vendredi après-midi.
– Écoutez, je crois que je vais
parler à votre mère. Je m’en voudrais d’accorder une foi absolue aux paroles
d’une… gamine.
– Une gamine, moi ? Vous voulez rire. J’en sais bien plus que
vous sur la vie.
– Croyez-vous cela, jeune
demoiselle ?
Alessandra regretta, à cette minute
précise d’avoir cherché à le voir, de l’avoir abordé, de lui avoir parlé. Quel
idiot ! Il ne comprendrait jamais rien. Pour se venger, elle ajouta avant de
tourner le dos :
– Pendant que j’y pense, dites à
votre Dieu supra intelligent qui est le commencement et la fin que ce sang qui
coule chaque mois entre les cuisses des femmes n’est pas une idée géniale. S’il
s’était montré moins paresseux ou peut-être plus généreux envers la gent
féminine, il aurait pu trouver mieux.
Le père de Vastey vit de la fureur
dans les yeux de la jeune fille et décida d’écourter cet entretien qui,
somme toute, ne mènerait à rien d’autre qu’à une plus grande incompréhension.
***
En remontant dans sa chambre, un
peu plus tard, il se demanda encore une fois la raison d’une si grande
agressivité chez la jeune fille. Il se refusait à croire que Maritza Lagardère,
cette belle femme au regard angélique qui communiait tous les dimanches,
pouvait porter en elle autant de méchanceté que prétendait sa fille. Alessandra
Lagardère avait peut-être un grain de folie qui était en train de ger- mer en
elle. Il lui fallait peut-être voir un psycho- logue avant que son cas ne soit
totalement perdu.
***
Ce soir-là, Alessandra se sentit
seule, vraiment seule. Elle entendit rire ses sœurs dans la chambre voisine,
voulut les rejoindre mais se ravisa à temps. Sa mère ne voulait pas qu’elle
soit souvent avec Sybil et Allison craignant que celles-ci n’adoptent ses
« mauvaises manières » comme elle disait. Tant pis, elle resterait
dans sa chambre à ressasser ses idées noires.
Elle se résignait déjà à sa
solitude quand elle se rappela, tout à coup, que Stanley Stark avait glissé
dans son sac à main, pendant la messe, un petit bâtonnet blanc.
– Mais, si !
s’écria-t-elle.
Une
cigarette, elle avait une cigarette. Elle se leva d’un bond et tira de son sac
« le calumet de la paix » comme disaient les copains. Pendant
quelques heures, elle oublierait les « visages pâles » et
surtout, le beau Stéphane qui hantait un peu trop son esprit.
***
Alessandra,
la rebelle, passa encore deux années dans cette école qu’elle n’aimait guère,
seulement parce qu’elle tenait à être le plus près possible du jeune prêtre.
Ce qui aurait pu paraître une toquade, au fond, ne
l’était pas. C’était un amour pur comme seul un sentiment neuf, émanant d’un
adolescent en pleine puberté, pouvait l’être.
Plusieurs jeunes hommes lui tournaient autour, qu’elle
ne les remarquait pas, trop occupée à penser à Stéphane. Stéphane,
l’inaccessible, l’homme qui aimait Dieu par-dessus tout et qui ne voyait en
elle qu’une brebis égarée. Il avait fini par comprendre qu’elle disait vrai
concernant l’attitude incroyable de sa mère et avait conclu avec elle que cela
était très certainement lié à un problème de couleur même si cela lui
paraissait à peine concevable. Aussi, faisait-il de son mieux pour l’aider à ne
pas s’enfoncer dans une paranoïa destructrice. Il voulait tellement qu’elle
aimât le Seigneur autant que lui mais cela était presque impossible à la jeune fille.
Dans une attitude recueillie, il lui parlait de l’Être suprême, la croyant
attentive à ses paroles. Hélas ! Quand il rouvrait les yeux, il découvrait
le regard plein d’amour d’Alessandra fixé sur lui ! Jamais, avant elle, une
femme ne l’avait contemplé ainsi. Ce regard de femme en devenir lui disait ses
sentiments, son désir de lui et toute la tendresse du monde. Dans ces moments,
le jeune prêtre la prenait pour l’ambassadrice du diable désirant le séduire
dans un lieu aussi sacré que l’enceinte d’une église. Et il se mettait à prier
avec une ferveur incroyable, se sentant bien incapable de maîtriser cette douce
sensation qui l’envahissait quand il était en sa présence.
Il demandait souvent à Dieu de l’aider à lutter contre
tous les mauvais génies qui voulaient le faire trébucher pour qu’il ne devienne
qu’un vulgaire pécheur ; lui qui s’était juré de vouer sa vie à la prière,
loin de toutes tentations de la chair. Un vrai sacerdoce ! Il en avait
décidé ainsi et ne voulait aucune entrave sur son chemin. De plus, il était
persuadé que son paradis, il le gagnerait en brandissant à Dieu la pureté de
son cœur et de son corps comme un étendard, prouvant ainsi que sur terre il
s’était abstenu de flirter avec les esprits mauvais.
Il ne voulait pas seulement résister à la tentation, il
désirait surtout la fuir pour ne pas avoir à mettre à l’épreuve certaines de
ses faiblesses. Pourtant il se devait d’aider Alessandra à être en paix avec
elle-même. Car il sentait, par moments, qu’à force d’incompréhension, cette adolescente
pourrait se perdre dans ce bas monde où le sexe et l’argent régnaient en
maître. Mais pouvait-il lui-même l’approcher de trop près, s’exposer à des
égratignures dues à ses épines et lui permettre de blesser son cœur vierge de
tout amour féminin ?
Le jeune vicaire était à ce stade
de pensées quand son téléphone sonna. Il décrocha.
La voix était légèrement
essoufflée. Une voix reconnaissable entre toutes. Alessandra voulait le voir
tout de suite au confessionnal. Il n’avait pas encore ouvert la bouche qu’elle
raccrochait déjà, ne lui laissant que le choix d’être au rendez-vous.
Il ne voulut pas se l’avouer tout
de suite, mais cette entrevue créait déjà en lui une émotion à laquelle il
tenait à échapper. Qu’elle veuille le voir à cette heure tardive dans le
confessionnal ne présageait rien de bon mais ne pas y aller serait, à son avis,
la pire des choses.
***
C’est d’un pas rapide qu’il se
rendit sur le lieu de la rencontre, le cœur étreint par une sourde angoisse.
Il y fut bien avant elle, ce qui augmenta
sa nervosité. Ses mains tremblaient tellement qu’il donnait l’impression d’être
un homme amoureux, et cela l’accablait. Il en voulut à Alessandra de provoquer
en lui de pareils troubles.
Des minutes qui lui parurent des
heures s’égrenèrent lentement. Dans sa tête, les idées s’entrechoquaient et il
essayait de s’imaginer les mille et une raisons qui auraient pu pousser
Alessandra à vouloir le rencontrer à une heure aussi indue. Il se tordait les
mains d’énervement, revit en pensée l’histoire pas du tout ordinaire de la
jeune fille. Un vrai itinéraire d’enfant pas du tout gâtée. Cette mère qui
semblait la détester à cause de la couleur de sa peau et les méchancetés
qu’elle lui faisait à cause de cela : de la barbarie pure ! La
multitude de petites flèches empoisonnées que lui lançaient ses cama- rades qui
s’étonnaient de la différence entre ses sœurs et elle : un cauchemar
quotidien. Tous ces faits semblaient profondément l’affecter. Fragile, cette
enfant l’était jusqu’à l’excès. Cette sensibilité à fleur de peau, à fleur de
cœur, à fleur de corps lui donnait l’envie de la protéger. La protéger de qui,
de quoi ? Il ne savait pas trop. De tout, de sa mère, de son milieu social
ou tout simplement d’elle-même. Elle lui laissait toujours l’impression qu’elle
ne serait jamais une fille comme les autres. Elle n’était pas née, que son
histoire l’avait précédée. Mais, ce qui le tourmentait le plus était le
pressentiment qu’il allait, lui, simple curé de paroisse, jouer un rôle
important dans cette vie qu’il devinait peu quelconque. Depuis un peu plus de
deux ans qu’il la connaissait, il l’avait entendu dire bien des énormités mais
il avait pardonné. Elle avait même tenté de l’insulter, de lui faire croire
qu’il avait fait un très mauvais choix en voulant être prêtre ; il avait
encore pardonné. Mais, de quel droit intervenait-elle dans sa vie privée ?
Est-ce que de se montrer compréhensif ou attentif à ses problèmes faisait de
lui son ami, un ami intime à qui elle voulait dicter sa volonté ?
Non ! il ne la laisserait pas faire. Cette petite ne lui était rien.
À un certain moment elle avait
voulu l’offenser en offensant le Très-Haut, le Dieu qu’il aimait tant. Elle
disait que celui-ci avait délibérément créé Satan, car il s’ennuyait tout seul
dans un monde où « tout le monde il est beau, tout le monde il est
gentil ». Alors, il avait permis au mal de s’installer, question de
s’amuser un peu.
Afin de le pousser à bout elle
avait projeté l’image de Dieu et de Satan assis comme deux joueurs d’échecs
utilisant des pions qui ne seraient autre que des êtres humains. Eh oui !
de vulgaires pions entre les mains de puissants esprits contre lesquels ils ne
pouvaient rien, devant se laisser ballotter au gré de leur volonté.
Le jeune prêtre se révoltait,
vociférait, s’énervait, puis se calmait en voyant le sourire qui flottait sur
les lèvres de la jeune fille. Croyait-elle vraiment à tout ce qu’elle avançait
ou voulait-elle seulement le faire sortir de ses gonds ? Tout comme les
jours où elle accusait les sœurs de la congrégation de Sainte-Thérèse d’être
hypocrites et bourrées de préjugés, s’amusait-elle encore à le provoquer ?
Elle disait haut et fort que celles-ci ressemblaient aux religieuses de
Saint-Archange ; pures comme des anges peut-être, mais, orgueilleuses comme
des démons !
Elle prétendait aussi que les
ecclésiastiques catho- liques n’étaient que des menteurs qu’il fallait faire
taire avant de forcer l’humanité à crouler sous le poids de leur ignominie.
Comme un cheval sauvage, perpétuellement indompté, elle se cabrait contre
l’ordre établi. Pour elle, les prêtres n’étaient rien d’autre que d'infâmes
vendeurs d’absolution qui n’avaient pas hésité à tromper tous leurs fidèles
pour construire leur basilique Saint-Pierre ! Des prédateurs qui avaient,
sans sourciller, détruit, éliminé et spolié des millions d’Amérindiens au nom
du christianisme, au nom de l’évangélisation des peuples, lui jetait-elle à la
figure perpétuellement. Des arguments de défense, le jeune prêtre n’en avait
pas beaucoup. Il se rongeait le sang et implorait le ciel de lui venir en aide,
et priait pour que la grâce divine descende sur cette très jeune fille. Oui, il
serait beau le jour où elle renierait ses sombres pensées, trop sombres pour un
être aussi jeune, aussi plein de désir de vivre. C’est pour un mieux-être
qu’elle se battait ou plutôt qu’elle se débattait dans ce monde ingrat et
cruel.
De son côté, Alessandra pensait que
le père de Vastey était lâche parce qu’il avait choisi la voie la plus courte
pour parvenir à son Dieu et à son paradis, celle où il n’y avait pas d’appétit
de la chair ni de convoitises. Le test, le vrai, on devait le réussir en
tentant de patauger dans la boue de ce monde puis de s’en sortir sans y laisser
ses plumes. Mais, lui, il avait peur, et elle le savait et n’avait de cesse de
lui répéter que sa foi était plutôt bidon, car il était bien incapable de
résister aux vraies tentations. Sans aucun doute, cela portait le jeune vicaire
à réfléchir et il trouvait tout cela fort dérangeant.
– Pardonnez-moi, je suis en
retard !
La voix, derrière lui, le fit
sursauter.
– Vous m’avez fait peur,
Mademoiselle Lagardère. – Tiens !
Ce n’est pas nouveau je crois...
Elle avait du rire dans les yeux en
disant cela. Stéphane, un bref instant, parut soulagé. Ce qu’elle avait à lui
dire n’était peut-être pas si grave que ça, sans quoi il n’y aurait eu aucune
place pour la plaisanterie.
Alessandra sourit et s’enhardit à
passer douce- ment son index sur la joue du jeune prêtre ; un geste
qu’elle ne s’était jamais autorisée jusqu'à présent. Le père de Vastey,
surpris, s’écarta d’elle immédiatement comme s’il avait été touché par une
pestiférée.
Elle rit doucement, un rire de
gorge. Le prêtre la regarda comme une bête traquée fixerait un éventuel
agresseur. Elle était vraiment belle cette jeune fille à la peau d’ébène et aux
dents si blanches que celles-ci brillaient dans la pénombre. Peut-être que la
souffrance embellissait les femmes leur donnant une force et une émotion qui ne
sauraient émaner de filles trop gâtées. Oui, il le reconnaissait, Alessandra
Lagardère était une fille magnifique.
Il chassa très vite cette pensée
qui aurait pu l’entraîner des années en arrière, sur d’autres rives très
lointaines où l’adolescent qu’il était alors avait laissé ses empreintes, dans
le sable chaud, mêlées à celles de Mary la petite voisine. Mais leurs pas
s’étaient perdus en cours de route et les siens avaient emprunté un autre
chemin, celui menant à la… sublimation.
D’un ton qu’il voulut neutre, il
dit :
– Vous aviez quelque chose
d’important à me dire, Mademoiselle Lagardère ?
Le visage de d’Alessandra se ferma
comme un parapluie et des larmes perlèrent dans ses yeux vides de tout éclat.
– Au
fait, j’ai deux choses importantes à vous dire : La première est que c’est
peut-être la dernière année où l’on se verra aussi souvent. Mon paternel a
décidé de me changer d’école. Ma philo je la ferai ailleurs. Enfin il a compris
combien j’étais malheureuse chez les sœurs. Il a enfin admis que mes mauvaises
notes n’avaient rien à voir avec mon coefficient intellectuel qui est
excellent. Mais résultaient du fait que nos chères religieuses étaient bourrées
de préjugés de couleur et détestaient, par-dessus tout, les élèves qui
faisaient preuve de caractère en refusant de se laisser manipuler ou en usant
de mille tours pour éviter leur lavage de cerveau. Elles ont eu du mal, toutes
celles à qui on voulait enfoncer de force dans le crâne des fatras ; comme
quoi la religion catholique était la seule crédible, celle qui avait été fondée
par Jésus-Christ en personne le jour où il dit à son apôtre « Tu es pierre
et sur cette pierre, je bâtirai mon église ! » Quelle aberration ! De
plus, la semaine dernière quand j’ai demandé à sœur Cécile si Dieu et Jésus
étaient de race blanche elle me répondit : « Bien évidemment, ma petite, la
question ne se pose même pas. La race Noire avait été maudite par
Dieu ! » Après cette réponse que je trouvai d’une arrogance
insupportable j’en vins à la détester un peu plus et sur le coup j’eus envie de
lui botter le derrière pour la renvoyer dans son Espagne natale ! Comment
expliquer qu’un homme né sur le continent africain, d’une femme de Galilée et
d’un charpentier du pays, assisté de Melchior, de Balthazar et de Gaspard tous
des rois africains, puisse naître blanc avec des yeux bleus ? Ceci est un
mensonge, une énormité que je n’accepterai jamais. Mais, j’imagine que ça
ferait un peu drôle que les Blancs admettent que le fils unique de Dieu venu
sur terre pour nous sauver du pêché soit un dieu nègre ! Cela leur
enlèverait, d’un coup, toute velléité de suprématie, les ravalant ainsi au rang
de simples humains ! Dire que c’est au nom de ce dieu, soi-disant blanc,
que les Noirs sont humiliés chaque jour de leur vie. Jésus était noir, vous
entendez !
Stéphane
ne répondit pas, il savait trop bien comment cela finirait s’il osait
protester. Il se trouva un peu lâche de craindre une gamine de dix-sept ans.
Mais, avec un sale caractère comme le sien, mieux valait s’abstenir de tout
commentaire, car il n’était vraiment pas d’humeur à s’abîmer dans leurs sempiternelles
discussions sur la religion. De toutes les manières sa consolation était de
constater qu’elle ne voulait nullement lui faire une déclaration d’amour comme
il le craignait. Il appréhendait tellement qu’elle dise tout haut ce qu’il
lisait dans ses yeux, dans son cœur.
Elle remarqua sa volonté de ne
point rétorquer et en fut déçue.
– Vous ne dites rien Père de Vastey
? interrogea-t-elle.
– Mais je n’ai rien à dire, mon
enfant.
– Arrêter de m’appeler mon
enfant ! Vous êtes beaucoup trop jeune, vous n’auriez pas pu être mon
père. À peine une dizaine d’années nous sépare.
– Ma position de prêtre me
confère...
Elle l’interrompit avec
autorité :
– Elle ne vous confère rien du
tout ! En disant cela vous me rappelez les discours de ma mère, tous
creux ! Et ceci est une très mauvaise note pour vous car je déteste ma
génitrice. Et la réciproque est tout aussi vraie.
– Mais, soeur Madeleine m’a dit que
votre mère avait changé, qu’elle était devenue bonne avec vous. Mais, que vous
refusiez tout ce qui venait d’elle. Sœur Madeleine pense que vous ne faites
aucun effort pour effacer le passé et donner une nouvelle chance à votre mère.
– Sœur Madeleine ne sait pas de
quoi elle parle. Ma mère n’a changé qu’en surface parce qu’elle pense pouvoir
tromper Dieu en ayant un langage mielleux avec les autres. Mais, le Démiurge
sait combien il y a de mauvaises pensées dans son cœur. Si ma mère fait
semblant de m’aimer ces jours-ci, c’est parce que j’ai découvert qu’elle avait
un amant et elle craint très certainement que je ne le dise à mon père.
Le jeune vicaire eu un
haut-le-corps.
– Pardon ! elle a un amant... un
amant ?
– Quoi d’étonnant ? Ce n’est ni la première fois, ni la dernière
d’ailleurs.
– Prenez-vous conscience de
l’énormité de votre affirmation, jeune fille ?
– Vous devriez demander à ma mère
si elle a conscience de la portée de ses actes.
– J’ai du mal à vous croire. Vous
la détestez tellement que vous prêtez foi à tous les ragots que l’on colporte à
son sujet. Sœur Madeleine m’a fait remarquer, il n’y a pas trop longtemps, que
parfois vous étiez une véritable fabulatrice.
– Ah, bon ! Elle vous a dit
cela ?
Alessandra sembla réfléchir un
instant, sa bouche eut un rictus de dégoût et d’amertume.
