Margaret Papillon

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LA MAL-AIMÉE

Roman

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Saisie électronique

 Yasmine Léger

 

Correction et révision

Communication Plus

 

Illustration couverture

 

 

Réalisation maquette de couverture

 

 

Mise en pages

Margaret Papillon

 

Distribution :

 

Dépôt Légal xxxxxx

 

ISBN :xxxxxx

© Margaret Papillon / margaretpapillon@hotmail.com

web site : http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/papillon.html

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

DU MÊME AUTEUR

 

La Marginale, roman, 1987

Martin Toma, roman, 1991

Passions Composées, nouvelles, 1997

La Saison du Pardon, roman, 1997

Manmzelle Natacha, nouvelle, 1997

Terre Sauvage, nouvelles, 1999

Mathieu et le vieux mage au regard d’enfant, roman, 2000

Innocents Fantasmes, roman, 2001

La Raison des plus forts…, récit autobiographique, 2002

 

PUBLICATION POUR LA JEUNESSE

 

La Légende de Quisqueya I, roman, 1999

La Légende de Quisqueya II, roman, 2001

Le Trésor de la Citadelle Laferrière, roman, 2001

Sortilèges au carnaval de Jacmel, roman, 2002

 

À paraître :

 

Babou chez le faiseur de songes (jeunesse)

Les Infidèles, théâtre

Douce et tendre luxure, roman

 

Adaptations théâtrales :

 

La Légende de Quisqueya, adaptation de l’atelier Éclosion de Florence Jean-Louis Dupuy, octobre 2000.

 

Babou chez le faiseur de songes, adaptation de Artimoun de Emmanuelle Sainvil, juin 2002.

 

Textes radiophoniques :

 

Jeux interdits, décembre 1997, Radio Vision 2000 (Programme de lutte contre le sida)

 

Angie, décembre 2001, Radio Ibo (Programme de lutte contre le  sida)

Feuilleton radiophonique :

 

Manmzèl, décembre 2004 (Plan-Haïti / Plan International / Programme de lutte contre le sida)

 

*Parution prochaine de six modules radiophoniques sur l’OPC et les droits de l’enfant UNICEF 2005.

 

Textes parus dans les journaux :

 

Manmzelle Natacha, nouvelle, Le Nouvelliste, 1997

Marinella, nouvelle, Le Nouvelliste, 1998

La folle journée de Tante Rose, nouvelle, Le Nouvelliste, 1998

Les visites dominicales de Ludovic, nouvelle, Le Nouvelliste, 1998

La conspiration du temps contre les cloches de la Cathédrale du Cap-Haïtien, prose poétique, Revue Cultura, 1999

Les Canons de la Liberté, prose poétique, Le Petit Nouvelliste, 2001

Terre sauvage, nouvelle, Le Matin, 2004

Fleurs d’insomnie, nouvelle, Le Matin, 2004

La Mal-aimée, roman mis en feuilleton de 55 épisodes, Le Matin, 2004/ 2005

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À Paulette Poujol Oriol

une grande dame de la littérature

haïtienne, pour lui dire merci de ses

 incessants encouragements.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Avertissement

 

Les personnages décrits et les faits relatés dans ce livre  sont absolument fictifs. Toute ressemblance avec une quelconque réalité serait purement accidentelle.

 

 

 

Ceux qui peuvent traverser la vie sans « en rabattre »

sont bien forts eux-mêmes, ou bien aveugles…

ou vraiment, n’ont pas souhaité bien haut.

André Gide.

 

 

I

         

Des pas précipités se firent entendre dans les couloirs de l'école, puis martelèrent l'escalier qui menait à la cour de récréation, dérangeant ainsi les élèves en plein labeur. La sœur Thérèse, présente en seconde B, eut un mouvement d'impatience et se rua vers la porte afin d’intercepter le mauvais génie qui faisait tant de tapage un jour d’examen. Alessandra n'avait aucune grâce dans ses mouvements. Son corps d'adolescente exprimait sa nervosité et son mal-être. Elle se retourna à peine quand la bonne sœur tapa des mains pour attirer son attention. Elle fit semblant d’ignorer que ces trois petits coups secs étaient destinés à freiner sa course.

– Ma fille, je vous saurais gré de faire moins de bruit, insista la sœur, il y en a dans cette école qui aimeraient bien travailler !

À ces mots, la tapageuse s'arrêta net, lança à son interlocutrice un regard plein d'animosité, ouvrit la bouche, sembla vouloir dire quelque chose, puis se ravisa.

Haussant les épaules, elle poursuivit son chemin jugeant inutile de lui cracher son venin aujourd'hui. D’ailleurs, elle ne se sentait pas d'humeur à dire des choses méchantes ; elle se dirigeait en effet vers le confessionnal. Ce ne serait pas très raisonnable de sa part de vouloir augmenter la liste de ses péchés « véniels ».

 

***

 

Le couloir lui parut long, très long. Plus long que d'habitude. Avait-elle une si grande hâte de se confesser ? Non ! Ce n'était pas son genre. Au contraire, elle détestait l'idée d’avoir à dévoiler son intimité à un étranger qui de toutes les façons n'y comprendrait rien.

Mais, sa sœur Sybil lui avait dit que le nouveau vicaire était jeune, beau et avait très fière allure.

Cette hâte de le voir ne lui était pas dictée par ce goût des beaux garçons que cultivaient ses camarades de classe mais par ce désir presque violent de découvrir sa nouvelle… victime.

Oui, victime ! Car le prédécesseur de ce jeune prêtre, le père Lucien Perrier, avait fait les frais de sa rébellion. Elle lui avait dit des choses tellement ter- ribles qu'il avait demandé à être muté.

En effet, il avait été transféré, très loin d’elle, dans la ville des Cayes.

Alessandra le regretta quelque peu. Elle avait trouvé en lui un « confident » à toute épreuve, un souffre-douleur incroyable. Quelqu'un à qui elle pouvait tout dire sans qu'il lui demande de se taire, puisqu’il était un confesseur. C’était merveilleux ! Et elle, elle lui disait vraiment tout ce qui lui passait par la tête. Et en particulier ce qu'elle pensait de son Église, de son Pape et de son Vatican. Pour le père Perrier, Diane Alessandra Lagardère était l'incarnation même du diable.

 

 

***

 

            Le nouveau vicaire était debout devant la fenêtre. Sa soutane blanche, un peu froissée, avait l'air d'être trop ample pour lui.

Plongé dans ses pensées, il fixait un vague pay- sage lointain.

La jeune fille laissa choir, exprès, le livre qu'elle avait en main afin d’attirer son attention.

Il sursauta et se retourna trop vivement. Un mouvement désordonné de son bras droit renversa le petit vase à fleurs qui ornait la pièce trop sobre.

La jeune fille pouffa de rire un instant mais redevint très vite sérieuse.

– Bonjour ! dit-il, confus, en ramassant les débris de porcelaine.

– Bonjour ! répondit-elle en ne faisant pas le moindre geste pour l'aider.

– Je m'excuse pour les fleurs...

– Ce n'est pas grave, coupa-t-elle, l'école peut s'en passer !

La sécheresse du ton força le jeune prêtre à relever la tête. Il la regarda perplexe.

– Vous n'aimez pas les fleurs, jeune fille ? demanda-t-il, surpris.

Elle haussa les épaules et ne répondit pas, le fixant de ses grands yeux d’un noir intense.

– Ah ! vous devez être Alessandra Lagardère, re- prit-il, la jeune fille dont la sœur Madeleine m'a parlé.

– Ah bon ! et qu'a-t-elle dit à mon sujet, la sœur Madeleine ? questionna la jeune fille, soudain sur le qui-vive.

– Elle m'a dit… eh bien… elle m’a dit que… que vous aviez besoin… d'aide.

La voix d’Alessandra claqua comme un fouet :

– Personne ne peut m'aider, vous entendez ! Per- sonne !

– Personne… peut-être, mais Dieu, si !

– Si Dieu pouvait quelque chose pour moi, je suppose qu’il l'aurait déjà fait.

Le jeune prêtre ouvrit la bouche pour rétorquer mais se ravisa à temps.

– Excusez-moi… bafouilla-t-il, je ne me suis même pas présenté. Je suis le père Stéphane de Vastey, le nouveau vicaire… et…

– Je sais déjà qui vous êtes ! Ne vous fatiguez pas à faire des présentations inutiles, dit sèchement Ales- sandra.

– Mais, ne vous a-t-on pas appris les bonnes manières, jeune fille ? rétorqua-t-il, un sourire doucereux sur les lèvres. Cela fait la deuxième fois que vous m'interrompez.

Alessandra lui lança un regard plein de furie. Tiens ! voilà qu'il commençait déjà à lui faire la leçon.

Un profond silence plana dans la pièce, et Alessandra en profita pour dévisager son vis-à-vis.

Il n'était pas très grand, mais sa carrure était athlétique. Il n'affichait point cette peau blafarde qu'avaient les mulâtres d'habitude. Au contraire, la sienne était toute hâlée par le soleil. Sœur Madeleine, en annonçant à la classe sa venue, avait dit qu'il n'hésitait pas à participer aux travaux des champs avec les paysans de la Grand’Anse, tant il était généreux.

Elle continua de le détailler.

Ses cheveux soyeux et légèrement bouclés avaient la couleur du miel. Son nez droit et ses pommettes hautes lui donnaient fière allure. Il était beau comme un dieu, ou du moins presque, pensa Alessandra furieuse contre elle-même de cette dangereuse constatation. Quelle idée de s'être fait prêtre avec un physique pareil !

Et ceci n'était pas pour la rassurer. Elle aurait pré- féré avoir affaire à un prêtre aussi banal que le père Perrier, qui n'avait vraiment rien pour l'intimider. Avec sa couperose, son grand nez parsemé de verrues et sa bedaine pendante, le pauvre prêtre lui inspirait plutôt pitié.

La pensée de la jeune fille revint au jeune vicaire.

Son regard était doux comme celui des « Jésus » que l'on trouvait dans les livres d'images. Et cette humilité, qui se dégageait de lui, la dérangea. Elle avait la curieuse impression de faire face à un vrai prêtre et ce, malgré son extrême jeunesse.

– Alors, mademoiselle Lagardère, pouvons-nous...        commencer notre séance de confession ? demanda-t-il oubliant totalement ses griefs.

– Non... Je ne pense pas être d’humeur, aujourd'hui. Je n'ai pas envie de vous faire ce que moi j'appelle des confidences sur ma vie privée, je ne vous connais pas !

– Mais, je suis prêtre et...

– Raison de plus ! Vous n'y comprendrez rien et vous me direz comme le père Perrier : « Allez en paix mon enfant et récitez dix Je vous salue Marie et dix Notre Père, répétez l'acte de contrition et vos péchés vous seront pardonnés ! » Il avait toujours l'air de vouloir se débarrasser de moi.

Le père de Vastey sourit subrepticement en prenant soin de détourner la tête mais Alessandra capta son geste.

– Ah ! cela vous fait donc rire ?

– Non, non, pas du tout ! Vous savez, mon prédé- cesseur et moi nous ne sommes pas du même âge. Je crois que la nouvelle génération de séminaristes est beaucoup plus psychologue, plus pédagogue, donc, plus apte à comprendre les jeunes et leurs problèmes.

– Il aurait fallu que vous ayez vous-même des enfants pour comprendre les jeunes.

– Je ne pense pas que votre propre père soit plus à la hauteur que moi, sans quoi vous n’en seriez pas là aujourd'hui !

Sa sagacité et sa vivacité d'esprit la surprit et l'énerva en même temps. Définitivement, il lui fallait mettre un terme à cet entretien qui n'avait que trop duré. Elle avait voulu voir sur quel genre d'homme elle allait taper, c'était fait.

À ce moment précis de ses réflexions, la sonnerie annonçant la fin des cours retentit. Alessandra, soulagée, déclara :

– Il est l'heure de partir, la confession sera pour une autre fois !

Sans attendre la réponse du jeune prêtre, elle se précipita vers la porte qu’elle ouvrit avec plus d’énergie qu’il ne fallait et la claqua derrière elle, laissant le père de Vastey totalement abasourdi.

 

 

***

 

La fête était très animée et la musique entraînante. Les jeunes gens ne désemplissaient pas la piste de danse. Comme d'habitude, Alessandra était seule dans un coin en train de ruminer ses idées sombres. Elle se sentait étrangère à ce genre de party, et la façon dont les autres s'amusaient ne l'enchantait guère. D'ailleurs, rares étaient les jeunes hommes qui insistaient afin d’obtenir d’elle une danse. Sa mine fermée devait les intimider sans aucun doute. Et elle, de son côté, avait si peur, sans pourtant le laisser paraître, de ne pas leur plaire.

Cependant physiquement elle n'était pas si mal. Les gens, en général, s’accordaient à dire qu’elle était d’une grande beauté. Elle faisait un peu d'acné, c'est vrai, mais nul n’en était à l’abri à quinze ans. Sa jeune poitrine palpitait déjà sous son corsage. Ses jambes étaient longues et musclées. Avec son mètre soixante-dix, elle était la meilleure attaquante de son équipe de volley-ball. Ses grands yeux, aux cils épais, avaient souvent un air de tristesse indéfinissable. Son regard rêveur et lointain la faisait ressembler à une extraterrestre égarée sur Terre et ayant la nostalgie de sa planète d'origine. Son nez court, aux ailes légèrement retroussées, et sa bouche ronde, sen- suelle, couleur de caïmite n'étaient pas moins beaux. Ses cheveux, qu'elle portait long, étaient ondulés et si noirs qu'ils paraissaient bleus. Sa peau brune avait un aspect velouté. Pourtant, cette dernière, très belle de l’avis de plus d’un et que d'autres enviaient même, était, d’après elle, la cause de ses malheurs.

– Ô Dieu ! Pourquoi ne suis-je pas née avec le teint clair ? Ma mère m’aurait peut-être aimée ! se répétait-elle souvent.

Dans cette famille qui était la sienne, tout le monde avait la peau très claire depuis des siècles et des siècles amen. Et Alessandra était la seule noire aux cheveux ondulés parmi les siens qu'on aurait pu confondre aisément avec des Blancs.

Comment cela avait-il pu se produire ? Énigme ! On avait souvent évoqué la possibilité d'un mariage entre un aïeul de sa mère et une esclave affranchie en 1786 avant l'Indépendance. Mais, rien n'était clair dans tout cela, puisque l'oncle Arthur qui passait son temps à reconstituer l'arbre généalogique de la famille préférait passer cet épisode sous silence. Il n’en était peut-être pas très fier.

Le peu d'affection que lui vouait sa mère, Maritza Lagardère, était en grande partie responsable de ses angoisses. Très souvent, il lui venait à penser qu'elle était peut-être une enfant adultérine que son père avait ramenée à la maison et que sa mère était obligée de supporter.

Cette animosité de la part de Maritza l'affligeait considérablement surtout quand celle-ci se montrait tendre et affectueuse avec ses deux jeunes sœurs, Sybil et Allison, qui avaient toutes les deux une peau laiteuse.

De toute évidence, Maritza Lagardère supportait à peine sa fille Alessandra. Jamais elle ne la complimentait quand elle rapportait de bonnes notes de l’école mais était toujours prête à la gronder au moindre petit écart.

Les remontrances et les réprimandes pleuvaient sur la fillette, et dès son plus jeune âge, sa mère avait pris pour habitude de la faire enfermer dans une pièce sombre à la moindre petite incartade.

Mais, fait étonnant, cette attitude agressive de sa mère à son endroit se manifestait seulement quand celle-ci était en présence de quelqu’un d’étranger à la famille ou du personnel de maison. Souvent Maritza rentrait dans sa chambre, la nuit, alors qu’elle la croyait endormie, et lui caressait affectueusement la joue, le regard empreint d’une soudaine tendresse mais non dénué de tristesse. Entre ses cils mi-clos, Alessandra la regardait faire médusée et n’osait bouger de peur de détruire la magie de ces instants si rares. Dans ces moments, son incompréhension était totale. Que pouvait bien signifier ce petit manège ? Pourquoi sa mère agissait-elle de la sorte ? Quand jouait-elle la comédie ? Pourquoi cette animosité en présence de tiers ? Pourquoi haussait-elle toujours le ton en présence de témoins ? Mystère !

Ce chaud-froid créait une sensation de malaise sans cesse grandissant chez la jeune fille.

Par contre, entre Raoul, son père, et elle c'était le parfait amour. M. Lagardère était sa seule consolation.

Mais l'empressement avec lequel elle voulait lui rendre service, le fait qu'elle l'embrasse ou qu'elle s'asseye sur ses genoux mettaient sa mère en rogne.

L'âme écorchée, le cœur blessé, Alessandra avait peine à gérer ses frustrations. Quand son père essayait de raisonner sa mère, la dispute ne tardait pas à éclater et ce qui était une petite pluie se transformait vite en orage. Sa mère l'accusait souvent d'être un objet de discorde dans la famille et n'hésitait pas à lui dire combien elle serait heureuse de la voir partir, au plus vite, pour l'université.

À quinze ans, Alessandra vivait cette situation avec courage et résignation. Elle avait hâte de terminer ses études pour partir loin, très loin de cette mère qui ne l'aimait point. D’ailleurs, elle ne voulait plus s'entendre dire quand elle arrivait en société :             « Bonjour, mais à qui est cette petite ? »

Cette phrase assassine, elle la détestait par-dessus tout. Se sentir comme un macaque dans un zoo n'avait rien d'intéressant.

Heureusement qu'avec ses sœurs, les rapports étaient cordiaux et amicaux. Allison surtout lui vouait une affection sans bornes. Sybil l'aimait aussi beaucoup, mais était consciente de plus en plus chaque jour de la préférence maternelle à son endroit. Monsieur Lagardère lui demandait souvent, quand elle semblait vouloir dicter à sa sœur aînée sa conduite, si celle-ci lui avait vendu son droit d'aînesse pour un plat de lentilles.

Des interrogations, Alessandra en avait plein la tête. Récemment encore, sa mère refusa qu'elle prenne des bains de soleil lors d'un week-end à la plage. « Pour ne pas abîmer ta peau ! » avait-elle évoqué comme prétexte. La pauvre avait dû passer trois jours avec un chapeau de paille sur la tête à lire, à l’ombre, avec sur les genoux un Gustave Flaubert que Maritza lui avait imposé de force. « À défaut de beauté, tu auras l'instruction ! Être une femme cultivée fera peut-être oublier aux jeunes gens de notre milieu que ta peau et tes cheveux sont d'ébène, sans quoi je risque de me retrouver avec une vieille fille sur les bras le restant de mes jours ! » avait-elle ajouté sans trop se préoccuper de la bonne qui pourtant se trouvait à proximité. C’est à croire qu’elle faisait exprès de l’humilier dès qu’elle se rendait compte de la présence de témoins. Ceci mettait Alessandra en rage et augmentait son animosité envers sa génitrice. Pourtant, parfois, quand elles étaient seules, absolument seules, Alessandra avait la nette impression qu’elle la couvait d’un regard plein d’affection. Incroyable ! Était-ce une illusion ? Qu’importe ! L’important était l’émotion que ces regards fugaces provoquaient en elle.

Les autres s'étaient dorées au soleil toute la jour- née et de temps à autre, un jeune homme s'approchait d'elles pour bavarder un peu. Tandis qu'Alessandra, dans son coin, se mourait de solitude. Parfois, son père venait lui tenir compagnie et lui proposait une partie d'échecs ou de checkers. Au moins la terrible Cruella, comme elle l’appelait en son for intérieur, lui permettait ces quelques moments de bonheur avec son petit papa chéri.

Maritza les avait quand même à l’œil et quand Raoul s'éternisait, elle s'empressait de venir le cher- cher. Avant de s'en aller, son père lui jetait un regard navré et plein de tendresse. Au moins, lui, il l'aimait et pour une fillette de quinze ans, ce fait avait toute son importance.

Cette adolescente meurtrie avait quand même un rempart qui l'empêchait de tomber la tête la première dans cet énorme précipice qu'est la vie. Et ce petit fait l'aidait à ne pas abuser de la marijuana, que lui refilait volontiers les garçons qui connaissaient ses tourments et qui étaient prêts à creuser encore plus le fossé qui existait entre elle et les siens.

– Alessandra !

Le ton impératif de sa mère la fit sursauter.

– Quoi ? répondit la jeune fille, la tête encore ailleurs.

– Je t'ai déjà dit qu'on ne répond pas de cette manière. Grand Dieu !  C'est navrant qu'à ton âge je sois encore obligée de te répéter qu'il faut dire « Oui, maman ». N'es-tu pas fatiguée de te faire gronder à n'en plus finir ?

Alessandra ne broncha pas.

– En avant, exécution ! insista Maritza. 

– Oui, maman ! marmonna la jeune fille entre ses dents.

– Voilà, c'était aussi simple que ça. Maintenant tu vas à la cuisine et tu rapportes des boissons rafraîchissantes à tes amis...

– ... Ce ne sont pas mes amis. Aujourd’hui c'est l'anniversaire de Sybil. Elle est assez grande pour servir elle-même ses copains !

– Non, je veux que ce soit toi qui le fasses. Elle ne peut pas être partout et tout faire à la fois.

– Tout faire ? Mais elle ne fait rien d'autre que ba- varder...

– Cela suffit, Alessandra ! Ne discute pas mes ordres !

Alessandra allait rétorquer à nouveau mais elle préféra s'en s’abstenir. De toutes les manières, aucun argument ne ferait démordre sa mère.

Elle s'en alla la tête basse et la rage au cœur. « Un jour, je me vengerai d'elle et de ses humiliations ! » se jura-t-elle. Elle rêvait de pouvoir lui faire très mal afin de lui faire payer le gâchis des plus belles années de sa vie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

II

 

 

Le clocher de la petite chapelle qui se trouvait sur la cour de l'école faisait un bruit infernal. Les élèves se précipitaient toutes vers leur salle de classe.

Alessandra, l'éternelle rebelle, faisant toujours le contraire de ce qu'on attendait d'elle, resta assise sur un banc de la cour de récréation laissant errer son regard sombre sur ces centaines d'êtres humains prêts  à accourir au moindre  son de cloche. De petits robots réglés comme des pendules. Elle n'avait nullement l'envie de les suivre. Cette habitude de nager à contre-courant ou de courir à contresens la rendait parfois tout à fait antipathique. Son sourire était presque ironique quand elle regardait évoluer ses amies. La semaine prochaine, elle fêtera ses seize ans et elle avait sur la vie un regard différent de celui des jeunes filles de son âge qui n'avaient en tête que le flirt. La façon dont elle était considérée par sa propre mère la mortifiait et créait chez elle une insécurité chaque jour grandissante qui la rendait très agressive. Et, au lieu de rêver qu'un beau prince charmant viendrait la chercher pour l'enlever des griffes de sa mère, elle se mettait à échafauder toutes sortes de plans machiavéliques qui pourraient, à coup sûr, écraser Maritza. C'était elle qui l'humiliait, très certainement à cause de la couleur de sa peau, quand elle aurait dû la protéger des moqueries de la famille.

Un jour, elle l'avait entendue pleurer. Raoul, son mari, essayait de la consoler. Elle en était presque devenue malade. Elle disait en hoquetant que la présence d'Alessandra dans la famille était un perpétuel sujet de tracasseries. Son mari avait beau lui demander de se taire qu'elle continuait à débiter son affreux discours. Le cœur d’Alessandra avait beaucoup saigné ce soir-là, et ses larmes avaient inondé son oreiller jusqu'au petit matin.

Sa mère ne l'aimait pas ou, pour être plus juste, elle la détestait. Ces visites nocturnes pendant les- quelles elle lui manifestait une certaine affection ? Une pure hypocrisie ! La jeune fille en déduisit même que c’était une forme de sadisme. Peut-être que Maritza la savait éveillée et faisait exprès de l’effleurer de la main pour mieux la torturer mentalement. Et ceci était plus intolérable que tout. Pourtant, se disait-elle, elle n'avait pas choisi de venir au monde avec ce teint ou cette texture de cheveu. Mais, autour d'elle, tout le monde se moquait de ses états d’âme. Elle était coupable d'être elle-même et la « société » ne le lui pardonnait pas. Cette couleur qui lui collait à la peau et dont elle ne pouvait se débarrasser lui pesait d'une manière intolérable. La différence entre ses sœurs et elle lui faisait mal. Qui plus est, c'était une douleur avec laquelle il lui faudrait vivre le restant de ses jours.

