Margaret
Papillon
LA MAL-AIMÉE
Roman
Saisie électronique
Yasmine Léger
Correction et révision
Communication Plus
Illustration couverture
Réalisation maquette de
couverture
Mise en pages
Margaret
Papillon
Distribution :
Dépôt Légal xxxxxx
ISBN :xxxxxx
© Margaret Papillon / margaretpapillon@hotmail.com
web site : http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/papillon.html
Martin Toma, roman, 1991
Passions Composées, nouvelles, 1997
La Saison du Pardon, roman, 1997
Manmzelle Natacha, nouvelle, 1997
Terre Sauvage, nouvelles, 1999
Mathieu et le vieux mage au regard d’enfant, roman, 2000
Innocents Fantasmes, roman, 2001
La Raison des plus forts…, récit autobiographique,
2002
PUBLICATION POUR LA JEUNESSE
La Légende de Quisqueya I, roman, 1999
La Légende de Quisqueya II, roman, 2001
Le Trésor de la Citadelle Laferrière, roman, 2001
Sortilèges au carnaval de Jacmel, roman, 2002
À paraître :
Babou chez le faiseur de songes (jeunesse)
Les Infidèles, théâtre
Douce et tendre luxure, roman
Adaptations théâtrales :
La Légende de Quisqueya, adaptation de l’atelier Éclosion de
Florence Jean-Louis Dupuy, octobre 2000.
Babou chez le faiseur de songes, adaptation de Artimoun de Emmanuelle
Sainvil, juin 2002.
Textes radiophoniques :
Jeux interdits, décembre 1997, Radio Vision 2000
(Programme de lutte contre le sida)
Angie, décembre 2001, Radio Ibo (Programme de
lutte contre le sida)
Manmzèl, décembre 2004 (Plan-Haïti / Plan
International / Programme de lutte contre le sida)
*Parution
prochaine de six modules radiophoniques sur l’OPC et les droits de l’enfant
UNICEF 2005.
Textes parus dans les journaux :
Manmzelle Natacha, nouvelle, Le
Nouvelliste, 1997
Marinella, nouvelle, Le Nouvelliste,
1998
La folle journée de Tante Rose, nouvelle, Le Nouvelliste, 1998
Les visites dominicales de Ludovic,
nouvelle, Le Nouvelliste, 1998
La conspiration du temps contre les
cloches de la Cathédrale du Cap-Haïtien, prose poétique, Revue Cultura, 1999
Les Canons de la Liberté, prose
poétique, Le Petit Nouvelliste, 2001
Terre sauvage, nouvelle, Le Matin, 2004
Fleurs d’insomnie, nouvelle, Le Matin, 2004
La Mal-aimée, roman mis en feuilleton
de 55 épisodes, Le Matin, 2004/ 2005
À
Paulette Poujol Oriol
une
grande dame de la littérature
haïtienne,
pour lui dire merci de ses
incessants encouragements.
Avertissement
Les personnages décrits et les faits relatés dans
ce livre sont absolument fictifs. Toute
ressemblance avec une quelconque réalité serait purement accidentelle.
Ceux
qui peuvent traverser la vie sans « en rabattre »
sont
bien forts eux-mêmes, ou bien aveugles…
ou
vraiment, n’ont pas souhaité bien haut.
André
Gide.
I
Des pas précipités se
firent entendre dans les couloirs de l'école, puis martelèrent l'escalier qui
menait à la cour de récréation, dérangeant ainsi les élèves en plein labeur. La sœur Thérèse, présente en seconde B, eut un
mouvement d'impatience et se rua vers la porte afin d’intercepter le mauvais
génie qui faisait tant de tapage un jour d’examen. Alessandra n'avait aucune
grâce dans ses mouvements. Son corps d'adolescente exprimait sa nervosité et
son mal-être. Elle se retourna à peine quand la bonne sœur tapa des mains pour
attirer son attention. Elle fit semblant d’ignorer que ces trois petits coups
secs étaient destinés à freiner sa course.
– Ma fille, je vous saurais gré de
faire moins de bruit, insista la sœur, il y en a dans cette école qui
aimeraient bien travailler !
À ces mots, la tapageuse s'arrêta
net, lança à son interlocutrice un regard plein d'animosité, ouvrit la bouche,
sembla vouloir dire quelque chose, puis se ravisa.