– Voyez-vous ça ? Et… vous
êtes plutôt enclin à abonder en son sens, père de Vastey ?
Elle se tourna vers la statue du
Christ crucifié avec sa couronne d’épines sur la tête, ferma les yeux comme
pour prier, puis lâcha en se retournant lentement.
– Sœur Madeleine essaie de se
protéger en vous faisant croire à des histoires.
– Se protéger de quoi ?
La jeune fille hésita un instant et
puis zut se dit-elle, pourquoi se tairait-elle plus longtemps ?
– Je vais vous raconter ce qui
s’est passé un jour de tristesse. Tant pis si vous refusez d’y croire mais au
moins je serai soulagée de vous savoir au courant. Sœur Madeleine m’a fait
appeler à la direction, un matin où elle me trouva triste, sous prétexte de
compatir à mes souffrances. J’en étais très heureuse, car il m’était rare de
trouver quelqu’un de compréhensif, prêt à se pencher sur mes problèmes. Elle
m’a demandé gentiment de lui faire part de mes difficultés. Je ne me suis pas
fait prier, j’ai toujours tant de choses sur le cœur ! Après lui avoir
raconté les dernières vacheries de ma mère, je m’étais mise à sangloter doucement.
À mon grand étonnement elle vint vers moi, essuya mes larmes avec un mouchoir
qu’elle avait tiré de sa poche. Naïvement, je la laissai faire, ne sachant pas
trop bien où elle voulait en venir. Elle me murmurait des mots gentils,
m’appelait sa petite chérie. J’en étais heureuse puisque ma propre mère ne me
prodiguait aucune affection et ne me disait jamais de mots tendres. Je pensais
avoir trouvé une mère en elle quand, brusquement, elle m’enferma dans ses bras.
La surprise et le doute m’empêchèrent de réagir tout de suite. Sa bouche contre
mon oreille continuait son opération de charme, puis subitement ses lèvres
furent dans mon cou. Je sentis son souffle chaud et haletant. J’essayai de me
dégager, pressentant un danger, mais elle me retint contre elle tout en
murmurant des mots dont je ne compris pas le sens. Je ne m’y attardai pas
d’ailleurs ; tout ce que je voulais, c’était fuir. Elle tenta de m’en
empêcher. Quelques minutes avaient suffi pour que la sœur Madeleine n’existât
plus, laissant la place à ce monstre qui voulait profiter de mes peines et de
mon affliction. Elle s’interposa entre la porte et moi et commença son
chantage. Elle me prévint que si je répétais à quiconque ce qui venait de se
passer, elle me le ferait payer très cher ; je n’aurais que de mauvaises
notes et je risquais même d’être mise à la porte de l’école pour toujours.
Alors là, je devins comme folle. Ivre de rage, je me précipitai sur elle, lui
administrai une formidable gifle puis je la tirai violemment par le bras et
l’envoyai choir au fond de la pièce. J’ouvris la porte et m’en allai
directement chez moi sans même récupérer mon sac. Je passai le reste de la
journée prostrée dans ma chambre, la bouche pleine de dégoût. Heureusement que
ma mère, ce jour-là, était absente. Je n’avais pas envie de lui en parler.
D’ailleurs elle ne m’aurait peut-être pas cru ou m’aurait traitée de tous les
noms. Dire que sœur Madeleine était la seule à qui j’avais confié ma peine.
Elle paraissait si charitable. Comme je m’étais trompée ! Un vrai démon !
Main- tenant, elle tient à me faire passer pour une mythomane dans l’espoir que
personne ne me croira si j’osais raconter ma mésaventure.
Le père de Vastey était atterré par
cette histoire qui, de toute évidence, n’aurait pas pu être inventée par une si
jeune fille. On sentait l’effort qu’elle avait dû faire pour que les mots
franchissent le seuil de ses lèvres.
Catastrophé,
il ne pouvait que répéter :
– Doux Jésus, doux Jésus, quelle
horreur !
– Oui, mon Père, cela est vraiment
horrible et vous devriez demander à la sœur Madeleine de venir confesser ses
fautes.
– Oh oui ! oui... oui... Je
devrais ! Vous avez entiè- rement raison, bafouilla le prêtre pris au
dépourvu. Mais, je me demande comment lui dire que je sais, sans que vous ne
subissiez son courroux par la suite.
Alessandra éclata de rire. Un rire
de gorge qui résonna en écho dans l’enceinte de l’église et sembla déranger les
saints taillés dans la pierre.
– Faites un peu moins de bruit,
Mademoiselle Lagardère, vous allez déranger...
– Qui ? Les statues ?
l’interrompit-elle. Il n’y a per- sonne ici à part vous et moi. Et ces images
taillées, elles ne valent rien, ce n’est que du plâtre, un vulgaire matériau.
– Je vous en prie, épargnez-moi vos
blasphèmes, supplia le jeune vicaire.
– Blasphèmes ? Si je me réfère aux
leçons apprises à l’école congréganiste, il y a bien un commandement qui
proclame : « Tu ne te feras point d’images taillées et tu ne te
prosterneras que devant moi ton Seigneur, ton Dieu ! »
La jeune fille se tut, attendant
une réaction du prêtre. Celle-ci ne vint pas. Son interlocuteur restait enfermé
dans son mutisme. Décidément, elle avait le don de le coincer.
– Vous n’avez aucune objection,
Père de Vastey, concernant mes arguments ? demanda-t-elle ironi- quement.
– Oui, c’est… vrai, cela est écrit…
dans les dix commandements !
– Alors, oseriez-vous encore
insinuer que ce serait moi, la blasphématrice ? Ce lieu est parfois témoin
de tant de péchés, qui sont loin d’être véniels. Des péchés si mortels que je
vous conseillerais de vous en éloigner au plus vite, ajouta-t-elle sur un ton
sourd et mystérieux.
En disant cela, elle s’était
approchée du jeune homme et sembla vouloir lui toucher le bras. Il se recula
hâtivement et agrippa le crucifix qui pendait à son cou.
Le rire d’Alessandra résonna à
nouveau sous la voûte de la chapelle.
– Avez-vous la télé dans votre...
monastère, Père de Vastey ?
Cette question parut le surprendre
– La télé... oui, oui, bien sûr.
Pourquoi ?
– Parce que je crois que vous avez
vu trop de films d’horreur. Dracula peut-être, ce film où l’on chasse les
vampires en leur exhibant le pauvre Christ nu, pieds et mains liés sur sa
croix. Mais, comment voulez-vous que Jésus fasse quoi que ce soit pour un être
humain quand des hommes qu’il voulait sauver du péché l’ont mis dans cet état ?
Le père de Vastey ouvrit la bouche
puis la referma sans qu’aucune parole ne pût en sortir.
La jeune fille enfonça le clou.
– Vous ne trouvez pas cela méchant,
vous ? Accro- cher à son cou un être qui a subi la flagellation, qui a été lapidé,
humilié, écorché vif jusqu’à ce que mort s’en suive ?
Alessandra sortit brusquement du
confessionnal et grimpa sur l’autel.
– Dites-moi, dites-moi, vous le
spécialiste en théo- logie, en psychologie, si ce n’est pas faire preuve de
sadisme de la part de gens qui disent vous aimer au-delà de tout ?
– Je vous en prie, je vous en prie,
Mademoiselle Lagardère, descendez de là ! Ne faites pas ça, dit Sté- phane
en accourant.
– Vous savez quoi, Père de Vastey
? C’est tout ce que ma mère aurait fait.
– Elle aurait fait quoi ?
– Accrocher une photo de moi
crucifiée ou mutilée à son cou tout en voulant convaincre son entourage de son
amour pour moi.
Il allait l’attraper quand elle
s’échappa et se mit à courir autour de l’autel.
– Je me demande ce que Dieu pense à
ce moment précis où vous courez après moi ou… ce que les autres diraient en
vous voyant en train de me retenir.
À ces mots le jeune prêtre stoppa
net sa course et revint s’asseoir à sa place. Il rougissait désespéré-ment.
Le rire de la jeune fille fusa pour
la énième fois sous la nef.
– Ah ! Monsieur le curé a peur des
qu’en-dira-t-on, s’exclama-t-elle ironiquement.
Stéphane, la mine fermée, se
tordait les mains ner- veusement. Un geste qui trahissait ses angoisses. Ah !
la maudite gamine, elle avait le don de le mettre en rogne. Généralement, il
était calme comme l’eau d’un étang. Franchement désagréable, cette petite. Il
voulait bien l’aider mais certainement pas à n’importe quel prix.
– Mademoiselle Lagardère, vous
m’avez fait venir ici seulement pour… me parler de crucifixion...
Alessandra redescendit brusquement
sur terre. La raison de ce rendez-vous revint lui hanter l’esprit. Elle eut
soudain l’air accablé.
– Non, je suis ici cet après-midi
pour des choses… bien plus graves.
Stéphane ferma les yeux. Qu’est-ce
qu’elle allait encore sortir de son chapeau de prestidigitateur ? Fou !
Définitivement cette petite allait le rendre fou ou le tuer à coup d’émotions
fortes. Depuis deux ans, il subissait ses assauts répétés sans ciller mais
combien de temps pouvait-il encore tenir ?
Elle lâcha tout de go.
– Ce matin, j’ai vu Lamercie
!
– Lamercie ? s’étonna le vicaire
ahuri. Ce nom arrivait comme un cheveu sur la soupe et il ne disait rien à
Stéphane. C’était la première fois qu’Alessandra le prononçait devant lui.
Elle revint s’asseoir à sa place au
confessionnal et prit un air énigmatique. Elle baissa le ton, sa voix n’était
plus qu’un murmure, et Stéphane préférait cela aux cris de tout à l’heure. Même
si ce ton confidentiel n’augurait rien de bon.
Voyant qu’il la regardait avec des
yeux tout ronds pleins de questionnement elle se résigna à cracher le morceau.
– J’ai vu celle qui détient la clé
du secret de ma naissance. Lamercie est une bonne qui a passé plus de
vingt-cinq ans au service de la famille. Dix années avec grand-mère et quinze
avec ma mère. Elle était une excellente cuisinière, et mes sœurs et moi avions
été les premières déçues quand maman avait décidé de la renvoyer. Mais,
aujourd’hui, je comprends pourquoi elle tenait tant à ce que celle-ci parte.
Elle en savait trop ! Elle a été le témoin privilégié d’une bonne partie
de l’histoire de la famille, et c’est un fait important.
– Ah ! fit le père
de Vastey, perplexe.
– Je l’ai rencontrée hier en
sortant de l’école. Comme j’étais en retenue, le chauffeur ne revint pas me
chercher. Ma chère mère avait jugé bon de me punir pour avoir joué au clown
dans la classe. Le pensum : remonter à la maison à pied. C’est ainsi que j’ai
pu, tout à fait par hasard, rencontrer Lamercie. Ce qu’elle m’a révélé me fait
encore frémir. J’en ai eu pour deux bonnes heures de marche. Port-au-Prince
/Montagne Noire. Un vrai calvaire ! Mais je remercie ma mère. Ce châtiment
m’a permis de beaucoup apprendre sur moi-même.
– Et on pourrait savoir ce que
Lamercie vous a appris de si important ? demanda le jeune prêtre qui ne
pouvait plus faire taire son impatience.
Il s’agitait beaucoup sur sa
chaise.
– Vous savez, j’ai toujours cru ou
plutôt j’ai toujours pensé que ma mère n’était pas ma génitrice parce qu’elle
m’a toujours détestée.
– Vous n’allez tout de même pas
recommencer...
– Taisez-vous ! tonna
Alessandra, vous êtes ici pour écouter, pas pour faire des commentaires anticipés !
Stéphane devint rouge de vexation
mais préféra ne rien rétorquer pour éviter qu’elle ne crie à nouveau. Il dut
subir sa tyrannie sans mot dire.
– Je disais donc que ma mère n’a
jamais pu me blairer. Par contre, mon père me couvait de sa tendresse. C’est
ainsi que pendant mes dix-sept ans de vie, je me persuadai que j’étais
peut-être une enfant naturelle de mon père ; que celui-ci m’avait ramenée
à la maison un soir où il pleuvait à verse sur Pétion-Ville et que maman dut
accepter de mauvaise grâce. Je ne sais plus combien d’heures, ni de temps j’ai
passé à me dire que j’étais très certainement la fille d’une
« malheureuse » ou d’une bonne de pas- sage à la maison bien que cela
m’aurait très étonnée de la part de mon père que je n’ai jamais vu faire un
geste déplacé envers les servantes. Mais, on ne sait jamais, avec les hommes
tout est possible. C’est tellement courant dans notre pays que les maîtres de
maison jouissent des charmes des femmes qui travaillent pour eux et ceci depuis
la colonie ou depuis la nuit des temps. Quoique cette pensée me fût très
pénible, je me disais chaque jour qu’il fallait que je me rende à l’évidence.
Cette mère qui n’était pas la mienne m’avait recueillie par amour pour mon père
ou simplement par devoir. Je ne saurais vous décrire mes angoisses, mon Père,
mes nuits blanches hantées par des idées noires et cette crainte obsessionnelle
de rencontrer un jour ma vraie mère dans la rue. Au hasard d’une promenade, me
reconnaître en elle. Car, dans ma famille, je ne ressemble ni à mon père ni à
ma mère. Des pensées à rendre dingue la personne la plus sensée, mais des
pensées tout à fait légitimes, vu que l’on veut toujours connaître ses origines
quelles qu’elles soient. Le pire, c’est que moi, j’aurais tant aimé recevoir de
la tendresse, un peu d’affection de cette femme qu’on disait être ma mère. À
mon grand désespoir, je devais me contenter de baisers rapides et secs comme si
elle craignait que je lui transmette une quelconque maladie contagieuse. Je me
consolais en disant tant pis, ce n’est pas de sa faute, elle n’est pas ma vraie
mère...
En prononçant cette dernière phrase
la jeune fille éclata en sanglots.
– Voyons, voyons, ne pleurez pas.
La vie, je sais, n’est souvent pas facile, mais je suis sûr que vous êtes
capable de faire face, d’affronter l’adversité…
Il se passa de longues minutes
avant qu’Alessandra ne reprît son histoire. Elle reniflait, hoquetait, essuyait
ses yeux rougis par les larmes avec un mouchoir que lui avait tendu Stéphane.
– Eh bien, mon Père, la situation
est bien pire que tout ce que vous pourriez imaginer.
– Allons, allons, vous dramatisez
peut-être un peu trop…
– Non, ce n’est pas le cas
aujourd’hui. Au contraire, j’essaie de tenir mon imagination par les brides, de
peur que son galop ne provoque ma chute. Oh ! mon Père, c’est terrible. Je
n’arrive pas à y croire.
– Mais quoi ? Qu’est-ce que cette
bonne a pu vous raconter comme boniments ? Une histoire de loups-garous propre
à effrayer les petites filles… trop peu sages ?
– Oh ! Père de Vastey, ce que la
vie peut être cruelle...
– Mais parlez ! Vous mettez mon
impatience à son comble.
– Mon père n’est pas mon père ! lâcha-t-elle
très vite.
Puis, elle se leva pour faire les
cent pas. Son tourment était évident. Elle se tourna vers le jeune vicaire et
demanda.
– Vous connaissez la chanson… son
titre c’est quoi déjà ? Je ne m’en
souviens plus. J’ai juste en mémoire les paroles : « À Trinidad tout
là-bas aux Antilles, à Trinidad vivait une famille... »
– Ah oui ! Ah oui je connais bien,
dit Stéphane en fredonnant la mélodie.
– Vous connaissez aussi la fin...
– Je crois bien. C’est un peu flou
dans ma tête...
– « Ton père n’est pas ton
père et ton père ne le sait pas ! » l’interrompit-elle avant
d’éclater à nouveau en sanglots.
– Écoutez, écoutez, ce n’est pas la
peine de vous faire tant de mal. Si cette conversation vous ébranle à ce point,
mieux vaut y mettre un terme.
– Non ! il faut que je vous dise
tout !
– Ce n’est pas nécessaire.
– Si, c’est nécessaire parce que je
n’en peux plus de garder tout ça pour moi ! Et puis, et puis… ce n’est pas
juste que vous ayez une vie si tranquille quand la mienne est si bouleversée.
Ce n’est pas juste, vous entendez, cria-t-elle de toute ses forces.
Pour le jeune prêtre, ce fut la
capitulation. Il avait si peur que quelqu’un, alerté par ce vacarme, ne fasse
irruption dans l’église et trouve là, cette jeune fille en larmes, en pleine
effervescence.
– C’est vrai, vous avez raison. Ce
n’est pas juste d’avoir une vie aussi sereine que la mienne quand tant de gens
souffrent ! Je suis d’accord, je suis d’accord. Allez, maintenant rasseyez-vous
et racontez-moi tout. Je suis prêt à vous entendre jusqu’au bout. Contrairement
à ce que vous me dites très souvent, je n’ai pas peur de la vérité.
La jeune fille sembla se calmer.
Ces paroles apaisantes la rassuraient et la mettaient en confiance.
– Je ne suis pas la fille de mon
père, dit-elle dans un souffle tandis qu’une douleur intérieure déformait ses
traits jusqu’à les rendre grimaçants.
La surprise, l’étonnement et le
désarroi se peignirent sur la face bon enfant du père de Vastey et le
laissèrent sans voix. Des secondes, qui prirent l’allure d’une éternité,
s’écoulèrent sans que ce silence lourd ne soit rompu.
– Vous ne dites rien, mon Père
? demanda la jeune fille, dont les yeux
ne tarissaient pas de larmes.
– Je suis... je suis tellement
confus, tellement surpris que...
Le jeune vicaire bafouillait
lamentablement. Ales- sandra l’interrompit.
– Vous allez très certainement me
demander si je suis certaine de ce que j’avance.
– Euh... justement... je voulais
vous poser la question, mais j’avais un peu peur qu’elle ne soit mal perçue.
Alessandra eut subitement pitié de
lui, prenant conscience du fait qu’elle lui imposait ses quatre volontés quand
le jeune prêtre était son aîné d’une bonne dizaine d’années. De quel droit
s’imposait-elle ainsi dans son existence ? C’était peut-être le seul moyen de
le rencontrer souvent. L’aimait-elle ? Elle refusait toujours de répondre à
cette question, craignant l’évidence. Mais une chose était incontes-
table : elle pensait un peu trop à lui, recherchant toujours l’occasion de
le rencontrer même pour lui dire des choses désagréables.
Elle le dévisagea un instant puis
détourna très vite son regard de ce visage qu’elle trouvait beau et qui hantait
ses rêves et ses pensées. Puis, elle décida d’arrêter de le faire languir.