Pour l'instant elle n’avait qu’une hâte : avoir dix-huit ans pour pouvoir en finir avec cette école qu'elle détestait. Son père lui avait promis de belles études à l'étranger. Partir serait pour elle d’un tel soulagement ! Après avoir renoncé à entreprendre des études de médecine ou de pharmacie jugées, en fin de compte, beaucoup trop longues, elle hésitait entre la haute couture et la psychologie mais la balance penchait du côté du merveilleux métier du docteur Sigmund Freud. Évidemment, en attendant le moment de partir, il y avait beaucoup d'autres choses qui lui plaisaient et qu’elle aurait aimé faire. Mais, ses élans avaient été coupés, ses ailes cassées par le peu d’enthousiasme de Maritza. Elle adorait la musique et avait demandé à apprendre la guitare qui était son instrument favori mais sa mère avait poussé de hauts cris.

– Quelle idée ! Apprendre la guitare ? Cela frise la barbarie. Une jeune fille de bonne famille joue au piano ou au violon comme nos aïeules avant nous. La guitare c'est bon pour les vagabonds et les jazzmen.

Elle avait été obligée de se plier au vœu maternel. Pour la danse, cela avait été pareil. Elle avait fait du ballet classique quand ses émotions la portaient vers la danse folklorique. Même le ballet jazz avait été soigneusement écarté. Pour sa mère, il semblait être impératif d'adopter tout ce qui venait du Blanc et rejeter le reste.

– Mademoiselle Lagardère, il est temps pour vous de monter !

La voix de sœur Madeleine, le préfet de discipline, la fit revenir sur terre.

Alessandra la fixa un instant avec le regard éteint de l'incompréhension puis la lumière vint graduellement. C'était l'heure de monter en classe. Elle ramassa précipitamment son sac et s'enfuit en courant vers l'escalier. Le père Stéphane de Vastey, debout à l'entrée de la chapelle, la vit passer comme un boulet de canon. Il devait la rencontrer plus tard au confessionnal et déjà il appréhendait cette rencontre.

 

***

 

– Bonjour, père de Vastey, dit Alessandra, quand elle pénétra quelques heures plus tard dans la petite chapelle.

– Bonjour Mademoiselle Lagardère, vous allez bien ?

– Pourquoi cette question ? demanda-t-elle, sur la défensive.

– Vos yeux sont le miroir de vos pensées…

– Ah bon ! lâcha-elle ironiquement, je ne savais pas que je pouvais être aussi transparente. Et... que dévoilent mes yeux ? Ou plutôt mes traîtres, devrais-je dire ?

Le jeune prêtre eut de nouveau le sentiment que cette jeune fille se comportait comme un animal blessé et traqué. Donc, il se garda bien de répondre à sa question. Pourtant, rien qu'à voir son port altier il devinait qu’elle faisait partie d'une famille très aisée. Ce n’étaient sûrement pas des soucis financiers qui la rendaient aussi irascible.  

– Alors, pouvons-nous commencer cette confession ? questionna Alessandra, agacée d’être dévisagée de la sorte par le jeune prêtre.

– Bien sûr, bien sûr, s’empressa de répondre celui-ci. Je vous en prie, asseyez-vous !

Et après s’être raclé la gorge :

    – Allez-y ! je vous écoute.

Quelques minutes se passèrent dans un silence absolu. Patient, le père de Vastey attendit. Il ne voulait en aucun cas l'effaroucher car il la sentait prête à bondir comme un jeune fauve.

De ses doigts, il pianota doucement sur le mobilier.

Enfin elle se décida.

– Bon ! Je ne sais quoi vous dire. Comme je l'ai si souvent répété au père Perrier, je ne crois jamais faire quelque chose de mal ! Ma notion du péché est totalement différente de la vôtre. J’aurai beau essayé de vous l’expliquer, vous ne comprendrez pas !

– Et, quelle est votre notion du péché, Mademoiselle Lagardère ?

– Eh bien... je crois...

– Vous croyez… ?

– Je… je crois que c'est ma mère qui pèche en ne m'aimant pas et en me le prouvant chaque jour. Alors, quel que soit le côté répréhensible de l'acte que j’aurais commis, je me trouve d’avance une excuse valable. D'ailleurs, comment voulez-vous que j’aie foi en un Dieu plein de justice et d’équité, quand je reste persuadée que celui-ci assiste chaque jour à mes tortures en affichant une impassibilité à faire pâlir les sourds et les aveugles ?

– Mais, de quelles tortures parlez-vous, Mademoiselle Lagardère ? s’étonna le prêtre.

Alessandra hésita à passer aux aveux et elle en voulut encore plus à sa mère de la mettre dans cette terrible situation. Mais, elle n'en pouvait plus. Il fallait qu'elle lâche le morceau. Elle regarda le jeune vicaire dans le blanc des yeux puis dit lentement en martelant ses mots.

– Ma mère me déteste parce que je n'ai pas la peau claire et les cheveux soyeux de mes sœurs.

Le père de Vastey eut un haut-le-corps qui en disait long de sa surprise. Il protesta :

– Je ne vous crois pas. Ce n'est pas une chose possible. Sa foi chrétienne le lui interdirait. J'ai appris, de manière tout à fait fortuite d'ailleurs, qu'elle était une femme d'église.

– Tout cela n’est qu’un leurre. Ma mère est bour- rée de préjugés. Elle ne veut pas voir les Noirs et moi je subis les pires humiliations de sa part. Pour elle, je ne fais jamais rien de bon. Elle refuse de s'occuper de moi. Elle n'a jamais voulu m'aider à apprendre mes leçons ; très certainement parce qu’elle me juge trop sotte pour les comprendre. Je suis victime de racisme dans ma propre maison, ma propre famille.

– Allez, allez, il ne faut pas exagérer, protesta le jeune prêtre, vous amplifiez certainement les choses. Tout cela me paraît tellement incroyable. À votre âge, une adolescente a toujours un sérieux penchant pour… la fabulation.

– Croyez-moi, Père de Vastey, je ne saurais mentir. J'ai besoin d'aide. Car, je n'ai personne à qui en parler. Personne à qui me confier. Je sens ma tête prête à éclater. C'est grâce à mon père que je suis encore scolarisée. Ma mère voulait que j'aille prendre des cours de pâtisserie, me jugeant trop sotte pour poursuivre mes études jusqu'à la philo. Pourtant, elle sait très bien à quel point j’aurais aimé devenir médecin ou pharmacienne. Mais, comment voulez-vous que j'aie de bonnes notes quand chaque jour je vis en plein cauchemar ?

– Calmez-vous, ce n'est pas la peine de vous exciter de la sorte, s’empressa de dire le prêtre face à l’agitation de la jeune fille. Tout cela va peut-être s'arranger. La puberté est une étape très difficile. Peut-être qu'après, tout rentrera dans l'ordre. Votre mère vous aime, j’en suis sûr, cela ne saurait être autrement. Elle est une personne instruite et cultivée qui doit bien se placer au-dessus de certaines mes- quineries.

– Mesquineries ? Voyons, il faut bien appeler les choses par leur nom, c'est de la méchanceté. Une enfant adoptée aurait été mieux traitée que moi.

– C’est quand même impensable !

Alessandra se mit debout en repoussant sa chaise avec violence.

– Je ne mens pas ! déclara-t-elle rageuse, tout ce que je vous ai dit est absolument vrai. Si vous ne voulez pas me croire tant pis pour vous. Mais, si un jour ma mère pousse sa méchanceté jusqu'à m’assassiner… j'espère que vous n'aurez pas mauvaise conscience à ce moment-là.

Et elle tourna brusquement les talons et se précipita vers la sortie.

– Mais... écoutez, cria le père de Vastey voulant ainsi arrêter sa course. Mademoiselle Lagardère… vous partez sans… sans mon absolution. Vous ne pourrez pas communier dimanche.

À ces mots, Alessandra se figea et eut un rire ironique avant de répondre :

– Primo, comment pourriez-vous me donner votre absolution quand je n'ai pas péché ? Secundo, vous tenez à justifier les péchés de ma mère et à cautionner son racisme, ce que je trouve méchant de votre part. Tertio, votre absolution, tout le monde peut s'en passer. Ma mère la première, puisqu'elle communie chaque dimanche. J'ose encore croire que l’un de vos confrères n’a pas poussé l’audace jusqu’à lui donner l’absolution malgré son comportement amoral et immoral. Alors là, si c’est le cas, votre Église ne serait qu’une vaste plaisanterie, permettez-moi de vous le dire !

Sur ce, elle sortit rapidement, laissant le jeune prêtre totalement ahuri. Les propos de cette jeune fille étaient d'une logique et d’une justesse implacables. Ce fait le bouleversa au plus haut point. Il commençait déjà à avoir mauvaise conscience vis-à-vis d'elle. Comment avait-il pu prendre la défense d'une mère qu'il ne connaissait même pas, alors qu’il avait flairé, dès le premier instant, la détresse de cette enfant ? Sa souffrance était presque palpable. Il avait honte de lui-même. Il n'avait rien fait pour secourir cette âme en peine. Au contraire, il n'était parvenu qu'à la hérisser contre cette Église qu'il chérissait et qu'il tenait tant à faire aimer des autres.

Il souffrait. Sa mission, il ne l'avait pas accomplie. Impossible de la rejoindre ; elle avait déjà regagné sa salle de classe. L'attendre à la sortie ? Cela serait mal vu et ferait l’objet de toutes sortes de ragots ! Essayer de lui téléphoner chez elle ? Impensable ! Ses parents ne comprendraient pas. Et cette impuissance le rendit mal à l'aise. Il se sentait mal dans sa peau. Comme un médecin ayant fait un mauvais diagnostic, il avait mauvaise conscience.

Déjà une autre élève arrivait pour la confession. Il la vit dans un flou des plus total et l'entendit lui débiter une liste de péchés si énormes qu’ils avaient l'air d'avoir été inventés, sur place pour la circonstance.

« Dix Je vous salue Marie, dix Notre Père et l'Acte de contrition » ! lui prescrivit-il machinalement, la mort dans l’âme, en pensant à la remarque d’Alessandra concernant l’hypocrisie de cette fameuse absolution. Comme tout cela lui paraissait idiot tout à coup ! Il secoua la tête pour chasser cette pensée tout en se disant que cette jeune fille avait quelque chose de diabolique.

           

 

***

 

« Oui, c'était toi la fille dont j'ai rêvé. Depuis longtemps, longtemps déjà je t'ai cherchée... » 

La chanson de Dick Rivers envahissait la salle de musique.

            Alessandra, les yeux fermés, fredonnait à mi-voix cette tendre mélodie qui la faisait un peu rêver. À seize ans, elle n'avait jamais encore eu d'amoureux, et le soir dans son lit elle pensait toujours à ce jeune homme, encore sans visage, qui la tiendrait dans ses bras pour lui dire sa tendresse et son amour. Aura-t-il une vague ressemblance avec le père de Vastey ?

Le quarante-cinq tours prit fin. Alessandra se leva nonchalamment et posa sur le plateau le dernier disque de Johnny Halliday. Elle augmenta sensible- ment le volume. La voix puissante du rocker et sa musique tonitruante remplirent l'espace.

Des pas précipités dans l'escalier, une, deux por- tes claquèrent, et sa mère était là, en face d'elle, le regard en furie.

– Serait-ce possible de faire tranquillement sa sieste dans cette maison ? 

– Excuse-moi, maman, j’ignorais que tu te reposais, répondit tranquillement Alessandra.

– Tu l'as fait exprès, tu m'as entendu dire à ton père que je montais m'allonger à cause d’un affreux mal de tête…

– Je n'en savais rien, je te le jure, maman, sans quoi j'aurais fait moins de bruit.

– Moi, je suis persuadée que tu l'as fait sciemment. Ce soir nous sommes invités chez les Helmcke, c'est la fête de Catherine ! Eh bien toi, tu n'iras pas !

Alessandra fut soudain prise de vertige. Non pas ça ! Elle tenait tellement à se rendre à cette surprise-partie.

– Écoute maman, essaya-t-elle de protester, je t'assure que ce geste n'a pas été délibéré...

– Je ne veux plus rien savoir, ma chère, il est trop tard. Tu réviseras ton cours de mathématiques car tes dernières notes ne sont pas du tout reluisantes. Cela te fera le plus grand bien puisque tu tiens toujours à garder la queue de la classe.

Sur ces mots, sa mère remonta dans sa chambre, la laissant désemparée.

            Carmen, la nouvelle bonne, armée de son balai, in- terrompit son ménage pour lui lancer un regard désolé.

– Merde ! jura tout bas Alessandra en se tapant le front.

En voulant taquiner sa mère – car contrairement à ses affirmations, elle avait fait exprès de faire autant de bruit pour attirer son attention –, elle s'était punie toute seule.

Et la fête chez les Helmcke, cette soirée qu'elle attendait depuis tant de mois ! Une sorte de lumière dans sa vie si sombre et si triste. Elle ne voulait pas se l'avouer totalement mais elle avait un léger béguin pour Boy Helmcke. Hélas ! Lui, il ne la voyait même pas, n'ayant d’yeux que pour Sybil. La blonde Sybil. Mais elle désirait quand même le revoir. Il était si gentil et ses très larges épaules malgré son jeune âge (il n’avait que dix-sept ans) lui donnait l'envie d'y poser sa tête. Elle était désolée de le voir se morfondre pour sa cadette. Ô ! la frivole Sybil, si sûre d'elle et qui savait faire tourner les têtes. Sybil, la désinvolte, avait les plus beaux garçons à ses pieds et, chose curieuse, elle avait laissé entendre à sa meilleure amie qu'elle aimait bien le jeune vicaire. Ce qui n’était pas du tout pour plaire à Alessandra sans que celle-ci ne sache trop pourquoi.

La pensée de la jeune fille erra un instant autour du jeune et séduisant prêtre et elle se demanda tout à coup combien de filles allaient tomber amoureuses de lui.

Elle lui en voulait toujours de son incompréhension de la fois dernière. Pourquoi avait-il préféré défendre cette mère qui la faisait tant souffrir ? Dire qu'elle avait cru à un moment qu'il serait différent de ce vieil hibou qu'était le père Perrier, qui aimait d'avance sa mère puisqu'elle était la première à faire de généreux dons mensuels à la paroisse. Une dona- taire de cette trempe pesait lourd dans une balance. Mais, Stéphane de Vastey, quel intérêt avait bien pu lui dicter ses paroles ? Pourquoi s’était-il jeté la tête la première dans une voie sans issue ? Elle essaya d’excuser sa conduite et l'idée lui vint qu’il s’était comporté de la sorte par horreur de la méchanceté gratuite. N’importe qui de sensé aurait toujours du mal à croire qu'une mère puisse autant détester un enfant qu'elle avait elle-même mis au monde. Alessandra le concevait bien, mais qu'un prêtre, un homme de foi, doute d'avance de ses affirmations la frustra et elle décida de le mettre lui aussi sur la liste des personnes à « abattre ».

 

***

 

Le jour se mourait lentement sur Pétion-Ville. Alessandra se délectait de ce merveilleux tableau qu'était ce coucher de soleil en regrettant d'avance qu'il fut éphémère. Chaque seconde, les tons changeaient, le décor se transformait et les teintes chaudes avaient un éclat extraordinaire qui flattait l’œil.

La jeune fille adorait s'asseoir sur la grande terrasse pour admirer ce spectacle d'un moment qui lui procurait ces instants de bonheur qu'elle volait à la vie. Elle se réconciliait pour quelques instants avec Dieu. Elle ferma une seconde les yeux et poussa un soupir plein de désarroi. Pourquoi est-ce que ce Dieu tout-puissant, capable de faire de si belles choses, n'affichait que de l’indifférence à son endroit ? Pour- quoi ne la frappait-il pas de surdité ? Au moins elle serait à l’abri des sarcasmes que savait distiller sa mère à longueur de journée pour la rendre mal à l’aise ! Tout au plus, il aurait pu, tout bonnement, d'un coup de baguette magique, frapper sa génitrice de mutisme. Voilà, ceci serait beaucoup plus logique, beaucoup plus... disons juste, puisque c'est elle qui possédait une langue de vipère. Une langue fourchue qui pouvait lui sortir des paroles blessantes ayant le don de la faire pleurer et ceci très souvent en présence du personnel de maison. Quelle humi- liation !

Mais, quel genre de monstre était cette femme qui disait être sa mère ? Tout miel avec Sybil et Allison et tout fiel avec son aînée qu'elle traitait comme une pestiférée. Sa grand-tante Marguerite, sœur aînée de sa chère grand-mère avait demandé nombre de fois à Maritza de permettre à Alessandra de venir vivre avec elle. Son célibat était si lourd à porter qu'elle aurait bien aimé avoir de la compagnie, disait-elle. Alessandra savait que c'était par affection que sa grand-tante faisait une telle requête, et elle l'en remerciait de tout cœur. Mais, évidemment, sa mère déclinait toujours toute offre de ce genre avec une peur proche de la panique, ne voulant certainement pas la perdre de vue une seconde. Sans doute craignait-elle de n'avoir plus personne sur qui exercer sa rage ?

Tant d'amertume de la part de Maritza Sanders Lagardère était, somme toute, assez incompréhensible puisqu'elle avait tout eu dans l'existence. Elle descendait d'une des plus grandes familles de ce petit bout d'île. Son père était l'un des hommes les plus riches et les plus influents de ce pays. Les Sanders avaient fait fortune honnêtement, dans le textile. Les frères Sanders avaient la réputation d’être de rudes travailleurs, faisant fonctionner leurs usines plus de quinze heures par jour. À ce rythme, celles-ci devinrent de plus en plus prospères, assurant à leurs propriétaires une inestimable richesse.

La mère Sanders, de son nom de jeune fille Olga Shettini, était, elle aussi, issue de la haute société. « Une famille un peu moins honnête, parce qu’elle possédait des terres dans l’Artibonite à perte de vue ! », déclaraient les Sanders un peu jaloux de leur fortune. Comme si la possession de terres trans- formait automatiquement les honnêtes gens en bri- gands !

Le mari d’Olga Shettini avait reçu du père de celle-ci une confortable dot le jour de ses noces. Les mauvaises langues disaient que c'est parce que le patriarche avait été tellement heureux de pouvoir caser une fille un peu trop libertine à son goût. On dit aussi que M. Shettini avait lui-même accompagné sa fille jusqu’à l'autel, quand il avait refusé de le faire pour ses autres enfants, s’assurant ainsi qu’elle était bel et bien mariée. Ce descendant d'Italien, au sang bouillant, ayant un sérieux penchant pour l'alcool, avait pris un verre de trop ce jour-là et alla jusqu'à remercier publiquement son gendre d'avoir sauvé sa fille de la luxure. L'assistance et surtout sa femme n'avaient pas apprécié sa franchise, on le comprend bien.

Du mariage de William Sanders et de Olga Shettini naquirent quatre enfants dont Maritza fut la seule fille. Gâtée et choyée à outrance, celle-ci n’eut jamais rien à envier à quiconque. Elle avait fréquenté les meilleures écoles et aussi l'université, ce qui s’avérait être rare à l’époque. Elle était belle ; ce mélange de sang italien et allemand avait donné un bon produit et William Sanders en était fou. Jusqu'à présent d'ailleurs, et cela se voyait rien que dans la façon dont il posait les yeux sur elle.

Mais, il faut dire aussi que chez les Sanders l'aïeule était une négresse, une vraie. Le premier Sanders débarqué au pays fuyant la guerre en Europe avait épousé une marchande « du bas de la ville ». Elle avait un commerce de dentelle. De cette femme, on n'entendait point parler. D'ailleurs, elle-même ne parlait pas beaucoup pour le grand bonheur de la famille qui n'aimait pas trop la voir afficher son créolisme débordant. Et rares étaient ceux qui l'a- vaient croisée, un jour, dans la cuisine des Sanders écossant les petits pois, ne sachant même pas qui elle était, la confondant avec une bonne. Et ce n'est que par hasard quand on se rendait compte que tout le monde lui parlait avec déférence qu’on comprenait qu’elle était la doyenne de la famille. De l’avis de plus d’un, cette considération s’affichait non pas à cause d'une quelconque affection qu'on aurait pu lui vouer mais, simplement, parce qu'elle détenait les cordons de la bourse. Depuis son veuvage, elle avait pris les rênes des affaires de son mari. Elle était peut-être sans instruction mais elle avait, toute seule, développé son business de dentelles et réussi à convaincre son époux de se lancer dans le textile, la confection de dessous féminins et dans la lingerie fine.

Depuis cette grande négresse, plus personne à la peau d’ébène n'était entré dans la famille. Au contraire, tous avaient cherché à se marier avec des Blancs, les vrais, pas les Blancs mannans, ceux qui étaient nés au pays, non ! Les « importés ». À défaut de ceux-ci, in extremis, on acceptait les mulâtres à condition, évidemment, qu'ils n'aient pas trop de café dans leur lait.

Malgré toute cette blanchisserie, il y avait eu quelques problèmes dans les cercles huppés de la capitale. Eh, oui ! Le père Sanders, malgré sa fortune, n'avait pas réussi à faire admettre sa femme parmi les sans « tache et sans reproche ». Un jour, en plein bal, le président du Belvil Club avait fait arrêter la musique pour demander aux époux Sanders de quitter la salle sur demande générale car, par sa présence, cette femme noire avait offensé l'assistance qui répugnait même à lui adresser la parole de peur qu'elle n'accouche d'une grossièreté digne de la Croix-des-Bossales.

Paul Sanders quitta le club ce jour-là pour ne plus jamais y remettre les pieds. Aussi, ne versa-t-il plus sa contribution de membre d'honneur. Ce fait dérangea le budget de l’association et décapita les tournois de tennis et de golf de cette année-là. Ces activités étaient toutes placées sous le haut patronage du tout- puissant groupe « Sanders et Fils ».

Bien entendu, il y en a qui diront que l’enfance de Maritza n’avait pas été de tout repos. Souvent, dans la vie, il ne suffisait pas d’avoir de gros moyens financiers. La fillette avait été continuellement ballottée d’un pays à un autre, car les activités commerciales des Sanders les forçaient à se déplacer plus que de raison. Un mois en Italie, deux aux États-Unis, trois en Hollande ou quelques semaines aux Bahamas et hop ! On revenait vers Port-au-Prince. De longues crises nerveuses et trois dépressions dues à sa grande fragilité psychologique avaient fait d’elle un être plutôt irascible. Un rien pouvait la contrarier, et son mari veillait à ce qu’on ne la dérangeât pas quand elle se sentait agitée ou quand elle avait ces migraines qui lui coupaient même l’appétit et qui ne la lâchaient qu’après deux ou trois jours de souf- frances atroces. Ces maux, aggravés par sa paranoïa chaque jour grandissante, devenaient de plus en plus insoutenables. Quand elle réussissait enfin à dormir, elle était réveillée par d’affreux cauchemars qu’elle n’osait raconter à personne et qui la laissaient ha- garde des jours durant.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

III

 

           

            La cloche de l’église carillonna gaiement pour clore la messe dominicale. Alessandra ne put retenir un soupir de soulagement. Elle s’étira légèrement, ce qui porta sa mère à lui lancer un regard noir. Eh oui ! constata-t-elle, tout ce qui est mauvais est forcément noir ! Des jours noirs, des années noires, les plus noirs moments de la vie, etc. L’homélie du prêtre, elle ne l’avait écoutée que d’une oreille distraite. Il avait parlé de l’amour filial et du respect que les enfants devaient à leurs parents. Du bla-bla-bla ! Jamais on ne parlait de l’amour et de l’affection que devaient les parents à leurs enfants.

Ce qui intéressait Alessandra ce jour-là, c’était de voir le père de Vastey. Mais, elle le chercha en vain du regard, il n’était nulle part. Elle était déçue sans trop savoir pourquoi puisqu’elle portait encore sur sa peau les brûlures de ses dernières paroles. Elle avait quand même pensé à ce jeune prêtre, une bonne partie de la nuit. Elle avait pitié de lui, le sentant très naïf. C’était visible qu’il ne savait rien de la vie et qu’il croyait le monde bon et les humains généreux à l’image du Christ. Pauvre Stéphane de Vastey ! Elle ne se sentait plus la force de le détester parce qu’elle ne lui trouvait aucune hypocrisie.

Pour rentrer à la maison, Alessandra s’engagea la première dans l’allée principale de l’église ; sa mère suivait, tenant ses jeunes sœurs par les épaules. Brus- quement, sans avertissement aucun, Alessandra s’arrêta. Les autres qui ne faisaient pas attention se heurtèrent à elle. Les yeux de sa mère lancèrent des éclairs. « Encore une de ses gaucheries ! » pensa celle-ci. Non, elle se trompait. Alessandra avait tout bonnement aperçu le père de Vastey causant à quelqu’un sur le parvis de l’église.

La jeune fille se sentit troublée. Il était là ! Tant mieux, cela lui éviterait de se demander, pendant toute la journée, où il pouvait bien être. Elle le trouva beau malgré sa soutane et se demanda pour la centième fois pourquoi un si bel homme avait choisi d’entrer dans les ordres. Un véritable gâchis !