Haussant les épaules, elle
poursuivit son chemin jugeant inutile de lui cracher son venin aujourd'hui.
D’ailleurs, elle ne se sentait pas d'humeur à dire des choses méchantes ; elle
se dirigeait en effet vers le confessionnal. Ce ne serait pas très raisonnable
de sa part de vouloir augmenter la liste de ses péchés « véniels ».
***
Le couloir lui parut
long, très long. Plus long que d'habitude. Avait-elle une si grande hâte de se
confesser ? Non ! Ce n'était pas son genre. Au contraire, elle détestait
l'idée d’avoir à dévoiler son intimité à un étranger qui de toutes les façons
n'y comprendrait rien.
Mais, sa sœur Sybil lui avait dit
que le nouveau vicaire était jeune, beau et avait très fière allure.
Cette hâte de le voir ne lui était
pas dictée par ce goût des beaux garçons que cultivaient ses camarades de
classe mais par ce désir presque violent de découvrir sa nouvelle… victime.
Oui, victime ! Car le prédécesseur
de ce jeune prêtre, le père Lucien Perrier, avait fait les frais de sa
rébellion. Elle lui avait dit des choses tellement ter- ribles qu'il avait
demandé à être muté.
En effet, il avait été transféré,
très loin d’elle, dans la ville des Cayes.
Alessandra le regretta quelque peu.
Elle avait trouvé en lui un « confident » à toute épreuve, un
souffre-douleur incroyable. Quelqu'un à qui elle pouvait tout dire sans qu'il
lui demande de se taire, puisqu’il était un confesseur. C’était
merveilleux ! Et elle, elle lui disait vraiment tout ce qui lui passait
par la tête. Et en particulier ce qu'elle pensait de son Église, de son Pape et
de son Vatican. Pour le père Perrier, Diane Alessandra Lagardère était
l'incarnation même du diable.
***
Le
nouveau vicaire était debout devant la fenêtre. Sa soutane blanche, un peu
froissée, avait l'air d'être trop ample pour lui.
Plongé dans ses pensées, il fixait
un vague pay- sage lointain.
La jeune fille laissa choir,
exprès, le livre qu'elle avait en main afin d’attirer son attention.
Il sursauta et se retourna trop
vivement. Un mouvement désordonné de son bras droit renversa le petit vase à
fleurs qui ornait la pièce trop sobre.
La jeune fille pouffa de rire un
instant mais redevint très vite sérieuse.
– Bonjour ! dit-il,
confus, en ramassant les débris de porcelaine.
– Bonjour ! répondit-elle en
ne faisant pas le moindre geste pour l'aider.
– Je m'excuse pour les fleurs...
– Ce n'est pas grave, coupa-t-elle,
l'école peut s'en passer !
La sécheresse du ton força le jeune
prêtre à relever la tête. Il la regarda perplexe.
– Vous n'aimez pas les fleurs,
jeune fille ? demanda-t-il, surpris.
Elle haussa les épaules et ne
répondit pas, le fixant de ses grands yeux d’un noir intense.
– Ah ! vous devez être
Alessandra Lagardère, re- prit-il, la jeune fille dont la sœur Madeleine m'a
parlé.
– Ah bon ! et qu'a-t-elle dit
à mon sujet, la sœur Madeleine ? questionna la jeune fille, soudain sur le
qui-vive.
– Elle m'a dit… eh bien… elle m’a
dit que… que vous aviez besoin… d'aide.
La voix d’Alessandra claqua comme
un fouet :
– Personne ne peut m'aider, vous
entendez ! Per- sonne !
– Personne… peut-être, mais Dieu,
si !
– Si Dieu pouvait quelque chose
pour moi, je suppose qu’il l'aurait déjà fait.
Le jeune prêtre ouvrit la bouche
pour rétorquer mais se ravisa à temps.
– Excusez-moi… bafouilla-t-il, je
ne me suis même pas présenté. Je suis le père Stéphane de Vastey, le nouveau
vicaire… et…
– Je sais déjà qui vous êtes !
Ne vous fatiguez pas à faire des présentations inutiles, dit sèchement Ales-
sandra.
– Mais, ne vous a-t-on pas appris
les bonnes manières, jeune fille ? rétorqua-t-il, un sourire doucereux sur les
lèvres. Cela fait la deuxième fois que vous m'interrompez.