– Voilà, je vais vous répéter tout
ce que Lamercie m’a confié aujourd’hui. Elle a dit que tout au début de leur
mariage, mes parents se disputaient beaucoup, ce qui était très étonnant pour
de jeunes tourtereaux, fraîchement mariés, qui auraient dû passer leur temps à
roucouler. Elle mit du temps à comprendre la raison de toutes ces
engueulades... Ma mère sortait avec un autre homme qui avait très certainement
le double de son âge. Ce monsieur venait parfois la chercher en voiture
officielle. De toute évidence, il était un membre du gouvernement de François
Duvalier, par conséquent très influent. Lamercie me l’a décrit comme un homme
très grand, très noir et fort élégant, portant des costumes bien coupés. Il
avait l’odeur de l’argent, m’a-t-elle répété. Je ne sais pas trop bien ce
qu’elle entend par là...
En émettant cette dernière phrase,
Alessandra s’était levée pour ajouter sentencieusement :
– Cet homme, c’est lui mon père,
mon vrai géniteur !
Stéphane, terrassé par la surprise,
ne put que prononcer :
– Non !
– Du moins, c’est ce que prétend
Lamercie. À ce moment, j’ai senti la terre tourner dangereusement autour de
moi. Mes velléités d’optimisme s’éparpillèrent en mille morceaux. Le pire était
arrivé. L’être que j’aimais le plus au monde ne m’avait pas conçue, et celle
qui agissait avec moi comme une marâtre, refusant même parfois de m’embrasser,
se révélait être ma génitrice. Quelle ironie ! J’ai l’im- pression d’entendre
ricaner la vie après ce coup de massue qu’elle m’a asséné. C’est un coup dur,
indigeste... Mais, vous ne dites rien, Père de Vastey ?
Le jeune vicaire ne savait que
répondre en pareille circonstance. C’était bien la première fois qu’il se
trouvait confronté à un épineux problème de ce genre.
– Je ne sais quoi vous dire...
– Faites quelque chose, aidez-moi !
– Comment puis-je vous aider ?
– Votre vocation n’est-elle pas de
porter secours à tous ceux qui en ont besoin ?
– Bien sûr, bien sûr... mais la
difficulté est que… je ne vois pas comment… je pourrais vous être utile...
– Ah bon ! Comme ça vous vous
dérobez à vos devoirs de… prêtre.
– Pas du tout, pas du tout. Je
prierai pour vous, soyez-en assurée.
– Ce n’est pas de prières que j’ai
besoin. Vous croyez vraiment que votre Dieu peut faire quelque chose pour moi
en ce cas précis ?
– Mais, Dieu peut tout…
– Sans blague ! s’exclama la jeune
fille avec un sourire ironique accroché à ses lèvres.
Puis, son expression changea du
tout au tout. Son regard se ferma, et c’est d’une voix qui claqua comme un
fouet qu’elle tonna :
– Alors, demandez-lui s’il peut
bien inverser les rôles et me rendre le père que j’ai toujours aimé. Et
demandez-lui en même temps s’il pourrait bien avoir l’obligeance de m’envoyer
par courrier express une autre maman qui serait douce et gentille.
– Écoutez, un père n’est pas
seulement un procréateur. M. Lagardère est votre père, il vous aime comme tel
et vous aimera toujours.
– Même s’il apprend, par d’autres,
que je ne suis pas sa fille ?
– D’avoir appris qu’il n’est pas
votre vrai père n’a pas atténué l’affection que vous lui portez. Donc, je ne
vois pas pourquoi il n’en serait pas de même de son côté.
Cette dernière phrase eut pour
effet d’apaiser la jeune fille. Car ce qu’elle craignait le plus c’était de
perdre l’amour de Raoul Lagardère, cet homme qu’elle adorait.
– Et puis, peut-être même qu’il est
au courant de tout, poursuivit le jeune vicaire. Ceci est fort probable,
puisqu’il y a eu des disputes entre sa femme et lui. Pourtant, cela ne l’a pas
empêché de vous aimer comme seul un vrai père peut le faire. Un géniteur est
une chose et un papa, une autre chose. D’ailleurs, vous en faites l’expérience
avec madame votre mère.
– Oui, vous avez raison. Ô, mon
Père, je suis si bouleversée par les révélations de Lamercie ! J’ai
l’impression que ma vie ne sera plus jamais pareille.
– Allez, ne vous en faites pas trop.
Essayez plutôt de voir la vie du bon côté. Je suis sûr que Dieu, dans sa bonté
et sa miséricorde, saura vous aider. Priez-le, c’est votre seul secours.
– Je vais essayer de le prier
puisque vous dites qu’il est le tout-puissant. J’espère que ce sera dans ses
cordes de démêler les histoires de ma mère.
– Errare humanum est. Si votre mère a péché, qu’elle fasse acte de
contrition et Dieu lui pardonnera ses fautes.
– Oh ! non, surtout pas ça. Il ne
faut pas qu’il lui pardonne, mais qu’il les lui fasse payer ! cria la
jeune fille d’un ton rageur.
– Dieu a pour but de rassembler les
brebis égarées, pas de les punir...
– Eh bien, dans ce cas, qu’il
s’abstienne de quoi que ce soit ! dit-elle avec colère.
Déjà, elle sortait à nouveau ses
griffes et redevenait la révoltée d’hier.
Le père de Vastey, sentant que le
vent pourrait tourner, jeta un coup d’œil à sa montre et remarqua :
– Allons, allons, calmez-vous. Il
est temps pour vous de rentrer. Nous reparlerons de tout ça demain après que la
nuit vous aura porté conseil. Votre mère... disons... vos parents vont
s’inquiéter de ne pas vous voir regagner vos pénates.
– Vous avez raison, il est tard. Je
n’aurais pas aimé que papa s’inquiète de mon absence.
Elle butta un peu sur le mot
« papa » et pensa que désormais ce nom qu’elle trouvait si doux à
prononcer aurait un léger goût amer, un goût de regret. La vie venait de lui
jouer le plus mauvais tour qu’elle avait dans son sac.
Sans plus tarder et sans un merci
ni un au revoir, elle tourna les talons et se mit à courir pour rentrer comme
si elle avait le diable aux trousses. Bientôt, on n’entendit plus que le bruit
de ses pas décroître dans la nuit.
Stéphane la regarda partir les
épaules voûtées par le chagrin. Il soupira fortement. L’avenir s’annonçait
encore plus difficile pour cette petite déjà en butte à toutes sortes de
difficultés d’ordre affectif. Mais, ses dernières confidences le rassuraient,
quand même, sur certains points. Il était presque convaincu aujourd’hui que
Madame Lagardère ne détestait pas sa fille à cause de la couleur de sa peau
mais parce que la jeune fille lui rappelait de douloureux souvenirs.
– Dominus vobiscum,
dit-il après qu’elle eut tota- lement disparu.
Puis, il
se dirigea vers l’autel, fit une génuflexion devant la statue du Christ crucifié,
ce qui lui fit penser aux paroles d’Alessandra. Il se releva très vite,
légèrement agacé de constater qu’il n’était pas resté indifférent aux discours
de la jeune fille, et cela lui donna l’impression de pécher contre Dieu. Pour
oublier tous ces tracas, il se servit une coupe de vin.
– Bonum vinum lactificat cor hominis ! prononça-t-il en avalant
le délicieux breuvage. Felix qui potuit
rerum cognoscere causas, poursuivit-il. Il se signa puis se dirigea vers
ses appartements logés dans l’enceinte du presbytère, le front barré d’un pli
soucieux.
IV
Depuis le fameux jour où Lamercie
avait entrouvert la porte sur le monde de ses origines, Alessandra souffrait
d’insomnie. De plus, le regard qu’elle posait sur sa mère était plein
d’interrogations. Cette dernière, ignorante des confidences de son ancienne
domestique, le prenait pour de l’animosité. Elle ne savait pas trop pourquoi,
mais quelque chose avait changé chez sa fille qu’elle sentait plus tourmentée
que d’habitude. Peut-être était-ce de la faute de ce prêtre dont elle la
soupçonnait d’être follement amoureuse. Ses problèmes scolaires, sans cesse
croissants, l’ayant toujours laissée indifférente, Maritza ne trouvait aucune
autre explication. En tout cas, quelque chose la gênait dans l’apparente
tranquillité de la jeune fille, et ses regards intenses, posés sur elle, la
mettait mal à l’aise. Surtout qu’elle avait conscience de la laisser franchir
ce cap difficile qu’est l’adolescence sans jamais avoir abordé avec elle un
sujet aussi brûlant que celui de la sexualité et des problèmes qui y sont liés.
Elle aurait dû l’entretenir de la vie même et de son lot de tourments trop
lourds à porter par les frêles épaules humaines. Les dangers omniprésents, il
faudrait l’en avertir. Mais, chaque jour, elle repoussait cet instant, la
laissant se débattre seule avec les tracas de l’existence.
Alessandra était hantée par l’idée
que cette femme, sa vraie mère, ait pu avoir une attitude pareille à son
endroit. Une belle-mère aurait fait mieux. À douze ans, elle avait été toute
surprise de voir couler du sang entre ses cuisses, cette femme ne l’ayant pas
avertie qu’elle allait sortir du cadre de l’enfance pour rentrer dans l’âge
adulte. Elle avait pleuré des nuits entières, se croyant atteinte d’un mal
incurable, jusqu’à ce que des camarades de classe la rassurèrent :
« Toutes les filles passent par là, et ceci depuis la nuit des
temps ! » Elle en avait voulu à Maritza, comme toutes les autres fois
d’ailleurs. Heureusement qu’elle avait pu avertir ses petites sœurs afin que
celles-ci ne subissent pas les mêmes tourments.
Son attitude envers son père avait
quelque peu changé aussi. Elle se demandait pour combien de temps encore il
allait l’aimer. Cet amour toujours en sursis n’avait rien pour la rassurer. Il
fallait qu’elle en
sache
plus sur cette affaire qui détruisait son moral à petit feu. Elle pensa en
parler à tante Hilda, une sœur de son grand-père, qui semblait l’avoir prise en
affection. Mais comment lui fixer un rendez-vous sans pour autant ameuter la
famille entière ? Cela était très
difficile. En attendant de trouver une réponse à cette question, le désespoir
la minait. Et aussi, elle était obsédée par l’idée de connaître bientôt
l’identité de son vrai père.
Elle errait comme une âme en peine
dans la grande maison vide de ses habitants. Ils étaient tous partis à une
soirée chez les Debussy qui fêtaient leurs vingt-cinq ans de mariage.
Alessandra avait refusé de s’y rendre, prétextant un mal de tête. Son père
insista, mais rien n’y fit. Elle voulait être seule avec ses pensées moroses.
Cela valait mieux que d’avoir à affronter le regard des autres, surtout qu’elle
avait la triste impression que tout le monde était au courant de son histoire
depuis des lustres, et cela lui était franchement désagréable.
Elle mit un disque sur le plateau.
La belle voix de Charles Aznavour chantant La
bohème emplit la pièce. Alessandra s’allongea sur le divan du salon et
ferma les yeux pour mieux savourer ce rare moment de paix. À part ses cours de
tennis, les matches de volley-ball au Collège Saint-Pierre et la musique, il
n’y avait pas grand-chose à pouvoir lui procurer ces quelques fragments de répit.
Johnny Hallyday, Adamo, Enrico Macias et Gégé Vickey se relayèrent pour la
faire rêver. Puis, elle profita de l’absence de sa mère pour jouer ce disque
des Difficiles de Pétion-Ville qu’elle aimait tant. Sa musique préférée, Kenscoff, raviva dans sa mémoire les
souvenirs nostalgiques qu’elle avait de ce merveilleux site qu’elle appelait
aussi sa « montagne ensorcelée », tant elle subissait son
envoûtement.
Ses vacances passées là-haut
étaient toujours un baume sur son cœur meurtri par la sécheresse de sa mère.
Leur maison de villégiature située entre Kenscoff et Furcy avait l’allure d’un
vrai chalet suisse avec sa cheminée de grosses pierres où l’on allumait un feu
de bois par temps froid. Ce brouillard qui vous enveloppait jusqu’à ne pas
pouvoir distinguer un arbre à deux mètres de distance. Ces longues randonnées à
cheval dans les champs de maïs. Elle partait parfois au chant du coq et
revenait à la nuit tombée, assez fatiguée pour n’avoir plus à penser. Et
Allison qui la suivait partout. Oh ! la courageuse petite Allison, elle
l’aimait beaucoup, et sa jeune sœur le lui rendait bien.
Et puis, l’année dernière, sa mère
lui avait interdit ce plaisir. Plus de vacances à la montagne sans un 8/10 de moyenne. À peine arrivait-elle à se
maintenir au-dessus du six, et sa mère exigeait d’elle un huit. Jamais elle n’y
parviendrait. Surtout pas maintenant que son esprit, fatigué de se battre
contre des difficultés de toutes sortes, ne réagissait plus du tout aux livres
et aux leçons. D’ailleurs, ses résultats en latin pouvait à eux seuls la faire
couler. En effet, sa plus forte note en cette matière était un 2,75. C’est la
raison pour laquelle elle détestait entendre le père de Vastey débiter ses dominus vobiscum en cette langue. Il le
faisait exprès pour la mettre en rogne, elle en était persuadée puisqu’elle lui
avait parlé de ses difficultés dans ce domaine. Une langue morte ! Trop
peu pour elle qui aimait tout ce qu’il y avait de bien vivant.
Stéphane ! Malgré leurs
divergences, elle ne pouvait s’empêcher de penser à lui et de regretter pour la
énième fois qu’il fût prêtre. Un prêtre, un vrai, pas un simple diseur de
prières. Un amoureux de Dieu.
C’était vraiment stupide de sa part
de s’être amourachée de celui qui resterait toujours le plus inaccessible des
hommes. Vouloir le détourner de cette voie ? Un combat perdu d’avance pour
qui connaissait bien Stéphane de Vastey. Presque un fou de Dieu, ce jeune
homme ! Alessandra devait se contenter de le voir et de lui parler en
espérant qu’un jour il reviendrait sur terre. Pour le moment, il ne parlait que
de paradis qu’il fallait gagner à coups d’abstinence, de prière et de jeûne.
Tomber amou- reuse d’un ascète ! Il fallait vraiment jouer de mal-
chance ! Peut-être qu’avec le temps cela lui passerait, du moins elle le
souhaitait. Sortir du cul-de-sac le plus rapidement possible avant
l’enfermement.
***
Alessandra pensait que sa mère
n’était pas faite pour elle, et cela la faisait souffrir puisque, malgré tout,
elle avait une certaine affection pour ce monstre qui l’avait mise au
monde ; mais il ne faudrait surtout pas que cela devienne une habitude.
Stéphane aussi était un-homme-qui-n’était-pas-fait-pour-elle sans aucun doute.
Alors ! attention aux épines, elles piquent ! Oh là là ! La vie
était faite de souffrances, de peines, de joies, de rires et de pleurs, tout un
paquet qui ne pouvait être scindé. Son
père, un jour, lui avait dit qu’il fallait beaucoup de courage pour vivre, et
ce n’est qu’aujourd’hui qu’elle comprenait le vrai sens de ses paroles. Pauvre
papa ! pensa-t-elle, il est certainement très malheureux et fait tout pour ne
pas le laisser paraître.
Une idée lui vint soudain à propos
de cette conversation qu’elle voulait solliciter de tante Hilda. Elle se promit
d’y penser sérieusement pendant la nuit, ne voulant surtout pas prendre de
décision trop hâtive.
Pour le moment, elle avait besoin
de détente, de relaxation, et ceci, seul son « calumet de la paix »
pouvait le lui procurer. Elle sortit une cigarette de son sac, l’alluma, prit
une profonde aspiration en fermant les yeux. La fumée se fraya un chemin
jusqu’à la partie la plus sensible de son cerveau. La détente fut presque
immédiate. Stanley était un ami en or ! Il avait toujours de quoi la tirer
du mauvais pas. Et Stéphane, l’ascète, qui croyait que le paradis était tout
là-haut, se trompait. Celui-ci se trouvait à deux pas, au bout de ce petit
bâtonnet blanc. Elle devrait lui proposer de faire l’expérience pour voir la
tête qu’il ferait. Et à cette idée, elle éclata de rire. Oui, la vie était
belle quand tout devenait flou et léger, comme de la vapeur. Maintenant, elle
se moquait royalement de savoir qui était son père et qui était sa mère.
***
Le
soleil brillait bien haut dans le ciel quand Alessandra arriva devant la grande
barrière de tante Hilda. Elle fut accueillie par une bonne demi-douzaine de chihuahuas les uns plus excités que les
autres. Pradel, le garçon de cour, ameuté par la troupe, vint lui ouvrir.
– Bonjour, Mademoiselle
Sandra !
– Bonjour, Pradel. Ma tante
est-elle là ?
– Oui, l’ap wouze jaden.
La jeune fille pénétra dans la cour
le pas entravé par les débordements d’affection des petits chiens. Quand Pradel
réussit à l’en débarrasser, elle longea, sans se hâter, l’immense pelouse qui
menait à la maison.
La demeure de tante Hilda était
bien plus belle et plus imposante que celle de ses parents, avec ses grands
arbres pleins d’oiseaux qui piaillaient. Cette magnifique villa avait été
construite au haut d’une colline à Pèlerin. Son style hacienda mexicaine lui
conférait un cachet tout à fait particulier. Les flamboyants étaient en fleurs
et les haies d’hibiscus, toujours bien entretenues, longeaient la grande
muraille de pierres. Une piscine rectangulaire bordait la cour à droite et un
terrain de tennis à gauche. L’oncle Francky, le mari de tante Hilda, avait été
un tennisman hors pair. Il fut aussi
un talentueux footballeur qui fit briller très haut l’étoile du Racing Club
Haïtien dont, d’ailleurs, il était l’actuel président. Ses trois fils, Gontran,
Hans et Clifford, avaient suivi ses traces dans le monde du sport. Surtout
Cliff, un joueur extrêmement talentueux, qui avait signé un contrat avec une
ligue italienne – fait rarissime pour un Haïtien. La fierté avait failli
faire éclater le cœur de sa mère. Elle avait raison de s’enorgueillir, la tante
Hilda. Sa seule et unique fille avait convolé en justes noces avec un magnat de
la presse américaine, Gontran était directeur de la plus importante banque du
pays et assurait la présidence du Rotary Club d’Haïti et Hansy avait pris la
relève de son père à la tête de la Reignier Import-Export. Tante Da, c’est
ainsi qu’on l’appelait, n’avait jamais travaillé de sa vie. Son mari n’en
supportait même pas l’idée. À son avis, une femme, une vraie, devrait être
seulement une épouse, une maîtresse de maison et une mère omniprésente dans la
vie de ses enfants. Dans la famille Reignier, les femmes n’avaient jamais
travaillé en dehors de leur foyer. Même pas dans les entreprises familiales, et
le grand-père Reignier disait que c’était à cause de cela qu’il y avait tant de
grands hommes parmi eux. Les mères avaient su gérer leurs gosses parce qu’elles
ne devaient pas courir quatre chemins à la fois.