Quand le père de Vastey la vit à son tour, un grand sourire lui fendit la face.

– Mademoiselle Lagardère, comment allez-vous ? dit-il en s’approchant d’elle, négligeant d’un coup son ancienne interlocutrice.

Le cœur d’Alessandra battit la chamade. Elle sentit le souffle lui manquer.

– Ça va, merci ! répondit-elle d’une petite voix, en rougissant.

Sa mère fut clouée par la surprise. Elle n’en revenait pas. Une Alessandra rougissante et perdant tous ses moyens alors qu’elle était si frondeuse, si difficile à amadouer. Maritza regarda le jeune prêtre dialoguer avec sa fille le cœur étreint d’une légère appréhension. Elle secoua la tête comme pour effacer les mauvaises pensées qui avaient l’air de vouloir s’y installer. Par expérience, elle avait déjà saisi ce qu’Alessandra prendrait du temps à comprendre. Ce regard fiévreux, ces yeux qui scrutaient toute la salle, il y avait là tous les symptômes d’un état amoureux. Elle avait même eu l’impression d’entendre battre son cœur dans sa jeune poitrine tant son émotion avait été forte. Hum… Maritza s’éloigna soucieuse.

Son cœur de mère saignait car elle se voyait forcée d’être dure avec sa propre fille alors qu’elle désirait qu’il en soit tout autrement. C’était très pénible d’avoir à jouer cette comédie, de mettre toutes sortes de distance entre elle et son aînée dans le seul but de protéger celle-ci. Avait-elle le choix ? Avait-elle le droit de faire différemment sans que cela ne soit préjudiciable à Alessandra ? Dieu, que la vie était compliquée ! Cette enfant, elle l’aimait de tout son cœur et de toute son âme ; pourtant, pour des raisons tout à fait indépendantes de sa volonté, elle devait taire ses sentiments. Ne rien tenter alors qu’en cette étape difficile de son adolescence elle avait besoin d’attention et surtout des conseils avisés d’une mère. Maritza se voyait coincée dans son enfer et elle n’avait personne à qui se confier. Tout était si grave !      

– Avez-vous aimé le sermon, Mademoiselle Lagar- dère ? demanda le jeune vicaire, se rendant soudain compte que sa main retenait encore celle d’Ales- sandra.

Celle-ci hésita un instant, fut tentée de mentir mais s’en abstint. Ç’aurait été trop facile.

– Non ! répondit-elle sèchement, adoptant de nouveau son attitude rébarbative rien qu’en entendant le mot « sermon ». Ma mère tenait à ce que je sois là, alors j’ai obtempéré, c’est tout ! Je n’ai jamais aimé la messe de dix heures le dimanche matin. C’est le rendez-vous des hypocrites, des amoureux, de ceux qui tiennent à exhiber leurs vêtements neufs et des aguicheuses. D’ailleurs, personne ne prête attention au sermon. Les gens écoutent plutôt leur cœur et surtout leurs sens, pas autre chose.

– Ne parlez pas de la sorte, Mademoiselle Lagardère, s’offusqua le jeune prêtre, vous êtes beaucoup trop jeune pour être aussi désabusée.

– Père de Vastey, vous avez des yeux pour ne pas voir. Même dans votre bible il est écrit qu’il n’y a pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir.

– Cela me fait plaisir de constater que vous lisez quand même la Bible.

– Non, non, non ! Ce n’est pas pour les raisons que vous vous imaginez, mais pour pouvoir prendre… Dieu à défaut.

– Vous avez tort de vous rebiffer ainsi contre le Très-Haut quand celui-ci est bon et miséricordieux. D’ailleurs, chaque jour il nous le prouve davantage.

– Très bien, la prochaine fois que vous lui parlerez, demandez-lui s’il a fait exprès de me doter d’une mère aussi détestable. Hier encore, elle m’a enfermée dans ma chambre à double tour pour que je n’aille pas au cinéma avec mes sœurs ; sous prétexte que je n’avais pas achevé mes devoirs quand ceux-ci avaient été faits depuis vendredi après-midi.

– Écoutez, je crois que je vais parler à votre mère. Je m’en voudrais d’accorder une foi absolue aux paroles d’une… gamine.

– Une gamine, moi ?  Vous voulez rire. J’en sais bien plus que vous sur la vie.

– Croyez-vous cela, jeune demoiselle ?

Alessandra regretta, à cette minute précise d’avoir cherché à le voir, de l’avoir abordé, de lui avoir parlé. Quel idiot ! Il ne comprendrait jamais rien. Pour se venger, elle ajouta avant de tourner le dos :

– Pendant que j’y pense, dites à votre Dieu supra intelligent qui est le commencement et la fin que ce sang qui coule chaque mois entre les cuisses des femmes n’est pas une idée géniale. S’il s’était montré moins paresseux ou peut-être plus généreux envers la gent féminine, il aurait pu trouver mieux.

Le père de Vastey vit de la fureur dans les yeux de la jeune fille et décida d’écourter cet entretien qui, somme toute, ne mènerait à rien d’autre qu’à une plus grande incompréhension.

 

***

 

En remontant dans sa chambre, un peu plus tard, il se demanda encore une fois la raison d’une si grande agressivité chez la jeune fille. Il se refusait à croire que Maritza Lagardère, cette belle femme au regard angélique qui communiait tous les dimanches, pouvait porter en elle autant de méchanceté que prétendait sa fille. Alessandra Lagardère avait peut-être un grain de folie qui était en train de ger- mer en elle. Il lui fallait peut-être voir un psycho- logue avant que son cas ne soit totalement perdu.

 

***

 

Ce soir-là, Alessandra se sentit seule, vraiment seule. Elle entendit rire ses sœurs dans la chambre voisine, voulut les rejoindre mais se ravisa à temps. Sa mère ne voulait pas qu’elle soit souvent avec Sybil et Allison craignant que celles-ci n’adoptent ses « mauvaises manières » comme elle disait. Tant pis, elle resterait dans sa chambre à ressasser ses idées noires.

Elle se résignait déjà à sa solitude quand elle se rappela, tout à coup, que Stanley Stark avait glissé dans son sac à main, pendant la messe, un petit bâtonnet blanc.

    – Mais, si ! s’écria-t-elle. 

            Une cigarette, elle avait une cigarette. Elle se leva d’un bond et tira de son sac « le calumet de la paix » comme disaient les copains. Pendant quelques heures, elle oublierait les « visages pâles » et surtout, le beau Stéphane qui hantait un peu trop son esprit.

 

 

***

 

            Alessandra, la rebelle, passa encore deux années dans cette école qu’elle n’aimait guère, seulement parce qu’elle tenait à être le plus près possible du jeune prêtre.

Ce qui aurait pu paraître une toquade, au fond, ne l’était pas. C’était un amour pur comme seul un sentiment neuf, émanant d’un adolescent en pleine puberté, pouvait l’être.

Plusieurs jeunes hommes lui tournaient autour, qu’elle ne les remarquait pas, trop occupée à penser à Stéphane. Stéphane, l’inaccessible, l’homme qui aimait Dieu par-dessus tout et qui ne voyait en elle qu’une brebis égarée. Il avait fini par comprendre qu’elle disait vrai concernant l’attitude incroyable de sa mère et avait conclu avec elle que cela était très certainement lié à un problème de couleur même si cela lui paraissait à peine concevable. Aussi, faisait-il de son mieux pour l’aider à ne pas s’enfoncer dans une paranoïa destructrice. Il voulait tellement qu’elle aimât le Seigneur autant que lui mais cela était presque impossible à la jeune fille. Dans une attitude recueillie, il lui parlait de l’Être suprême, la croyant attentive à ses paroles. Hélas ! Quand il rouvrait les yeux, il découvrait le regard plein d’amour d’Alessandra fixé sur lui ! Jamais, avant elle, une femme ne l’avait contemplé ainsi. Ce regard de femme en devenir lui disait ses sentiments, son désir de lui et toute la tendresse du monde. Dans ces moments, le jeune prêtre la prenait pour l’ambassadrice du diable désirant le séduire dans un lieu aussi sacré que l’enceinte d’une église. Et il se mettait à prier avec une ferveur incroyable, se sentant bien incapable de maîtriser cette douce sensation qui l’envahissait quand il était en sa présence.

Il demandait souvent à Dieu de l’aider à lutter contre tous les mauvais génies qui voulaient le faire trébucher pour qu’il ne devienne qu’un vulgaire pécheur ; lui qui s’était juré de vouer sa vie à la prière, loin de toutes tentations de la chair. Un vrai sacerdoce ! Il en avait décidé ainsi et ne voulait aucune entrave sur son chemin. De plus, il était persuadé que son paradis, il le gagnerait en brandissant à Dieu la pureté de son cœur et de son corps comme un étendard, prouvant ainsi que sur terre il s’était abstenu de flirter avec les esprits mauvais.

Il ne voulait pas seulement résister à la tentation, il désirait surtout la fuir pour ne pas avoir à mettre à l’épreuve certaines de ses faiblesses. Pourtant il se devait d’aider Alessandra à être en paix avec elle-même. Car il sentait, par moments, qu’à force d’incompréhension, cette adolescente pourrait se perdre dans ce bas monde où le sexe et l’argent régnaient en maître. Mais pouvait-il lui-même l’approcher de trop près, s’exposer à des égratignures dues à ses épines et lui permettre de blesser son cœur vierge de tout amour féminin ?

Le jeune vicaire était à ce stade de pensées quand son téléphone sonna. Il décrocha.

La voix était légèrement essoufflée. Une voix reconnaissable entre toutes. Alessandra voulait le voir tout de suite au confessionnal. Il n’avait pas encore ouvert la bouche qu’elle raccrochait déjà, ne lui laissant que le choix d’être au rendez-vous.

Il ne voulut pas se l’avouer tout de suite, mais cette entrevue créait déjà en lui une émotion à laquelle il tenait à échapper. Qu’elle veuille le voir à cette heure tardive dans le confessionnal ne présageait rien de bon mais ne pas y aller serait, à son avis, la pire des choses.

 

 

***

 

C’est d’un pas rapide qu’il se rendit sur le lieu de la rencontre, le cœur étreint par une sourde angoisse.

Il y fut bien avant elle, ce qui augmenta sa nervosité. Ses mains tremblaient tellement qu’il donnait l’impression d’être un homme amoureux, et cela l’accablait. Il en voulut à Alessandra de provoquer en lui de pareils troubles.

Des minutes qui lui parurent des heures s’égrenèrent lentement. Dans sa tête, les idées s’entrechoquaient et il essayait de s’imaginer les mille et une raisons qui auraient pu pousser Alessandra à vouloir le rencontrer à une heure aussi indue. Il se tordait les mains d’énervement, revit en pensée l’histoire pas du tout ordinaire de la jeune fille. Un vrai itinéraire d’enfant pas du tout gâtée. Cette mère qui semblait la détester à cause de la couleur de sa peau et les méchancetés qu’elle lui faisait à cause de cela : de la barbarie pure ! La multitude de petites flèches empoisonnées que lui lançaient ses cama- rades qui s’étonnaient de la différence entre ses sœurs et elle : un cauchemar quotidien. Tous ces faits semblaient profondément l’affecter. Fragile, cette enfant l’était jusqu’à l’excès. Cette sensibilité à fleur de peau, à fleur de cœur, à fleur de corps lui donnait l’envie de la protéger. La protéger de qui, de quoi ? Il ne savait pas trop. De tout, de sa mère, de son milieu social ou tout simplement d’elle-même. Elle lui laissait toujours l’impression qu’elle ne serait jamais une fille comme les autres. Elle n’était pas née, que son histoire l’avait précédée. Mais, ce qui le tourmentait le plus était le pressentiment qu’il allait, lui, simple curé de paroisse, jouer un rôle important dans cette vie qu’il devinait peu quelconque. Depuis un peu plus de deux ans qu’il la connaissait, il l’avait entendu dire bien des énormités mais il avait pardonné. Elle avait même tenté de l’insulter, de lui faire croire qu’il avait fait un très mauvais choix en voulant être prêtre ; il avait encore pardonné. Mais, de quel droit intervenait-elle dans sa vie privée ? Est-ce que de se montrer compréhensif ou attentif à ses problèmes faisait de lui son ami, un ami intime à qui elle voulait dicter sa volonté ? Non ! il ne la laisserait pas faire. Cette petite ne lui était rien.

À un certain moment elle avait voulu l’offenser en offensant le Très-Haut, le Dieu qu’il aimait tant. Elle disait que celui-ci avait délibérément créé Satan, car il s’ennuyait tout seul dans un monde où « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ». Alors, il avait permis au mal de s’installer, question de s’amuser un peu.

Afin de le pousser à bout elle avait projeté l’image de Dieu et de Satan assis comme deux joueurs d’échecs utilisant des pions qui ne seraient autre que des êtres humains. Eh oui ! de vulgaires pions entre les mains de puissants esprits contre lesquels ils ne pouvaient rien, devant se laisser ballotter au gré de leur volonté.

Le jeune prêtre se révoltait, vociférait, s’énervait, puis se calmait en voyant le sourire qui flottait sur les lèvres de la jeune fille. Croyait-elle vraiment à tout ce qu’elle avançait ou voulait-elle seulement le faire sortir de ses gonds ? Tout comme les jours où elle accusait les sœurs de la congrégation de Sainte-Thérèse d’être hypocrites et bourrées de préjugés, s’amusait-elle encore à le provoquer ? Elle disait haut et fort que celles-ci ressemblaient aux religieuses de Saint-Archange ; pures comme des anges peut-être, mais, orgueilleuses comme des démons !

Elle prétendait aussi que les ecclésiastiques catho- liques n’étaient que des menteurs qu’il fallait faire taire avant de forcer l’humanité à crouler sous le poids de leur ignominie. Comme un cheval sauvage, perpétuellement indompté, elle se cabrait contre l’ordre établi. Pour elle, les prêtres n’étaient rien d’autre que d'infâmes vendeurs d’absolution qui n’avaient pas hésité à tromper tous leurs fidèles pour construire leur basilique Saint-Pierre ! Des prédateurs qui avaient, sans sourciller, détruit, éliminé et spolié des millions d’Amérindiens au nom du christianisme, au nom de l’évangélisation des peuples, lui jetait-elle à la figure perpétuellement. Des arguments de défense, le jeune prêtre n’en avait pas beaucoup. Il se rongeait le sang et implorait le ciel de lui venir en aide, et priait pour que la grâce divine descende sur cette très jeune fille. Oui, il serait beau le jour où elle renierait ses sombres pensées, trop sombres pour un être aussi jeune, aussi plein de désir de vivre. C’est pour un mieux-être qu’elle se battait ou plutôt qu’elle se débattait dans ce monde ingrat et cruel.

De son côté, Alessandra pensait que le père de Vastey était lâche parce qu’il avait choisi la voie la plus courte pour parvenir à son Dieu et à son paradis, celle où il n’y avait pas d’appétit de la chair ni de convoitises. Le test, le vrai, on devait le réussir en tentant de patauger dans la boue de ce monde puis de s’en sortir sans y laisser ses plumes. Mais, lui, il avait peur, et elle le savait et n’avait de cesse de lui répéter que sa foi était plutôt bidon, car il était bien incapable de résister aux vraies tentations. Sans aucun doute, cela portait le jeune vicaire à réfléchir et il trouvait tout cela fort dérangeant.

– Pardonnez-moi, je suis en retard !

La voix, derrière lui, le fit sursauter.

– Vous m’avez fait peur, Mademoiselle Lagardère.         – Tiens ! Ce n’est pas nouveau je crois...

Elle avait du rire dans les yeux en disant cela. Stéphane, un bref instant, parut soulagé. Ce qu’elle avait à lui dire n’était peut-être pas si grave que ça, sans quoi il n’y aurait eu aucune place pour la plaisanterie.

Alessandra sourit et s’enhardit à passer douce- ment son index sur la joue du jeune prêtre ; un geste qu’elle ne s’était jamais autorisée jusqu'à présent. Le père de Vastey, surpris, s’écarta d’elle immédiatement comme s’il avait été touché par une pestiférée.

Elle rit doucement, un rire de gorge. Le prêtre la regarda comme une bête traquée fixerait un éventuel agresseur. Elle était vraiment belle cette jeune fille à la peau d’ébène et aux dents si blanches que celles-ci brillaient dans la pénombre. Peut-être que la souffrance embellissait les femmes leur donnant une force et une émotion qui ne sauraient émaner de filles trop gâtées. Oui, il le reconnaissait, Alessandra Lagardère était une fille magnifique.

Il chassa très vite cette pensée qui aurait pu l’entraîner des années en arrière, sur d’autres rives très lointaines où l’adolescent qu’il était alors avait laissé ses empreintes, dans le sable chaud, mêlées à celles de Mary la petite voisine. Mais leurs pas s’étaient perdus en cours de route et les siens avaient emprunté un autre chemin, celui menant à la… sublimation.

D’un ton qu’il voulut neutre, il dit : 

– Vous aviez quelque chose d’important à me dire, Mademoiselle Lagardère ?

Le visage de d’Alessandra se ferma comme un parapluie et des larmes perlèrent dans ses yeux vides de tout éclat.

            – Au fait, j’ai deux choses importantes à vous dire : La première est que c’est peut-être la dernière année où l’on se verra aussi souvent. Mon paternel a décidé de me changer d’école. Ma philo je la ferai ailleurs. Enfin il a compris combien j’étais malheureuse chez les sœurs. Il a enfin admis que mes mauvaises notes n’avaient rien à voir avec mon coefficient intellectuel qui est excellent. Mais résultaient du fait que nos chères religieuses étaient bourrées de préjugés de couleur et détestaient, par-dessus tout, les élèves qui faisaient preuve de caractère en refusant de se laisser manipuler ou en usant de mille tours pour éviter leur lavage de cerveau. Elles ont eu du mal, toutes celles à qui on voulait enfoncer de force dans le crâne des fatras ; comme quoi la religion catholique était la seule crédible, celle qui avait été fondée par Jésus-Christ en personne le jour où il dit à son apôtre « Tu es pierre et sur cette pierre, je bâtirai mon église ! » Quelle aberration ! De plus, la semaine dernière quand j’ai demandé à sœur Cécile si Dieu et Jésus étaient de race blanche elle me répondit : « Bien évidemment, ma petite, la question ne se pose même pas. La race Noire avait été maudite par Dieu ! » Après cette réponse que je trouvai d’une arrogance insupportable j’en vins à la détester un peu plus et sur le coup j’eus envie de lui botter le derrière pour la renvoyer dans son Espagne natale ! Comment expliquer qu’un homme né sur le continent africain, d’une femme de Galilée et d’un charpentier du pays, assisté de Melchior, de Balthazar et de Gaspard tous des rois africains, puisse naître blanc avec des yeux bleus ? Ceci est un mensonge, une énormité que je n’accepterai jamais. Mais, j’imagine que ça ferait un peu drôle que les Blancs admettent que le fils unique de Dieu venu sur terre pour nous sauver du pêché soit un dieu nègre ! Cela leur enlèverait, d’un coup, toute velléité de suprématie, les ravalant ainsi au rang de simples humains ! Dire que c’est au nom de ce dieu, soi-disant blanc, que les Noirs sont humiliés chaque jour de leur vie. Jésus était noir, vous entendez !

            Stéphane ne répondit pas, il savait trop bien comment cela finirait s’il osait protester. Il se trouva un peu lâche de craindre une gamine de dix-sept ans. Mais, avec un sale caractère comme le sien, mieux valait s’abstenir de tout commentaire, car il n’était vraiment pas d’humeur à s’abîmer dans leurs sempiternelles discussions sur la religion. De toutes les manières sa consolation était de constater qu’elle ne voulait nullement lui faire une déclaration d’amour comme il le craignait. Il appréhendait tellement qu’elle dise tout haut ce qu’il lisait dans ses yeux, dans son cœur.

Elle remarqua sa volonté de ne point rétorquer et en fut déçue.

– Vous ne dites rien Père de Vastey ? interrogea-t-elle.

– Mais je n’ai rien à dire, mon enfant.

– Arrêter de m’appeler mon enfant ! Vous êtes beaucoup trop jeune, vous n’auriez pas pu être mon père. À peine une dizaine d’années nous sépare.

– Ma position de prêtre me confère...

Elle l’interrompit avec autorité :

– Elle ne vous confère rien du tout ! En disant cela vous me rappelez les discours de ma mère, tous creux ! Et ceci est une très mauvaise note pour vous car je déteste ma génitrice. Et la réciproque est tout aussi vraie.

– Mais, soeur Madeleine m’a dit que votre mère avait changé, qu’elle était devenue bonne avec vous. Mais, que vous refusiez tout ce qui venait d’elle. Sœur Madeleine pense que vous ne faites aucun effort pour effacer le passé et donner une nouvelle chance à votre mère.

– Sœur Madeleine ne sait pas de quoi elle parle. Ma mère n’a changé qu’en surface parce qu’elle pense pouvoir tromper Dieu en ayant un langage mielleux avec les autres. Mais, le Démiurge sait combien il y a de mauvaises pensées dans son cœur. Si ma mère fait semblant de m’aimer ces jours-ci, c’est parce que j’ai découvert qu’elle avait un amant et elle craint très certainement que je ne le dise à mon père.

Le jeune vicaire eu un haut-le-corps.

– Pardon ! elle a un amant... un amant ?

– Quoi d’étonnant ?  Ce n’est ni la première fois, ni la dernière d’ailleurs.

– Prenez-vous conscience de l’énormité de votre affirmation, jeune fille ?

– Vous devriez demander à ma mère si elle a conscience de la portée de ses actes.

– J’ai du mal à vous croire. Vous la détestez tellement que vous prêtez foi à tous les ragots que l’on colporte à son sujet. Sœur Madeleine m’a fait remarquer, il n’y a pas trop longtemps, que parfois vous étiez une véritable fabulatrice.

– Ah, bon ! Elle vous a dit cela ?

Alessandra sembla réfléchir un instant, sa bouche eut un rictus de dégoût et d’amertume.

– Voyez-vous ça ? Et… vous êtes plutôt enclin à abonder en son sens, père de Vastey ?

Elle se tourna vers la statue du Christ crucifié avec sa couronne d’épines sur la tête, ferma les yeux comme pour prier, puis lâcha en se retournant lentement.

– Sœur Madeleine essaie de se protéger en vous faisant croire à des histoires.

– Se protéger de quoi ?

La jeune fille hésita un instant et puis zut se dit-elle, pourquoi se tairait-elle plus longtemps ?

– Je vais vous raconter ce qui s’est passé un jour de tristesse. Tant pis si vous refusez d’y croire mais au moins je serai soulagée de vous savoir au courant. Sœur Madeleine m’a fait appeler à la direction, un matin où elle me trouva triste, sous prétexte de compatir à mes souffrances. J’en étais très heureuse, car il m’était rare de trouver quelqu’un de compréhensif, prêt à se pencher sur mes problèmes. Elle m’a demandé gentiment de lui faire part de mes difficultés. Je ne me suis pas fait prier, j’ai toujours tant de choses sur le cœur ! Après lui avoir raconté les dernières vacheries de ma mère, je m’étais mise à sangloter doucement. À mon grand étonnement elle vint vers moi, essuya mes larmes avec un mouchoir qu’elle avait tiré de sa poche. Naïvement, je la laissai faire, ne sachant pas trop bien où elle voulait en venir. Elle me murmurait des mots gentils, m’appelait sa petite chérie. J’en étais heureuse puisque ma propre mère ne me prodiguait aucune affection et ne me disait jamais de mots tendres. Je pensais avoir trouvé une mère en elle quand, brusquement, elle m’enferma dans ses bras. La surprise et le doute m’empêchèrent de réagir tout de suite. Sa bouche contre mon oreille continuait son opération de charme, puis subitement ses lèvres furent dans mon cou. Je sentis son souffle chaud et haletant. J’essayai de me dégager, pressentant un danger, mais elle me retint contre elle tout en murmurant des mots dont je ne compris pas le sens. Je ne m’y attardai pas d’ailleurs ; tout ce que je voulais, c’était fuir. Elle tenta de m’en empêcher. Quelques minutes avaient suffi pour que la sœur Madeleine n’existât plus, laissant la place à ce monstre qui voulait profiter de mes peines et de mon affliction. Elle s’interposa entre la porte et moi et commença son chantage. Elle me prévint que si je répétais à quiconque ce qui venait de se passer, elle me le ferait payer très cher ; je n’aurais que de mauvaises notes et je risquais même d’être mise à la porte de l’école pour toujours. Alors là, je devins comme folle. Ivre de rage, je me précipitai sur elle, lui administrai une formidable gifle puis je la tirai violemment par le bras et l’envoyai choir au fond de la pièce. J’ouvris la porte et m’en allai directement chez moi sans même récupérer mon sac. Je passai le reste de la journée prostrée dans ma chambre, la bouche pleine de dégoût. Heureusement que ma mère, ce jour-là, était absente. Je n’avais pas envie de lui en parler. D’ailleurs elle ne m’aurait peut-être pas cru ou m’aurait traitée de tous les noms. Dire que sœur Madeleine était la seule à qui j’avais confié ma peine. Elle paraissait si charitable. Comme je m’étais trompée ! Un vrai démon ! Main- tenant, elle tient à me faire passer pour une mythomane dans l’espoir que personne ne me croira si j’osais raconter ma mésaventure.