Alessandra lui lança un regard
plein de furie. Tiens ! voilà qu'il commençait déjà à lui faire la leçon.
Un profond silence plana dans la
pièce, et Alessandra en profita pour dévisager son vis-à-vis.
Il n'était pas très grand, mais sa
carrure était athlétique. Il n'affichait point cette peau blafarde qu'avaient
les mulâtres d'habitude. Au contraire, la sienne était toute hâlée par le
soleil. Sœur Madeleine, en annonçant à la classe sa venue, avait dit qu'il
n'hésitait pas à participer aux travaux des champs avec les paysans de la
Grand’Anse, tant il était généreux.
Elle continua de le détailler.
Ses cheveux soyeux et légèrement
bouclés avaient la couleur du miel. Son nez droit et ses pommettes hautes lui
donnaient fière allure. Il était beau comme un dieu, ou du moins presque, pensa
Alessandra furieuse contre elle-même de cette dangereuse constatation. Quelle
idée de s'être fait prêtre avec un physique pareil !
Et ceci n'était pas pour la
rassurer. Elle aurait pré- féré avoir affaire à un prêtre aussi banal que le
père Perrier, qui n'avait vraiment rien pour l'intimider. Avec sa couperose,
son grand nez parsemé de verrues et sa bedaine pendante, le pauvre prêtre lui
inspirait plutôt pitié.
La pensée de la jeune fille revint
au jeune vicaire.
Son regard était doux comme celui
des « Jésus » que l'on trouvait dans les livres d'images. Et cette
humilité, qui se dégageait de lui, la dérangea. Elle avait la curieuse
impression de faire face à un vrai prêtre et ce, malgré son extrême jeunesse.
– Alors, mademoiselle Lagardère,
pouvons-nous... commencer notre
séance de confession ? demanda-t-il oubliant totalement ses griefs.
– Non... Je ne pense pas être
d’humeur, aujourd'hui. Je n'ai pas envie de vous faire ce que moi j'appelle des
confidences sur ma vie privée, je ne vous connais pas !
– Mais, je suis prêtre et...
– Raison de plus ! Vous n'y
comprendrez rien et vous me direz comme le père Perrier : « Allez en
paix mon enfant et récitez dix Je vous
salue Marie et dix Notre Père, répétez l'acte de
contrition et vos péchés vous seront pardonnés ! » Il avait toujours
l'air de vouloir se débarrasser de moi.
Le père de Vastey sourit
subrepticement en prenant soin de détourner la tête mais Alessandra capta son
geste.
– Ah ! cela vous fait donc
rire ?
– Non, non, pas du tout ! Vous
savez, mon prédé- cesseur et moi nous ne sommes pas du même âge. Je crois que
la nouvelle génération de séminaristes est beaucoup plus psychologue, plus
pédagogue, donc, plus apte à comprendre les jeunes et leurs problèmes.
– Il aurait fallu que vous ayez
vous-même des enfants pour comprendre les jeunes.
– Je ne pense pas que votre propre
père soit plus à la hauteur que moi, sans quoi vous n’en seriez pas là
aujourd'hui !
Sa sagacité et sa vivacité d'esprit
la surprit et l'énerva en même temps. Définitivement, il lui fallait mettre un
terme à cet entretien qui n'avait que trop duré. Elle avait voulu voir sur quel
genre d'homme elle allait taper, c'était fait.
À ce moment précis de ses
réflexions, la sonnerie annonçant la fin des cours retentit. Alessandra,
soulagée, déclara :
– Il est l'heure de partir, la
confession sera pour une autre fois !
Sans attendre la réponse du jeune
prêtre, elle se précipita vers la porte qu’elle ouvrit avec plus d’énergie
qu’il ne fallait et la claqua derrière elle, laissant le père de Vastey
totalement abasourdi.
***
La fête était très animée et la
musique entraînante. Les jeunes gens ne désemplissaient pas la piste de danse.
Comme d'habitude, Alessandra était seule dans un coin en train de ruminer ses
idées sombres. Elle se sentait étrangère à ce genre de party, et la façon dont les autres s'amusaient ne l'enchantait guère.