Alessandra traversa les salons de
tante Hilda à pas lents et en tournoyant sur elle-même pour admirer les œuvres
d’art accrochées aux murs. Cela lui faisait toujours plaisir de visiter cette
demeure qui, d’après elle, avait été décoré avec un goût sûr. En dehors des
belles photos de famille il y avait des tableaux de peintres célèbres. Elle
s’attarda sur une œuvre signée Fernand Léger, une autre de Picasso, deux de
Salvator Dali et, plus loin, quelques maîtres de la peinture haïtienne : un
Philomé Obin, deux Hector Hyppolite, un Bernard Wah, un Wilson Bigaud, un
Rose-Marie Desruisseaux et un Louverture Poisson. Ses parents aussi aimaient
beaucoup l’art mais ils étaient loin de posséder une si belle collection.
– Sandra, ma chérie, quelle bonne
surprise !
La voix de tante Hilda lui parvint
de loin.
– Bonjour, tante Da !
– Viens me rejoindre, je suis dans
la serre.
– J’arrive, dit la jeune fille en
dirigeant ses pas vers l’arrière-cour.
Il faisait un temps magnifique,
l’air était frais et le chant des oiseaux égayait l’atmosphère de cette belle
résidence. Ce n’était vraiment pas une journée pour parler de choses horribles,
pensa Alessandra. Mais, elle avait fait l’école buissonnière pour arriver
jusqu’ici, pas question de court-circuiter ses plans.
– Bonjour, ma chérie, comment
vas-tu ?
– Bien merci ! répondit
Alessandra en l’embrassant avec effusion.
– Laisse-moi te regarder. Comme tu
as grandi, ma chérie, comme tu deviens belle !
Elle la tint un instant à bout de
bras puis l’enlaça affectueusement. « Ce que ma mère n’a jamais
fait ! » ne put s’empêcher de penser Alessandra en proie à une
profonde émotion.
– Je suis contente de te voir, mais
en même temps légèrement angoissée. Une visite un jour de classe me paraît
quelque peu insolite, remarqua tante Da, un léger sourire sur les lèvres.
Est-ce que ce que tu as à me dire est plus important qu’une journée d’école ?
D’ailleurs, comment es-tu venue ? Ce
n’est sûrement pas ta mère qui t’a déposée !
– Oh non ! surtout pas. Elle
n’est pas au courant de ma démarche. Et puis, je n’aurais jamais osé lui
demander pareil service. C’est Guy-Sincère, le chauffeur, qui m’a amené. Il repassera
me prendre vers onze heures afin que maman n’ait aucun soupçon. Je n’aurais pas
aimé qu’elle sache que je t’ai rendu visite.
– Grand Dieu, autant que ça ? Cela
doit être une affaire d’État ?
– Euh, presque ! Je crois même
que… mon avenir en dépend.
Le sourire accroché à la face de
tante Da disparut en une fraction de seconde.
– Oh ! c’est sérieux, alors. Viens,
allons nous asseoir sur la pelouse. Il y a un banc auquel un grand sablier fait
de l’ombre. Là-bas, la discrétion est assurée. Il n’y a pas de mur, car tu
sais, l’on dit souvent que même les murs ont des oreilles. As-tu soif ? Je
pourrais demander à Rosemène de nous apporter à boire. Du café, du thé ou du
jus d’orange ?
– Non merci, je ne prendrai rien.
Je n’ai pas faim.
– Allez, un café ou un thé n’a
jamais apaisé la faim de personne. C’est juste pour le plaisir de siroter
quelque chose ensemble, insista-t-elle.
Elle agita la petite cloche qui
servait à appeler les domestiques et quelques secondes plus tard, Rosemène
prenait une commande de thé de basilique.
– N’oubliez pas d’y joindre la
menthe, Rose !
– Oui, madame.
Quand la bonne revint, elle les
trouva encore silencieuses. Elles attendaient sûrement d’être servies pour se
raconter des « indiscrétions », pensa-t-elle.
– Je ne veux être dérangée sous
aucun prétexte, Rose, intima tante Da à la soubrette.
– Oui, madame.
Cela faisait plus de dix ans depuis
que Rose travaillait chez les Reignier. Elle aimait beaucoup sa maîtresse qui
le lui rendait bien. Ce n’était pas facile de trouver un job chez une patronne
qui jamais ne vous offensait et, de plus, vous traitait avec déférence. De
toutes les façons, cela ne l’aurait pas trop dérangée si Madame Reignier l’engueulait. Les gens à la peau
claire n’avaient-ils pas acquis le droit, depuis bientôt deux siècles, de
procéder de la sorte ? Mais que les Noirs ne s’avisent pas d’en faire autant,
cela deviendrait inadmissible voire révoltant ! Rose n’aurait pas toléré.
– Rosemène a l’air d’être une bonne
personne, dit Alessandra quand celle-ci eut disparu de leur vue.
– Elle est très bien ! Je
l’aime beaucoup et je t’as- sure que sans elle, je me sentirais un peu perdue
dans ma grande maison. Elle est très intelligente et depuis dix ans, elle ne se
lasse jamais des leçons que lui dispense le professeur Marquez chaque
après-midi. Tandis que Joséphine, la lavandière, est réfractaire à tous types
d’enseignements. Elle n’est pas mauvaise, mais, mon Dieu ! c’est la
sottise personnifiée. Sa dernière ineptie date seulement de quelques mois
lorsqu’elle a accouché de sa mignonne petite fille. Elle l’a prénommée
Clitoris. Je lui ai dit que cela était impensable, inimaginable, mais rien n’y
fit. Elle trouvait ce prénom merveilleux. Tu t’ima- gines cette pauvre enfant
passant sa vie affublée d’un prénom pareil et devant subir le sarcasme et les
moqueries de ses camarades de classe ! Il semble que, précédemment,
Joséphine avait travaillé chez un médecin gynécologue qui répétait très souvent
ce mot à ses patientes, et elle crut que ces femmes s’appelaient de la sorte. Alors,
elle trouva cela naturel de prénommer ainsi son adorable petit bout de chou.
Alessandra rit franchement de cette
histoire. Et tante Da fut heureuse de l’avoir quelque peu déridée.
Elles burent leur thé sans
précipitation.
– Alors, ma chérie, dis-moi ce qui t’amène
chez moi aujourd’hui. Dis-moi, qu’est-ce qui me vaut cette visite ? Je
suppose que tu n’as pas fait l’école buissonnière et défié les foudres de ta
mère rien que pour m’embrasser et boire une tasse de thé en ma compagnie ?
– Non, tante Da, j’ai... euh...
j’ai quelque chose d’important à te demander.
– Et… cela ne pouvait pas attendre
le week-end ?
– Cela m’aurait dérangée de passer
un jour de plus avec ces interrogations qui me trottent par la tête.
– À ce point ! Cela a l’air urgent,
alors.
– Très urgent.
– Allez, vas-y, parle, je suis tout
ouïe.
– Voilà... euh ! Eh bien...
– Est-ce si difficile ?
– Assez.
Le visage de tante Da se rembrunit.
« Mon Dieu ! pensa-t-elle est-ce possible qu’elle sache ? »
– Eh bien !... Je voudrais
connaître mon histoire, ma vraie histoire, mon vrai père…
Alessandra avait lâché cette phrase
en retenant son souffle. À son tour, Hilda eut la respiration coupée par
l’émotion et le saisissement. C’est d’une voix tremblante qu’elle put articuler
:
– Comment as-tu su ?
Un très long silence fit suite à
cette question.
– J’ai rencontré Lamercie, une
ancienne bonne de maman. Elle m’a raconté quelque chose d’abracadabrant.
J’aurais aimé entendre une version plus claire, plus plausible.
– Pourquoi es-tu venue vers
moi ? Pourquoi est-ce moi que tu as choisie pour te révéler des choses
aussi graves ?
– Excuse-moi si je te demande une
chose difficile, mais tu es la seule personne qui puisse me rendre ce service.
Car je te sais bonne et généreuse.
– Merci de tes compliments, ma
chérie, mais cela ne me facilite pas la tâche pour autant.
– Je sais que ce que je te demande
est très embarrassant. Et je te prie de croire que ce n’est pas de gaieté de
cœur que je le fais. Incapable d’en parler à mes parents comme tu peux bien le
comprendre, je n’avais plus qu’un seul recours, toi, qui es peut-être la seule
personne de la famille à me témoigner une réelle affection.
– Allons, allons, n’exagère pas.
Les autres sont en général peu démonstratifs, mais ils ne t’aiment pas moins.
– Cela reste à prouver.
Tante Da comprit tout de suite
qu’elle se devait de répondre aux sollicitations d’une jeune fille en pleine
crise d’adolescence qui abordait la délicate question de ses origines. Cela la
déroutait quelque peu de dévoiler ce lourd secret de famille qui avait été tu
pendant au moins dix-huit ans. Mais, à son avis, c’était tout à fait normal
qu’Alessandra veuille savoir pourquoi elle était si différente de ses sœurs et
du reste de la famille.
– Alors, tante Da, tu veux bien
m’expliquer ? dit la jeune fille en voyant l’embarras de sa tante.
– Je ne suis pas sûre d’y arriver,
Sandra, soupira-t-elle d’une voix navrée. Je ne crois pas être la mieux placée
pour cela…
– Et qui le serait, à ton avis ?
– Je n’en sais rien.
– Je t’en prie, tante Da, je suis
au bord du suicide.
Des larmes glissaient déjà le long
des joues de la jeune fille.
Madame Reignier, fortement
émotionnée, se leva pour prendre Alessandra dans ses bras. Elle la serra très
fort contre sa poitrine, cherchant vainement à apaiser ses sanglots.
– Allons, allons, ne pleure pas, ne
pleure pas. Je sais combien tu souffres. Je vais tout te dire mais il faut
d’abord me promettre d’être forte. Ce n’est pas du joli joli cette
histoire !
– Je serai forte, ne t’inquiète
pas. Une vérité vaut mieux que mille mensonges.
Elle sécha ses larmes avec une
serviette de papier que lui avait tendue tante Da, renifla et redressa
fièrement la tête.
– Voilà, c’est fini, je ne pleure
plus ! Je suis prête.
– Tu es très jeune, Sandra, trop
jeune même pour faire connaissance avec les laideurs de ce monde...
– Ne t’en fais pas pour moi, ma
tante. Tout à l’heure, j’ai eu un moment de faiblesse qui ne se répétera pas.
Je souffre cruellement d’un mal qui m’est inconnu. Alors, aujourd’hui, je veux
un diagnostic pour savoir quel médicament prendre lorsque la douleur voudra
m’anéantir. Je veux connaître la raison de l’animosité de ma mère à mon
endroit. Cela n’est-il pas légitime ?
– Tu es dans ton droit, ma chérie,
rétorqua tante Da, qui écrasa une larme qui perlait au coin de son œil droit.
Nous te devons la vérité.
Dans le ciel clair, le soleil était
éblouissant. Du haut d’un palmiste, des oiseaux s’égosillaient gaie-ment.
Chaque jour, la nature se parait de beauté et, à côté de tout cela, des
vilenies. Tante Da leva la tête vers le firmament, sembla le scruter comme pour
implorer le secours du Très-Haut, puis, après une profonde aspiration, elle se
signa, rejeta l’air de ses poumons et se décida à entamer son récit.
– Cette histoire débuta en 1961,
l’année d’avant celle de ta naissance. La dictature de François Duvalier
faisait déjà rage, et sa haine des mulâtres croissait de jour en jour. Il
s’était juré d’avoir notre peau, et je t’assure qu’il s’y attelait. Ses sbires
semaient la terreur partout dans le pays. Les cagoulards, ancêtres des makoutes, défonçaient nos portes pour
violer les femmes, les jeunes filles et parfois des fillettes de sept ou huit
ans, à peine sorties de la prime enfance. Nos magasins faisaient l’objet de
mises à sac régulières, condamnant des familles entières à l’exil. Ce furent
des temps réellement durs pour nombre d’entre nous. Les crimes les plus odieux
ont été commis au nom de la soi-disant révolution de 57. Des assassinats, il y
en a eu par centaines. Papa Doc voulait asseoir son régime dans le sang. Il fit
de la terreur son fer de lance. Pour avoir raison de nous, les entrepreneurs,
il bloqua toutes nos importations de matières premières servant à faire
fonctionner nos usines. Nous dûmes renvoyer une bonne partie de notre personnel
dans un premier temps. Des mois passèrent sans que le veto ne fût levé. La
faillite devint presque inévitable. Mon père essaya vaine- ment de faire
fléchir le pouvoir en place. Il promit tout ce qui était possible et
imaginable. Mais rien n’y fit ! Et puis, un jour, la « Providence »
prit la forme et le visage de Danel Bèrette. Du moins mon père le crut un
instant. Comme il se trompait ! Homme de main du dictateur, bras droit du
ministre de l’Intérieur, il pouvait servir d’intermédiaire afin de nous éviter
la banqueroute totale. Quand papa le
contacta sous l’instigation de son très bon ami, Rudolf Attié, il était loin de
s’imaginer le prix fort, le lourd tribut qu’il aurait à payer.
Ta mère a toujours été une très
belle femme. Tout de suite, Bèrette tomba follement amoureux d’elle, bien
qu’elle fût déjà promise à ton père. Pour les hommes de pouvoir, le fait d’être
fiancé ou marié ne constituait pas un obstacle. Au contraire, ils éprouvaient
comme une sorte de fierté, d’ivresse à dire qu’ils couchaient la femme d’un
autre, une mulâtresse en plus. Ils prônaient le noirisme mais ne rêvaient que de se taper une femme à la peau
claire. Alors, ce monsieur Bèrette posa ses conditions qui se résumèrent à une
seule chose : ta mère ! Un grand coup de massue n’aurait pas pu être aussi
percutant que ce choix qui plongea la famille entière dans une profonde
consternation. Papa fut totalement abasourdi. Le pire, c’est que c’était ça ou
la misère et la pagaille totale. Un soir, ne pouvant se résigner à donner une
de ses filles en pâture à un vaurien, un rapace comme Bèrette, il nous demanda
de faire nos valises pour fuir la dictature.
Malheureusement, à notre arrivée à
l’aéroport le lendemain, une interdiction de départ, signée par le ministre de
l’Intérieur et de la Défense nationale, nous frappait tous. Nous dûmes
rebrousser chemin, la tête basse, le désespoir dans l’âme. Les larmes de maman
ne tarissaient pas. Nous étions faits comme des rats. Le comble fut les coups
de feu tirés en direction de la maison familiale tard dans la nuit qui suivit,
brisant plusieurs lames de vitre et le lustre qui pendait au plafond du salon.
Cette attaque fit un vacarme de tous les diables qui effraya tout le quartier.
Il en résulta que papa fut terrassé par sa première crise cardiaque qui faillit
l’emporter. Le lendemain de ce jour funeste, la police arrêta deux hommes de la
famille, en exécuta un autre. Un bébé de deux ans, Céline, fille de l’oncle
Antoine, fut attrapé à la baïonnette lors d’une descente de lieu. C’était
l’horreur dans sa dimension la plus affreuse.
Bèrette était derrière tout cela,
et ta mère le savait. Désirant éviter de nouvelles catastrophes, elle voulut se
dévouer afin de sauver le reste de la famille. Elle décida d’accéder aux désirs
de Danel Bèrette. À maman qui pleurait, elle dit : « Ne t’abîme pas les yeux, manmie ; de toutes les manières,
cela ne tue pas ! » Au grand dam de ma mère, Maritza se plia aux exigences
de ce malotru. Ton père, la mort dans l’âme, se courba lui aussi, ne pouvant
offrir aucune autre solution aux problèmes de la famille. Il san- glota comme
un bébé quand il la vit monter dans la voiture de ce monsieur comme on va à la
potence. Depuis ce jour, ta mère devint une autre femme. Ayant perdu tous ses
rêves et toutes ses illusions, la dureté s’installa dans son cœur et elle bannit
les scrupules de sa vie. Elle en arriva même à faire chanter le maître chanteur
qui poussa son sans-gêne jusqu’à exiger d’elle un enfant. Il voulait d’un petit
mulâtre. Il voulait accomplir ainsi le plus grand fantasme de tout homme noir.
« Tu vas y mettre le prix ! » disait ta mère qui exigea de lui
une somme faramineuse pensant, du coup, le décourager : un million de
dollars ! Elle croyait qu’en exagérant, il renoncerait à son utopie. Rien
n’y fit. Il paya rubis sur ongle. Ton père crut en devenir fou et en voulut à
la terre entière. Il souhaita partir. Mais cela arrangerait quoi de quitter une
femme qu’on aime au moment où elle avait le plus besoin de vous ? Il se trouva
lâche et resta. Dieu ! comme nous avons été malheureux à cette époque-là !
Tante Da parlait d’une voix à peine
audible, cassée par l’émotion. De grosses larmes glissaient sur ses joues
qu’elle n’essuyait même pas.
Alessandra, de son côté, ne
pleurait pas. Par contre, son visage était d’une pâleur mortelle. Ses yeux,
agrandis par la surprise, le désarroi et la douleur, semblaient dévorer sa
tante comme pour lui demander, la supplier de nier la véracité de son récit. Il
lui aurait été bien plus agréable de l’entendre dire qu’il avait été inventé de
toutes pièces pour mieux la faire souffrir. Cette sensation, cette horrible
sensation de fer rougi au feu qui s’enfonçait dans ses entrailles lui coupait
le souffle.
Sa tante se tourna vers elle et vit
ce tout jeune être ravagé par une souffrance sans nom, agité par une tempête
intérieure dévastatrice.
– Je ne pense pas avoir le droit de
te raconter tout ça. Je crains de te causer beaucoup de peine.
– Non, tante Da, ne t’occupe pas de
ma douleur. J’ai l’habitude de vivre avec. Je passe mon temps à négocier avec
elle afin qu’elle m’accorde quelques instants de paix. Ce n’est pas toujours
facile, je l’avoue, mais on s’y fait. Alors, je t’en prie, continue ton récit.
Je veux tout savoir. C’est... c’est très important pour moi, pour ma mère, pour
nos rapports futurs. Mon avenir même dépend de cette matinée.
Tante Hilda soupira à fendre l’âme.