Le père de Vastey était atterré par cette histoire qui, de toute évidence, n’aurait pas pu être inventée par une si jeune fille. On sentait l’effort qu’elle avait dû faire pour que les mots franchissent le seuil de ses lèvres.

            Catastrophé, il ne pouvait que répéter : 

– Doux Jésus, doux Jésus, quelle horreur !

– Oui, mon Père, cela est vraiment horrible et vous devriez demander à la sœur Madeleine de venir confesser ses fautes.

– Oh oui ! oui... oui... Je devrais ! Vous avez entiè- rement raison, bafouilla le prêtre pris au dépourvu. Mais, je me demande comment lui dire que je sais, sans que vous ne subissiez son courroux par la suite.

Alessandra éclata de rire. Un rire de gorge qui résonna en écho dans l’enceinte de l’église et sembla déranger les saints taillés dans la pierre.

– Faites un peu moins de bruit, Mademoiselle Lagardère, vous allez déranger...

– Qui ? Les statues ? l’interrompit-elle. Il n’y a per- sonne ici à part vous et moi. Et ces images taillées, elles ne valent rien, ce n’est que du plâtre, un vulgaire matériau.

– Je vous en prie, épargnez-moi vos blasphèmes, supplia le jeune vicaire.

– Blasphèmes ? Si je me réfère aux leçons apprises à l’école congréganiste, il y a bien un commandement qui proclame : « Tu ne te feras point d’images taillées et tu ne te prosterneras que devant moi ton Seigneur, ton Dieu ! » 

La jeune fille se tut, attendant une réaction du prêtre. Celle-ci ne vint pas. Son interlocuteur restait enfermé dans son mutisme. Décidément, elle avait le don de le coincer.

– Vous n’avez aucune objection, Père de Vastey, concernant mes arguments ? demanda-t-elle ironi- quement.

– Oui, c’est… vrai, cela est écrit… dans les dix commandements !

– Alors, oseriez-vous encore insinuer que ce serait moi, la blasphématrice ? Ce lieu est parfois témoin de tant de péchés, qui sont loin d’être véniels. Des péchés si mortels que je vous conseillerais de vous en éloigner au plus vite, ajouta-t-elle sur un ton sourd et mystérieux.

En disant cela, elle s’était approchée du jeune homme et sembla vouloir lui toucher le bras. Il se recula hâtivement et agrippa le crucifix qui pendait à son cou.

Le rire d’Alessandra résonna à nouveau sous la voûte de la chapelle.

– Avez-vous la télé dans votre... monastère, Père de Vastey ?

Cette question parut le surprendre

– La télé... oui, oui, bien sûr. Pourquoi ?

– Parce que je crois que vous avez vu trop de films d’horreur. Dracula peut-être, ce film où l’on chasse les vampires en leur exhibant le pauvre Christ nu, pieds et mains liés sur sa croix. Mais, comment voulez-vous que Jésus fasse quoi que ce soit pour un être humain quand des hommes qu’il voulait sauver du péché l’ont mis dans cet état ?

Le père de Vastey ouvrit la bouche puis la referma sans qu’aucune parole ne pût en sortir.

La jeune fille enfonça le clou.

– Vous ne trouvez pas cela méchant, vous ? Accro- cher à son cou un être qui a subi la flagellation, qui a été lapidé, humilié, écorché vif jusqu’à ce que mort s’en suive ?

Alessandra sortit brusquement du confessionnal et grimpa sur l’autel.

– Dites-moi, dites-moi, vous le spécialiste en théo- logie, en psychologie, si ce n’est pas faire preuve de sadisme de la part de gens qui disent vous aimer au-delà de tout ?

– Je vous en prie, je vous en prie, Mademoiselle Lagardère, descendez de là ! Ne faites pas ça, dit Sté- phane en accourant.

– Vous savez quoi, Père de Vastey ?  C’est tout ce que ma mère aurait fait.

– Elle aurait fait quoi ?

– Accrocher une photo de moi crucifiée ou mutilée à son cou tout en voulant convaincre son entourage de son amour pour moi.

Il allait l’attraper quand elle s’échappa et se mit à courir autour de l’autel.

– Je me demande ce que Dieu pense à ce moment précis où vous courez après moi ou… ce que les autres diraient en vous voyant en train de me retenir.

À ces mots le jeune prêtre stoppa net sa course et revint s’asseoir à sa place. Il rougissait désespéré-ment.

Le rire de la jeune fille fusa pour la énième fois sous la nef.

– Ah ! Monsieur le curé a peur des qu’en-dira-t-on, s’exclama-t-elle ironiquement.

Stéphane, la mine fermée, se tordait les mains ner- veusement. Un geste qui trahissait ses angoisses. Ah ! la maudite gamine, elle avait le don de le mettre en rogne. Généralement, il était calme comme l’eau d’un étang. Franchement désagréable, cette petite. Il voulait bien l’aider mais certainement pas à n’importe quel prix.

– Mademoiselle Lagardère, vous m’avez fait venir ici seulement pour… me parler de crucifixion...

Alessandra redescendit brusquement sur terre. La raison de ce rendez-vous revint lui hanter l’esprit. Elle eut soudain l’air accablé.

– Non, je suis ici cet après-midi pour des choses… bien plus graves.

Stéphane ferma les yeux. Qu’est-ce qu’elle allait encore sortir de son chapeau de prestidigitateur ? Fou ! Définitivement cette petite allait le rendre fou ou le tuer à coup d’émotions fortes. Depuis deux ans, il subissait ses assauts répétés sans ciller mais combien de temps pouvait-il encore tenir ?

Elle lâcha tout de go.

– Ce matin, j’ai vu Lamercie ! 

– Lamercie ? s’étonna le vicaire ahuri. Ce nom arrivait comme un cheveu sur la soupe et il ne disait rien à Stéphane. C’était la première fois qu’Alessandra le prononçait devant lui.

Elle revint s’asseoir à sa place au confessionnal et prit un air énigmatique. Elle baissa le ton, sa voix n’était plus qu’un murmure, et Stéphane préférait cela aux cris de tout à l’heure. Même si ce ton confidentiel n’augurait rien de bon.

Voyant qu’il la regardait avec des yeux tout ronds pleins de questionnement elle se résigna à cracher le morceau.

– J’ai vu celle qui détient la clé du secret de ma naissance. Lamercie est une bonne qui a passé plus de vingt-cinq ans au service de la famille. Dix années avec grand-mère et quinze avec ma mère. Elle était une excellente cuisinière, et mes sœurs et moi avions été les premières déçues quand maman avait décidé de la renvoyer. Mais, aujourd’hui, je comprends pourquoi elle tenait tant à ce que celle-ci parte. Elle en savait trop ! Elle a été le témoin privilégié d’une bonne partie de l’histoire de la famille, et c’est un fait important.

– Ah ! fit le père de Vastey, perplexe.

– Je l’ai rencontrée hier en sortant de l’école. Comme j’étais en retenue, le chauffeur ne revint pas me chercher. Ma chère mère avait jugé bon de me punir pour avoir joué au clown dans la classe. Le pensum : remonter à la maison à pied. C’est ainsi que j’ai pu, tout à fait par hasard, rencontrer Lamercie. Ce qu’elle m’a révélé me fait encore frémir. J’en ai eu pour deux bonnes heures de marche. Port-au-Prince /Montagne Noire. Un vrai calvaire ! Mais je remercie ma mère. Ce châtiment m’a permis de beaucoup apprendre sur moi-même.

– Et on pourrait savoir ce que Lamercie vous a appris de si important ? demanda le jeune prêtre qui ne pouvait plus faire taire son impatience.

Il s’agitait beaucoup sur sa chaise.

– Vous savez, j’ai toujours cru ou plutôt j’ai toujours pensé que ma mère n’était pas ma génitrice parce qu’elle m’a toujours détestée.

– Vous n’allez tout de même pas recommencer...

– Taisez-vous ! tonna Alessandra, vous êtes ici pour écouter, pas pour faire des commentaires anticipés !

Stéphane devint rouge de vexation mais préféra ne rien rétorquer pour éviter qu’elle ne crie à nouveau. Il dut subir sa tyrannie sans mot dire.

– Je disais donc que ma mère n’a jamais pu me blairer. Par contre, mon père me couvait de sa tendresse. C’est ainsi que pendant mes dix-sept ans de vie, je me persuadai que j’étais peut-être une enfant naturelle de mon père ; que celui-ci m’avait ramenée à la maison un soir où il pleuvait à verse sur Pétion-Ville et que maman dut accepter de mauvaise grâce. Je ne sais plus combien d’heures, ni de temps j’ai passé à me dire que j’étais très certainement la fille d’une « malheureuse » ou d’une bonne de pas- sage à la maison bien que cela m’aurait très étonnée de la part de mon père que je n’ai jamais vu faire un geste déplacé envers les servantes. Mais, on ne sait jamais, avec les hommes tout est possible. C’est tellement courant dans notre pays que les maîtres de maison jouissent des charmes des femmes qui travaillent pour eux et ceci depuis la colonie ou depuis la nuit des temps. Quoique cette pensée me fût très pénible, je me disais chaque jour qu’il fallait que je me rende à l’évidence. Cette mère qui n’était pas la mienne m’avait recueillie par amour pour mon père ou simplement par devoir. Je ne saurais vous décrire mes angoisses, mon Père, mes nuits blanches hantées par des idées noires et cette crainte obsessionnelle de rencontrer un jour ma vraie mère dans la rue. Au hasard d’une promenade, me reconnaître en elle. Car, dans ma famille, je ne ressemble ni à mon père ni à ma mère. Des pensées à rendre dingue la personne la plus sensée, mais des pensées tout à fait légitimes, vu que l’on veut toujours connaître ses origines quelles qu’elles soient. Le pire, c’est que moi, j’aurais tant aimé recevoir de la tendresse, un peu d’affection de cette femme qu’on disait être ma mère. À mon grand désespoir, je devais me contenter de baisers rapides et secs comme si elle craignait que je lui transmette une quelconque maladie contagieuse. Je me consolais en disant tant pis, ce n’est pas de sa faute, elle n’est pas ma vraie mère...

En prononçant cette dernière phrase la jeune fille éclata en sanglots.

– Voyons, voyons, ne pleurez pas. La vie, je sais, n’est souvent pas facile, mais je suis sûr que vous êtes capable de faire face, d’affronter l’adversité…

Il se passa de longues minutes avant qu’Alessandra ne reprît son histoire. Elle reniflait, hoquetait, essuyait ses yeux rougis par les larmes avec un mouchoir que lui avait tendu Stéphane.

– Eh bien, mon Père, la situation est bien pire que tout ce que vous pourriez imaginer.

– Allons, allons, vous dramatisez peut-être un peu trop…

– Non, ce n’est pas le cas aujourd’hui. Au contraire, j’essaie de tenir mon imagination par les brides, de peur que son galop ne provoque ma chute. Oh ! mon Père, c’est terrible. Je n’arrive pas à y croire.

– Mais quoi ? Qu’est-ce que cette bonne a pu vous raconter comme boniments ? Une histoire de loups-garous propre à effrayer les petites filles… trop peu sages ?

– Oh ! Père de Vastey, ce que la vie peut être cruelle...

– Mais parlez ! Vous mettez mon impatience à son comble.

Mon père n’est pas mon père ! lâcha-t-elle très vite.

Puis, elle se leva pour faire les cent pas. Son tourment était évident. Elle se tourna vers le jeune vicaire et demanda.

– Vous connaissez la chanson… son titre c’est quoi déjà ?  Je ne m’en souviens plus. J’ai juste en mémoire les paroles : « À Trinidad tout là-bas aux Antilles, à Trinidad vivait une famille... »

– Ah oui ! Ah oui je connais bien, dit Stéphane en fredonnant la mélodie.

– Vous connaissez aussi la fin...

– Je crois bien. C’est un peu flou dans ma tête...

– « Ton père n’est pas ton père et ton père ne le sait pas ! » l’interrompit-elle avant d’éclater à nouveau en sanglots.

– Écoutez, écoutez, ce n’est pas la peine de vous faire tant de mal. Si cette conversation vous ébranle à ce point, mieux vaut y mettre un terme.

– Non ! il faut que je vous dise tout !

– Ce n’est pas nécessaire.

– Si, c’est nécessaire parce que je n’en peux plus de garder tout ça pour moi ! Et puis, et puis… ce n’est pas juste que vous ayez une vie si tranquille quand la mienne est si bouleversée. Ce n’est pas juste, vous entendez, cria-t-elle de toute ses forces.

Pour le jeune prêtre, ce fut la capitulation. Il avait si peur que quelqu’un, alerté par ce vacarme, ne fasse irruption dans l’église et trouve là, cette jeune fille en larmes, en pleine effervescence.

– C’est vrai, vous avez raison. Ce n’est pas juste d’avoir une vie aussi sereine que la mienne quand tant de gens souffrent ! Je suis d’accord, je suis d’accord. Allez, maintenant rasseyez-vous et racontez-moi tout. Je suis prêt à vous entendre jusqu’au bout. Contrairement à ce que vous me dites très souvent, je n’ai pas peur de la vérité.

La jeune fille sembla se calmer. Ces paroles apaisantes la rassuraient et la mettaient en confiance.

– Je ne suis pas la fille de mon père, dit-elle dans un souffle tandis qu’une douleur intérieure déformait ses traits jusqu’à les rendre grimaçants.

La surprise, l’étonnement et le désarroi se peignirent sur la face bon enfant du père de Vastey et le laissèrent sans voix. Des secondes, qui prirent l’allure d’une éternité, s’écoulèrent sans que ce silence lourd ne soit rompu.

– Vous ne dites rien, mon Père ?  demanda la jeune fille, dont les yeux ne tarissaient pas de larmes.

– Je suis... je suis tellement confus, tellement surpris que...

Le jeune vicaire bafouillait lamentablement. Ales- sandra l’interrompit.

– Vous allez très certainement me demander si je suis certaine de ce que j’avance.

– Euh... justement... je voulais vous poser la question, mais j’avais un peu peur qu’elle ne soit mal perçue.

Alessandra eut subitement pitié de lui, prenant conscience du fait qu’elle lui imposait ses quatre volontés quand le jeune prêtre était son aîné d’une bonne dizaine d’années. De quel droit s’imposait-elle ainsi dans son existence ? C’était peut-être le seul moyen de le rencontrer souvent. L’aimait-elle ? Elle refusait toujours de répondre à cette question, craignant l’évidence. Mais une chose était incontes- table : elle pensait un peu trop à lui, recherchant toujours l’occasion de le rencontrer même pour lui dire des choses désagréables.

Elle le dévisagea un instant puis détourna très vite son regard de ce visage qu’elle trouvait beau et qui hantait ses rêves et ses pensées. Puis, elle décida d’arrêter de le faire languir.

– Voilà, je vais vous répéter tout ce que Lamercie m’a confié aujourd’hui. Elle a dit que tout au début de leur mariage, mes parents se disputaient beaucoup, ce qui était très étonnant pour de jeunes tourtereaux, fraîchement mariés, qui auraient dû passer leur temps à roucouler. Elle mit du temps à comprendre la raison de toutes ces engueulades... Ma mère sortait avec un autre homme qui avait très certainement le double de son âge. Ce monsieur venait parfois la chercher en voiture officielle. De toute évidence, il était un membre du gouvernement de François Duvalier, par conséquent très influent. Lamercie me l’a décrit comme un homme très grand, très noir et fort élégant, portant des costumes bien coupés. Il avait l’odeur de l’argent, m’a-t-elle répété. Je ne sais pas trop bien ce qu’elle entend par là...

En émettant cette dernière phrase, Alessandra s’était levée pour ajouter sentencieusement : 

– Cet homme, c’est lui mon père, mon vrai géniteur !

Stéphane, terrassé par la surprise, ne put que prononcer :

– Non !

– Du moins, c’est ce que prétend Lamercie. À ce moment, j’ai senti la terre tourner dangereusement autour de moi. Mes velléités d’optimisme s’éparpillèrent en mille morceaux. Le pire était arrivé. L’être que j’aimais le plus au monde ne m’avait pas conçue, et celle qui agissait avec moi comme une marâtre, refusant même parfois de m’embrasser, se révélait être ma génitrice. Quelle ironie ! J’ai l’im- pression d’entendre ricaner la vie après ce coup de massue qu’elle m’a asséné. C’est un coup dur, indigeste... Mais, vous ne dites rien, Père de Vastey ?

Le jeune vicaire ne savait que répondre en pareille circonstance. C’était bien la première fois qu’il se trouvait confronté à un épineux problème de ce genre.

– Je ne sais quoi vous dire...

– Faites quelque chose, aidez-moi !

– Comment puis-je vous aider ?

– Votre vocation n’est-elle pas de porter secours à tous ceux qui en ont besoin ?

– Bien sûr, bien sûr... mais la difficulté est que… je ne vois pas comment… je pourrais vous être utile...

– Ah bon ! Comme ça vous vous dérobez à vos devoirs de… prêtre.

– Pas du tout, pas du tout. Je prierai pour vous, soyez-en assurée.

– Ce n’est pas de prières que j’ai besoin. Vous croyez vraiment que votre Dieu peut faire quelque chose pour moi en ce cas précis ?

– Mais, Dieu peut tout…

– Sans blague ! s’exclama la jeune fille avec un sourire ironique accroché à ses lèvres.

Puis, son expression changea du tout au tout. Son regard se ferma, et c’est d’une voix qui claqua comme un fouet qu’elle tonna :

– Alors, demandez-lui s’il peut bien inverser les rôles et me rendre le père que j’ai toujours aimé. Et demandez-lui en même temps s’il pourrait bien avoir l’obligeance de m’envoyer par courrier express une autre maman qui serait douce et gentille.

– Écoutez, un père n’est pas seulement un procréateur. M. Lagardère est votre père, il vous aime comme tel et vous aimera toujours.

– Même s’il apprend, par d’autres, que je ne suis pas sa fille ?

– D’avoir appris qu’il n’est pas votre vrai père n’a pas atténué l’affection que vous lui portez. Donc, je ne vois pas pourquoi il n’en serait pas de même de son côté.

Cette dernière phrase eut pour effet d’apaiser la jeune fille. Car ce qu’elle craignait le plus c’était de perdre l’amour de Raoul Lagardère, cet homme qu’elle adorait.

– Et puis, peut-être même qu’il est au courant de tout, poursuivit le jeune vicaire. Ceci est fort probable, puisqu’il y a eu des disputes entre sa femme et lui. Pourtant, cela ne l’a pas empêché de vous aimer comme seul un vrai père peut le faire. Un géniteur est une chose et un papa, une autre chose. D’ailleurs, vous en faites l’expérience avec madame votre mère.

– Oui, vous avez raison. Ô, mon Père, je suis si bouleversée par les révélations de Lamercie ! J’ai l’impression que ma vie ne sera plus jamais pareille.

– Allez, ne vous en faites pas trop. Essayez plutôt de voir la vie du bon côté. Je suis sûr que Dieu, dans sa bonté et sa miséricorde, saura vous aider. Priez-le, c’est votre seul secours.

– Je vais essayer de le prier puisque vous dites qu’il est le tout-puissant. J’espère que ce sera dans ses cordes de démêler les histoires de ma mère.

Errare humanum est. Si votre mère a péché, qu’elle fasse acte de contrition et Dieu lui pardonnera ses fautes.

– Oh ! non, surtout pas ça. Il ne faut pas qu’il lui pardonne, mais qu’il les lui fasse payer ! cria la jeune fille d’un ton rageur.

– Dieu a pour but de rassembler les brebis égarées, pas de les punir...

– Eh bien, dans ce cas, qu’il s’abstienne de quoi que ce soit ! dit-elle avec colère.

Déjà, elle sortait à nouveau ses griffes et redevenait la révoltée d’hier.

Le père de Vastey, sentant que le vent pourrait tourner, jeta un coup d’œil à sa montre et remarqua :

– Allons, allons, calmez-vous. Il est temps pour vous de rentrer. Nous reparlerons de tout ça demain après que la nuit vous aura porté conseil. Votre mère... disons... vos parents vont s’inquiéter de ne pas vous voir regagner vos pénates.

– Vous avez raison, il est tard. Je n’aurais pas aimé que papa s’inquiète de mon absence.

Elle butta un peu sur le mot « papa » et pensa que désormais ce nom qu’elle trouvait si doux à prononcer aurait un léger goût amer, un goût de regret. La vie venait de lui jouer le plus mauvais tour qu’elle avait dans son sac.

Sans plus tarder et sans un merci ni un au revoir, elle tourna les talons et se mit à courir pour rentrer comme si elle avait le diable aux trousses. Bientôt, on n’entendit plus que le bruit de ses pas décroître dans la nuit.

Stéphane la regarda partir les épaules voûtées par le chagrin. Il soupira fortement. L’avenir s’annonçait encore plus difficile pour cette petite déjà en butte à toutes sortes de difficultés d’ordre affectif. Mais, ses dernières confidences le rassuraient, quand même, sur certains points. Il était presque convaincu aujourd’hui que Madame Lagardère ne détestait pas sa fille à cause de la couleur de sa peau mais parce que la jeune fille lui rappelait de douloureux souvenirs.

– Dominus vobiscum, dit-il après qu’elle eut tota- lement disparu.

            Puis, il se dirigea vers l’autel, fit une génuflexion devant la statue du Christ crucifié, ce qui lui fit penser aux paroles d’Alessandra. Il se releva très vite, légèrement agacé de constater qu’il n’était pas resté indifférent aux discours de la jeune fille, et cela lui donna l’impression de pécher contre Dieu. Pour oublier tous ces tracas, il se servit une coupe de vin.

Bonum vinum lactificat cor hominis ! prononça-t-il en avalant le délicieux breuvage. Felix qui potuit rerum cognoscere causas, poursuivit-il. Il se signa puis se dirigea vers ses appartements logés dans l’enceinte du presbytère, le front barré d’un pli soucieux.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

IV

 

 

Depuis le fameux jour où Lamercie avait entrouvert la porte sur le monde de ses origines, Alessandra souffrait d’insomnie. De plus, le regard qu’elle posait sur sa mère était plein d’interrogations. Cette dernière, ignorante des confidences de son ancienne domestique, le prenait pour de l’animosité. Elle ne savait pas trop pourquoi, mais quelque chose avait changé chez sa fille qu’elle sentait plus tourmentée que d’habitude. Peut-être était-ce de la faute de ce prêtre dont elle la soupçonnait d’être follement amoureuse. Ses problèmes scolaires, sans cesse croissants, l’ayant toujours laissée indifférente, Maritza ne trouvait aucune autre explication. En tout cas, quelque chose la gênait dans l’apparente tranquillité de la jeune fille, et ses regards intenses, posés sur elle, la mettait mal à l’aise. Surtout qu’elle avait conscience de la laisser franchir ce cap difficile qu’est l’adolescence sans jamais avoir abordé avec elle un sujet aussi brûlant que celui de la sexualité et des problèmes qui y sont liés. Elle aurait dû l’entretenir de la vie même et de son lot de tourments trop lourds à porter par les frêles épaules humaines. Les dangers omniprésents, il faudrait l’en avertir. Mais, chaque jour, elle repoussait cet instant, la laissant se débattre seule avec les tracas de l’existence.

Alessandra était hantée par l’idée que cette femme, sa vraie mère, ait pu avoir une attitude pareille à son endroit. Une belle-mère aurait fait mieux. À douze ans, elle avait été toute surprise de voir couler du sang entre ses cuisses, cette femme ne l’ayant pas avertie qu’elle allait sortir du cadre de l’enfance pour rentrer dans l’âge adulte. Elle avait pleuré des nuits entières, se croyant atteinte d’un mal incurable, jusqu’à ce que des camarades de classe la rassurèrent : « Toutes les filles passent par là, et ceci depuis la nuit des temps ! » Elle en avait voulu à Maritza, comme toutes les autres fois d’ailleurs. Heureusement qu’elle avait pu avertir ses petites sœurs afin que celles-ci ne subissent pas les mêmes tourments.