D'ailleurs, rares étaient les jeunes hommes qui insistaient afin d’obtenir
d’elle une danse. Sa mine fermée devait les intimider sans aucun doute. Et
elle, de son côté, avait si peur, sans pourtant le laisser paraître, de ne pas
leur plaire.
Cependant physiquement elle n'était
pas si mal. Les gens, en général, s’accordaient à dire qu’elle était d’une
grande beauté. Elle faisait un peu d'acné, c'est vrai, mais nul n’en était à
l’abri à quinze ans. Sa jeune poitrine palpitait déjà sous son corsage. Ses jambes
étaient longues et musclées. Avec son mètre soixante-dix, elle était la
meilleure attaquante de son équipe de volley-ball. Ses grands yeux, aux cils
épais, avaient souvent un air de tristesse indéfinissable. Son regard rêveur et
lointain la faisait ressembler à une extraterrestre égarée sur Terre et ayant
la nostalgie de sa planète d'origine. Son nez court, aux ailes légèrement
retroussées, et sa bouche ronde, sen- suelle, couleur de caïmite n'étaient pas moins beaux. Ses cheveux, qu'elle portait
long, étaient ondulés et si noirs qu'ils paraissaient bleus. Sa peau brune
avait un aspect velouté. Pourtant, cette dernière, très belle de l’avis de plus
d’un et que d'autres enviaient même, était, d’après elle, la cause de ses
malheurs.
– Ô Dieu ! Pourquoi ne suis-je
pas née avec le teint clair ? Ma mère m’aurait peut-être aimée ! se
répétait-elle souvent.
Dans cette famille qui était la sienne, tout le monde
avait la peau très claire depuis des siècles et des siècles amen. Et Alessandra
était la seule noire aux cheveux ondulés parmi les siens qu'on aurait pu
confondre aisément avec des Blancs.
Comment cela avait-il pu se
produire ? Énigme ! On avait souvent évoqué la possibilité d'un mariage
entre un aïeul de sa mère et une esclave affranchie en 1786 avant l'Indépendance.
Mais, rien n'était clair dans tout cela, puisque l'oncle Arthur qui passait son
temps à reconstituer l'arbre généalogique de la famille préférait passer cet
épisode sous silence. Il n’en était peut-être pas très fier.
Le peu d'affection que lui vouait
sa mère, Maritza Lagardère, était en grande partie responsable de ses
angoisses. Très souvent, il lui venait à penser qu'elle était peut-être une
enfant adultérine que son père avait ramenée à la maison et que sa mère était
obligée de supporter.
Cette animosité de la part de
Maritza l'affligeait considérablement surtout quand celle-ci se montrait tendre
et affectueuse avec ses deux jeunes sœurs, Sybil et Allison, qui avaient toutes
les deux une peau laiteuse.
De toute évidence, Maritza
Lagardère supportait à peine sa fille Alessandra. Jamais elle ne la
complimentait quand elle rapportait de bonnes notes de l’école mais était
toujours prête à la gronder au moindre petit écart.
Les remontrances et les réprimandes
pleuvaient sur la fillette, et dès son plus jeune âge, sa mère avait pris pour
habitude de la faire enfermer dans une pièce sombre à la moindre petite
incartade.
Mais, fait étonnant, cette attitude
agressive de sa mère à son endroit se manifestait seulement quand celle-ci
était en présence de quelqu’un d’étranger à la famille ou du personnel de
maison. Souvent Maritza rentrait dans sa chambre, la nuit, alors qu’elle la
croyait endormie, et lui caressait affectueusement la joue, le regard empreint
d’une soudaine tendresse mais non dénué de tristesse. Entre ses cils mi-clos,
Alessandra la regardait faire médusée et n’osait bouger de peur de détruire la
magie de ces instants si rares. Dans ces moments, son incompréhension était
totale. Que pouvait bien signifier ce petit manège ? Pourquoi sa mère
agissait-elle de la sorte ? Quand jouait-elle la comédie ? Pourquoi
cette animosité en présence de tiers ? Pourquoi haussait-elle toujours le
ton en présence de témoins ? Mystère !
Ce chaud-froid créait une sensation
de malaise sans cesse grandissant chez la jeune fille.
Par contre, entre Raoul, son père,
et elle c'était le parfait amour. M. Lagardère était sa seule consolation.