– Que Dieu te vienne en aide, ma
fille...
– Laisse Dieu là où il est, ne le
mêle surtout pas de cette affaire.
– Oh ! Sandra, ne parle pas ainsi.
Je sais que tu souffres énormément mais je t’en supplie ne te fâche pas avec
Dieu. Lui seul peut t’aider à t’en sortir.
Alessandra voulut rétorquer mais
jugea que ce n’était pas le moment. Elle se contenta de dire dans un
murmure :
– Stéphane pense comme toi.
– Stéphane ? Qui est Stéphane
? L’ouïe fine de sa tante avait perçue
la phrase.
Désemparée, Alessandra se hâta de
répondre :
– Quelqu’un que tu ne connais pas.
– Oh ! tu sembles me cacher quelque
chose, dit la tante d’un air espiègle. C’est… peut-être… un amoureux ?
– Pas du tout, rétorqua Alessandra,
tout à fait déconcertée. Il est... il est disons… un camarade de classe.
– Ca-ma-ra-de de classe ? depuis
quand y a-t-il des garçons chez les bonnes sœurs ? s’exclama tante Da incapable
de cacher sa surprise.
– Disons, que c’est le frère d’une
amie, bafouilla-t-elle lamentablement.
Tante Da sentit son embarras et
n’insista pas, ne voulant surtout pas l’effaroucher. À dix-sept ans, tout le
monde a son jardin secret. Elle reprit son récit d’une voix beaucoup plus
lente.
– Ta mère se portait très mal
pendant sa grossesse. Il y avait comme une dualité en elle. Avoir son premier
enfant dans de pareilles circonstances, ce n’était évidemment pas facile. Puis,
quand tu naquis, un soir d’orage, nous sûmes que l’avenir de la famille allait
être à nouveau bouleversé. Tu n’étais pas la petite mulâtresse que Bèrette
espérait. Il tempêta, cria à la supercherie en découvrant la fillette brune de
peau, noire de cheveux que déjà on voulait lui cacher, tant sa colère était
crainte. Et pour comble de malheur, il demanda la restitution d’une partie de
la somme versée. « Une petite brune ne valait pas tout ça, d’ailleurs,
disait-il, n’importe quelle femme pouvait lui faire un bébé comme celui-là,
gratis pro deo en plus. Alors pourquoi payer si cher ? » Ta mère
pleurait chaque jour, mais malgré sa douleur, elle tint bon, refusa, par
principe, de remettre même une infime parcelle de l’argent reçu de ce monstre.
Bèrette rentra dans une colère folle. Il se sentait comme humilié de n’avoir
pas réussi à produire une mulâtresse. Il imputa la responsabilité à ta mère. Il
l’accusa d’être une fausse quarteronne qui avait trop de sang nègre dans les
veines.
Maritza ne se laissa pas effrayer.
La livraison de la commande faite, pas question de remboursement d’autant plus
qu’elle trouvait la somme ridicule maintenant qu’elle connaissait le degré
d’abjection de ce monsieur. Nous nous préparâmes au pire. Mais Dieu intervint à
temps. Bèrette entra en conflit avec François Duvalier, pour une raison que
nous ignorons jusqu’au moment où je te parle. Il dut partir pour l’exil au plus
vite car les sbires du dictateur, qui l’accusaient de trahison, étaient à ses
trousses. Depuis ce jour, nous n’eûmes plus de ses nouvelles.
Malgré ses efforts, Alessandra ne
put se retenir de sangloter. Tante Da la prit dans ses bras et la serra très
fort.
– Oh ! Tante Da, j’ai mal, j’ai
mal !
– Je sais, je sais, ne dis rien.
Nous avons tous eu mal à cause de cette affaire. Ta mère… n’en parlons pas.
Elle a porté ce lourd fardeau sur ses frêles épaules et ceci avec beaucoup de
courage, car ce n’est pas facile. J’espère que ce récit te sera d’un grand
secours dans ta vie future sinon je regretterai toute ma vie de t’en avoir
parlé. D’ailleurs, tu dois me promettre de ne jamais dire à ta mère que j’ai eu
à te faire ces confidences. Cela la mettrait en rage. Elle n’en parle jamais,
ton père non plus. Ils essaient vaine- ment d’oublier l’inoubliable.
– Je te promets de n’en rien dire à
maman.
– Allez, sèche tes larmes ;
sans quoi elles vont tarir. Tu n’en auras plus pour les années à venir. Et,
Dieu seul sait combien il faudra encore en verser.
– Tante Da, parle-moi encore de mon
père. C’est bien Danel Bèrette qu’il se nomme ?
– Oui, c’est son vrai nom. Mais,
est-ce vraiment nécessaire de parler de lui ?
– Absolument, je veux tout savoir.
– Je pense que ce serait comme
remuer un couteau dans une plaie encore sanguinolente.
– Mieux vaut tout savoir pendant
qu’on y est. Cela m’évitera peut-être des surprises désagréables à l’avenir.
– Ah ! les gens sont si méchants
qu’à la moindre occasion, ils cherchent à vous blesser, parfois sans raison
valable.
– Alors, tu me dis tout ?
– Qu’est-ce que tu veux savoir au
juste ?
– Tout, quoi ! De quelle
famille est-il issu ? Est-ce qu’il avait
de l’instruction ? Avait-il une femme, des enfants ?
– Eh bien ! ton père était
originaire d’une famille plus que modeste. Ayant habité toute son enfance le
Bas-Peu-de-Chose, il s’était juré de divorcer de la misère à n’importe quel
prix. Et, la révolution de 57 lui offrit la possibilité de le faire. À coups
d’exactions et d’excès de zèle, il parvint à se hisser jusqu’aux rênes du
pouvoir. On peut dire que c’est grâce aussi à son ami intime, Davius Thélusma
de triste mémoire, un sorti des rangs.
– Qu’est-ce que c’est qu’un sorti des rangs ?
– Eh bien, c’est un militaire qui
n’a jamais mis les pieds à l’Académie. Moi, j’en connais un qui était le
chauffeur de Madame la Présidente, et comme par enchantement, un jour, il fut
promu au grade de colonel. Un gros parrain dans les allées du pouvoir l’avait
pistonné. Ton géniteur, ne t’en déplaise, était le type même du parfait
parvenu. Il avait une femme et six enfants issus du même milieu que lui mais
dont il ne prenait pas soin, trop occupé à folâtrer ailleurs concrétisant
ainsi, à son avis, sa victoire contre la misère.
– Tu t’imagines que quelque part
j’ai au moins six frères et sœurs dont je ne sais absolument rien, dit
Alessandra, le regard pensif, se rendant de plus en plus compte de l’étendue
des dégâts.
– S’il n’en a que six. Volage il
était, volage il est resté. Avec son argent, il a eu bien des femmes dans ce
pays. Bien des femmes qui, sûrement, ne s’étaient pas fait prier pour lui
pondre des gosses.
– Ô mon Dieu ! C’est terrible,
c’est terrible ! Cela dépasse même mon imagination.
– Tu sais, il n’était pas très
instruit et ça n’aide pas dans ce cas. Quand on n’a qu’un seul faire-valoir,
alors là, c’est la catastrophe. Il détestait les intellectuels, les méprisait
et allait jusqu’à les emprisonner pour faire taire leur savoir. Un complexé,
voilà !
– Quel sombre tableau tu me brosses
!
– Je m’excuse de te faire de la
peine mais tu m’as demandé de tout te dire et je t’assure que je n’exagère en
rien, au contraire.
– Et dans quel pays vit ce monstre
par lequel j’ai été conçue ?
– Pourquoi me poses-tu une pareille
question ? Aurais-tu l’intention de lui
rendre une petite visite par hasard ?
– Ce n’est pas impossible, mais je
crois que j’attendrai d’avoir au moins vingt-cinq ans pour le faire… J’aimerais
être majeure et mature.
– Est-ce vraiment nécessaire ?
– Tu ne le comprendras peut-être
pas mais c’est important de connaître ses origines...
– J’ignore totalement dans quel
pays il vit. Je suis sûre que ta mère doit le savoir, et comme tu m’as promis
de ne jamais lui en parler, impossible de lui demander quoi que ce soit.
Un bruit de klaxon se fit entendre
au loin. Alessandra se leva d’un bond souple.
– C’est Guy-Sincère, le chauffeur,
dit-elle. Je ne pourrai pas m’attarder davantage, sans quoi, maman aura des
soupçons. Je reviendrai te voir un de ces jours.
– Allez, va ! dit tante Da en
l’embrassant sur les deux joues. « Que Dieu te garde, ma chérie ! Reviens
quand tu veux !
La jeune fille serra tendrement sa
tante dans ses bras.
– Merci ! Merci pour tout. Je
te serai toujours très reconnaissante de m’avoir parlé aussi franchement.
Elle pressa doucement la main de la
vieille dame dans la sienne tout en marchant à reculons. Puis, elle tourna les
talons en courant.
Tante Da la regarda galoper sur la
pelouse, le regard voilé par une immense tristesse, tandis que le chauffeur
pressait encore avec impatience sur son avertisseur.
– Pourvu que le malheur ne
s’acharne pas trop contre cette pauvre petite innocente ! pria-t-elle tout
bas en poussant un long soupir. La vie est aussi faite de très belles choses
même si elles sont plutôt rares.
V
Les flamboyants débordaient de
fleurs et là-haut, dans le ciel, les hirondelles dansaient une saga à nulle
autre pareille. Les corbeaux faisaient entendre leurs cris en se déplaçant gaiement
d’un palmiste à l’autre. Alessandra marchait la tête baissée, indifférente au
fait que la nature se parait de tant de beauté. Le soleil avait beau lui
caresser le visage, s’attarder sur ses cheveux, elle ne s’en apercevait même
pas. Même le vent de carême, qui pourtant faisait frémir de joie les amateurs
de cerfs-volants, ne trouvait aucune grâce à ses yeux. Une pensée, une seule,
l’obsédait. Ce rendez-vous qu’elle avait fixé à Stéphane pour lui faire part
des dernières confidences de tante Hilda. En lui, elle trouvait un allié qui
jamais ne la trahirait, elle en était sûre. Heureusement qu’il acceptait
toujours de la rencontrer, sans quoi elle aurait pu devenir folle. Mille
pensées à la fois se bousculaient dans sa tête puis s’emboîtaient pour former
un tourbillon infernal.
Quand elle arriva à la nef, le
jeune prêtre y était déjà. Cela la rassura. L’état de nervosité dans lequel
elle se trouvait la fatiguait au point qu’elle ne supportait plus sa propre
impatience.
Ils se regardèrent de très longues minutes
sans parler. Puis, elle se jeta dans les bras du jeune homme. Il la reçut
contre sa poitrine comme un oiselet tombé du nid. Il la sentit trembler et,
malgré lui, il resserra un peu son étreinte. Cette proximité le troubla au plus
haut point. L’odeur de la peau et des cheveux de la jeune fille le faisait
frissonner.
Brusquement, il eut comme un éclair
de lucidité et la repoussa.
Déçue, Alessandra le regarda sans
comprendre. Ses yeux n’en finissaient pas d’exprimer sa frustration.
– Un peu de retenue, jeune fille,
dit-il, d’une voix rauque à peine audible qu’il tenta vainement de raffermir.
En son for intérieur, il priait :
« Seigneur aidez-moi à
résister à toutes les tentations qui ne sont que des pièges dressés par le
diable pour m’empêcher d’atteindre la route qui conduit vers vous, vers le
paradis et la Vie éternelle ! »
Quand il sentit ses forces lui
revenir, il demanda :
– Vous vouliez m’entretenir de
quelque chose, Mademoiselle Lagardère ?
Encore troublée par le contact du
jeune homme, Alessandra ne put que balbutier :
– Oui... je crois…
– Alors, faites-le sans trop perdre
de temps car mes minutes sont comptées.
La sécheresse du jeune homme la
laissa totalement désemparée. Elle croyait, entre eux, la hache de guerre
enterrée et voilà qu’à partir de cette simple phrase, il risquait de déclencher
de nouveau les hostilités.
Le regard de la jeune fille
s’assombrit. Sa bouche se pinça. Elle allait répliquer vertement quand déjà
Stéphane, reprenant le contrôle de lui-même, s’excusa de sa brusquerie.
– Pardonnez-moi, je ne voulais
point vous offenser. Je suis juste un peu fatigué ces temps derniers.
– Comment ? Prier vous fatigue ?
– Je ne fais pas que ça,
croyez-moi. Je suis bien obligé d’officier... et...
– Et… c’est esquintant. Ça alors !
– Oui, oui, aussi incroyable que
cela vous paraisse.
– Et dire que je croyais qu’être
prêtre était un métier de tout repos.
– Pas toujours, pas toujours, je
vous assure. D’ailleurs, encore un fidèle comme vous au confessionnal et je
devrai prendre une année sabbatique afin de me remettre de mes fatigues et de
mes émotions. De plus, je n’ai même pas le droit de me mettre en colère.
Il ajouta cette dernière phrase en
souriant, ce qui détendit quelque peu l’atmosphère.
– Iro furor brebis est, reprit-il.
– Oh non ! vous n’allez pas
recommencer avec votre charabia habituel.
– Ne vous affolez pas, voyons, cela
veut tout simplement dire que la colère est une courte folie. Je ne vois pas
pourquoi il vous est difficile de comprendre cette courte phrase latine quand
cela fait bien quatre ans depuis que vous apprenez cette langue.
– Oui, cela fait quatre ans depuis
que ma plus forte note en cette matière est un 0,75.
– Cela frise la mauvaise foi,
voyons !
– Non, pas du tout ! Pour moi,
c’est une forme de rébellion.
– Ah bon ! je vois, dit
simplement Stéphane, pour éviter une nouvelle discussion. Eh bien !
Mademoiselle Lagardère… je brûle d’impatience de vous écouter me conter les
derniers événements.
– Vous avez raison de dire
événements, le mot est très juste.
– Alors, je vous suis tout ouïe.
– Voilà…
Et Alessandra passa une bonne heure
à raconter son histoire en prenant bien soin de ne rien omettre.
Lorsqu’elle eut terminé, le jeune
prêtre était totalement abasourdi.
– Incroyable, incroyable ! ne
cessait-il de répéter.
– Vous avez l’air horrifié, Père de
Vastey !
– Je ne sais que vous dire. Je suis
sincèrement désolé. Je ne pensais pas qu’une réalité si cruelle eût pu exister.
On aurait pu croire à une farce inventée par un mauvais plaisantin à
l’imagination débordante.
– Pourtant c’est la stricte vérité.
Tout ceci peut vous être confirmé par ma tante Hilda, qui, je vous assure, est
tout à fait digne de confiance.
– Je n’en doute point. Je suis
totalement désarçonné, dépassé par l’ampleur du problème.
À son air défait, Alessandra comprit
qu’il était réellement bouleversé.
– Mais qu’allez-vous faire,
maintenant que vous êtes au courant de tout ? demanda-t-il.
– Je ne sais pas. J’aimerais en
savoir plus, mais j’ai promis formellement à tante Da de ne jamais parler à ma
mère de notre entretien. Je n’aime pas faillir à mes promesses. C’est sacré.
Alors, désormais je ne pourrai que vivre avec le poids de ce secret. Je me
promets quand même de partir à la recherche de mon salaud de géniteur, dès que
je me sentirai assez forte, pour lui dire ce que je pense de son
comportement... Vous savez, cela va vous paraître curieux mais je suis quand
même heureuse de savoir que l’animosité de ma mère à mon endroit est liée à
cette douloureuse période de sa vie. Je me suis tant de fois demandé pourquoi elle
me détestait tant.
– Croyez-moi, je compatis
sincèrement à votre douleur.
Alessandra le regarda longuement de
ses yeux tristes embués de larmes. Elle lut le désarroi sur le visage du jeune
vicaire. Ce visage qu’elle aimait tant et qu’elle rêvait de caresser.
Sans plus réfléchir elle dit :
– Puis-je vous… demander une…
faveur, Père de Vastey ?
– Bien sûr, je suis prêt à tout
faire afin de vous aider à passer ce mauvais moment.
– Alors, prenez-moi dans vos bras
et embrassez-moi comme le ferait un homme amoureux, rien que pour me consoler.
J’en ai tellement envie, j’en ai tellement besoin.
Un trouble violent s’empara du
jeune vicaire.
– Excusez-moi, Mademoiselle
Lagardère, mais ce que vous me demandez là est tout à fait impossible... et...
– Pourquoi ? Est-ce si difficile de faire ce geste qui
serait somme toute plus salvateur qu’autre chose ?
Stéphane avait le souffle coupé par
une telle audace. Il ne put que balbutier :
– Nous ne sommes pas des amis. Je
suis un prêtre et vous, une fidèle...
– Stéphane, vous avez peur de moi,
n’est-ce pas ? questionna Alessandra de sa voix qui se faisait douce comme une
caresse.
Cela dit, elle s’avança vers lui.
Il recula avec brusquerie, renversa au passage un bénitier et alla se réfugier
derrière la statue du Christ crucifié comme pour lui demander son aide.
– Allons Stéphane, n’est-ce pas
votre métier de consoler les âmes en peine ?
– Vous n’avez pas le droit de
m’appeler par mon prénom.
C’était la première fois, en effet,
qu’Alessandra l’appelait de la sorte et elle ne s’en était même pas aperçue
tant dans ses rêves et dans ses pensées il était toujours Stéphane, son
impossible amour.
– Excusez-moi, Père de Vastey,
peut-être que je m’égare, dit-elle en faisant un pas en avant.
– Non, ne vous approchez pas de
moi ! protesta le jeune vicaire.
– Bon, bon, ce n’est pas la peine
de vous affoler de la sorte. Je ne cherchais qu’un peu de réconfort.
Malheureusement, je me suis trompée de personne. Demandez donc à votre Dieu de
déléguer quelqu’un d’autre avant que je n’emprunte les chemins de la perdition.
– Tout cela n’est que
chantage !
– Peut-être, peut-être…
répondit-elle doucereuse-ment.
Puis, elle fit semblant de lui
sauter dessus.
Sérieusement effrayé, le jeune
prêtre poussa un cri de bête traquée et s’enfuit à grands pas vers la porte qui
conduisait au presbytère.
Alessandra éclata d’un rire
sadique.
– Vous n’êtes qu’un poltron, Père
de Vastey !
– Priez, priez, Mademoiselle
Lagardère, pendant qu’il est encore temps, car Satan essaie de s’emparer de
votre âme ! jeta Stéphane de Vastey par-dessus son épaule.
– Tiens ! vous perdez votre
latin, Père de Vastey ? s’étonna la jeune fille ironique.