Son attitude envers son père avait quelque peu changé aussi. Elle se demandait pour combien de temps encore il allait l’aimer. Cet amour toujours en sursis n’avait rien pour la rassurer. Il fallait qu’elle en                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                   sache plus sur cette affaire qui détruisait son moral à petit feu. Elle pensa en parler à tante Hilda, une sœur de son grand-père, qui semblait l’avoir prise en affection. Mais comment lui fixer un rendez-vous sans pour autant ameuter la famille entière ?  Cela était très difficile. En attendant de trouver une réponse à cette question, le désespoir la minait. Et aussi, elle était obsédée par l’idée de connaître bientôt l’identité de son vrai père.

Elle errait comme une âme en peine dans la grande maison vide de ses habitants. Ils étaient tous partis à une soirée chez les Debussy qui fêtaient leurs vingt-cinq ans de mariage. Alessandra avait refusé de s’y rendre, prétextant un mal de tête. Son père insista, mais rien n’y fit. Elle voulait être seule avec ses pensées moroses. Cela valait mieux que d’avoir à affronter le regard des autres, surtout qu’elle avait la triste impression que tout le monde était au courant de son histoire depuis des lustres, et cela lui était franchement désagréable.

Elle mit un disque sur le plateau. La belle voix de Charles Aznavour chantant La bohème emplit la pièce. Alessandra s’allongea sur le divan du salon et ferma les yeux pour mieux savourer ce rare moment de paix. À part ses cours de tennis, les matches de volley-ball au Collège Saint-Pierre et la musique, il n’y avait pas grand-chose à pouvoir lui procurer ces quelques fragments de répit. Johnny Hallyday, Adamo, Enrico Macias et Gégé Vickey se relayèrent pour la faire rêver. Puis, elle profita de l’absence de sa mère pour jouer ce disque des Difficiles de Pétion-Ville qu’elle aimait tant. Sa musique préférée, Kenscoff, raviva dans sa mémoire les souvenirs nostalgiques qu’elle avait de ce merveilleux site qu’elle appelait aussi sa « montagne ensorcelée », tant elle subissait son envoûtement.

Ses vacances passées là-haut étaient toujours un baume sur son cœur meurtri par la sécheresse de sa mère. Leur maison de villégiature située entre Kenscoff et Furcy avait l’allure d’un vrai chalet suisse avec sa cheminée de grosses pierres où l’on allumait un feu de bois par temps froid. Ce brouillard qui vous enveloppait jusqu’à ne pas pouvoir distinguer un arbre à deux mètres de distance. Ces longues randonnées à cheval dans les champs de maïs. Elle partait parfois au chant du coq et revenait à la nuit tombée, assez fatiguée pour n’avoir plus à penser. Et Allison qui la suivait partout. Oh ! la courageuse petite Allison, elle l’aimait beaucoup, et sa jeune sœur le lui rendait bien.

Et puis, l’année dernière, sa mère lui avait interdit ce plaisir. Plus de vacances à la montagne sans un  8/10 de moyenne. À peine arrivait-elle à se maintenir au-dessus du six, et sa mère exigeait d’elle un huit. Jamais elle n’y parviendrait. Surtout pas maintenant que son esprit, fatigué de se battre contre des difficultés de toutes sortes, ne réagissait plus du tout aux livres et aux leçons. D’ailleurs, ses résultats en latin pouvait à eux seuls la faire couler. En effet, sa plus forte note en cette matière était un 2,75. C’est la raison pour laquelle elle détestait entendre le père de Vastey débiter ses dominus vobiscum en cette langue. Il le faisait exprès pour la mettre en rogne, elle en était persuadée puisqu’elle lui avait parlé de ses difficultés dans ce domaine. Une langue morte ! Trop peu pour elle qui aimait tout ce qu’il y avait de bien vivant.

Stéphane ! Malgré leurs divergences, elle ne pouvait s’empêcher de penser à lui et de regretter pour la énième fois qu’il fût prêtre. Un prêtre, un vrai, pas un simple diseur de prières. Un amoureux de Dieu.

C’était vraiment stupide de sa part de s’être amourachée de celui qui resterait toujours le plus inaccessible des hommes. Vouloir le détourner de cette voie ? Un combat perdu d’avance pour qui connaissait bien Stéphane de Vastey. Presque un fou de Dieu, ce jeune homme ! Alessandra devait se contenter de le voir et de lui parler en espérant qu’un jour il reviendrait sur terre. Pour le moment, il ne parlait que de paradis qu’il fallait gagner à coups d’abstinence, de prière et de jeûne. Tomber amou- reuse d’un ascète ! Il fallait vraiment jouer de mal- chance ! Peut-être qu’avec le temps cela lui passerait, du moins elle le souhaitait. Sortir du cul-de-sac le plus rapidement possible avant l’enfermement.

 

***

 

Alessandra pensait que sa mère n’était pas faite pour elle, et cela la faisait souffrir puisque, malgré tout, elle avait une certaine affection pour ce monstre qui l’avait mise au monde ; mais il ne faudrait surtout pas que cela devienne une habitude. Stéphane aussi était un-homme-qui-n’était-pas-fait-pour-elle sans aucun doute. Alors ! attention aux épines, elles piquent ! Oh là là ! La vie était faite de souffrances, de peines, de joies, de rires et de pleurs, tout un paquet qui ne pouvait être scindé.             Son père, un jour, lui avait dit qu’il fallait beaucoup de courage pour vivre, et ce n’est qu’aujourd’hui qu’elle comprenait le vrai sens de ses paroles. Pauvre papa ! pensa-t-elle, il est certainement très malheureux et fait tout pour ne pas le laisser paraître.

Une idée lui vint soudain à propos de cette conversation qu’elle voulait solliciter de tante Hilda. Elle se promit d’y penser sérieusement pendant la nuit, ne voulant surtout pas prendre de décision trop hâtive.

Pour le moment, elle avait besoin de détente, de relaxation, et ceci, seul son « calumet de la paix » pouvait le lui procurer. Elle sortit une cigarette de son sac, l’alluma, prit une profonde aspiration en fermant les yeux. La fumée se fraya un chemin jusqu’à la partie la plus sensible de son cerveau. La détente fut presque immédiate. Stanley était un ami en or ! Il avait toujours de quoi la tirer du mauvais pas. Et Stéphane, l’ascète, qui croyait que le paradis était tout là-haut, se trompait. Celui-ci se trouvait à deux pas, au bout de ce petit bâtonnet blanc. Elle devrait lui proposer de faire l’expérience pour voir la tête qu’il ferait. Et à cette idée, elle éclata de rire. Oui, la vie était belle quand tout devenait flou et léger, comme de la vapeur. Maintenant, elle se moquait royalement de savoir qui était son père et qui était sa mère.

 

***

 

            Le soleil brillait bien haut dans le ciel quand Alessandra arriva devant la grande barrière de tante Hilda. Elle fut accueillie par une bonne demi-douzaine de chihuahuas les uns plus excités que les autres. Pradel, le garçon de cour, ameuté par la troupe, vint lui ouvrir.

– Bonjour, Mademoiselle Sandra !

– Bonjour, Pradel. Ma tante est-elle là ?

– Oui, l’ap wouze jaden.

La jeune fille pénétra dans la cour le pas entravé par les débordements d’affection des petits chiens. Quand Pradel réussit à l’en débarrasser, elle longea, sans se hâter, l’immense pelouse qui menait à la maison.

La demeure de tante Hilda était bien plus belle et plus imposante que celle de ses parents, avec ses grands arbres pleins d’oiseaux qui piaillaient. Cette magnifique villa avait été construite au haut d’une colline à Pèlerin. Son style hacienda mexicaine lui conférait un cachet tout à fait particulier. Les flamboyants étaient en fleurs et les haies d’hibiscus, toujours bien entretenues, longeaient la grande muraille de pierres. Une piscine rectangulaire bordait la cour à droite et un terrain de tennis à gauche. L’oncle Francky, le mari de tante Hilda, avait été un tennisman hors pair. Il fut aussi un talentueux footballeur qui fit briller très haut l’étoile du Racing Club Haïtien dont, d’ailleurs, il était l’actuel président. Ses trois fils, Gontran, Hans et Clifford, avaient suivi ses traces dans le monde du sport. Surtout Cliff, un joueur extrêmement talentueux, qui avait signé un contrat avec une ligue italienne – fait rarissime pour un Haïtien. La fierté avait failli faire éclater le cœur de sa mère. Elle avait raison de s’enorgueillir, la tante Hilda. Sa seule et unique fille avait convolé en justes noces avec un magnat de la presse américaine, Gontran était directeur de la plus importante banque du pays et assurait la présidence du Rotary Club d’Haïti et Hansy avait pris la relève de son père à la tête de la Reignier Import-Export. Tante Da, c’est ainsi qu’on l’appelait, n’avait jamais travaillé de sa vie. Son mari n’en supportait même pas l’idée. À son avis, une femme, une vraie, devrait être seulement une épouse, une maîtresse de maison et une mère omniprésente dans la vie de ses enfants. Dans la famille Reignier, les femmes n’avaient jamais travaillé en dehors de leur foyer. Même pas dans les entreprises familiales, et le grand-père Reignier disait que c’était à cause de cela qu’il y avait tant de grands hommes parmi eux. Les mères avaient su gérer leurs gosses parce qu’elles ne devaient pas courir quatre chemins à la fois.

Alessandra traversa les salons de tante Hilda à pas lents et en tournoyant sur elle-même pour admirer les œuvres d’art accrochées aux murs. Cela lui faisait toujours plaisir de visiter cette demeure qui, d’après elle, avait été décoré avec un goût sûr. En dehors des belles photos de famille il y avait des tableaux de peintres célèbres. Elle s’attarda sur une œuvre signée Fernand Léger, une autre de Picasso, deux de Salvator Dali et, plus loin, quelques maîtres de la peinture haïtienne : un Philomé Obin, deux Hector Hyppolite, un Bernard Wah, un Wilson Bigaud, un Rose-Marie Desruisseaux et un Louverture Poisson. Ses parents aussi aimaient beaucoup l’art mais ils étaient loin de posséder une si belle collection.

– Sandra, ma chérie, quelle bonne surprise !

La voix de tante Hilda lui parvint de loin.

– Bonjour, tante Da !

– Viens me rejoindre, je suis dans la serre.

– J’arrive, dit la jeune fille en dirigeant ses pas vers l’arrière-cour.

Il faisait un temps magnifique, l’air était frais et le chant des oiseaux égayait l’atmosphère de cette belle résidence. Ce n’était vraiment pas une journée pour parler de choses horribles, pensa Alessandra. Mais, elle avait fait l’école buissonnière pour arriver jusqu’ici, pas question de court-circuiter ses plans.

– Bonjour, ma chérie, comment vas-tu ?

– Bien merci ! répondit Alessandra en l’embrassant avec effusion.

– Laisse-moi te regarder. Comme tu as grandi, ma chérie, comme tu deviens belle !

Elle la tint un instant à bout de bras puis l’enlaça affectueusement. « Ce que ma mère n’a jamais fait ! » ne put s’empêcher de penser Alessandra en proie à une profonde émotion.

– Je suis contente de te voir, mais en même temps légèrement angoissée. Une visite un jour de classe me paraît quelque peu insolite, remarqua tante Da, un léger sourire sur les lèvres. Est-ce que ce que tu as à me dire est plus important qu’une journée d’école ? D’ailleurs, comment es-tu venue ?  Ce n’est sûrement pas ta mère qui t’a déposée !

– Oh non ! surtout pas. Elle n’est pas au courant de ma démarche. Et puis, je n’aurais jamais osé lui demander pareil service. C’est Guy-Sincère, le chauffeur, qui m’a amené. Il repassera me prendre vers onze heures afin que maman n’ait aucun soupçon. Je n’aurais pas aimé qu’elle sache que je t’ai rendu visite.

– Grand Dieu, autant que ça ? Cela doit être une affaire d’État ?

– Euh, presque ! Je crois même que… mon avenir en dépend.

Le sourire accroché à la face de tante Da disparut en une fraction de seconde.

– Oh ! c’est sérieux, alors. Viens, allons nous asseoir sur la pelouse. Il y a un banc auquel un grand sablier fait de l’ombre. Là-bas, la discrétion est assurée. Il n’y a pas de mur, car tu sais, l’on dit souvent que même les murs ont des oreilles. As-tu soif ? Je pourrais demander à Rosemène de nous apporter à boire. Du café, du thé ou du jus d’orange ?

– Non merci, je ne prendrai rien. Je n’ai pas faim.

– Allez, un café ou un thé n’a jamais apaisé la faim de personne. C’est juste pour le plaisir de siroter quelque chose ensemble, insista-t-elle.

Elle agita la petite cloche qui servait à appeler les domestiques et quelques secondes plus tard, Rosemène prenait une commande de thé de basilique.

– N’oubliez pas d’y joindre la menthe, Rose !

– Oui, madame.

Quand la bonne revint, elle les trouva encore silencieuses. Elles attendaient sûrement d’être servies pour se raconter des « indiscrétions », pensa-t-elle.

– Je ne veux être dérangée sous aucun prétexte, Rose, intima tante Da à la soubrette.

– Oui, madame.

Cela faisait plus de dix ans depuis que Rose travaillait chez les Reignier. Elle aimait beaucoup sa maîtresse qui le lui rendait bien. Ce n’était pas facile de trouver un job chez une patronne qui jamais ne vous offensait et, de plus, vous traitait avec déférence. De toutes les façons, cela ne l’aurait pas trop dérangée si Madame Reignier l’engueulait. Les gens à la peau claire n’avaient-ils pas acquis le droit, depuis bientôt deux siècles, de procéder de la sorte ? Mais que les Noirs ne s’avisent pas d’en faire autant, cela deviendrait inadmissible voire révoltant ! Rose n’aurait pas toléré.

– Rosemène a l’air d’être une bonne personne, dit Alessandra quand celle-ci eut disparu de leur vue.

– Elle est très bien ! Je l’aime beaucoup et je t’as- sure que sans elle, je me sentirais un peu perdue dans ma grande maison. Elle est très intelligente et depuis dix ans, elle ne se lasse jamais des leçons que lui dispense le professeur Marquez chaque après-midi. Tandis que Joséphine, la lavandière, est réfractaire à tous types d’enseignements. Elle n’est pas mauvaise, mais, mon Dieu ! c’est la sottise personnifiée. Sa dernière ineptie date seulement de quelques mois lorsqu’elle a accouché de sa mignonne petite fille. Elle l’a prénommée Clitoris. Je lui ai dit que cela était impensable, inimaginable, mais rien n’y fit. Elle trouvait ce prénom merveilleux. Tu t’ima- gines cette pauvre enfant passant sa vie affublée d’un prénom pareil et devant subir le sarcasme et les moqueries de ses camarades de classe ! Il semble que, précédemment, Joséphine avait travaillé chez un médecin gynécologue qui répétait très souvent ce mot à ses patientes, et elle crut que ces femmes s’appelaient de la sorte. Alors, elle trouva cela naturel de prénommer ainsi son adorable petit bout de chou.

Alessandra rit franchement de cette histoire. Et tante Da fut heureuse de l’avoir quelque peu déridée.

Elles burent leur thé sans précipitation.

– Alors, ma chérie, dis-moi ce qui t’amène chez moi aujourd’hui. Dis-moi, qu’est-ce qui me vaut cette visite ? Je suppose que tu n’as pas fait l’école buissonnière et défié les foudres de ta mère rien que pour m’embrasser et boire une tasse de thé en ma compagnie ?

– Non, tante Da, j’ai... euh... j’ai quelque chose d’important à te demander.

– Et… cela ne pouvait pas attendre le week-end ?

– Cela m’aurait dérangée de passer un jour de plus avec ces interrogations qui me trottent par la tête.

– À ce point ! Cela a l’air urgent, alors.

– Très urgent.

– Allez, vas-y, parle, je suis tout ouïe.

– Voilà... euh !   Eh bien...

– Est-ce si difficile ?

– Assez.

Le visage de tante Da se rembrunit. « Mon Dieu ! pensa-t-elle est-ce possible qu’elle sache ? »

– Eh bien !... Je voudrais connaître mon histoire, ma vraie histoire, mon vrai père…

Alessandra avait lâché cette phrase en retenant son souffle. À son tour, Hilda eut la respiration coupée par l’émotion et le saisissement. C’est d’une voix tremblante qu’elle put articuler :

– Comment as-tu su ?

Un très long silence fit suite à cette question.

– J’ai rencontré Lamercie, une ancienne bonne de maman. Elle m’a raconté quelque chose d’abracadabrant. J’aurais aimé entendre une version plus claire, plus plausible.

– Pourquoi es-tu venue vers moi ? Pourquoi est-ce moi que tu as choisie pour te révéler des choses aussi graves ?

– Excuse-moi si je te demande une chose difficile, mais tu es la seule personne qui puisse me rendre ce service. Car je te sais bonne et généreuse.      

– Merci de tes compliments, ma chérie, mais cela ne me facilite pas la tâche pour autant.

– Je sais que ce que je te demande est très embarrassant. Et je te prie de croire que ce n’est pas de gaieté de cœur que je le fais. Incapable d’en parler à mes parents comme tu peux bien le comprendre, je n’avais plus qu’un seul recours, toi, qui es peut-être la seule personne de la famille à me témoigner une réelle affection.

– Allons, allons, n’exagère pas. Les autres sont en général peu démonstratifs, mais ils ne t’aiment pas moins.

– Cela reste à prouver.

Tante Da comprit tout de suite qu’elle se devait de répondre aux sollicitations d’une jeune fille en pleine crise d’adolescence qui abordait la délicate question de ses origines. Cela la déroutait quelque peu de dévoiler ce lourd secret de famille qui avait été tu pendant au moins dix-huit ans. Mais, à son avis, c’était tout à fait normal qu’Alessandra veuille savoir pourquoi elle était si différente de ses sœurs et du reste de la famille.

– Alors, tante Da, tu veux bien m’expliquer ? dit la jeune fille en voyant l’embarras de sa tante.

– Je ne suis pas sûre d’y arriver, Sandra, soupira-t-elle d’une voix navrée. Je ne crois pas être la mieux placée pour cela…

– Et qui le serait, à ton avis ?

– Je n’en sais rien.

– Je t’en prie, tante Da, je suis au bord du suicide.

Des larmes glissaient déjà le long des joues de la jeune fille.

Madame Reignier, fortement émotionnée, se leva pour prendre Alessandra dans ses bras. Elle la serra très fort contre sa poitrine, cherchant vainement à apaiser ses sanglots.

– Allons, allons, ne pleure pas, ne pleure pas. Je sais combien tu souffres. Je vais tout te dire mais il faut d’abord me promettre d’être forte. Ce n’est pas du joli joli cette histoire !

– Je serai forte, ne t’inquiète pas. Une vérité vaut mieux que mille mensonges.

Elle sécha ses larmes avec une serviette de papier que lui avait tendue tante Da, renifla et redressa fièrement la tête.

– Voilà, c’est fini, je ne pleure plus ! Je suis prête.

– Tu es très jeune, Sandra, trop jeune même pour faire connaissance avec les laideurs de ce monde...

– Ne t’en fais pas pour moi, ma tante. Tout à l’heure, j’ai eu un moment de faiblesse qui ne se répétera pas. Je souffre cruellement d’un mal qui m’est inconnu. Alors, aujourd’hui, je veux un diagnostic pour savoir quel médicament prendre lorsque la douleur voudra m’anéantir. Je veux connaître la raison de l’animosité de ma mère à mon endroit. Cela n’est-il pas légitime ?

– Tu es dans ton droit, ma chérie, rétorqua tante Da, qui écrasa une larme qui perlait au coin de son œil droit. Nous te devons la vérité.

Dans le ciel clair, le soleil était éblouissant. Du haut d’un palmiste, des oiseaux s’égosillaient gaie-ment. Chaque jour, la nature se parait de beauté et, à côté de tout cela, des vilenies. Tante Da leva la tête vers le firmament, sembla le scruter comme pour implorer le secours du Très-Haut, puis, après une profonde aspiration, elle se signa, rejeta l’air de ses poumons et se décida à entamer son récit.

– Cette histoire débuta en 1961, l’année d’avant celle de ta naissance. La dictature de François Duvalier faisait déjà rage, et sa haine des mulâtres croissait de jour en jour. Il s’était juré d’avoir notre peau, et je t’assure qu’il s’y attelait. Ses sbires semaient la terreur partout dans le pays. Les cagoulards, ancêtres des makoutes, défonçaient nos portes pour violer les femmes, les jeunes filles et parfois des fillettes de sept ou huit ans, à peine sorties de la prime enfance. Nos magasins faisaient l’objet de mises à sac régulières, condamnant des familles entières à l’exil. Ce furent des temps réellement durs pour nombre d’entre nous. Les crimes les plus odieux ont été commis au nom de la soi-disant révolution de 57. Des assassinats, il y en a eu par centaines. Papa Doc voulait asseoir son régime dans le sang. Il fit de la terreur son fer de lance. Pour avoir raison de nous, les entrepreneurs, il bloqua toutes nos importations de matières premières servant à faire fonctionner nos usines. Nous dûmes renvoyer une bonne partie de notre personnel dans un premier temps. Des mois passèrent sans que le veto ne fût levé. La faillite devint presque inévitable. Mon père essaya vaine- ment de faire fléchir le pouvoir en place. Il promit tout ce qui était possible et imaginable. Mais rien n’y fit ! Et puis, un jour, la « Providence » prit la forme et le visage de Danel Bèrette. Du moins mon père le crut un instant. Comme il se trompait ! Homme de main du dictateur, bras droit du ministre de l’Intérieur, il pouvait servir d’intermédiaire afin de nous éviter la banqueroute totale.   Quand papa le contacta sous l’instigation de son très bon ami, Rudolf Attié, il était loin de s’imaginer le prix fort, le lourd tribut qu’il aurait à payer.

Ta mère a toujours été une très belle femme. Tout de suite, Bèrette tomba follement amoureux d’elle, bien qu’elle fût déjà promise à ton père. Pour les hommes de pouvoir, le fait d’être fiancé ou marié ne constituait pas un obstacle. Au contraire, ils éprouvaient comme une sorte de fierté, d’ivresse à dire qu’ils couchaient la femme d’un autre, une mulâtresse en plus. Ils prônaient le noirisme mais ne rêvaient que de se taper une femme à la peau claire. Alors, ce monsieur Bèrette posa ses conditions qui se résumèrent à une seule chose : ta mère ! Un grand coup de massue n’aurait pas pu être aussi percutant que ce choix qui plongea la famille entière dans une profonde consternation. Papa fut totalement abasourdi. Le pire, c’est que c’était ça ou la misère et la pagaille totale. Un soir, ne pouvant se résigner à donner une de ses filles en pâture à un vaurien, un rapace comme Bèrette, il nous demanda de faire nos valises pour fuir la dictature.

Malheureusement, à notre arrivée à l’aéroport le lendemain, une interdiction de départ, signée par le ministre de l’Intérieur et de la Défense nationale, nous frappait tous. Nous dûmes rebrousser chemin, la tête basse, le désespoir dans l’âme. Les larmes de maman ne tarissaient pas. Nous étions faits comme des rats. Le comble fut les coups de feu tirés en direction de la maison familiale tard dans la nuit qui suivit, brisant plusieurs lames de vitre et le lustre qui pendait au plafond du salon. Cette attaque fit un vacarme de tous les diables qui effraya tout le quartier. Il en résulta que papa fut terrassé par sa première crise cardiaque qui faillit l’emporter. Le lendemain de ce jour funeste, la police arrêta deux hommes de la famille, en exécuta un autre. Un bébé de deux ans, Céline, fille de l’oncle Antoine, fut attrapé à la baïonnette lors d’une descente de lieu. C’était l’horreur dans sa dimension la plus affreuse.

Bèrette était derrière tout cela, et ta mère le savait. Désirant éviter de nouvelles catastrophes, elle voulut se dévouer afin de sauver le reste de la famille. Elle décida d’accéder aux désirs de Danel Bèrette. À maman qui pleurait, elle dit : « Ne t’abîme pas les yeux, manmie ; de toutes les manières, cela ne tue pas ! » Au grand dam de ma mère, Maritza se plia aux exigences de ce malotru. Ton père, la mort dans l’âme, se courba lui aussi, ne pouvant offrir aucune autre solution aux problèmes de la famille. Il san- glota comme un bébé quand il la vit monter dans la voiture de ce monsieur comme on va à la potence. Depuis ce jour, ta mère devint une autre femme. Ayant perdu tous ses rêves et toutes ses illusions, la dureté s’installa dans son cœur et elle bannit les scrupules de sa vie. Elle en arriva même à faire chanter le maître chanteur qui poussa son sans-gêne jusqu’à exiger d’elle un enfant. Il voulait d’un petit mulâtre. Il voulait accomplir ainsi le plus grand fantasme de tout homme noir. « Tu vas y mettre le prix ! » disait ta mère qui exigea de lui une somme faramineuse pensant, du coup, le décourager : un million de dollars ! Elle croyait qu’en exagérant, il renoncerait à son utopie. Rien n’y fit. Il paya rubis sur ongle. Ton père crut en devenir fou et en voulut à la terre entière. Il souhaita partir. Mais cela arrangerait quoi de quitter une femme qu’on aime au moment où elle avait le plus besoin de vous ? Il se trouva lâche et resta. Dieu ! comme nous avons été malheureux à cette époque-là !