Mais l'empressement avec lequel
elle voulait lui rendre service, le fait qu'elle l'embrasse ou qu'elle s'asseye
sur ses genoux mettaient sa mère en rogne.
L'âme écorchée, le cœur blessé,
Alessandra avait peine à gérer ses frustrations. Quand son père essayait de
raisonner sa mère, la dispute ne tardait pas à éclater et ce qui était une
petite pluie se transformait vite en orage. Sa mère l'accusait souvent d'être
un objet de discorde dans la famille et n'hésitait pas à lui dire combien elle
serait heureuse de la voir partir, au plus vite, pour l'université.
À quinze ans, Alessandra vivait
cette situation avec courage et résignation. Elle avait hâte de terminer ses
études pour partir loin, très loin de cette mère qui ne l'aimait point.
D’ailleurs, elle ne voulait plus s'entendre dire quand elle arrivait en
société : « Bonjour,
mais à qui est cette petite ? »
Cette phrase assassine, elle la
détestait par-dessus tout. Se sentir comme un macaque dans un zoo n'avait rien
d'intéressant.
Heureusement qu'avec ses sœurs, les
rapports étaient cordiaux et amicaux. Allison surtout lui vouait une affection
sans bornes. Sybil l'aimait aussi beaucoup, mais était consciente de plus en
plus chaque jour de la préférence maternelle à son endroit. Monsieur Lagardère
lui demandait souvent, quand elle semblait vouloir dicter à sa sœur aînée sa
conduite, si celle-ci lui avait vendu son droit d'aînesse pour un plat de
lentilles.
Des interrogations, Alessandra en
avait plein la tête. Récemment encore, sa mère refusa qu'elle prenne des bains
de soleil lors d'un week-end à la plage. « Pour ne pas abîmer ta
peau ! » avait-elle évoqué comme prétexte. La pauvre avait dû passer
trois jours avec un chapeau de paille sur la tête à lire, à l’ombre, avec sur
les genoux un Gustave Flaubert que Maritza lui avait imposé de force. « À
défaut de beauté, tu auras l'instruction ! Être une femme cultivée fera
peut-être oublier aux jeunes gens de notre milieu que ta peau et tes cheveux
sont d'ébène, sans quoi je risque de me retrouver avec une vieille fille sur
les bras le restant de mes jours ! » avait-elle ajouté sans trop se
préoccuper de la bonne qui pourtant se trouvait à proximité. C’est à croire
qu’elle faisait exprès de l’humilier dès qu’elle se rendait compte de la
présence de témoins. Ceci mettait Alessandra en rage et augmentait son
animosité envers sa génitrice. Pourtant, parfois, quand elles étaient seules,
absolument seules, Alessandra avait la nette impression qu’elle la couvait d’un
regard plein d’affection. Incroyable ! Était-ce une illusion ?
Qu’importe ! L’important était l’émotion que ces regards fugaces
provoquaient en elle.
Les autres s'étaient dorées au soleil
toute la jour- née et de temps à autre, un jeune homme s'approchait d'elles
pour bavarder un peu. Tandis qu'Alessandra, dans son coin, se mourait de
solitude. Parfois, son père venait lui tenir compagnie et lui proposait une
partie d'échecs ou de checkers. Au
moins la terrible Cruella, comme elle
l’appelait en son for intérieur, lui permettait ces quelques moments de bonheur
avec son petit papa chéri.
Maritza les avait quand même à
l’œil et quand Raoul s'éternisait, elle s'empressait de venir le cher- cher.
Avant de s'en aller, son père lui jetait un regard navré et plein de tendresse.
Au moins, lui, il l'aimait et pour une fillette de quinze ans, ce fait avait
toute son importance.
Cette adolescente meurtrie avait
quand même un rempart qui l'empêchait de tomber la tête la première dans cet
énorme précipice qu'est la vie. Et ce petit fait l'aidait à ne pas abuser de la
marijuana, que lui refilait volontiers les garçons qui connaissaient ses
tourments et qui étaient prêts à creuser encore plus le fossé qui existait
entre elle et les siens.
– Alessandra !
Le ton impératif de sa mère la fit
sursauter.
– Quoi ? répondit la jeune fille,
la tête encore ailleurs.