En effet, pas une phrase latine
n’était sortie de sa bouche depuis qu’elle lui avait fait, tout à l’heure,
cette indécente proposition.
Pour toute réponse, le prêtre
dit :
– Lisez le livre des Psaumes,
Mademoiselle Lagardère, cela vous sera d’un très grand secours. Que Dieu vous
protège !
Et il disparut au plus vite
derrière la porte de bois sculptée en récitant le psaume 91 :
« Quiconque habite dans l’endroit secret du Très-Haut, se donnera de
loger à l’ombre du Tout-Puissant. Je dirai à l’Éternel : « Tu es mon
refuge et ma forteresse. Mon Dieu en qui je me confierai ! » Car il
te délivrera lui-même du piège de l’oiseleur, de la peste qui provoque des
adversités. De ses pennes il fermera tout accès auprès de toi, et sous ses
ailes tu te réfugieras. Sa vérité sera un grand bouclier et un rempart. Tu ne
craindras aucune chose redoutable durant la nuit, ni la flèche qui vole durant
le jour, ni la peste qui marche dans l’obscurité, ni la destruction qui spolie
à midi. Mille tomberont à ton côté et dix mille à ta droite. De toi cela ne
s’approchera pas… »
Alessandra éclata de rire. Un rire
nerveux qui se répéta en écho dans toute l’église. Un rire qui traduisait bien
ses angoisses, son mal-être et sa nouvelle frustration.
La séance d’hilarité dura une bonne
dizaine de minutes puis, petit à petit, la rigolade s’estompa pour faire place
à un hoquet qui se transforma vite en sanglots. Brusquement, ses jambes ne la
tinrent plus. Elle s’effondra sur les marches de l’autel.
Elle pleura longtemps, s’apitoyant
sur elle-même et sur cette vie qu’elle ne trouvait point clémente, jusqu’à ce
qu’elle s’assoupisse, vaincue par la fatigue et le stress. Combien de temps
resta-t-elle prostrée de la sorte ? Elle ne le sut pas. Elle reprit
conscience de la réalité quand quelqu’un lui secoua doucement l’épaule en
disant :
– Mademoiselle, l’église va fermer
ses portes, il est temps pour vous de rentrer. Vous continuerez à prier à la
maison !
Elle leva sur l’intrus un regard
surpris. Qu’il puisse s’imaginer un instant qu’elle était en train de prier
l’étonna. Une forte odeur d’encens l’agrippa soudain à la gorge. Elle paniqua.
Puis, sans rien dire à cet enfant de chœur qui lui avait parlé si gentiment,
elle se remit debout et prit ses jambes à son cou en faisant un tapage de tous
les diables à l’intérieur du lieu saint.
***
Derrière
les fenêtres, les lumières s’éteignaient l’une après l’autre, privant les papillons
de leur jeu de prédilection. Des croassements de grenouilles provenant du
bassin de la fontaine étaient les seuls, à part le bruit des cigales, à
troubler le silence de l’immense cour. Tapie dans l’ombre, Alessandra attendait
que toute la maisonnée soit totalement endormie pour regagner sa chambre. Elle
se déplaçait en se cachant derrière les troncs des grands arbres séculaires qui
faisaient la fierté de ce jardin.
Elle
avait presque atteint la porte de service quand la chambre de ses parents
s’illumina. Elle s’arrêta, le souffle court, puis elle vit sa mère ouvrir ses
portes-fenêtres et se poster quelques instants sur le balcon. Alessandra la
voyait nettement, entre le feuillage des rosiers grimpants. Elle aspirait
longuement la fumée de sa cigarette en faisant les cent pas. Très certainement,
son absence avait été remarquée. Son cœur battait à grands coups dans sa
poitrine. Elle pressentait déjà que les prochaines minutes allaient être
difficiles à vivre. Encore un mauvais quart d’heure à passer, pensa-t-elle en
haussant légèrement les épaules. Elle fouilla dans son sac et en tira un petit
rectangle de papier que lui avait remis Stanley. Elle l’ouvrit lentement,
découvrant une fine poudre blanche. Du pouce et de l’index, elle en prit une
pincée qu’elle se mit sur la langue. « Cool, cool, ça va aller tout à l’heure,
pas de panique ! », se répéta-t-elle une bonne demi-douzaine de fois.
Puis, un nuage vint la chercher pour la conduire jusqu’à sa chambre. Il lui
prit la main doucement. Elle se mit à rire tout bonnement et se laissa
emporter.
La lumière de la chambre de sa mère
s’était éteinte mais dans le salon résonnait une douce musique de Chopin. «
Rien ne vaut Chopin pour calmer les angoisses ! » disait souvent Maritza.
– Alessandra, c’est toi ? demanda
Madame Lagardère en percevant un léger bruit à la porte.
Au loin, les aboiements rageurs
d’un chien se firent entendre.
– Oui, maman.
– Pourquoi restes-tu dans la
pénombre ? Approche, j’ai à te parler.
La voix de Maritza paraissait
étrangement calme.
Alessandra s’approcha. Dans son
esprit, rien n’était plus très clair.
– D’ou sors-tu à une heure aussi
indue ? Il est passé onze heures.
– J’étais... euh… j’étais à
l’église.
– À l’église ? s’étonna Maritza,
totalement ahurie, tu te moques de moi. Réponds franchement, où étais-tu ?
– Écoute, maman, je sais que c’est
un peu difficile à croire mais c’est vrai que je reviens de l’église.
Le sang de Maritza ne fit qu’un
tour. Elle dut se maîtriser pour ne pas laisser éclater sa colère.
– Tu me donnes des angoisses pas
possibles et puis tu me racontes des histoires. Depuis quand Mademoiselle
est-elle devenue bigote au point de s’attarder à prier jusqu’à onze heures du
soir ?
Maritza arpentait nerveusement la
pièce quand brusquement une idée lui vint en tête. Elle se tourna vers
Alessandra qui s’était adossée à la grande bibliothèque tant ses jambes ne la
tenaient plus.
Elle regarda intensément sa fille
comme voulant sonder, au plus profond, son âme d’adolescente. Elle cligna
légèrement des yeux et demanda malicieusement, après avoir aspiré une longue
bouffée de fumée :
– Serait-ce… le jeune prêtre qui te
retenait ?
La surprise se peignit sur le
visage d’Alessandra. Comment sa mère pouvait-elle dire une chose pareille ?
Avait-elle des soupçons concernant les sentiments qu’elle portait au jeune
vicaire ?
La jeune fille tremblait et ne put
que balbutier :
– Pourquoi dis-tu cela ?
– Je ne suis pas née de la dernière
pluie, Sandra, dit Maritza Lagardère en écrasant sa cigarette dans un cendrier.
Je sais reconnaître une femme amoureuse. J’ai surpris un jour le regard que tu
posais sur le père de Vastey. Il était très édifiant. Pas besoin d’être devin
pour comprendre.
Alessandra tombait des nues. Elle
qui croyait sa mère indifférente à tout ce qui la concernait. Au moins, cela
lui fit plaisir de voir combien elle s’était trompée.
– Dis-moi, Sandra, reprit sa mère,
très calme, tu couches avec lui ?
– Oh non, maman, non ! s’empressa
de répondre Alessandra, catastrophée.
– Alors, que faisiez-vous tous les
deux si tard ensemble ? Cela n’est pas correct de la part de ce curé de retenir
une jeune fille dans une église.
– Maman, ce n’est pas ce que tu
crois…
– Alors, c’est quoi ? Explique-moi
ce que veut dire tout cela.
– Je me sentais triste. J’avais
besoin d’une oreille attentive. Et il est la seule personne sur terre qui
veuille bien m’écouter.
– Tu veux dire… qu’il ne fait que
t’écouter ? Que jamais il ne te demande autre chose ?
– Oui, bien sûr.
– Bien sûr, quoi ?
– Il ne me demande jamais autre
chose. Au contraire, il me prie souvent de rentrer chez moi.
– Tiens, serait-il le seul prêtre
sérieux de ce pays ? Car, d’habitude,
ses pairs ne s’embarrassent pas de tant de scrupules. On dit même que le
prédécesseur du père de Vastey avait femmes et enfants. Trêve de plaisanteries.
Sandra, je te conseille de t’éloigner le plus vite possible de cet homme. Il
n’est pas pour toi. Je te supplie de ne plus le revoir.
– Mais, maman, il est mon seul ami
et il est très respectueux.
– Jusqu’où son respect ira-t-il, je
te le demande ? tonna Maritza avec colère. Tu es belle et maintenant ton corps
est celui d’une femme d’une beauté et d’une majesté qui ne sauraient laisser
les mâles indifférents. Ce monsieur a beau être un prêtre, il sera toujours un
homme, donc un prédateur en puissance. Et toi, sauras-tu être capable
d’éteindre le feu, qu’en toute inconscience, tu es en train
d’allumer ? Tu n’es encore qu’une
gamine, Sandra, tu ne sais pas ce qu’est une relation homme-femme. Cet homme
est de dix ans ton aîné. Il sait, lui, qu’il peut gâcher ta vie si, une
fraction de seconde, les commères de ce pays savent que vous vous voyez en
secret dans une église déserte à onze heures du soir. Je t’assure qu’elles ne
croiront pas à ces rendez-vous platoniques. Elles s’imagineront même le pire,
ce qui serait une véritable catastrophe pour toi.
– Je me moque de ce que pensent les
radoteuses. Il est mon seul ami, et je ne voudrais pas le perdre. Il est le
seul à vouloir m’aider.
– T’aider ? T’aider à faire quoi ?
– À faire face à... certains
problèmes.
Maritza, exaspérée, vint se planter
devant sa fille.
– Cherche-toi quelqu’un d’autre. Ce
jeu est trop dangereux.
– Pourquoi dangereux ?
– Mais parce que tu l’aimes comme
seule le peut une fille de ton âge, aveuglément, passionnément.
Alessandra devint cramoisie. Elle
ne savait pas que sa mère voyait aussi clair en elle. Son indifférence à son
endroit serait-elle feinte ?
– Il ne me le rend pas.
– Heureusement, d’ailleurs.
– Il n’aime que Dieu.
– Tant mieux, qu’il continue à le
faire. Il est là pour ça. Mais, de grâce, qu’il s’éloigne de toi.
– Pourquoi lui en veux-tu autant ?
– Parce que je n’aimerais pas, je
te le répète, qu’il gâche ta vie.
– Non, moi je crois que c’est parce
qu’il me porte un peu d’amitié... Tu veux tout détruire, comme d’habitude.
– Allons, Sandra, tu déraisonnes,
tout ce que je te dis ce soir c’est pour ton bien.
– Toi, tu aurais aimé qu’il me
déteste autant que toi.
Maritza attrapa sa fille par les
épaules et eut un geste comme pour l’attirer contre elle. C’était bien la
première fois qu’elle se laissait aller à un épanche- ment pareil. Alessandra
se méprit sur son geste. Croyant que sa mère voulait la frapper, elle s’échappa
de ses mains et s’enfuit en hurlant avec des larmes dans la voix :
– Pourquoi ne m’aimes-tu pas, maman
? Com- ment peux-tu détester autant un être pourtant sorti de tes
entrailles ?
Déjà elle grimpait l’escalier qui
menait à sa cham- bre.
– Sandra, Sandra ! cria sa
mère en tentant vaine-ment de la rattraper. Sandra, Sandraaaa !
Trop tard, elle avait déjà disparu.
Maritza resta figée sur place, les
bras ballants, assommée. Cette terrible phrase sortie de la bouche de son aînée
avait transpercé son cœur comme seule une épée pouvait le faire. Elle entendit
la porte de la chambre de sa fille claquer avec violence. Pourquoi ne
l’avait-elle pas suivie pour lui dire que ce qu’elle pensait était faux ?
Pourquoi ne pas lui avouer tout bonnement combien elle l’aimait et ceci en
dépit des apparences ? Pourquoi ne pas lui dire qu’elle souffrait de ne
pas être cette oreille attentive dont elle avait tant besoin ; lui confier
aussi qu’elle était un peu jalouse qu’un autre à sa place puisse recueillir les
confidences qui lui revenaient de droit. Et pour finir, lui faire comprendre
enfin que toutes les apparentes méchancetés qu’elle lui faisait subir n’avaient
qu’un seul but : la protéger de la férocité du monde extérieur.
Elle ne put répondre à toutes ces
questions. Pourquoi ne l’avoir pas suivie dans sa chambre ? Peut-être
était-ce la faute de ses jambes qui n’avaient pas répondu à l’ordre venu de son
cerveau. Trop d’hésitations et de méprises s’étaient installées entre elles. Ah
! cette vie… vraiment pas une partie de plaisir. Les pressions de Bèrette qui
jamais ne lui laissait de repos. Ô mon Dieu, quel gâchis ! En tout cas,
pour le moment, il fallait sauver au moins ce qui pouvait l’être.
Maritza alla directement vers le
petit secrétaire placé juste à côté du piano et prit de quoi écrire. Il
fallait, au plus tôt, envoyer une missive à l’archevêque pour lui demander de
faire muter le père de Vastey en province, le plus loin possible d’Alessandra.
Un jour, cette enfant comprendra qu’elle avait fait tout cela pour son bien.
Elle prit aussi une carte
géographique du pays et la scruta scrupuleusement. Jérémie ! Voilà la ville qui
convenait. Celle-ci était à des heures de route cahoteuse de la capitale. Une
journée entière en autobus ne suffisait jamais pour s’y rendre. Maritza ne
douta pas une seconde que sa demande allait être agréée. Elle avait fait tant
de dons à l’Église que Monseigneur Salvant ne saurait en aucune façon lui
refuser ce petit service.
VI
Le temps sombre annonçait déjà dame
pluie. Celle-ci ne tarderait certainement pas à faire une entrée triomphale en
cette pleine saison sèche. Elle s’était tant fait prier, d’abord par la terre
qui n’en pouvait plus de craqueler, puis par les arbres dont les feuilles se
fanaient tant leur désespoir gran- dissait ; et enfin par les humains qui
croulaient sous le poids de cette canicule épouvantable.
Alessandra l’attendait aussi, cette
ondée qui rafraî- chirait l’atmosphère rendue encore plus lourde par un fort
taux d’humidité. « Partout, l’air est irres- pirable ! »
pensa-t-elle, assise sur le rebord de sa fenêtre d’où elle contemplait le
jardin complètement déshydraté. Elle ne put s’empêcher de comparer cette terre
aride avec son existence. En effet, depuis deux ans que Stéphane de Vastey
avait été transféré dans la Grand’Anse, c’était comme si on lui avait cassé ses
derniers ressorts. Elle soupçonnait sa mère d’être l’instigatrice de cette
mutation mais elle n’osait le lui demander franchement. En tout cas, le coup
avait porté. Reçu en pleine poitrine, il avait fait très mal.
Elle se souvenait, comme si cela
datait d’hier, de leur dernier entretien. Quelques jours auparavant, il lui
avait annoncé son prochain départ mais elle n’y avait pas vraiment cru,
persuadé que le jeune prêtre plaisantait. Elle faillit tomber à la renverse
quand, un après-midi où elle lui avait donné rendez-vous pour lui parler encore
de ses problèmes, il lui avait dit tout de go :
– Je m’en vais demain à
Jérémie !
Dans sa voix avait percé beaucoup
d’émotion. Un instant, elle crut comprendre que cela ne durerait pas, trois
semaines tout au plus. Il la détrompa vite.
– Mais non,
mais non, j’ai été muté. J’ai reçu une lettre émanant de l’archevêché. J’en ai
pour au moins quatre années. Je m’en vais, là-bas, accomplir mon
ministère !
La consternation avait déformé les
traits de la jeune fille. Elle pensa à une farce mais la gravité qu’affichait
le jeune prêtre ne prêtait à aucune confusion, aucune équivoque et disait long
aussi sur son propre désarroi. Puis, elle s’était enfuie, sans un mot, au
moment où un torrent de larmes commen- çait à gronder au fond de ses yeux.
Après, elle avait passé plusieurs
heures à naviguer, sans gouvernail, en une haute mer de désespoir et
d’insomnie, cherchant vainement à s’agripper à une bouée de sauvetage qui ne
s’avérait être qu’un mirage. Un gouffre effrayant s’était ouvert sous ses
pieds. Un gouffre dont les profondeurs abyssales l’attirait comme un aimant et
semblait vouloir la happer.
Le suicide ! Il ne lui
resterait plus que cette option s’il partait. Elle caressait cette idée, et
chaque jour qui passait, maigre de tout espoir d’une nouvelle donne, la confortait
dans cette issue fatale. Elle se retrouvait tout bonnement incapable de gérer
cette nouvelle désillusion, ce nouveau coup du sort.
Que ferait-elle lorsque Stéphane
serait loin, très loin d’elle ? Se retrouver du jour au lendemain livrée à
elle-même sans personne à qui confier ses peines la terrifiait.
Le matin du départ, elle lui avait
parlé de son intention de mettre fin à ses jours. Il s’en était offus- qué
comme prévu, arguant que Dieu en serait furieux, qu’aucun humain ne devrait
s’arroger le droit de mettre fin à ses jours. La révolte d’Ales- sandra s’en
trouva décuplée. Elle alla jusqu’à insulter Dieu, l’accusant d’avoir créé Satan
exprès pour pouvoir se moquer des humains, et ces derniers n’avaient pas le
droit d’être en désaccord avec les règles du jeu, même quand celles-ci leur
étaient carrément imposées. Ils devaient tenir jusqu’au bout. Rester en vie,
jusqu’à ce que le Tout-Puissant en décide autrement.
Ils s’étaient quittés sur cette
mauvaise note, au plus grand regret d’Alessandra qui ne pouvait se pardonner de
lui avoir laissé une image d’elle bouillante d’une mauvaise colère à peine
justifiée. Le désarroi avait eu raison d’elle et lui avait fait louper un
moment de vie extrêmement important.
L’intolérance dont elle avait fait
montre la mettait, jusqu’à aujourd’hui, en rogne. Au moment des adieux, elle
aurait dû être tendre. Mais, tel un volcan, elle était entrée en éruption et
avait tout gâché.
La compréhension et la sollicitude
du jeune vicaire lui manquaient beaucoup. Surtout ces derniers temps où son
moral était loin d’être au beau fixe. Elle souffrait énormément de constater
que sa mère, avec de plus en plus d’insistance, voulait détruire tout
rapprochement entre elle et son « faux » père Raoul qui était quand
même le seul des deux à lui témoigner de l’affection et à agir en vrai père.