Tante Da parlait d’une voix à peine audible, cassée par l’émotion. De grosses larmes glissaient sur ses joues qu’elle n’essuyait même pas.

Alessandra, de son côté, ne pleurait pas. Par contre, son visage était d’une pâleur mortelle. Ses yeux, agrandis par la surprise, le désarroi et la douleur, semblaient dévorer sa tante comme pour lui demander, la supplier de nier la véracité de son récit. Il lui aurait été bien plus agréable de l’entendre dire qu’il avait été inventé de toutes pièces pour mieux la faire souffrir. Cette sensation, cette horrible sensation de fer rougi au feu qui s’enfonçait dans ses entrailles lui coupait le souffle.

Sa tante se tourna vers elle et vit ce tout jeune être ravagé par une souffrance sans nom, agité par une tempête intérieure dévastatrice.

– Je ne pense pas avoir le droit de te raconter tout ça. Je crains de te causer beaucoup de peine.

– Non, tante Da, ne t’occupe pas de ma douleur. J’ai l’habitude de vivre avec. Je passe mon temps à négocier avec elle afin qu’elle m’accorde quelques instants de paix. Ce n’est pas toujours facile, je l’avoue, mais on s’y fait. Alors, je t’en prie, continue ton récit. Je veux tout savoir. C’est... c’est très important pour moi, pour ma mère, pour nos rapports futurs. Mon avenir même dépend de cette matinée.

Tante Hilda soupira à fendre l’âme.

– Que Dieu te vienne en aide, ma fille...

– Laisse Dieu là où il est, ne le mêle surtout pas de cette affaire.

– Oh ! Sandra, ne parle pas ainsi. Je sais que tu souffres énormément mais je t’en supplie ne te fâche pas avec Dieu. Lui seul peut t’aider à t’en sortir.

Alessandra voulut rétorquer mais jugea que ce n’était pas le moment. Elle se contenta de dire dans un murmure :

– Stéphane pense comme toi.

– Stéphane ? Qui est Stéphane ?  L’ouïe fine de sa tante avait perçue la phrase.

Désemparée, Alessandra se hâta de répondre :

– Quelqu’un que tu ne connais pas.

– Oh ! tu sembles me cacher quelque chose, dit la tante d’un air espiègle. C’est… peut-être… un amoureux ?

– Pas du tout, rétorqua Alessandra, tout à fait déconcertée. Il est... il est disons… un camarade de classe.

– Ca-ma-ra-de de classe ? depuis quand y a-t-il des garçons chez les bonnes sœurs ? s’exclama tante Da incapable de cacher sa surprise.

– Disons, que c’est le frère d’une amie, bafouilla-t-elle lamentablement.

Tante Da sentit son embarras et n’insista pas, ne voulant surtout pas l’effaroucher. À dix-sept ans, tout le monde a son jardin secret. Elle reprit son récit d’une voix beaucoup plus lente.

– Ta mère se portait très mal pendant sa grossesse. Il y avait comme une dualité en elle. Avoir son premier enfant dans de pareilles circonstances, ce n’était évidemment pas facile. Puis, quand tu naquis, un soir d’orage, nous sûmes que l’avenir de la famille allait être à nouveau bouleversé. Tu n’étais pas la petite mulâtresse que Bèrette espérait. Il tempêta, cria à la supercherie en découvrant la fillette brune de peau, noire de cheveux que déjà on voulait lui cacher, tant sa colère était crainte. Et pour comble de malheur, il demanda la restitution d’une partie de la somme versée. « Une petite brune ne valait pas tout ça, d’ailleurs, disait-il, n’importe quelle femme pouvait lui faire un bébé comme celui-là, gratis pro deo en plus. Alors pourquoi payer si cher ? » Ta mère pleurait chaque jour, mais malgré sa douleur, elle tint bon, refusa, par principe, de remettre même une infime parcelle de l’argent reçu de ce monstre. Bèrette rentra dans une colère folle. Il se sentait comme humilié de n’avoir pas réussi à produire une mulâtresse. Il imputa la responsabilité à ta mère. Il l’accusa d’être une fausse quarteronne qui avait trop de sang nègre dans les veines.

Maritza ne se laissa pas effrayer. La livraison de la commande faite, pas question de remboursement d’autant plus qu’elle trouvait la somme ridicule maintenant qu’elle connaissait le degré d’abjection de ce monsieur. Nous nous préparâmes au pire. Mais Dieu intervint à temps. Bèrette entra en conflit avec François Duvalier, pour une raison que nous ignorons jusqu’au moment où je te parle. Il dut partir pour l’exil au plus vite car les sbires du dictateur, qui l’accusaient de trahison, étaient à ses trousses. Depuis ce jour, nous n’eûmes plus de ses nouvelles.

Malgré ses efforts, Alessandra ne put se retenir de sangloter. Tante Da la prit dans ses bras et la serra très fort.

– Oh ! Tante Da, j’ai mal, j’ai mal !

– Je sais, je sais, ne dis rien. Nous avons tous eu mal à cause de cette affaire. Ta mère… n’en parlons pas. Elle a porté ce lourd fardeau sur ses frêles épaules et ceci avec beaucoup de courage, car ce n’est pas facile. J’espère que ce récit te sera d’un grand secours dans ta vie future sinon je regretterai toute ma vie de t’en avoir parlé. D’ailleurs, tu dois me promettre de ne jamais dire à ta mère que j’ai eu à te faire ces confidences. Cela la mettrait en rage. Elle n’en parle jamais, ton père non plus. Ils essaient vaine- ment d’oublier l’inoubliable.

– Je te promets de n’en rien dire à maman.

– Allez, sèche tes larmes ; sans quoi elles vont tarir. Tu n’en auras plus pour les années à venir. Et, Dieu seul sait combien il faudra encore en verser.

– Tante Da, parle-moi encore de mon père. C’est bien Danel Bèrette qu’il se nomme ?

– Oui, c’est son vrai nom. Mais, est-ce vraiment nécessaire de parler de lui ?

– Absolument, je veux tout savoir.

– Je pense que ce serait comme remuer un couteau dans une plaie encore sanguinolente.

– Mieux vaut tout savoir pendant qu’on y est. Cela m’évitera peut-être des surprises désagréables à l’avenir.

– Ah ! les gens sont si méchants qu’à la moindre occasion, ils cherchent à vous blesser, parfois sans raison valable.

– Alors, tu me dis tout ?

– Qu’est-ce que tu veux savoir au juste ?

– Tout, quoi ! De quelle famille est-il issu ?  Est-ce qu’il avait de l’instruction ? Avait-il une femme, des enfants ?

– Eh bien ! ton père était originaire d’une famille plus que modeste. Ayant habité toute son enfance le Bas-Peu-de-Chose, il s’était juré de divorcer de la misère à n’importe quel prix. Et, la révolution de 57 lui offrit la possibilité de le faire. À coups d’exactions et d’excès de zèle, il parvint à se hisser jusqu’aux rênes du pouvoir. On peut dire que c’est grâce aussi à son ami intime, Davius Thélusma de triste mémoire, un sorti des rangs.

– Qu’est-ce que c’est qu’un sorti des rangs ?

– Eh bien, c’est un militaire qui n’a jamais mis les pieds à l’Académie. Moi, j’en connais un qui était le chauffeur de Madame la Présidente, et comme par enchantement, un jour, il fut promu au grade de colonel. Un gros parrain dans les allées du pouvoir l’avait pistonné. Ton géniteur, ne t’en déplaise, était le type même du parfait parvenu. Il avait une femme et six enfants issus du même milieu que lui mais dont il ne prenait pas soin, trop occupé à folâtrer ailleurs concrétisant ainsi, à son avis, sa victoire contre la misère.

– Tu t’imagines que quelque part j’ai au moins six frères et sœurs dont je ne sais absolument rien, dit Alessandra, le regard pensif, se rendant de plus en plus compte de l’étendue des dégâts.

– S’il n’en a que six. Volage il était, volage il est resté. Avec son argent, il a eu bien des femmes dans ce pays. Bien des femmes qui, sûrement, ne s’étaient pas fait prier pour lui pondre des gosses.

– Ô mon Dieu ! C’est terrible, c’est terrible ! Cela dépasse même mon imagination.

– Tu sais, il n’était pas très instruit et ça n’aide pas dans ce cas. Quand on n’a qu’un seul faire-valoir, alors là, c’est la catastrophe. Il détestait les intellectuels, les méprisait et allait jusqu’à les emprisonner pour faire taire leur savoir. Un complexé, voilà !

– Quel sombre tableau tu me brosses !

– Je m’excuse de te faire de la peine mais tu m’as demandé de tout te dire et je t’assure que je n’exagère en rien, au contraire.

– Et dans quel pays vit ce monstre par lequel j’ai été conçue ?

– Pourquoi me poses-tu une pareille question ?  Aurais-tu l’intention de lui rendre une petite visite par hasard ?

– Ce n’est pas impossible, mais je crois que j’attendrai d’avoir au moins vingt-cinq ans pour le faire… J’aimerais être majeure et mature.

– Est-ce vraiment nécessaire ?

– Tu ne le comprendras peut-être pas mais c’est important de connaître ses origines...

– J’ignore totalement dans quel pays il vit. Je suis sûre que ta mère doit le savoir, et comme tu m’as promis de ne jamais lui en parler, impossible de lui demander quoi que ce soit.

Un bruit de klaxon se fit entendre au loin. Alessandra se leva d’un bond souple.

– C’est Guy-Sincère, le chauffeur, dit-elle. Je ne pourrai pas m’attarder davantage, sans quoi, maman aura des soupçons. Je reviendrai te voir un de ces jours.

– Allez, va ! dit tante Da en l’embrassant sur les deux joues. « Que Dieu te garde, ma chérie ! Reviens quand tu veux !

La jeune fille serra tendrement sa tante dans ses bras.

– Merci ! Merci pour tout. Je te serai toujours très reconnaissante de m’avoir parlé aussi franchement.

Elle pressa doucement la main de la vieille dame dans la sienne tout en marchant à reculons. Puis, elle tourna les talons en courant.

Tante Da la regarda galoper sur la pelouse, le regard voilé par une immense tristesse, tandis que le chauffeur pressait encore avec impatience sur son avertisseur.

– Pourvu que le malheur ne s’acharne pas trop contre cette pauvre petite innocente ! pria-t-elle tout bas en poussant un long soupir. La vie est aussi faite de très belles choses même si elles sont plutôt rares.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

V

 

 

Les flamboyants débordaient de fleurs et là-haut, dans le ciel, les hirondelles dansaient une saga à nulle autre pareille. Les corbeaux faisaient entendre leurs cris en se déplaçant gaiement d’un palmiste à l’autre. Alessandra marchait la tête baissée, indifférente au fait que la nature se parait de tant de beauté. Le soleil avait beau lui caresser le visage, s’attarder sur ses cheveux, elle ne s’en apercevait même pas. Même le vent de carême, qui pourtant faisait frémir de joie les amateurs de cerfs-volants, ne trouvait aucune grâce à ses yeux. Une pensée, une seule, l’obsédait. Ce rendez-vous qu’elle avait fixé à Stéphane pour lui faire part des dernières confidences de tante Hilda. En lui, elle trouvait un allié qui jamais ne la trahirait, elle en était sûre. Heureusement qu’il acceptait toujours de la rencontrer, sans quoi elle aurait pu devenir folle. Mille pensées à la fois se bousculaient dans sa tête puis s’emboîtaient pour former un tourbillon infernal.

Quand elle arriva à la nef, le jeune prêtre y était déjà. Cela la rassura. L’état de nervosité dans lequel elle se trouvait la fatiguait au point qu’elle ne supportait plus sa propre impatience.

Ils se regardèrent de très longues minutes sans parler. Puis, elle se jeta dans les bras du jeune homme. Il la reçut contre sa poitrine comme un oiselet tombé du nid. Il la sentit trembler et, malgré lui, il resserra un peu son étreinte. Cette proximité le troubla au plus haut point. L’odeur de la peau et des cheveux de la jeune fille le faisait frissonner.

Brusquement, il eut comme un éclair de lucidité et la repoussa.

Déçue, Alessandra le regarda sans comprendre. Ses yeux n’en finissaient pas d’exprimer sa frustration.

– Un peu de retenue, jeune fille, dit-il, d’une voix rauque à peine audible qu’il tenta vainement de raffermir. En son for intérieur, il priait :

« Seigneur aidez-moi à résister à toutes les tentations qui ne sont que des pièges dressés par le diable pour m’empêcher d’atteindre la route qui conduit vers vous, vers le paradis et la Vie éternelle ! »

Quand il sentit ses forces lui revenir, il demanda :

– Vous vouliez m’entretenir de quelque chose, Mademoiselle Lagardère ?

Encore troublée par le contact du jeune homme, Alessandra ne put que balbutier :

– Oui... je crois…

– Alors, faites-le sans trop perdre de temps car mes minutes sont comptées.

La sécheresse du jeune homme la laissa totalement désemparée. Elle croyait, entre eux, la hache de guerre enterrée et voilà qu’à partir de cette simple phrase, il risquait de déclencher de nouveau les hostilités.

Le regard de la jeune fille s’assombrit. Sa bouche se pinça. Elle allait répliquer vertement quand déjà Stéphane, reprenant le contrôle de lui-même, s’excusa de sa brusquerie.

– Pardonnez-moi, je ne voulais point vous offenser. Je suis juste un peu fatigué ces temps derniers.

– Comment ? Prier vous fatigue ?

– Je ne fais pas que ça, croyez-moi. Je suis bien obligé d’officier... et...

– Et… c’est esquintant. Ça alors !

– Oui, oui, aussi incroyable que cela vous paraisse.

– Et dire que je croyais qu’être prêtre était un métier de tout repos.

– Pas toujours, pas toujours, je vous assure. D’ailleurs, encore un fidèle comme vous au confessionnal et je devrai prendre une année sabbatique afin de me remettre de mes fatigues et de mes émotions. De plus, je n’ai même pas le droit de me mettre en colère.

Il ajouta cette dernière phrase en souriant, ce qui détendit quelque peu l’atmosphère.

Iro furor brebis est, reprit-il.

– Oh non ! vous n’allez pas recommencer avec votre charabia habituel.

– Ne vous affolez pas, voyons, cela veut tout simplement dire que la colère est une courte folie. Je ne vois pas pourquoi il vous est difficile de comprendre cette courte phrase latine quand cela fait bien quatre ans depuis que vous apprenez cette langue.

– Oui, cela fait quatre ans depuis que ma plus forte note en cette matière est un 0,75.

– Cela frise la mauvaise foi, voyons !

– Non, pas du tout ! Pour moi, c’est une forme de rébellion.

– Ah bon ! je vois, dit simplement Stéphane, pour éviter une nouvelle discussion. Eh bien ! Mademoiselle Lagardère… je brûle d’impatience de vous écouter me conter les derniers événements.

– Vous avez raison de dire événements, le mot est très juste.

– Alors, je vous suis tout ouïe.

– Voilà…

Et Alessandra passa une bonne heure à raconter son histoire en prenant bien soin de ne rien omettre.

Lorsqu’elle eut terminé, le jeune prêtre était totalement abasourdi.

– Incroyable, incroyable ! ne cessait-il de répéter.

– Vous avez l’air horrifié, Père de Vastey !

– Je ne sais que vous dire. Je suis sincèrement désolé. Je ne pensais pas qu’une réalité si cruelle eût pu exister. On aurait pu croire à une farce inventée par un mauvais plaisantin à l’imagination débordante.

– Pourtant c’est la stricte vérité. Tout ceci peut vous être confirmé par ma tante Hilda, qui, je vous assure, est tout à fait digne de confiance.

– Je n’en doute point. Je suis totalement désarçonné, dépassé par l’ampleur du problème.

À son air défait, Alessandra comprit qu’il était réellement bouleversé.

– Mais qu’allez-vous faire, maintenant que vous êtes au courant de tout ? demanda-t-il.

– Je ne sais pas. J’aimerais en savoir plus, mais j’ai promis formellement à tante Da de ne jamais parler à ma mère de notre entretien. Je n’aime pas faillir à mes promesses. C’est sacré. Alors, désormais je ne pourrai que vivre avec le poids de ce secret. Je me promets quand même de partir à la recherche de mon salaud de géniteur, dès que je me sentirai assez forte, pour lui dire ce que je pense de son comportement... Vous savez, cela va vous paraître curieux mais je suis quand même heureuse de savoir que l’animosité de ma mère à mon endroit est liée à cette douloureuse période de sa vie. Je me suis tant de fois demandé pourquoi elle me détestait tant.

– Croyez-moi, je compatis sincèrement à votre douleur.

Alessandra le regarda longuement de ses yeux tristes embués de larmes. Elle lut le désarroi sur le visage du jeune vicaire. Ce visage qu’elle aimait tant et qu’elle rêvait de caresser.

Sans plus réfléchir elle dit :

– Puis-je vous… demander une… faveur, Père de Vastey ?

– Bien sûr, je suis prêt à tout faire afin de vous aider à passer ce mauvais moment.

– Alors, prenez-moi dans vos bras et embrassez-moi comme le ferait un homme amoureux, rien que pour me consoler. J’en ai tellement envie, j’en ai tellement besoin.

Un trouble violent s’empara du jeune vicaire.

– Excusez-moi, Mademoiselle Lagardère, mais ce que vous me demandez là est tout à fait impossible... et...

– Pourquoi ?  Est-ce si difficile de faire ce geste qui serait somme toute plus salvateur qu’autre chose ?

Stéphane avait le souffle coupé par une telle audace. Il ne put que balbutier :

– Nous ne sommes pas des amis. Je suis un prêtre et vous, une fidèle...

– Stéphane, vous avez peur de moi, n’est-ce pas ? questionna Alessandra de sa voix qui se faisait douce comme une caresse.

Cela dit, elle s’avança vers lui. Il recula avec brusquerie, renversa au passage un bénitier et alla se réfugier derrière la statue du Christ crucifié comme pour lui demander son aide.

– Allons Stéphane, n’est-ce pas votre métier de consoler les âmes en peine ?

– Vous n’avez pas le droit de m’appeler par mon prénom.

C’était la première fois, en effet, qu’Alessandra l’appelait de la sorte et elle ne s’en était même pas aperçue tant dans ses rêves et dans ses pensées il était toujours Stéphane, son impossible amour.

– Excusez-moi, Père de Vastey, peut-être que je m’égare, dit-elle en faisant un pas en avant.

– Non, ne vous approchez pas de moi ! protesta le jeune vicaire.

– Bon, bon, ce n’est pas la peine de vous affoler de la sorte. Je ne cherchais qu’un peu de réconfort. Malheureusement, je me suis trompée de personne. Demandez donc à votre Dieu de déléguer quelqu’un d’autre avant que je n’emprunte les chemins de la perdition.

– Tout cela n’est que chantage !

– Peut-être, peut-être… répondit-elle doucereuse-ment.

Puis, elle fit semblant de lui sauter dessus.

Sérieusement effrayé, le jeune prêtre poussa un cri de bête traquée et s’enfuit à grands pas vers la porte qui conduisait au presbytère.

Alessandra éclata d’un rire sadique.

– Vous n’êtes qu’un poltron, Père de Vastey !

– Priez, priez, Mademoiselle Lagardère, pendant qu’il est encore temps, car Satan essaie de s’emparer de votre âme ! jeta Stéphane de Vastey par-dessus son épaule.

– Tiens ! vous perdez votre latin, Père de Vastey ? s’étonna la jeune fille ironique. 

En effet, pas une phrase latine n’était sortie de sa bouche depuis qu’elle lui avait fait, tout à l’heure, cette indécente proposition.

Pour toute réponse, le prêtre dit :

– Lisez le livre des Psaumes, Mademoiselle Lagardère, cela vous sera d’un très grand secours. Que Dieu vous protège !

Et il disparut au plus vite derrière la porte de bois sculptée en récitant le psaume 91 :

« Quiconque habite dans l’endroit secret du Très-Haut, se donnera de loger à l’ombre du Tout-Puissant. Je dirai à l’Éternel : « Tu es mon refuge et ma forteresse. Mon Dieu en qui je me confierai ! » Car il te délivrera lui-même du piège de l’oiseleur, de la peste qui provoque des adversités. De ses pennes il fermera tout accès auprès de toi, et sous ses ailes tu te réfugieras. Sa vérité sera un grand bouclier et un rempart. Tu ne craindras aucune chose redoutable durant la nuit, ni la flèche qui vole durant le jour, ni la peste qui marche dans l’obscurité, ni la destruction qui spolie à midi. Mille tomberont à ton côté et dix mille à ta droite. De toi cela ne s’approchera pas… »

Alessandra éclata de rire. Un rire nerveux qui se répéta en écho dans toute l’église. Un rire qui traduisait bien ses angoisses, son mal-être et sa nouvelle frustration.

La séance d’hilarité dura une bonne dizaine de minutes puis, petit à petit, la rigolade s’estompa pour faire place à un hoquet qui se transforma vite en sanglots. Brusquement, ses jambes ne la tinrent plus. Elle s’effondra sur les marches de l’autel.

Elle pleura longtemps, s’apitoyant sur elle-même et sur cette vie qu’elle ne trouvait point clémente, jusqu’à ce qu’elle s’assoupisse, vaincue par la fatigue et le stress. Combien de temps resta-t-elle prostrée de la sorte ? Elle ne le sut pas. Elle reprit conscience de la réalité quand quelqu’un lui secoua doucement l’épaule en disant :

– Mademoiselle, l’église va fermer ses portes, il est temps pour vous de rentrer. Vous continuerez à prier à la maison !

Elle leva sur l’intrus un regard surpris. Qu’il puisse s’imaginer un instant qu’elle était en train de prier l’étonna. Une forte odeur d’encens l’agrippa soudain à la gorge. Elle paniqua. Puis, sans rien dire à cet enfant de chœur qui lui avait parlé si gentiment, elle se remit debout et prit ses jambes à son cou en faisant un tapage de tous les diables à l’intérieur du lieu saint.

   

***

           

            Derrière les fenêtres, les lumières s’éteignaient l’une après l’autre, privant les papillons de leur jeu de prédilection. Des croassements de grenouilles provenant du bassin de la fontaine étaient les seuls, à part le bruit des cigales, à troubler le silence de l’immense cour. Tapie dans l’ombre, Alessandra attendait que toute la maisonnée soit totalement endormie pour regagner sa chambre. Elle se déplaçait en se cachant derrière les troncs des grands arbres séculaires qui faisaient la fierté de ce jardin.

            Elle avait presque atteint la porte de service quand la chambre de ses parents s’illumina. Elle s’arrêta, le souffle court, puis elle vit sa mère ouvrir ses portes-fenêtres et se poster quelques instants sur le balcon. Alessandra la voyait nettement, entre le feuillage des rosiers grimpants. Elle aspirait longuement la fumée de sa cigarette en faisant les cent pas. Très certainement, son absence avait été remarquée. Son cœur battait à grands coups dans sa poitrine. Elle pressentait déjà que les prochaines minutes allaient être difficiles à vivre. Encore un mauvais quart d’heure à passer, pensa-t-elle en haussant légèrement les épaules. Elle fouilla dans son sac et en tira un petit rectangle de papier que lui avait remis Stanley. Elle l’ouvrit lentement, découvrant une fine poudre blanche. Du pouce et de l’index, elle en prit une pincée qu’elle se mit sur la langue. « Cool, cool, ça va aller tout à l’heure, pas de panique ! », se répéta-t-elle une bonne demi-douzaine de fois. Puis, un nuage vint la chercher pour la conduire jusqu’à sa chambre. Il lui prit la main doucement. Elle se mit à rire tout bonnement et se laissa emporter.

La lumière de la chambre de sa mère s’était éteinte mais dans le salon résonnait une douce musique de Chopin. « Rien ne vaut Chopin pour calmer les angoisses ! » disait souvent Maritza.

– Alessandra, c’est toi ? demanda Madame Lagardère en percevant un léger bruit à la porte.

Au loin, les aboiements rageurs d’un chien se firent entendre.

– Oui, maman.

– Pourquoi restes-tu dans la pénombre ? Approche, j’ai à te parler.

La voix de Maritza paraissait étrangement calme.

Alessandra s’approcha. Dans son esprit, rien n’était plus très clair.

– D’ou sors-tu à une heure aussi indue ?  Il est passé onze heures.