– Je t'ai déjà dit qu'on ne répond
pas de cette manière. Grand Dieu ! C'est
navrant qu'à ton âge je sois encore obligée de te répéter qu'il faut dire
« Oui, maman ». N'es-tu pas fatiguée de te faire gronder à n'en plus
finir ?
Alessandra ne broncha pas.
– En avant, exécution ! insista
Maritza.
– Oui, maman ! marmonna la
jeune fille entre ses dents.
– Voilà, c'était aussi simple que
ça. Maintenant tu vas à la cuisine et tu rapportes des boissons
rafraîchissantes à tes amis...
– ... Ce ne sont pas mes amis.
Aujourd’hui c'est l'anniversaire de Sybil. Elle est assez grande pour servir
elle-même ses copains !
– Non, je veux que ce soit toi qui
le fasses. Elle ne peut pas être partout et tout faire à la fois.
– Tout faire ? Mais elle ne fait
rien d'autre que ba- varder...
– Cela suffit, Alessandra ! Ne
discute pas mes ordres !
Alessandra allait rétorquer à nouveau
mais elle préféra s'en s’abstenir. De toutes les manières, aucun argument ne
ferait démordre sa mère.
Elle s'en alla la tête basse et la
rage au cœur. « Un jour, je me vengerai d'elle et de ses
humiliations ! » se jura-t-elle. Elle rêvait de pouvoir lui faire
très mal afin de lui faire payer le gâchis des plus belles années de sa vie.
Le clocher de la petite chapelle
qui se trouvait sur la cour de l'école faisait un bruit infernal. Les élèves se
précipitaient toutes vers leur salle de classe.
Alessandra, l'éternelle rebelle,
faisant toujours le contraire de ce qu'on attendait d'elle, resta assise sur un
banc de la cour de récréation laissant errer son regard sombre sur ces
centaines d'êtres humains prêts à
accourir au moindre son de cloche. De
petits robots réglés comme des pendules. Elle n'avait nullement l'envie de les
suivre. Cette habitude de nager à contre-courant ou de courir à contresens la
rendait parfois tout à fait antipathique. Son sourire était presque ironique
quand elle regardait évoluer ses amies. La semaine prochaine, elle fêtera ses
seize ans et elle avait sur la vie un regard différent de celui des jeunes
filles de son âge qui n'avaient en tête que le flirt. La façon dont elle était
considérée par sa propre mère la mortifiait et créait chez elle une insécurité
chaque jour grandissante qui la rendait très agressive. Et, au lieu de rêver
qu'un beau prince charmant viendrait la chercher pour l'enlever des griffes de
sa mère, elle se mettait à échafauder toutes sortes de plans machiavéliques qui
pourraient, à coup sûr, écraser Maritza. C'était elle qui l'humiliait, très
certainement à cause de la couleur de sa peau, quand elle aurait dû la protéger
des moqueries de la famille.
Un jour, elle l'avait entendue
pleurer. Raoul, son mari, essayait de la consoler. Elle en était presque
devenue malade. Elle disait en hoquetant que la présence d'Alessandra dans la
famille était un perpétuel sujet de tracasseries. Son mari avait beau lui
demander de se taire qu'elle continuait à débiter son affreux discours. Le cœur
d’Alessandra avait beaucoup saigné ce soir-là, et ses larmes avaient inondé son
oreiller jusqu'au petit matin.
Sa mère ne l'aimait pas ou, pour
être plus juste, elle la détestait. Ces visites nocturnes pendant les- quelles
elle lui manifestait une certaine affection ? Une pure hypocrisie !
La jeune fille en déduisit même que c’était une forme de sadisme. Peut-être que
Maritza la savait éveillée et faisait exprès de l’effleurer de la main pour mieux
la torturer mentalement. Et ceci était plus intolérable que tout. Pourtant, se
disait-elle, elle n'avait pas choisi de venir au monde avec ce teint ou cette
texture de cheveu. Mais, autour d'elle, tout le monde se moquait de ses états
d’âme. Elle était coupable d'être elle-même et la « société » ne le
lui pardonnait pas. Cette couleur qui lui collait à la peau et dont elle ne
pouvait se débarrasser lui pesait d'une manière intolérable. La différence
entre ses sœurs et elle lui faisait mal. Qui plus est, c'était une douleur avec
laquelle il lui faudrait vivre le restant de ses jours.