Maintenant, plus que jamais, pas question de s’accrocher à son cou ou de
s’asseoir sur ses genoux sans se faire rabrouer. Plus d’une fois, elle eut
l’envie d’avouer à Raoul, brusquement, comme on donne une gifle, qu’elle savait
tout sur sa naissance mais elle se taisait se remémorant, toujours à temps, la
promesse faite à tante Hilda. Elle aurait aimé dire aussi à sa mère qu’elle la
comprenait ; qu’elle savait combien elle avait souffert. Mais, tout devenait si
difficile quand elles se trouvaient face à face. Telle- ment de choses les
séparaient toutes les deux !
Vainement, Alessandra cherchait un
terrain d’en- tente. Mais sa mère, ne sachant pas qu’elle était au courant de
certaines choses, élevait entre elles de grands murs chaque jour plus
infranchissables. Pourtant, le temps se faisait court. Bientôt viendrait le
moment de partir pour l’université. Ses deux années d’études de la langue de
Shakespeare touchaient à leur fin. Son père avait été d’accord pour l’envoyer
en Europe. Mais, pour une raison ignorée de tous, Maritza s’y était opposée
farouchement, vantant même les universités américaines qu’elle disait very correct, very perfect quand
elle-même n’y avait jamais mis les pieds. Tant pis ! elle se conformerait
au vœu de sa mère, ne voulant pas faire les frais d’un affreux pugilat d’où sa
génitrice sortirait victorieuse et risquer de tout perdre. S’éloigner de la
demeure fa- miliale lui serait, de toutes les façons, salutaire.
D’ailleurs, depuis le départ de
Stéphane, plus rien ne paraissait avoir de sens. Elle pensait à lui tout le
temps jusqu’à en avoir mal au cœur, mal au corps. Elle n’était plus
l’adolescente qui ignorait ce qu’elle voulait. Son cœur de femme, vieux de
vingt ans, ne désirait que Stéphane, et elle savait que ses sens ne
connaîtraient de cesse que le jour où son désir de lui serait assouvi.
Depuis deux ans, sa mère ne la
lâchait pas d’une semelle, contrôlant ses moindres déplacements. Im- possible
de prétexter des week-ends chez des amies pour faire une escapade puisqu’il y
avait interdiction formelle de se déplacer sans ses sœurs, Sybil et Allison.
Une toute nouvelle forme de torture, à son avis.
La pluie se mit à tomber en faisant
un vacarme de tous les diables. Enfin une averse salvatrice !
Sa mélancolie à son comble,
Alessandra alla se poster devant son miroir et contempla son image. Elle passa
doucement son index sur ses lèvres qu’au- cune autre bouche n’avait encore
baisées. Toutes les filles connaissaient déjà depuis longtemps ces sensations
qui n’existaient pour elle que dans ses rêves. Elle ferma les yeux et s’imagina
un instant Stéphane, le prêtre, l’ascète, lui aussi vierge de tout, en train de
lui faire l’amour. Un doux vertige l’envahit soudain. Doucement, elle défit les
boutons de son corsage, admira ses seins dont les pointes se raidissaient sous
la caresse d’agréables pensées. Du bout des doigts, elle les effleura. De doux
gémis- sements montèrent de sa gorge. Un violent désir l’envahit avec une
intensité à la dimension de ses frustrations. Elle n’en pouvait plus de faire
la guerre à ses fantasmes. Plus que tout autre chose, ils dominaient ses nuits
et régnaient en maître dans le royaume de ses songes. Ses mains nerveusement
glissèrent sur ses hanches puis pétrirent son ventre ferme et doux. Stéphane, à
genoux devant elle, baisait avec volupté son délicat nombril qui l’invitait au
plaisir. Stéphane oubliant Dieu quelques instants pour vibrer aux sons de
cordes bien humaines. Elle aurait tellement aimé qu’il fût vraiment présent ! Ses doigts impatients firent glisser la
fermeture éclair de son jean puis, avec une lenteur extrême, ils se frayèrent
un passage à travers son slip et fourra- gèrent jusqu’à son duvet. La caresse
se précisa. Le plaisir vint par grandes vagues houleuses comme par un jour de
mauvais temps et la plia en deux. De nombreux spasmes la secouèrent et
accentuèrent la sensation d’ivresse qui l’envahissait tout entière tandis que
ses lèvres murmuraient silencieusement :
– Ô Stéphane, Stéphane !
Douces caresses solitaires, de
celles qui soulagent mais qui aussi soulignent cruellement la solitude et le
manque de l’autre.
Quand Alessandra se réveilla plus
d’une heure plus tard, son corsage encore ouvert sur sa ferme poitrine dénudée
et ses sens apaisés lui rappelèrent la scène de tout à l’heure. Elle porta la
main à son front comme pour effacer ce souvenir et se demanda soudain si elle
allait passer toute sa vie à penser à un homme qui devenait chaque jour de plus
en plus inaccessible et à jouir en fantasmant sur lui. Éprouver des jouissances
physiques quand les siennes n’étaient probablement que spirituelles.
D’ailleurs, comment lui parler de fantasmes sans risquer de l’effrayer, lui
faire prendre la fuite ! Dormir en rêvant de son corps qui n’avait pour toute
armure qu’une soutane ! Se réveiller en se demandant si un jour tout cet
amour et tous ces désirs seront partagés ; ou s’il y aurait toujours ce one way qui menait inexorablement à un
cul-de-sac.
Un instant, elle resta songeuse.
Elle se demandait si cela arrivait à Stéphane de jouir même malgré lui.
Connaissait-il au moins cette sensation de bien-être que procurait
l’orgasme ?
Elle se souvint lui avoir demandé,
un jour, juste pour le provoquer, si se donner du plaisir était proscrit par
les lois de la sainte Église catholique. Car, elle avait cherché en vain une
quelconque inter- diction dans le livre saint. Le jeune prêtre avait été
horrifié de ses propos et avait déclaré le fait, contraire aux lois divines.
Pauvre Stéphane ! Au lieu de
se rapprocher du Seigneur, il ne faisait que s’en éloigner chaque jour
davantage ! Il ne comprenait pas qu’il était en train de passer à côté de
la vraie vie. Dieu n’avait pourtant pas fait d’erreur en permettant aux humains
d’accé- der à un morceau de paradis par le biais de ces pratiques plus que
naturelles.
L’Église n’était-elle pas en train
d’induire l’huma- nité en erreur ?
Dehors, un éclair zébra le ciel,
suivi d’un coup de tonnerre assourdissant. Et l’orage éclata !
***
Alessandra se rendait compte
qu’elle n’avait pas beaucoup de choix. Elle se devait de prendre une décision,
sans quoi elle donnerait raison à sa mère qui lui avait prédit que le jeune
prêtre pourrait lui gâcher l’existence, tout bonnement, tout bêtement.
À la seule pensée qu’elle pourrait
passer sa vie enfermée dans la terrible cellule qu’était le célibat, elle
paniquait. Le vœu de chasteté n’était, sans aucun doute, pas du tout fait pour
elle. Verrouiller son sexe à double tour et jeter la seule clé existante à
Stéphane de Vastey ? Jamais ! D’ailleurs, il ne méritait pas tout ça
puisqu’il tenait à garder sa virginité pour atteindre, plus rapidement que tout
le monde, son paradis... céleste. Quelle course ! Sa virginité était comme
une offrande à Dieu en échange d’un petit coin d’Éden.
Et elle, entre-temps, se
morfondait. La seule vue d’un couple enlacé la bouleversait au plus haut point.
Un simple baiser à la télévision provoquait en elle de fortes
« averses ». Elle n’en pouvait plus de cette situation. De ces
plaisirs solitaires qui la laissaient sur sa faim, de ses jouissances qui
n’étaient rien d’autre que de perpétuels monologues. Elle voulait d’une vraie
bouche d’homme sur sa bouche, d’un corps viril sur le sien et d’un sexe comme
un pieu qui s’enfoncerait en elle, entre ses cuisses toutes frémis- santes de
désir et qui libérerait sa libido exacerbée et feraient pâlir ses fantasmes.
Elle se trouvait assez grande
maintenant pour prendre une décision. Sa vie n’étant pas très gaie, ce serait
vraiment dommage d’y ajouter sécheresse et frustrations. Sa décision était
prise !
« Ce week-end, je vais à
Jérémie et je coucherai avec Stéphane de Vastey, énonça-t-elle tout haut comme
pour se donner le courage de passer de la parole aux actes. Quitte à le violer
à l’intérieur même d’un lieu saint ! »
Tant pis pour Maritza et pour les
autres mais elle allait faire une fugue. Advienne que pourra ! Il lui
fallait gérer toute seule sa vie et ses sentiments. Nul autre à sa place ne
saurait le faire. Alors, elle allait se prendre en main.
Elle se leva et alla mettre un
disque sur le phonographe. La voix pure de Nicole Croisille s’éle- va dans
l’air : « Mon arc-en-ciel, je l’aurai, mon arc-en-ciel... puis vint le jour, le
merveilleux où l’on a rendez-vous avec l’amour… »
Deux petits coups secs furent
frappés à sa porte.
Elle alla ouvrir.
Deux têtes blondes passèrent par
l’entrebâillement de la porte.
– On peut entrer ? demandèrent en chœur Sybil et Allison.
– Bien sûr, petites pestes, dit
Alessandra en les embrassant affectueusement.
Et elles s’installèrent toutes les
trois sur la moquette pour écouter la musique. Alessandra pro- fita au maximum
de la présence de ses sœurs car bientôt sa mère rentrerait du travail, et
l’atmosphère redeviendrait, une fois de plus, irrespirable.
***
Cela faisait déjà plus d’une heure
depuis que Le Célia naviguait en
haute mer. Un fort vent gonflait les voiles du bateau qui glissait à vive
allure sur les flots, surplombé par un ciel bleu d’azur qu’aucun nuage ne
venait entacher.
Alessandra huma avec plaisir l’air
salin du large. La journée était magnifique, et elle se sentait euphorique
malgré l’angoisse que lui causait sa fugue. Elle s’était réveillée tôt le
matin, avait rempli, à la hâte, un sac de camping de quelques affaires puis
avait laissé un mot à sa mère sur son oreiller tout en ayant conscience que ce
geste de fuguer pourrait causer un drame dans la famille. « Je m’en
moque ! s’était-elle dit, en haussant les épaules, l’important c’est
de revoir Stéphane ! » Son avenir dépendait de cette entrevue. Après,
seulement après, elle pourrait juger de l’orientation à donner à sa vie.
Le voyage se passa sans encombre
malgré la surcharge du bateau, ce qui, en général, arrangeait les alizés, ces
grands vents qui s’amusaient à taquiner les embarcations jusqu’à provoquer des
naufrages. Stéphane aurait expliqué le fait d’être sain et sauf par
l’omniprésence de Dieu, arguant que celui-ci faisait certainement partie du
voyage. D’autres, comme Alessandra, parleraient de dame la chance.
Durant tout le voyage, de sombres
pensées avaient traversé l’esprit de la jeune fille qui s’était empressée de
les chasser. Tant de choses la tourmentaient, comme cette envie de connaître
son vrai père qui tournait à l’obsession. Elle était souvent tentée de rompre
la promesse faite à tante Da. Elle voulait en finir avec ces incertitudes qui
minaient son existence et désirait par-dessus tout dire à Raoul qu’elle savait
tout sur son passé ; pour qu’il n’ait plus jamais cette lueur de tristesse
au fond des yeux, quand son regard se posait sur elle. Il avait l’air tellement
malheureux qu’il donnait à la jeune fille l’envie de le prendre dans ses bras,
de le serrer fort et de lui dire que rien ne pouvait altérer l’amour qu’elle
lui portait. Mais, la présence de sa mère l’empêchait toujours de mettre à
exécution ses élans. Un simple regard de Maritza lui enlevait tous ses moyens.
Alors, elle se refermait comme une huître. La tête basse, le cœur gonflé de
sanglots, elle partait se réfugier dans sa chambre où elle fumait son
« satané Népal ». En attendant son départ pour New York pour changer
d’air, elle avait besoin de ses rêves artificiels qui lui permettaient de tenir
le coup.
***
Elle traversa, le cœur battant la
chamade, la place de la petite ville, occupée à cette heure par des gosses qui
jouaient aux billes ; tandis que d’autres faisaient des excès sur leurs
bicyclettes lancées à toute vitesse.
– Bonjour ! leur dit-elle,
est-ce que vous savez où je pourrais trouver le père de Vastey à cette heure ?
Les enfants relevèrent tous en même
temps la tête pour identifier cette voix mélodieuse qu’ils ne connaissaient
pas. Le plus âgé d’entre eux prit la parole :
– Ah ! le père de Vastey,
dites-vous ? Le soleil s’est déjà couché sur la mer, il doit être encore à
l’église en train de terminer la messe de cinq heures.
– Merci. Et c’est où l’église ?
– Mais, qui êtes-vous ? demanda le
garçon visible- ment intrigué.
– Je suis... je suis... disons...
une de ses amies.
– Une amie ?
– Bien sûr, une amie ! insista la
jeune fille devant l’air surpris du gamin.
Elle fut dévisagée un instant par
la petite équipe tout à fait perplexe. Puis, le plus petit d’entre eux, sans
crier gare, détala comme un jeune lièvre en poussant des cris perçants et en
retenant d’une main son pantalon qui glissait sur ses jambes un peu
maigriottes.
– Ne vous inquiétez pas, il est un
peu sauvage, il a peur des étrangers ! dit l’aîné en voyant l’air surpris
d’Alessandra. Depuis deux ans que le père de Vastey séjourne dans notre ville,
c’est bien la première fois que quelqu’un lui rend visite. L’église est en face
de vous. Vous ne pouvez pas la rater.
– Merci.
– Et faites attention à vous !
Ici les granmoun disent qu’une
personne incapable de reconnaître une église quand elle l’a sous les yeux est
un diable.
C’est à la lumière de cette
dernière phrase qu’Ales- sandra comprit pourquoi le petit avait pris ses jam-
bes à son cou. Elle éclata de rire puis enleva le large chapeau de paille dont
elle était coiffée, le sachant responsable de sa méprise. Elle l’avait acheté
au « Marché en fer » pour protéger sa peau du soleil, un vieux
réflexe développé par sa mère qui ne voulait surtout pas que fonce son
épiderme.
– C’est mon chapeau, le grand
coupable du fait que je n’ai pas pu voir l’église. Je crois que les bords sont
beaucoup trop larges.
Puis, elle les remercia et s’en alla
vers le lieu saint, riant toujours, de son pas légèrement chaloupé.
Maintenant qu’elle se savait à
proximité de Sté- phane, son cœur faisait des bonds incroyables dans sa
poitrine. Un instant, elle fut tentée de rebrousser chemin. Sa raison le lui
commandait, néanmoins son cœur et ses sens s’y opposaient.
Elle pénétra dans l’église. La voix
du père de Vastey lui parvint en écho et sembla remplir tout son être. Un
sourire de bonheur lui fendit les lèvres tandis qu’elle fermait les yeux pour
savourer cet instant de bonheur indicible. Quand elle les rouvrit elle le vit
là tout en face d’elle, s’apprêtant à donner la communion aux fidèles.
En attendant qu’il finisse sa
messe, elle alla pren- dre place parmi les ouailles. Il ne fallait surtout pas
qu’il la voie tout de suite ; cela risquerait de l’effa- roucher.
Enfin, elle le revoyait, après tous
ces longs mois à se morfondre, à s’ennuyer de lui. Elle en était si heureuse
qu’elle ne pouvait s’empêcher de le couver des yeux. Et elle se félicita
d’avoir bravé toutes sortes de dangers pour goûter à ce pur bonheur de le
savoir à deux pas. Elle éprouvait une joie indicible à l’idée qu’elle pourrait
lui parler dans quelques minutes. Entendre sa voix, revoir son visage, elle en
avait tant rêvé que tout cela lui paraissait soudain irréel.
Un doute affreux vint subitement la
tarauder. Et si par hasard Stéphane refusait de la recevoir ? Elle lui
avait écrit tant de lettres restées sans réponses ! Avait-il fait exprès
de la faire souffrir quand il la savait plongée dans un profond désarroi depuis
son départ ? Au fait, connaissait-il la nature exacte des sentiments
qu’elle lui portait ? C’était difficile à dire. Elle regretta une nouvelle
fois de ne pas lui avoir avoué, jadis, ses sentiments. Au lieu de chercher à
alimenter des conflits entre lui et son Dieu, elle aurait dû lui dire son amour
tout simplement. Aujourd’hui, elle se devait de réparer les dégâts et lui
répéter tout haut les « je t’aime » qu’elle prononçait seulement en
son for intérieur la nuit, seule dans son lit alors que son désir de lui la
rendait totalement insomniaque.
Aujourd’hui, tout allait changer
car elle n’était plus une enfant mais une femme déterminée à con- quérir
l’homme qu’elle aimait, quitte à l’arracher des bras de Dieu !
***
Le carillon annonçant la clôture de
la messe se fit entendre. En quelques minutes, l’église se vida de ses
occupants dans un brouhaha général. L’émotion re- vint nouer la gorge
d’Alessandra. Le moment dont elle rêvait depuis si longtemps était enfin
arrivé, et elle tremblait de tous ses membres. Adieu la belle assurance de ces
jours derniers, adieu l’audace provoquée par l’éloignement ! Un moment,
elle douta de ses propres convictions.
Le jeune prêtre finissait d’essuyer
le calice dans lequel il avait bu tandis que le dernier sacristain fermait les
grandes portes de bois avant de s’éloigner rapidement.
Alessandra observa de Vastey en
train de vaquer à ses occupations avec une infinie mansuétude. Puis, elle
s’approcha à pas feutrés et félins tel un chat voulant attraper un oiseau.
Maintenant, il lui tournait le dos,
occupé à faire une dernière prière, face, comme d’habitude, à son Dieu
crucifié.
Brusquement, comme s’il avait
flairé une présence, il tourna la tête et découvrit Alessandra. Le bréviaire
qu’il tenait s’échappa de ses mains et tomba sur le sol dans un bruit sourd que
l’écho répercuta. Avait-il senti le regard de la jeune fille posé sur lui avec
insistance ? La surprise le figea. Pendant plusieurs secondes leurs regards
s’accrochèrent. Dans les yeux de Stéphane, elle lut de la joie et de l’émotion
tandis que dans les siens transperçaient tout l’amour et toute la tendresse du
monde.
Le premier, il s’avança vers elle,
un sourire radieux sur les lèvres.
– Mademoiselle Lagardère, quelle
surprise ! Cela me fait plaisir de vous revoir. Il y a bien une éternité depuis
notre dernière rencontre.
Il avait attrapé sa petite main qui
pourtant ne lui avait pas été tendue et la pressait entre ses paumes tièdes. Un
bonheur tout neuf envahit Alessandra tout entière, la laissant sans voix.