– J’étais... euh… j’étais à l’église.

– À l’église ? s’étonna Maritza, totalement ahurie, tu te moques de moi. Réponds franchement, où étais-tu ?

– Écoute, maman, je sais que c’est un peu difficile à croire mais c’est vrai que je reviens de l’église.           

Le sang de Maritza ne fit qu’un tour. Elle dut se maîtriser pour ne pas laisser éclater sa colère.

– Tu me donnes des angoisses pas possibles et puis tu me racontes des histoires. Depuis quand Mademoiselle est-elle devenue bigote au point de s’attarder à prier jusqu’à onze heures du soir ?

Maritza arpentait nerveusement la pièce quand brusquement une idée lui vint en tête. Elle se tourna vers Alessandra qui s’était adossée à la grande bibliothèque tant ses jambes ne la tenaient plus.

Elle regarda intensément sa fille comme voulant sonder, au plus profond, son âme d’adolescente. Elle cligna légèrement des yeux et demanda malicieusement, après avoir aspiré une longue bouffée de fumée :

– Serait-ce… le jeune prêtre qui te retenait ? 

La surprise se peignit sur le visage d’Alessandra. Comment sa mère pouvait-elle dire une chose pareille ? Avait-elle des soupçons concernant les sentiments qu’elle portait au jeune vicaire ?

La jeune fille tremblait et ne put que balbutier :

– Pourquoi dis-tu cela ?

– Je ne suis pas née de la dernière pluie, Sandra, dit Maritza Lagardère en écrasant sa cigarette dans un cendrier. Je sais reconnaître une femme amoureuse. J’ai surpris un jour le regard que tu posais sur le père de Vastey. Il était très édifiant. Pas besoin d’être devin pour comprendre.

Alessandra tombait des nues. Elle qui croyait sa mère indifférente à tout ce qui la concernait. Au moins, cela lui fit plaisir de voir combien elle s’était trompée.

– Dis-moi, Sandra, reprit sa mère, très calme, tu couches avec lui ?

– Oh non, maman, non ! s’empressa de répondre Alessandra, catastrophée.

– Alors, que faisiez-vous tous les deux si tard ensemble ? Cela n’est pas correct de la part de ce curé de retenir une jeune fille dans une église.

– Maman, ce n’est pas ce que tu crois…

– Alors, c’est quoi ? Explique-moi ce que veut dire tout cela.

– Je me sentais triste. J’avais besoin d’une oreille attentive. Et il est la seule personne sur terre qui veuille bien m’écouter.

– Tu veux dire… qu’il ne fait que t’écouter ? Que jamais il ne te demande autre chose ?

– Oui, bien sûr.

– Bien sûr, quoi ?

– Il ne me demande jamais autre chose. Au contraire, il me prie souvent de rentrer chez moi.

– Tiens, serait-il le seul prêtre sérieux de ce pays ?  Car, d’habitude, ses pairs ne s’embarrassent pas de tant de scrupules. On dit même que le prédécesseur du père de Vastey avait femmes et enfants. Trêve de plaisanteries. Sandra, je te conseille de t’éloigner le plus vite possible de cet homme. Il n’est pas pour toi. Je te supplie de ne plus le revoir.

– Mais, maman, il est mon seul ami et il est très respectueux.

– Jusqu’où son respect ira-t-il, je te le demande ? tonna Maritza avec colère. Tu es belle et maintenant ton corps est celui d’une femme d’une beauté et d’une majesté qui ne sauraient laisser les mâles indifférents. Ce monsieur a beau être un prêtre, il sera toujours un homme, donc un prédateur en puissance. Et toi, sauras-tu être capable d’éteindre le feu, qu’en toute inconscience, tu es en train d’allumer ?  Tu n’es encore qu’une gamine, Sandra, tu ne sais pas ce qu’est une relation homme-femme. Cet homme est de dix ans ton aîné. Il sait, lui, qu’il peut gâcher ta vie si, une fraction de seconde, les commères de ce pays savent que vous vous voyez en secret dans une église déserte à onze heures du soir. Je t’assure qu’elles ne croiront pas à ces rendez-vous platoniques. Elles s’imagineront même le pire, ce qui serait une véritable catastrophe pour toi.

– Je me moque de ce que pensent les radoteuses. Il est mon seul ami, et je ne voudrais pas le perdre. Il est le seul à vouloir m’aider.

– T’aider ?  T’aider à faire quoi ?

– À faire face à... certains problèmes.

Maritza, exaspérée, vint se planter devant sa fille.

– Cherche-toi quelqu’un d’autre. Ce jeu est trop dangereux.

– Pourquoi dangereux ?

– Mais parce que tu l’aimes comme seule le peut une fille de ton âge, aveuglément, passionnément.

Alessandra devint cramoisie. Elle ne savait pas que sa mère voyait aussi clair en elle. Son indifférence à son endroit serait-elle feinte ?

– Il ne me le rend pas.

– Heureusement, d’ailleurs.

– Il n’aime que Dieu.

– Tant mieux, qu’il continue à le faire. Il est là pour ça. Mais, de grâce, qu’il s’éloigne de toi.

– Pourquoi lui en veux-tu autant ?

– Parce que je n’aimerais pas, je te le répète, qu’il gâche ta vie.

– Non, moi je crois que c’est parce qu’il me porte un peu d’amitié... Tu veux tout détruire, comme d’habitude.

– Allons, Sandra, tu déraisonnes, tout ce que je te dis ce soir c’est pour ton bien.

– Toi, tu aurais aimé qu’il me déteste autant que toi.

Maritza attrapa sa fille par les épaules et eut un geste comme pour l’attirer contre elle. C’était bien la première fois qu’elle se laissait aller à un épanche- ment pareil. Alessandra se méprit sur son geste. Croyant que sa mère voulait la frapper, elle s’échappa de ses mains et s’enfuit en hurlant avec des larmes dans la voix :

– Pourquoi ne m’aimes-tu pas, maman ? Com- ment peux-tu détester autant un être pourtant sorti de tes entrailles ?

Déjà elle grimpait l’escalier qui menait à sa cham- bre.

– Sandra, Sandra ! cria sa mère en tentant vaine-ment de la rattraper. Sandra, Sandraaaa !

Trop tard, elle avait déjà disparu.

Maritza resta figée sur place, les bras ballants, assommée. Cette terrible phrase sortie de la bouche de son aînée avait transpercé son cœur comme seule une épée pouvait le faire. Elle entendit la porte de la chambre de sa fille claquer avec violence. Pourquoi ne l’avait-elle pas suivie pour lui dire que ce qu’elle pensait était faux ? Pourquoi ne pas lui avouer tout bonnement combien elle l’aimait et ceci en dépit des apparences ? Pourquoi ne pas lui dire qu’elle souffrait de ne pas être cette oreille attentive dont elle avait tant besoin ; lui confier aussi qu’elle était un peu jalouse qu’un autre à sa place puisse recueillir les confidences qui lui revenaient de droit. Et pour finir, lui faire comprendre enfin que toutes les apparentes méchancetés qu’elle lui faisait subir n’avaient qu’un seul but : la protéger de la férocité du monde extérieur.

Elle ne put répondre à toutes ces questions. Pourquoi ne l’avoir pas suivie dans sa chambre ? Peut-être était-ce la faute de ses jambes qui n’avaient pas répondu à l’ordre venu de son cerveau. Trop d’hésitations et de méprises s’étaient installées entre elles. Ah ! cette vie… vraiment pas une partie de plaisir. Les pressions de Bèrette qui jamais ne lui laissait de repos. Ô mon Dieu, quel gâchis ! En tout cas, pour le moment, il fallait sauver au moins ce qui pouvait l’être.

Maritza alla directement vers le petit secrétaire placé juste à côté du piano et prit de quoi écrire. Il fallait, au plus tôt, envoyer une missive à l’archevêque pour lui demander de faire muter le père de Vastey en province, le plus loin possible d’Alessandra. Un jour, cette enfant comprendra qu’elle avait fait tout cela pour son bien.

Elle prit aussi une carte géographique du pays et la scruta scrupuleusement. Jérémie ! Voilà la ville qui convenait. Celle-ci était à des heures de route cahoteuse de la capitale. Une journée entière en autobus ne suffisait jamais pour s’y rendre. Maritza ne douta pas une seconde que sa demande allait être agréée. Elle avait fait tant de dons à l’Église que Monseigneur Salvant ne saurait en aucune façon lui refuser ce petit service.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

VI

 

 

Le temps sombre annonçait déjà dame pluie. Celle-ci ne tarderait certainement pas à faire une entrée triomphale en cette pleine saison sèche. Elle s’était tant fait prier, d’abord par la terre qui n’en pouvait plus de craqueler, puis par les arbres dont les feuilles se fanaient tant leur désespoir gran- dissait ; et enfin par les humains qui croulaient sous le poids de cette canicule épouvantable.

Alessandra l’attendait aussi, cette ondée qui rafraî- chirait l’atmosphère rendue encore plus lourde par un fort taux d’humidité. « Partout, l’air est irres- pirable ! » pensa-t-elle, assise sur le rebord de sa fenêtre d’où elle contemplait le jardin complètement déshydraté. Elle ne put s’empêcher de comparer cette terre aride avec son existence. En effet, depuis deux ans que Stéphane de Vastey avait été transféré dans la Grand’Anse, c’était comme si on lui avait cassé ses derniers ressorts. Elle soupçonnait sa mère d’être l’instigatrice de cette mutation mais elle n’osait le lui demander franchement. En tout cas, le coup avait porté. Reçu en pleine poitrine, il avait fait très mal.

Elle se souvenait, comme si cela datait d’hier, de leur dernier entretien. Quelques jours auparavant, il lui avait annoncé son prochain départ mais elle n’y avait pas vraiment cru, persuadé que le jeune prêtre plaisantait. Elle faillit tomber à la renverse quand, un après-midi où elle lui avait donné rendez-vous pour lui parler encore de ses problèmes, il lui avait dit tout de go :

– Je m’en vais demain à Jérémie !

Dans sa voix avait percé beaucoup d’émotion. Un instant, elle crut comprendre que cela ne durerait pas, trois semaines tout au plus. Il la détrompa vite.

    – Mais non, mais non, j’ai été muté. J’ai reçu une lettre émanant de l’archevêché. J’en ai pour au moins quatre années. Je m’en vais, là-bas, accomplir mon ministère !

La consternation avait déformé les traits de la jeune fille. Elle pensa à une farce mais la gravité qu’affichait le jeune prêtre ne prêtait à aucune confusion, aucune équivoque et disait long aussi sur son propre désarroi. Puis, elle s’était enfuie, sans un mot, au moment où un torrent de larmes commen- çait à gronder au fond de ses yeux.

Après, elle avait passé plusieurs heures à naviguer, sans gouvernail, en une haute mer de désespoir et d’insomnie, cherchant vainement à s’agripper à une bouée de sauvetage qui ne s’avérait être qu’un mirage. Un gouffre effrayant s’était ouvert sous ses pieds. Un gouffre dont les profondeurs abyssales l’attirait comme un aimant et semblait vouloir la happer.

Le suicide ! Il ne lui resterait plus que cette option s’il partait. Elle caressait cette idée, et chaque jour qui passait, maigre de tout espoir d’une nouvelle donne, la confortait dans cette issue fatale. Elle se retrouvait tout bonnement incapable de gérer cette nouvelle désillusion, ce nouveau coup du sort.

Que ferait-elle lorsque Stéphane serait loin, très loin d’elle ? Se retrouver du jour au lendemain livrée à elle-même sans personne à qui confier ses peines la terrifiait.

Le matin du départ, elle lui avait parlé de son intention de mettre fin à ses jours. Il s’en était offus- qué comme prévu, arguant que Dieu en serait furieux, qu’aucun humain ne devrait s’arroger le droit de mettre fin à ses jours. La révolte d’Ales- sandra s’en trouva décuplée. Elle alla jusqu’à insulter Dieu, l’accusant d’avoir créé Satan exprès pour pouvoir se moquer des humains, et ces derniers n’avaient pas le droit d’être en désaccord avec les règles du jeu, même quand celles-ci leur étaient carrément imposées. Ils devaient tenir jusqu’au bout. Rester en vie, jusqu’à ce que le Tout-Puissant en décide autrement.

Ils s’étaient quittés sur cette mauvaise note, au plus grand regret d’Alessandra qui ne pouvait se pardonner de lui avoir laissé une image d’elle bouillante d’une mauvaise colère à peine justifiée. Le désarroi avait eu raison d’elle et lui avait fait louper un moment de vie extrêmement important.

L’intolérance dont elle avait fait montre la mettait, jusqu’à aujourd’hui, en rogne. Au moment des adieux, elle aurait dû être tendre. Mais, tel un volcan, elle était entrée en éruption et avait tout gâché.

La compréhension et la sollicitude du jeune vicaire lui manquaient beaucoup. Surtout ces derniers temps où son moral était loin d’être au beau fixe. Elle souffrait énormément de constater que sa mère, avec de plus en plus d’insistance, voulait détruire tout rapprochement entre elle et son « faux » père Raoul qui était quand même le seul des deux à lui témoigner de l’affection et à agir en vrai père. Maintenant, plus que jamais, pas question de s’accrocher à son cou ou de s’asseoir sur ses genoux sans se faire rabrouer. Plus d’une fois, elle eut l’envie d’avouer à Raoul, brusquement, comme on donne une gifle, qu’elle savait tout sur sa naissance mais elle se taisait se remémorant, toujours à temps, la promesse faite à tante Hilda. Elle aurait aimé dire aussi à sa mère qu’elle la comprenait ; qu’elle savait combien elle avait souffert. Mais, tout devenait si difficile quand elles se trouvaient face à face. Telle- ment de choses les séparaient toutes les deux !

Vainement, Alessandra cherchait un terrain d’en- tente. Mais sa mère, ne sachant pas qu’elle était au courant de certaines choses, élevait entre elles de grands murs chaque jour plus infranchissables. Pourtant, le temps se faisait court. Bientôt viendrait le moment de partir pour l’université. Ses deux années d’études de la langue de Shakespeare touchaient à leur fin. Son père avait été d’accord pour l’envoyer en Europe. Mais, pour une raison ignorée de tous, Maritza s’y était opposée farouchement, vantant même les universités américaines qu’elle disait very correct, very perfect quand elle-même n’y avait jamais mis les pieds. Tant pis ! elle se conformerait au vœu de sa mère, ne voulant pas faire les frais d’un affreux pugilat d’où sa génitrice sortirait victorieuse et risquer de tout perdre. S’éloigner de la demeure fa- miliale lui serait, de toutes les façons, salutaire.

D’ailleurs, depuis le départ de Stéphane, plus rien ne paraissait avoir de sens. Elle pensait à lui tout le temps jusqu’à en avoir mal au cœur, mal au corps. Elle n’était plus l’adolescente qui ignorait ce qu’elle voulait. Son cœur de femme, vieux de vingt ans, ne désirait que Stéphane, et elle savait que ses sens ne connaîtraient de cesse que le jour où son désir de lui serait assouvi.

Depuis deux ans, sa mère ne la lâchait pas d’une semelle, contrôlant ses moindres déplacements. Im- possible de prétexter des week-ends chez des amies pour faire une escapade puisqu’il y avait interdiction formelle de se déplacer sans ses sœurs, Sybil et Allison. Une toute nouvelle forme de torture, à son avis.

La pluie se mit à tomber en faisant un vacarme de tous les diables. Enfin une averse salvatrice !

Sa mélancolie à son comble, Alessandra alla se poster devant son miroir et contempla son image. Elle passa doucement son index sur ses lèvres qu’au- cune autre bouche n’avait encore baisées. Toutes les filles connaissaient déjà depuis longtemps ces sensations qui n’existaient pour elle que dans ses rêves. Elle ferma les yeux et s’imagina un instant Stéphane, le prêtre, l’ascète, lui aussi vierge de tout, en train de lui faire l’amour. Un doux vertige l’envahit soudain. Doucement, elle défit les boutons de son corsage, admira ses seins dont les pointes se raidissaient sous la caresse d’agréables pensées. Du bout des doigts, elle les effleura. De doux gémis- sements montèrent de sa gorge. Un violent désir l’envahit avec une intensité à la dimension de ses frustrations. Elle n’en pouvait plus de faire la guerre à ses fantasmes. Plus que tout autre chose, ils dominaient ses nuits et régnaient en maître dans le royaume de ses songes. Ses mains nerveusement glissèrent sur ses hanches puis pétrirent son ventre ferme et doux. Stéphane, à genoux devant elle, baisait avec volupté son délicat nombril qui l’invitait au plaisir. Stéphane oubliant Dieu quelques instants pour vibrer aux sons de cordes bien humaines. Elle aurait tellement aimé qu’il fût vraiment présent     ! Ses doigts impatients firent glisser la fermeture éclair de son jean puis, avec une lenteur extrême, ils se frayèrent un passage à travers son slip et fourra- gèrent jusqu’à son duvet. La caresse se précisa. Le plaisir vint par grandes vagues houleuses comme par un jour de mauvais temps et la plia en deux. De nombreux spasmes la secouèrent et accentuèrent la sensation d’ivresse qui l’envahissait tout entière tandis que ses lèvres murmuraient silencieusement :

– Ô Stéphane, Stéphane !   

Douces caresses solitaires, de celles qui soulagent mais qui aussi soulignent cruellement la solitude et le manque de l’autre.

Quand Alessandra se réveilla plus d’une heure plus tard, son corsage encore ouvert sur sa ferme poitrine dénudée et ses sens apaisés lui rappelèrent la scène de tout à l’heure. Elle porta la main à son front comme pour effacer ce souvenir et se demanda soudain si elle allait passer toute sa vie à penser à un homme qui devenait chaque jour de plus en plus inaccessible et à jouir en fantasmant sur lui. Éprouver des jouissances physiques quand les siennes n’étaient probablement que spirituelles. D’ailleurs, comment lui parler de fantasmes sans risquer de l’effrayer, lui faire prendre la fuite ! Dormir en rêvant de son corps qui n’avait pour toute armure qu’une soutane ! Se réveiller en se demandant si un jour tout cet amour et tous ces désirs seront partagés ; ou s’il y aurait toujours ce one way qui menait inexorablement à un cul-de-sac.

Un instant, elle resta songeuse. Elle se demandait si cela arrivait à Stéphane de jouir même malgré lui. Connaissait-il au moins cette sensation de bien-être que procurait l’orgasme ?

Elle se souvint lui avoir demandé, un jour, juste pour le provoquer, si se donner du plaisir était proscrit par les lois de la sainte Église catholique. Car, elle avait cherché en vain une quelconque inter- diction dans le livre saint. Le jeune prêtre avait été horrifié de ses propos et avait déclaré le fait, contraire aux lois divines.

Pauvre Stéphane ! Au lieu de se rapprocher du Seigneur, il ne faisait que s’en éloigner chaque jour davantage ! Il ne comprenait pas qu’il était en train de passer à côté de la vraie vie. Dieu n’avait pourtant pas fait d’erreur en permettant aux humains d’accé- der à un morceau de paradis par le biais de ces pratiques plus que naturelles.

L’Église n’était-elle pas en train d’induire l’huma- nité en erreur ?

Dehors, un éclair zébra le ciel, suivi d’un coup de tonnerre assourdissant. Et l’orage éclata !

     

***

 

Alessandra se rendait compte qu’elle n’avait pas beaucoup de choix. Elle se devait de prendre une décision, sans quoi elle donnerait raison à sa mère qui lui avait prédit que le jeune prêtre pourrait lui gâcher l’existence, tout bonnement, tout bêtement.

À la seule pensée qu’elle pourrait passer sa vie enfermée dans la terrible cellule qu’était le célibat, elle paniquait. Le vœu de chasteté n’était, sans aucun doute, pas du tout fait pour elle. Verrouiller son sexe à double tour et jeter la seule clé existante à Stéphane de Vastey ? Jamais ! D’ailleurs, il ne méritait pas tout ça puisqu’il tenait à garder sa virginité pour atteindre, plus rapidement que tout le monde, son paradis... céleste. Quelle course ! Sa virginité était comme une offrande à Dieu en échange d’un petit coin d’Éden.

Et elle, entre-temps, se morfondait. La seule vue d’un couple enlacé la bouleversait au plus haut point. Un simple baiser à la télévision provoquait en elle de fortes « averses ». Elle n’en pouvait plus de cette situation. De ces plaisirs solitaires qui la laissaient sur sa faim, de ses jouissances qui n’étaient rien d’autre que de perpétuels monologues. Elle voulait d’une vraie bouche d’homme sur sa bouche, d’un corps viril sur le sien et d’un sexe comme un pieu qui s’enfoncerait en elle, entre ses cuisses toutes frémis- santes de désir et qui libérerait sa libido exacerbée et feraient pâlir ses fantasmes.

Elle se trouvait assez grande maintenant pour prendre une décision. Sa vie n’étant pas très gaie, ce serait vraiment dommage d’y ajouter sécheresse et frustrations. Sa décision était prise !

« Ce week-end, je vais à Jérémie et je coucherai avec Stéphane de Vastey, énonça-t-elle tout haut comme pour se donner le courage de passer de la parole aux actes. Quitte à le violer à l’intérieur même d’un lieu saint ! »

Tant pis pour Maritza et pour les autres mais elle allait faire une fugue. Advienne que pourra ! Il lui fallait gérer toute seule sa vie et ses sentiments. Nul autre à sa place ne saurait le faire. Alors, elle allait se prendre en main.

Elle se leva et alla mettre un disque sur le phonographe. La voix pure de Nicole Croisille s’éle- va dans l’air : « Mon arc-en-ciel, je l’aurai, mon arc-en-ciel... puis vint le jour, le merveilleux où l’on a rendez-vous avec l’amour… »

Deux petits coups secs furent frappés à sa porte.

Elle alla ouvrir.

Deux têtes blondes passèrent par l’entrebâillement de la porte.

– On peut entrer ?  demandèrent en chœur Sybil et Allison.

– Bien sûr, petites pestes, dit Alessandra en les embrassant affectueusement.

Et elles s’installèrent toutes les trois sur la moquette pour écouter la musique. Alessandra pro- fita au maximum de la présence de ses sœurs car bientôt sa mère rentrerait du travail, et l’atmosphère redeviendrait, une fois de plus, irrespirable.

 

***

 

Cela faisait déjà plus d’une heure depuis que Le Célia naviguait en haute mer. Un fort vent gonflait les voiles du bateau qui glissait à vive allure sur les flots, surplombé par un ciel bleu d’azur qu’aucun nuage ne venait entacher.

Alessandra huma avec plaisir l’air salin du large. La journée était magnifique, et elle se sentait euphorique malgré l’angoisse que lui causait sa fugue. Elle s’était réveillée tôt le matin, avait rempli, à la hâte, un sac de camping de quelques affaires puis avait laissé un mot à sa mère sur son oreiller tout en ayant conscience que ce geste de fuguer pourrait causer un drame dans la famille. « Je m’en moque ! s’était-elle dit, en haussant les épaules, l’important c’est de revoir Stéphane ! » Son avenir dépendait de cette entrevue. Après, seulement après, elle pourrait juger de l’orientation à donner à sa vie.

Le voyage se passa sans encombre malgré la surcharge du bateau, ce qui, en général, arrangeait les alizés, ces grands vents qui s’amusaient à taquiner les embarcations jusqu’à provoquer des naufrages. Stéphane aurait expliqué le fait d’être sain et sauf par l’omniprésence de Dieu, arguant que celui-ci faisait certainement partie du voyage. D’autres, comme Alessandra, parleraient de dame la chance.

Durant tout le voyage, de sombres pensées avaient traversé l’esprit de la jeune fille qui s’était empressée de les chasser. Tant de choses la tourmentaient, comme cette envie de connaître son vrai père qui tournait à l’obsession. Elle était souvent tentée de rompre la promesse faite à tante Da. Elle voulait en finir avec ces incertitudes qui minaient son existence et désirait par-dessus tout dire à Raoul qu’elle savait tout sur son passé ; pour qu’il n’ait plus jamais cette lueur de tristesse au fond des yeux, quand son regard se posait sur elle. Il avait l’air tellement malheureux qu’il donnait à la jeune fille l’envie de le prendre dans ses bras, de le serrer fort et de lui dire que rien ne pouvait altérer l’amour qu’elle lui portait. Mais, la présence de sa mère l’empêchait toujours de mettre à exécution ses élans. Un simple regard de Maritza lui enlevait tous ses moyens. Alors, elle se refermait comme une huître. La tête basse, le cœur gonflé de sanglots, elle partait se réfugier dans sa chambre où elle fumait son « satané Népal ». En attendant son départ pour New York pour changer d’air, elle avait besoin de ses rêves artificiels qui lui permettaient de tenir le coup.