Pour l'instant elle n’avait qu’une
hâte : avoir dix-huit ans pour pouvoir en finir avec cette école qu'elle
détestait. Son père lui avait promis de belles études à l'étranger. Partir
serait pour elle d’un tel soulagement ! Après avoir renoncé à entreprendre
des études de médecine ou de pharmacie jugées, en fin de compte, beaucoup trop
longues, elle hésitait entre la haute couture et la psychologie mais la balance
penchait du côté du merveilleux métier du docteur Sigmund Freud. Évidemment, en
attendant le moment de partir, il y avait beaucoup d'autres choses qui lui
plaisaient et qu’elle aurait aimé faire. Mais, ses élans avaient été coupés,
ses ailes cassées par le peu d’enthousiasme de Maritza. Elle adorait la musique
et avait demandé à apprendre la guitare qui était son instrument favori mais sa
mère avait poussé de hauts cris.
– Quelle idée ! Apprendre la
guitare ? Cela frise la barbarie. Une jeune fille de bonne famille joue au
piano ou au violon comme nos aïeules avant nous. La guitare c'est bon pour les
vagabonds et les jazzmen.
Elle avait été obligée de se plier
au vœu maternel. Pour la danse, cela avait été pareil. Elle avait fait du
ballet classique quand ses émotions la portaient vers la danse folklorique.
Même le ballet jazz avait été soigneusement écarté. Pour sa mère, il semblait
être impératif d'adopter tout ce qui venait du Blanc et rejeter le reste.
– Mademoiselle Lagardère, il est
temps pour vous de monter !
La voix de sœur Madeleine, le
préfet de discipline, la fit revenir sur terre.
Alessandra la fixa un instant avec
le regard éteint de l'incompréhension puis la lumière vint graduellement.
C'était l'heure de monter en classe. Elle ramassa précipitamment son sac et
s'enfuit en courant vers l'escalier. Le père Stéphane de Vastey, debout à
l'entrée de la chapelle, la vit passer comme un boulet de canon. Il devait la
rencontrer plus tard au confessionnal et déjà il appréhendait cette rencontre.
***
– Bonjour, père de Vastey, dit
Alessandra, quand elle pénétra quelques heures plus tard dans la petite
chapelle.
– Bonjour Mademoiselle Lagardère,
vous allez bien ?
– Pourquoi cette question ?
demanda-t-elle, sur la défensive.
– Vos yeux sont le miroir de vos
pensées…
– Ah bon ! lâcha-elle ironiquement,
je ne savais pas que je pouvais être aussi transparente. Et... que dévoilent
mes yeux ? Ou plutôt mes traîtres, devrais-je dire ?
Le jeune prêtre eut de nouveau le
sentiment que cette jeune fille se comportait comme un animal blessé et traqué.
Donc, il se garda bien de répondre à sa question. Pourtant, rien qu'à voir son
port altier il devinait qu’elle faisait partie d'une famille très aisée. Ce
n’étaient sûrement pas des soucis financiers qui la rendaient aussi irascible.
– Alors, pouvons-nous commencer
cette confession ? questionna Alessandra, agacée d’être dévisagée de la sorte
par le jeune prêtre.
– Bien sûr, bien sûr, s’empressa de
répondre celui-ci. Je vous en prie, asseyez-vous !
Et après s’être raclé la gorge :
– Allez-y ! je vous écoute.
Quelques minutes se passèrent dans
un silence absolu. Patient, le père de Vastey attendit. Il ne voulait en aucun
cas l'effaroucher car il la sentait prête à bondir comme un jeune fauve.
De ses doigts, il pianota doucement
sur le mobilier.
Enfin elle se décida.
– Bon ! Je ne sais quoi vous dire.
Comme je l'ai si souvent répété au père Perrier, je ne crois jamais faire
quelque chose de mal ! Ma notion du péché est totalement différente de la
vôtre. J’aurai beau essayé de vous l’expliquer, vous ne comprendrez pas !
– Et, quelle est votre notion du
péché, Mademoiselle Lagardère ?
– Eh bien... je crois...
– Vous croyez… ?
– Je… je crois que c'est ma mère
qui pèche en ne m'aimant pas et en me le prouvant chaque jour. Alors, quel que
soit le côté répréhensible de l'acte que j’aurais commis, je me trouve d’avance
une excuse valable. D'ailleurs, comment voulez-vous que j’aie foi en un Dieu
plein de justice et d’équité, quand je reste persuadée que celui-ci assiste
chaque jour à mes tortures en affichant une impassibilité à faire pâlir les
sourds et les aveugles ?