C’était bien la première fois qu’il se montrait aussi heureux de la revoir.
Elle s’en trouva réconfortée, et une agréable sensation de chaleur irradia
toutes ses extrémités.
– Venez, allons nous asseoir.
J’aimerais que vous me racontiez ce que vous devenez depuis que je suis parti.
Même ce vouvoiement qu’elle
trouvait insup- portable autrefois lui parut agréable.
– Comment… êtes-vous arrivée
jusqu’à moi, jeune fille ? J’espère que
votre mère est au courant de votre visite ?
Avez-vous fait bon voyage ?
Cette avalanche de questions eut le
don de la détendre. Elle rit en s’asseyant à ses côtés. Quel soulagement ! Elle
avait tant craint sa désap- probation voire son courroux.
Sans prononcer un mot, elle lui fit
un collier de ses bras et posa doucement sa tête sur l’épaule virile. Voyant
qu’il ne s’en offusquait point, elle se blottit contre lui, heureuse de le
trouver dans de meilleures dispositions à son endroit. Peut-être même avait-il
découvert son amour pour elle. « Ô, mon Dieu, si cela arrivait, je vous
promets de vous être dévote tout le restant de mes jours ! »
pria-t-elle tout de suite.
Mais, déjà, Stéphane la repoussait
gentiment.
– Voyons, jeune fille ! Un peu de
respect pour la soutane que je porte, dit-il en riant, un tantinet gêné.
Il passa doucement la main sur la
joue d’Ales- sandra.
– Je suis heureux de vous voir en
forme. Je me faisais tant de soucis à votre sujet. J’ai expédié plusieurs
missives qui sont restées sans réponse. Des lettres dans lesquelles je
m’enquérais de vos nouvelles…
Des larmes de joie couraient le
long des joues de la jeune fille que l’émotion et le bonheur avaient frappée de
mutisme. Cette imprévisible sollicitude lui faisait beaucoup de bien. Elle osa
à son tour lui toucher le visage de ses doigts tremblants, un désir brûlant la
possédant tout entière. Chaque parcelle de son corps s’embrasait à une vitesse
folle.
Le soleil avait depuis longtemps
plié bagage ; on ne l’apercevait plus qu’au travers de l’unique vitrail de
la petite chapelle totalement désertée par ses occupants. Seule la lueur des
deux bougies trônant sur l’autel éclairait les lieux.
Alessandra, enhardie par l’accueil
chaleureux du jeune vicaire, et profitant de son trouble plus qu’ap- parent,
posa ses lèvres sur les siennes dans un baiser ayant le goût salé des larmes et
des sentiments trop longtemps refoulés.
Ébloui devant tant de douceur, le
père de Vastey ferma les yeux. Un désir sourd vint lui rappeler qu’il n’était
qu’un homme fait de chair et de sang. Ses sens se rebellèrent dans son corps de
prêtre et s’emballèrent. Il avala péniblement sa salive tandis que son sexe se
gonflait sous la soutane. Il voulait jouer à l’indifférent mais échoua
lamentablement. Il se sentit suffoquer.
Alessandra, totalement tétanisée
par son propre désir, n’osa plus bouger pendant de très longues secondes. Puis,
sentant l'incertitude du jeune homme, elle décida de pousser plus loin
l’audace. De toutes les façons, elle n’avait plus rien à perdre. Elle lui
murmura en abaissant les paupières :
– Stéphane, je vous aime ! Et…
j’aimerais que… vous me preniez dans vos bras, que vous me… possédiez…
Quand elle rouvrit les yeux après
de longues secondes de silence, Stéphane avait disparu. Une déception sans
pareille s’empara d’elle. Ô, mon Dieu ! elle avait totalement échoué dans
sa tentative de le séduire, ne réussissant qu’à le faire fuir. Il ne voulait
définitivement pas d’elle. Des larmes de rage roulèrent sur ses joues tandis
que son corps tremblait fortement.
– Stéphane, S.T.É.P.H.A.N.E,
cria-t-elle doulou- reusement en éclatant en sanglots.
Elle n’entendit plus qu’une voix
qui récitait le psaume 102 :
« Ô Seigneur, entends ma prière et que mon appel à l’aide vienne jusqu’à
toi. Ne me cache pas ta face le jour où je suis dans une situation critique.
Incline vers moi ton oreille. Le jour où j’appelle, hâte-toi, réponds-moi. Car
mes jours se sont évanouis comme une fumée et mes os sont devenus brûlants
comme un foyer… »
Plusieurs minutes passèrent ainsi.
Puis, quand les pleurs de la jeune fille se furent apaisés, Stéphane sortit de
l’ombre d’où il était tapi.
Avec hésitation, il s’avança vers
elle, visiblement ravagé par une profonde émotion.
À sa vue, Alessandra se remit à
pleurer.
– Allons, allons, ne pleurez pas,
il n’y a vraiment pas de quoi ! remarqua-t-il d’une voix douce.
Sentant que les forces de la jeune
fille l’avaient abandonnée, il l’aida à remettre de l’ordre dans sa coiffure
tout en lui répétant des mots apaisants.
– Ne faites plus jamais ça, jeune
fille ! Vous êtes belle, vous savez Mademoiselle Lagardère, oubliez-moi !
Il y a plein d’hommes qui auraient aimé vous avoir à leurs côtés. Oubliez-moi,
parce que je ne suis pas pour vous ni pour aucune autre. Ma vie, je la voue à
Dieu ; elle est, en quelque sorte, un vrai sacerdoce, et ce ne serait pas
bien de votre part de m’en écarter. Je ne vous le pardonnerais peut-être pas,
d’ailleurs. Vous avez un corps magnifique, et je pécherais contre Dieu et
contre la terre entière si je devais y toucher. Gardez-le pour celui qui saura
vous aimer en retour. C’est un bien précieux. Malgré le violent désir que vous
avez provoqué en moi, je m’en voudrais d’effleurer même un seul de vos beaux
cheveux. Je vous aime beaucoup, vous savez, mais pas comme vous le voudriez.
Juste comme j’aurais pu aimer une jeune sœur. Est-ce que vous le savez ?
La jeune fille, encore haletante,
fit oui de la tête, sans grande conviction.
– Alors, arrêtez de pleurer, je
vous en prie. Je vais prier pour vous ce soir et aussi pour moi pour que Dieu
nous protège tous les deux des tentations de ce monde et nous guide sur le
chemin qui mène à la Vie éternelle. Cherchez la lumière et la vérité, essayez
de vous élever au-dessus de la boue de ce monde. Croyez-moi, je ne vous veux
que du bien. Je vous en prie, prenez-vous en main, ne commettez aucune folie.
Un jour, vous trouverez celui à qui vous pourrez offrir votre vie et votre
corps sans condition, vous comprenez ?
Elle acquiesça encore de la tête en
reniflant. Il lui tendit un mouchoir. Elle se moucha bruyamment.
– Bon ! maintenant, vous allez
regagner votre pied-à-terre, et demain matin, vers onze heures, je vous invite
à venir me rejoindre au salon du presbytère. Nous pourrons parler
tranquillement. Nous avons tant de choses à nous dire.
Ce disant, il l’accompagna vers la
sortie. Elle se laissa faire docilement, abattue et honteuse de son attitude de
tout à l’heure, se reprochant ce qu’elle considérait maintenant comme une
folie.
Quand elle sortit de la chapelle,
la petite ville s’apprêtait déjà à plonger dans le sommeil. Toujours ébranlée
par sa déception, elle en voulut à Stéphane de ne pas l’aimer et s’interrogea
encore une fois sur le célibat des prêtres. N’était-ce pas une façon de cacher
des penchants homosexuels ? Tous ces hommes prosternés au pied d’un dieu à
demi nu, cela donnait à réfléchir. Puis, elle s’empressa de chasser cette
pensée néfaste. Non ! son Stéphane ne saurait, en aucun cas, faire partie
de ceux qui cachent leurs vices sous une soutane. Ce serait tout à fait indigne
de lui.
Elle erra un instant dans les rues
désertes, l’âme en peine jusqu’à ce qu’elle sentît une grande fatigue la
gagner.
De sa poche, elle tira un morceau
de papier ; elle y lut deux adresses : Sœurs du Bon Pasteur, Jubilé # 77
et Solanges Reyes, rue Alain Clérié # 20. Elle opta pour la seconde. Madame
Reyes était la grand-tante d’une amie qui l’avait assurée que sa famille
pourrait lui offrir une chambre pour la nuit.
***
Un rayon de soleil filtrait à travers les jalousies. Alessandra le sentit
sur son visage comme une caresse. Une agréable odeur de café lui chatouilla les
narines. Elle ouvrit un œil, de nombreux plis lui barrèrent le front. « Mais où
suis-je ? » murmura-t-elle. Cela lui prit cinq secondes pour trouver la réponse.
Elle reconnut la petite chambre dans laquelle Madame Reyes l’avait introduite
après lui avoir fait avaler, presque de force, une bouillie de banane. Cela lui
avait fait du bien de manger. Elle mourait de faim à son arrivée à Jérémie
mais, trop pressée de revoir Stéphane, elle avait totalement négligé de se
nourrir.
Les effluves de la mer pénétraient
de temps à autre dans la chambre, apportées par le vent. Alessandra se leva
d’un bond et alla ouvrir la fenêtre. Elle huma l’air avec délice. L’océan
s’étalait à perte de vue. Au loin, les pêcheurs s’activaient déjà. La journée
s’annonçait magnifique. La pêche sera bonne.
« C’est bon, très bon d’être
loin de la capitale ! », pensa Alessandra.
Dans le ciel d’un bleu magnifique,
des mouettes planaient allègrement en poussant des cris joyeux.
Deux coups furent
frappés à la porte. Elle mit du temps à répondre, fascinée par le paysage qui
s’offrait à sa vue.
– Mademoiselle Lagardère,
Mademoiselle Lagardère ! insista Madame Reyes.
– Oui, Madame Reyes !
– Voulez-vous une bonne tasse de
café ?
– Volontiers !
– Il est déjà prêt, je vous attends
en bas.
– Merci, j’arrive.
La jeune fille s’habilla à la hâte
après s’être lavée dans une bassine d’eau propre que lui avait apportée son
hôte, la veille.
***
Alessandra descendait l’escalier
quand les événements de la soirée d’hier lui revinrent à la mémoire. Elle
s’étonna de constater qu’elle n’en voulait pas trop à Stéphane. Au contraire,
elle avait pour lui une profonde admiration. Car il fallait être foncièrement
bon, intègre et honnête pour réagir comme il l’avait fait. Et, pour la première
fois, elle sentit germer entre eux une profonde amitié. Stéphane avait le
courage de ses engagements et un grand sens de l’honneur, qualités qui feraient
toujours de lui un être à part. Au fond, c’était tant mieux qu’il ait eu ce
comportement car, à bien réfléchir, elle se demanda si dans sa folie il y avait
eu de place pour un raisonnement logique. Où pareille relation aurait-elle bien
pu la mener ? Une agréable sensation de liberté s’empara alors d’elle. Elle
était libre ! Par son geste, Stéphane allait lui permettre enfin de vivre
normalement. Désormais, elle se sentait affranchie de certains doutes. Donc,
libre de se choisir un amoureux sans aucune arrière-pensée. Libre comme les
oiseaux qui volent jusqu’aux horizons lointains.
Madame Reyes la regarda dévorer ses
toasts, boire son café et avaler, coup sur coup, deux figues-bananes, avec un
sourire de tendresse flottant sur ses lèvres. « Ouf, mon Dieu ! elle
va bien mieux, pensa-t-elle. Hier, son air totalement perdu m’avait quelque
peu inquiétée ! » Elle avait craint un instant que la jeune
fille ne commette le pire tant il y avait un grand vide dans son regard.
Onze heures sonnaient à l’horloge de
la mairie quand Alessandra longea la rue Abbé Huet qui abritait le presbytère.
Son cœur battait très fort dans sa poitrine mais elle se sentait beaucoup plus
légère. Elle se rendait compte seulement maintenant, que la veille, elle
n’avait pas dit grand-chose au père de Vastey. Il n’y avait eu que ses sens à
parler pour elle. Un léger sentiment de honte la fit perdre l’air désinvolte
qu’elle tentait désespérément d’afficher.
Quand un sacristain la conduisit
auprès du jeune prêtre, elle eut un peu de peine à le suivre tant ses jambes
tremblaient. Que ferait-elle s’il ne se présentait pas au rendez-vous ?
Il était là, assis à l’attendre, les
yeux rivés sur les pages de sa bible qu’il tenait toujours avec une
infinie précaution, telle une vieille relique.
Il se leva d’un bond souple à son
approche.
– Bonjour, Mademoiselle Lagardère,
dit-il en lui tendant la main.
– Bonjour, mon Père, comment
allez-vous ? répondit-elle, de manière à peine audible.
– Enfin, j’entends votre voix.
Encore un peu j’aurais cru qu’un chat avait pris votre langue !
Sur ce, il éclata de rire. Cela la
força à sourire à son tour.
– Vous avez un peu changé, Père de
Vastey. Ces deux années passées loin de Port-au-Prince vous ont été bénéfiques
je crois.
– Je le crois aussi. J’ai grandi...
je fêterai bientôt mes trente ans et j’ai appris beaucoup de choses en
province. Loin de mon confort de citadin, j’ai vécu très près des paysans et de
leur misère, cela m’a beaucoup mûri. Je ne crois pas avoir peur de grand-chose.
J’ai été, quotidiennement, confronté à de si dures réalités.
– Je comprends... je voulais vous
dire... pour hier soir...
– Je vous en prie, n’y revenons pas.
– J’ai un peu honte de moi, vous
savez. Me pardonnerez-vous ?
– N’y pensez plus, cela n’est pas
nécessaire. De mon côté, c’est déjà oublié.
Il mentait effrontément, seulement
pour la rassurer.
– Je ne sais vraiment pas comment
m’excuser…
– Allons, allons, ne vous en faites
plus. J’ai compris ! Mais, faites gaffe à ne plus recommencer ce genre de
scène avec un autre homme. Il y a plein de loups qui ne demandent qu’à dévorer
les jeunes brebis naïves et inexpérimentées. Promettez-moi de ne pas prendre de
risques inutiles. Allez, promettez-le, insista-t-il.
– Je vous le promets, balbutia
Alessandra, toujours penaude.
– Voilà ! maintenant, venez vous
asseoir ! Nous avons très certainement des tas de choses à nous dire.
Ils conversèrent à bâtons rompus
pendant plus d’une heure. Alessandra était heureuse de le voir plein d’égards
et d’attention à son endroit. Elle avait la conviction certaine qu’à partir de
ce jour une solide amitié se tissait entre eux. Lui, sans complexe, parla de
son ministère, de son amour pour les habitants de la ville qui l’avait
accueilli si chaleureusement. Il parla aussi de la coopérative qu’il avait pu
monter avec les éleveurs de bétail et les agriculteurs.
Elle buvait tant ses paroles qu’elle
sursauta quand il dit soudain :
– Tenez, mettez votre chapeau, nous
allons faire un tour dans les plantations de maïs. Savez-vous monter à cheval,
jeune fille ?
– Oui, bien sûr. Pour avoir passé
toutes mes vacances d’été à Kenscoff,
je suis une excellente cavalière.
– Parfait ! Alors, nous partons
?
– Mais, Père de Vastey, j’ai une
robe... dit-elle, en secouant sa jupe pour attirer son attention sur sa tenue inappropriée.
– Moi aussi, répondit en souriant le
jeune vicaire en lui montrant sa soutane.
Ils éclatèrent tous les deux de
rire.
– Les chevaux sont derrière le presbytère.
On y va ?
– À vos ordres, commandant !
plaisanta-t-elle totalement détendue.
Ils traversèrent une grande
basse-cour où les poules firent un vacarme de tous les diables, pardon, de tous
les saints, puis, ils enfourchèrent leurs montures qui finissaient, heureusement,
de s’abreu- ver.
Le reste de la journée se passa en
folle chevauchée dans une nature luxuriante. La Grand’Anse restait l’une des
rares contrées du pays à ne pas trop souffrir du déboisement. Les deux jeunes
gens profitèrent pleinement de ces merveilleux moments. Ils firent la course
jusqu’à la rivière, s’y rafraîchirent après avoir dévoré chacun une bonne
demi-douzaine de mangues Rosalie.
Quand, tard dans l’après-midi,
Alessandra rentra chez Madame Reyes, ses jambes ne la tenaient plus. Elle soupa
d’un délicieux riz blanc aux écrevisses et d’un court bouillon de poisson
agrémenté de deux superbes tranches d’avocat. Puis, elle se mit au lit et
s’endormit profondément d’un sommeil sans rêves. Demain, elle repartirait pour Port-au-Prince le cœur en
paix.
***
Le jour déclinait lentement sur la
capitale quand enfin Alessandra arriva au seuil de la demeure familiale. Elle
savait bien qu’elle avait créé de fortes émotions dans la famille. Mais,
n’était-ce pas le prix à payer pour gagner la sérénité qui l’habitait maintenant
tout entière ?
Rex, le chien de la maison,
pressentit sa présence et se mit à aboyer en remuant la queue avec frénésie. Il
fit quelques bonds joyeux et repartit vers la maison comme pour avertir que sa
petite maîtresse était revenue.
Alessandra ouvrit la grande barrière
très lentement comme pour se donner le temps de réfléchir à ce qu’elle allait
bien pouvoir raconter à sa mère qui devait être folle de rage.
Elle avançait en traînant un peu les
pieds pour retarder le plus que possible l’instant fatidique.
Mais déjà, sa mère courait vers
elle. La jeune fille s’arrêta et s’apprêtait mentalement à prendre quelques
bonnes gifles.
Quelle ne fut sa surprise quand sa
mère la serra avec force dans ses bras en pleurant.
– Sandra, Ô, Sandra !
heureusement que tu es revenue, j’étais folle d’inquiétude !
Cette attitude, tout à fait
nouvelle, bouleversa la jeune fille au plus haut point. C’était bien la première
fois, la toute première fois, qu’elle recevait une étreinte de Maritza. Elle en
profita pour se serrer plus fort contre elle et respirer son odeur. Ô Dieu, que
c’était bon !
– Tu nous as fait tellement peur,
dit sa mère, la gorge nouée par l’émotion, en lui caressant les cheveux.
C’était bien plus qu'Alessandra ne
saurait supporter. Elle fondit en larmes et s’accrocha désespérément à cette
femme qu’elle ne pouvait s’empêcher d’aimer malgré la dureté qu’elle avait
souvent affichée à son endroit.
Elle voulut que cet instant durât une éternité, mais, déjà, son père accour