 

***

 

Elle traversa, le cœur battant la chamade, la place de la petite ville, occupée à cette heure par des gosses qui jouaient aux billes ; tandis que d’autres faisaient des excès sur leurs bicyclettes lancées à toute vitesse.

– Bonjour ! leur dit-elle, est-ce que vous savez où je pourrais trouver le père de Vastey à cette heure ?

Les enfants relevèrent tous en même temps la tête pour identifier cette voix mélodieuse qu’ils ne connaissaient pas. Le plus âgé d’entre eux prit la parole :

– Ah ! le père de Vastey, dites-vous ? Le soleil s’est déjà couché sur la mer, il doit être encore à l’église en train de terminer la messe de cinq heures.

– Merci. Et c’est où l’église ?

– Mais, qui êtes-vous ? demanda le garçon visible- ment intrigué.

– Je suis... je suis... disons... une de ses amies.

– Une amie ?

– Bien sûr, une amie ! insista la jeune fille devant l’air surpris du gamin.

Elle fut dévisagée un instant par la petite équipe tout à fait perplexe. Puis, le plus petit d’entre eux, sans crier gare, détala comme un jeune lièvre en poussant des cris perçants et en retenant d’une main son pantalon qui glissait sur ses jambes un peu maigriottes.      

– Ne vous inquiétez pas, il est un peu sauvage, il a peur des étrangers ! dit l’aîné en voyant l’air surpris d’Alessandra. Depuis deux ans que le père de Vastey séjourne dans notre ville, c’est bien la première fois que quelqu’un lui rend visite. L’église est en face de vous. Vous ne pouvez pas la rater.

– Merci.

– Et faites attention à vous ! Ici les granmoun disent qu’une personne incapable de reconnaître une église quand elle l’a sous les yeux est un diable.

C’est à la lumière de cette dernière phrase qu’Ales- sandra comprit pourquoi le petit avait pris ses jam- bes à son cou. Elle éclata de rire puis enleva le large chapeau de paille dont elle était coiffée, le sachant responsable de sa méprise. Elle l’avait acheté au « Marché en fer » pour protéger sa peau du soleil, un vieux réflexe développé par sa mère qui ne voulait surtout pas que fonce son épiderme.

– C’est mon chapeau, le grand coupable du fait que je n’ai pas pu voir l’église. Je crois que les bords sont beaucoup trop larges.

Puis, elle les remercia et s’en alla vers le lieu saint, riant toujours, de son pas légèrement chaloupé.

Maintenant qu’elle se savait à proximité de Sté- phane, son cœur faisait des bonds incroyables dans sa poitrine. Un instant, elle fut tentée de rebrousser chemin. Sa raison le lui commandait, néanmoins son cœur et ses sens s’y opposaient.

Elle pénétra dans l’église. La voix du père de Vastey lui parvint en écho et sembla remplir tout son être. Un sourire de bonheur lui fendit les lèvres tandis qu’elle fermait les yeux pour savourer cet instant de bonheur indicible. Quand elle les rouvrit elle le vit là tout en face d’elle, s’apprêtant à donner la communion aux fidèles.

En attendant qu’il finisse sa messe, elle alla pren- dre place parmi les ouailles. Il ne fallait surtout pas qu’il la voie tout de suite ; cela risquerait de l’effa- roucher.

Enfin, elle le revoyait, après tous ces longs mois à se morfondre, à s’ennuyer de lui. Elle en était si heureuse qu’elle ne pouvait s’empêcher de le couver des yeux. Et elle se félicita d’avoir bravé toutes sortes de dangers pour goûter à ce pur bonheur de le savoir à deux pas. Elle éprouvait une joie indicible à l’idée qu’elle pourrait lui parler dans quelques minutes. Entendre sa voix, revoir son visage, elle en avait tant rêvé que tout cela lui paraissait soudain irréel.

Un doute affreux vint subitement la tarauder. Et si par hasard Stéphane refusait de la recevoir ? Elle lui avait écrit tant de lettres restées sans réponses ! Avait-il fait exprès de la faire souffrir quand il la savait plongée dans un profond désarroi depuis son départ ? Au fait, connaissait-il la nature exacte des sentiments qu’elle lui portait ? C’était difficile à dire. Elle regretta une nouvelle fois de ne pas lui avoir avoué, jadis, ses sentiments. Au lieu de chercher à alimenter des conflits entre lui et son Dieu, elle aurait dû lui dire son amour tout simplement. Aujourd’hui, elle se devait de réparer les dégâts et lui répéter tout haut les « je t’aime » qu’elle prononçait seulement en son for intérieur la nuit, seule dans son lit alors que son désir de lui la rendait totalement insomniaque.

Aujourd’hui, tout allait changer car elle n’était plus une enfant mais une femme déterminée à con- quérir l’homme qu’elle aimait, quitte à l’arracher des bras de Dieu !

 

***

 

Le carillon annonçant la clôture de la messe se fit entendre. En quelques minutes, l’église se vida de ses occupants dans un brouhaha général. L’émotion re- vint nouer la gorge d’Alessandra. Le moment dont elle rêvait depuis si longtemps était enfin arrivé, et elle tremblait de tous ses membres. Adieu la belle assurance de ces jours derniers, adieu l’audace provoquée par l’éloignement ! Un moment, elle douta de ses propres convictions.

Le jeune prêtre finissait d’essuyer le calice dans lequel il avait bu tandis que le dernier sacristain fermait les grandes portes de bois avant de s’éloigner rapidement.

Alessandra observa de Vastey en train de vaquer à ses occupations avec une infinie mansuétude. Puis, elle s’approcha à pas feutrés et félins tel un chat voulant attraper un oiseau.

Maintenant, il lui tournait le dos, occupé à faire une dernière prière, face, comme d’habitude, à son Dieu crucifié.

Brusquement, comme s’il avait flairé une présence, il tourna la tête et découvrit Alessandra. Le bréviaire qu’il tenait s’échappa de ses mains et tomba sur le sol dans un bruit sourd que l’écho répercuta. Avait-il senti le regard de la jeune fille posé sur lui avec insistance ? La surprise le figea. Pendant plusieurs secondes leurs regards s’accrochèrent. Dans les yeux de Stéphane, elle lut de la joie et de l’émotion tandis que dans les siens transperçaient tout l’amour et toute la tendresse du monde.

Le premier, il s’avança vers elle, un sourire radieux sur les lèvres.

– Mademoiselle Lagardère, quelle surprise ! Cela me fait plaisir de vous revoir. Il y a bien une éternité depuis notre dernière rencontre.

Il avait attrapé sa petite main qui pourtant ne lui avait pas été tendue et la pressait entre ses paumes tièdes. Un bonheur tout neuf envahit Alessandra tout entière, la laissant sans voix. C’était bien la première fois qu’il se montrait aussi heureux de la revoir. Elle s’en trouva réconfortée, et une agréable sensation de chaleur irradia toutes ses extrémités.

– Venez, allons nous asseoir. J’aimerais que vous me racontiez ce que vous devenez depuis que je suis parti.

Même ce vouvoiement qu’elle trouvait insup- portable autrefois lui parut agréable.

– Comment… êtes-vous arrivée jusqu’à moi, jeune fille ?  J’espère que votre mère est au courant de votre visite ?  Avez-vous fait bon voyage ?

Cette avalanche de questions eut le don de la détendre. Elle rit en s’asseyant à ses côtés. Quel soulagement ! Elle avait tant craint sa désap- probation voire son courroux.

Sans prononcer un mot, elle lui fit un collier de ses bras et posa doucement sa tête sur l’épaule virile. Voyant qu’il ne s’en offusquait point, elle se blottit contre lui, heureuse de le trouver dans de meilleures dispositions à son endroit. Peut-être même avait-il découvert son amour pour elle. « Ô, mon Dieu, si cela arrivait, je vous promets de vous être dévote tout le restant de mes jours ! » pria-t-elle tout de suite.

Mais, déjà, Stéphane la repoussait gentiment.

– Voyons, jeune fille ! Un peu de respect pour la soutane que je porte, dit-il en riant, un tantinet gêné.

Il passa doucement la main sur la joue d’Ales- sandra.

– Je suis heureux de vous voir en forme. Je me faisais tant de soucis à votre sujet. J’ai expédié plusieurs missives qui sont restées sans réponse. Des lettres dans lesquelles je m’enquérais de vos nouvelles…

Des larmes de joie couraient le long des joues de la jeune fille que l’émotion et le bonheur avaient frappée de mutisme. Cette imprévisible sollicitude lui faisait beaucoup de bien. Elle osa à son tour lui toucher le visage de ses doigts tremblants, un désir brûlant la possédant tout entière. Chaque parcelle de son corps s’embrasait à une vitesse folle.

Le soleil avait depuis longtemps plié bagage ; on ne l’apercevait plus qu’au travers de l’unique vitrail de la petite chapelle totalement désertée par ses occupants. Seule la lueur des deux bougies trônant sur l’autel éclairait les lieux.

Alessandra, enhardie par l’accueil chaleureux du jeune vicaire, et profitant de son trouble plus qu’ap- parent, posa ses lèvres sur les siennes dans un baiser ayant le goût salé des larmes et des sentiments trop longtemps refoulés.

Ébloui devant tant de douceur, le père de Vastey ferma les yeux. Un désir sourd vint lui rappeler qu’il n’était qu’un homme fait de chair et de sang. Ses sens se rebellèrent dans son corps de prêtre et s’emballèrent. Il avala péniblement sa salive tandis que son sexe se gonflait sous la soutane. Il voulait jouer à l’indifférent mais échoua lamentablement. Il se sentit suffoquer.

Alessandra, totalement tétanisée par son propre désir, n’osa plus bouger pendant de très longues secondes. Puis, sentant l'incertitude du jeune homme, elle décida de pousser plus loin l’audace. De toutes les façons, elle n’avait plus rien à perdre. Elle lui murmura en abaissant les paupières :

– Stéphane, je vous aime ! Et… j’aimerais que… vous me preniez dans vos bras, que vous me… possédiez…

Quand elle rouvrit les yeux après de longues secondes de silence, Stéphane avait disparu. Une déception sans pareille s’empara d’elle. Ô, mon Dieu ! elle avait totalement échoué dans sa tentative de le séduire, ne réussissant qu’à le faire fuir. Il ne voulait définitivement pas d’elle. Des larmes de rage roulèrent sur ses joues tandis que son corps tremblait fortement.

– Stéphane, S.T.É.P.H.A.N.E, cria-t-elle doulou- reusement en éclatant en sanglots.

Elle n’entendit plus qu’une voix qui récitait le psaume 102 :

« Ô Seigneur, entends ma prière et que mon appel à l’aide vienne jusqu’à toi. Ne me cache pas ta face le jour où je suis dans une situation critique. Incline vers moi ton oreille. Le jour où j’appelle, hâte-toi, réponds-moi. Car mes jours se sont évanouis comme une fumée et mes os sont devenus brûlants comme un foyer… »

Plusieurs minutes passèrent ainsi. Puis, quand les pleurs de la jeune fille se furent apaisés, Stéphane sortit de l’ombre d’où il était tapi.

Avec hésitation, il s’avança vers elle, visiblement ravagé par une profonde émotion.

À sa vue, Alessandra se remit à pleurer.

– Allons, allons, ne pleurez pas, il n’y a vraiment pas de quoi ! remarqua-t-il d’une voix douce.

Sentant que les forces de la jeune fille l’avaient abandonnée, il l’aida à remettre de l’ordre dans sa coiffure tout en lui répétant des mots apaisants.

– Ne faites plus jamais ça, jeune fille ! Vous êtes belle, vous savez Mademoiselle Lagardère, oubliez-moi ! Il y a plein d’hommes qui auraient aimé vous avoir à leurs côtés. Oubliez-moi, parce que je ne suis pas pour vous ni pour aucune autre. Ma vie, je la voue à Dieu ; elle est, en quelque sorte, un vrai sacerdoce, et ce ne serait pas bien de votre part de m’en écarter. Je ne vous le pardonnerais peut-être pas, d’ailleurs. Vous avez un corps magnifique, et je pécherais contre Dieu et contre la terre entière si je devais y toucher. Gardez-le pour celui qui saura vous aimer en retour. C’est un bien précieux. Malgré le violent désir que vous avez provoqué en moi, je m’en voudrais d’effleurer même un seul de vos beaux cheveux. Je vous aime beaucoup, vous savez, mais pas comme vous le voudriez. Juste comme j’aurais pu aimer une jeune sœur. Est-ce que vous le savez ?

La jeune fille, encore haletante, fit oui de la tête, sans grande conviction.

– Alors, arrêtez de pleurer, je vous en prie. Je vais prier pour vous ce soir et aussi pour moi pour que Dieu nous protège tous les deux des tentations de ce monde et nous guide sur le chemin qui mène à la Vie éternelle. Cherchez la lumière et la vérité, essayez de vous élever au-dessus de la boue de ce monde. Croyez-moi, je ne vous veux que du bien. Je vous en prie, prenez-vous en main, ne commettez aucune folie. Un jour, vous trouverez celui à qui vous pourrez offrir votre vie et votre corps sans condition, vous comprenez ?

Elle acquiesça encore de la tête en reniflant. Il lui tendit un mouchoir. Elle se moucha bruyamment.

– Bon ! maintenant, vous allez regagner votre pied-à-terre, et demain matin, vers onze heures, je vous invite à venir me rejoindre au salon du presbytère. Nous pourrons parler tranquillement. Nous avons tant de choses à nous dire.

Ce disant, il l’accompagna vers la sortie. Elle se laissa faire docilement, abattue et honteuse de son attitude de tout à l’heure, se reprochant ce qu’elle considérait maintenant comme une folie.

Quand elle sortit de la chapelle, la petite ville s’apprêtait déjà à plonger dans le sommeil. Toujours ébranlée par sa déception, elle en voulut à Stéphane de ne pas l’aimer et s’interrogea encore une fois sur le célibat des prêtres. N’était-ce pas une façon de cacher des penchants homosexuels ? Tous ces hommes prosternés au pied d’un dieu à demi nu, cela donnait à réfléchir. Puis, elle s’empressa de chasser cette pensée néfaste. Non ! son Stéphane ne saurait, en aucun cas, faire partie de ceux qui cachent leurs vices sous une soutane. Ce serait tout à fait indigne de lui.

Elle erra un instant dans les rues désertes, l’âme en peine jusqu’à ce qu’elle sentît une grande fatigue la gagner.

De sa poche, elle tira un morceau de papier ; elle y lut deux adresses : Sœurs du Bon Pasteur, Jubilé # 77 et Solanges Reyes, rue Alain Clérié # 20. Elle opta pour la seconde. Madame Reyes était la grand-tante d’une amie qui l’avait assurée que sa famille pourrait lui offrir une chambre pour la nuit.

 

***

 

            Un rayon de soleil filtrait à travers les jalousies. Alessandra le sentit sur son visage comme une caresse. Une agréable odeur de café lui chatouilla les narines. Elle ouvrit un œil, de nombreux plis lui barrèrent le front. « Mais où suis-je ? » murmura-t-elle. Cela lui prit cinq secondes pour trouver la réponse. Elle reconnut la petite chambre dans laquelle Madame Reyes l’avait introduite après lui avoir fait avaler, presque de force, une bouillie de banane. Cela lui avait fait du bien de manger. Elle mourait de faim à son arrivée à Jérémie mais, trop pressée de revoir Stéphane, elle avait totalement négligé de se nourrir.

            Les effluves de la mer pénétraient de temps à autre dans la chambre, apportées par le vent. Alessandra se leva d’un bond et alla ouvrir la fenêtre. Elle huma l’air avec délice. L’océan s’étalait à perte de vue. Au loin, les pêcheurs s’activaient déjà. La journée s’annonçait magnifique. La pêche sera bonne.

            « C’est bon, très bon d’être loin de la capitale ! », pensa Alessandra.

            Dans le ciel d’un bleu magnifique, des mouettes planaient allègrement en poussant des cris joyeux.

Deux coups furent frappés à la porte. Elle mit du temps à répondre, fascinée par le paysage qui s’offrait à sa vue.

            – Mademoiselle Lagardère, Mademoiselle Lagardère ! insista Madame Reyes.

            – Oui, Madame Reyes !

            – Voulez-vous une bonne tasse de café ?

            – Volontiers !

            – Il est déjà prêt, je vous attends en bas.

            – Merci, j’arrive.

            La jeune fille s’habilla à la hâte après s’être lavée dans une bassine d’eau propre que lui avait apportée son hôte, la veille.

 

***

           

            Alessandra descendait l’escalier quand les événements de la soirée d’hier lui revinrent à la mémoire. Elle s’étonna de constater qu’elle n’en voulait pas trop à Stéphane. Au contraire, elle avait pour lui une profonde admiration. Car il fallait être foncièrement bon, intègre et honnête pour réagir comme il l’avait fait. Et, pour la première fois, elle sentit germer entre eux une profonde amitié. Stéphane avait le courage de ses engagements et un grand sens de l’honneur, qualités qui feraient toujours de lui un être à part. Au fond, c’était tant mieux qu’il ait eu ce comportement car, à bien réfléchir, elle se demanda si dans sa folie il y avait eu de place pour un raisonnement logique. Où pareille relation aurait-elle bien pu la mener ? Une agréable sensation de liberté s’empara alors d’elle. Elle était libre ! Par son geste, Stéphane allait lui permettre enfin de vivre normalement. Désormais, elle se sentait affranchie de certains doutes. Donc, libre de se choisir un amoureux sans aucune arrière-pensée. Libre comme les oiseaux qui volent jusqu’aux horizons lointains.

            Madame Reyes la regarda dévorer ses toasts, boire son café et avaler, coup sur coup, deux figues-bananes, avec un sourire de tendresse flottant sur ses lèvres. « Ouf, mon Dieu ! elle va bien mieux, pensa-t-elle. Hier, son air totalement perdu m’avait quelque peu inquiétée ! » Elle avait craint un instant que la jeune fille ne commette le pire tant il y avait un grand vide dans son regard.

            Onze heures sonnaient à l’horloge de la mairie quand Alessandra longea la rue Abbé Huet qui abritait le presbytère. Son cœur battait très fort dans sa poitrine mais elle se sentait beaucoup plus légère. Elle se rendait compte seulement maintenant, que la veille, elle n’avait pas dit grand-chose au père de Vastey. Il n’y avait eu que ses sens à parler pour elle. Un léger sentiment de honte la fit perdre l’air désinvolte qu’elle tentait désespérément d’afficher.

            Quand un sacristain la conduisit auprès du jeune prêtre, elle eut un peu de peine à le suivre tant ses jambes tremblaient. Que ferait-elle s’il ne se présentait pas au rendez-vous ?

            Il était là, assis à l’attendre, les yeux rivés sur les pages de sa bible qu’il tenait toujours avec une infinie précaution, telle une vieille relique.

            Il se leva d’un bond souple à son approche.

            – Bonjour, Mademoiselle Lagardère, dit-il en lui tendant la main.

            – Bonjour, mon Père, comment allez-vous ? répondit-elle, de manière à peine audible.

            – Enfin, j’entends votre voix. Encore un peu j’aurais cru qu’un chat avait pris votre langue !

            Sur ce, il éclata de rire. Cela la força à sourire à son tour.

            – Vous avez un peu changé, Père de Vastey. Ces deux années passées loin de Port-au-Prince vous ont été bénéfiques je crois.

            – Je le crois aussi. J’ai grandi... je fêterai bientôt mes trente ans et j’ai appris beaucoup de choses en province. Loin de mon confort de citadin, j’ai vécu très près des paysans et de leur misère, cela m’a beaucoup mûri. Je ne crois pas avoir peur de grand-chose. J’ai été, quotidienne­ment, confronté à de si dures réalités.

            – Je comprends... je voulais vous dire... pour hier soir...

            – Je vous en prie, n’y revenons pas.

            – J’ai un peu honte de moi, vous savez. Me pardonnerez-vous ?

            – N’y pensez plus, cela n’est pas nécessaire. De mon côté, c’est déjà oublié.

            Il mentait effrontément, seulement pour la rassurer.

            – Je ne sais vraiment pas comment m’excuser…

            – Allons, allons, ne vous en faites plus. J’ai compris ! Mais, faites gaffe à ne plus recommencer ce genre de scène avec un autre homme. Il y a plein de loups qui ne demandent qu’à dévorer les jeunes brebis naïves et inexpérimentées. Promettez-moi de ne pas prendre de risques inutiles. Allez, promettez-le, insista-t-il.

            – Je vous le promets, balbutia Alessandra, toujours penaude.

            – Voilà ! maintenant, venez vous asseoir ! Nous avons très certainement des tas de choses à nous dire.

            Ils conversèrent à bâtons rompus pendant plus d’une heure. Alessandra était heureuse de le voir plein d’égards et d’attention à son endroit. Elle avait la conviction certaine qu’à partir de ce jour une solide amitié se tissait entre eux. Lui, sans complexe, parla de son ministère, de son amour pour les habitants de la ville qui l’avait accueilli si chaleureusement. Il parla aussi de la coopérative qu’il avait pu monter avec les éleveurs de bétail et les agriculteurs.

            Elle buvait tant ses paroles qu’elle sursauta quand il dit soudain :

            – Tenez, mettez votre chapeau, nous allons faire un tour dans les plantations de maïs. Savez-vous monter à cheval, jeune fille ?

            – Oui, bien sûr. Pour avoir passé toutes mes vacances d’été à Kenscoff, je suis une excellente cavalière.

            – Parfait ! Alors, nous partons ?

            – Mais, Père de Vastey, j’ai une robe... dit-elle, en secouant sa jupe pour attirer son attention sur sa tenue inappropriée.

            – Moi aussi, répondit en souriant le jeune vicaire en lui montrant sa soutane.

            Ils éclatèrent tous les deux de rire.

            – Les chevaux sont derrière le presbytère. On y va ?

            – À vos ordres, commandant ! plaisanta-t-elle totalement détendue.

            Ils traversèrent une grande basse-cour où les poules firent un vacarme de tous les diables, pardon, de tous les saints, puis, ils enfourchèrent leurs montures qui finissaient, heureusement, de s’abreu- ver.

            Le reste de la journée se passa en folle chevauchée dans une nature luxuriante. La Grand’Anse restait l’une des rares contrées du pays à ne pas trop souffrir du déboisement. Les deux jeunes gens profitèrent pleinement de ces merveilleux moments. Ils firent la course jusqu’à la rivière, s’y rafraîchirent après avoir dévoré chacun une bonne demi-douzaine de mangues Rosalie.

            Quand, tard dans l’après-midi, Alessandra rentra chez Madame Reyes, ses jambes ne la tenaient plus. Elle soupa d’un délicieux riz blanc aux écrevisses et d’un court bouillon de poisson agrémenté de deux superbes tranches d’avocat. Puis, elle se mit au lit et s’endormit profondément d’un sommeil sans rêves.            Demain, elle repartirait pour Port-au-Prince le cœur en paix.

 

***

           

            Le jour déclinait lentement sur la capitale quand enfin Alessandra arriva au seuil de la demeure familiale. Elle savait bien qu’elle avait créé de fortes émotions dans la famille. Mais, n’était-ce pas le prix à payer pour gagner la sérénité qui l’habitait maintenant tout entière ?

            Rex, le chien de la maison, pressentit sa présence et se mit à aboyer en remuant la queue avec frénésie. Il fit quelques bonds joyeux et repartit vers la maison comme pour avertir que sa petite maîtresse était revenue.

            Alessandra ouvrit la grande barrière très lentement comme pour se donner le temps de réfléchir à ce qu’elle allait bien pouvoir raconter à sa mère qui devait être folle de rage.

            Elle avançait en traînant un peu les pieds pour retarder le plus que possible l’instant fatidique.

            Mais déjà, sa mère courait vers elle. La jeune fille s’arrêta et s’apprêtait mentalement à prendre quelques bonnes gifles.

            Quelle ne fut sa surprise quand sa mère la serra avec force dans ses bras en pleurant.

            – Sandra, Ô, Sandra ! heureusement que tu es revenue, j’étais folle d’inquiétude !

            Cette attitude, tout à fait nouvelle, bouleversa la jeune fille au plus haut point. C’était bien la première fois, la toute première fois, qu’elle recevait une étreinte de Maritza. Elle en profita pour se serrer plus fort contre elle et respirer son odeur. Ô Dieu, que c’était bon !

            – Tu nous as fait tellement peur, dit sa mère, la gorge nouée par l’émotion, en lui caressant les cheveux.

            C’était bien plus qu'Alessandra ne saurait supporter. Elle fondit en larmes et s’accrocha désespérément à cette femme qu’elle ne pouvait s’empêcher d’aimer malgré la dureté qu’elle avait souvent affichée à son endroit.

            Elle voulut que cet instant durât une éternité, mais, déjà, son père accour