– Mais, de quelles tortures
parlez-vous, Mademoiselle Lagardère ? s’étonna le prêtre.
Alessandra hésita à passer aux
aveux et elle en voulut encore plus à sa mère de la mettre dans cette terrible
situation. Mais, elle n'en pouvait plus. Il fallait qu'elle lâche le morceau.
Elle regarda le jeune vicaire dans le blanc des yeux puis dit lentement en
martelant ses mots.
– Ma mère me déteste parce que je
n'ai pas la peau claire et les cheveux soyeux de mes sœurs.
Le père de Vastey eut un
haut-le-corps qui en disait long de sa surprise. Il protesta :
– Je ne vous crois pas. Ce n'est
pas une chose possible. Sa foi chrétienne le lui interdirait. J'ai appris, de
manière tout à fait fortuite d'ailleurs, qu'elle était une femme d'église.
– Tout cela n’est qu’un leurre. Ma
mère est bour- rée de préjugés. Elle ne veut pas voir les Noirs et moi je subis
les pires humiliations de sa part. Pour elle, je ne fais jamais rien de bon.
Elle refuse de s'occuper de moi. Elle n'a jamais voulu m'aider à apprendre mes
leçons ; très certainement parce qu’elle me juge trop sotte pour les
comprendre. Je suis victime de racisme dans ma propre maison, ma propre
famille.
– Allez, allez, il ne faut pas
exagérer, protesta le jeune prêtre, vous amplifiez certainement les choses.
Tout cela me paraît tellement incroyable. À votre âge, une adolescente a
toujours un sérieux penchant pour… la fabulation.
– Croyez-moi, Père de Vastey, je ne
saurais mentir. J'ai besoin d'aide. Car, je n'ai personne à qui en parler.
Personne à qui me confier. Je sens ma tête prête à éclater. C'est grâce à mon
père que je suis encore scolarisée. Ma mère voulait que j'aille prendre des
cours de pâtisserie, me jugeant trop sotte pour poursuivre mes études jusqu'à
la philo. Pourtant, elle sait très bien à quel point j’aurais aimé devenir
médecin ou pharmacienne. Mais, comment voulez-vous que j'aie de bonnes notes
quand chaque jour je vis en plein cauchemar ?
– Calmez-vous, ce n'est pas la
peine de vous exciter de la sorte, s’empressa de dire le prêtre face à
l’agitation de la jeune fille. Tout cela va peut-être s'arranger. La puberté
est une étape très difficile. Peut-être qu'après, tout rentrera dans l'ordre.
Votre mère vous aime, j’en suis sûr, cela ne saurait être autrement. Elle est
une personne instruite et cultivée qui doit bien se placer au-dessus de
certaines mes- quineries.
– Mesquineries ? Voyons, il faut
bien appeler les choses par leur nom, c'est de la méchanceté. Une enfant
adoptée aurait été mieux traitée que moi.
– C’est quand même
impensable !
Alessandra se mit debout en
repoussant sa chaise avec violence.
– Je ne mens pas !
déclara-t-elle rageuse, tout ce que je vous ai dit est absolument vrai. Si vous
ne voulez pas me croire tant pis pour vous. Mais, si un jour ma mère pousse sa
méchanceté jusqu'à m’assassiner… j'espère que vous n'aurez pas mauvaise
conscience à ce moment-là.
Et elle tourna brusquement les
talons et se précipita vers la sortie.
– Mais... écoutez, cria le père de Vastey voulant ainsi
arrêter sa course. Mademoiselle Lagardère… vous partez sans… sans mon
absolution. Vous ne pourrez pas communier dimanche.
À ces mots, Alessandra se figea et
eut un rire ironique avant de répondre :
– Primo, comment pourriez-vous me
donner votre absolution quand je n'ai pas péché ? Secundo, vous tenez à
justifier les péchés de ma mère et à cautionner son racisme, ce que je trouve
méchant de votre part. Tertio, votre absolution, tout le monde peut s'en
passer. Ma mère la première, puisqu'elle communie chaque dimanche. J'ose encore
croire que l’un de vos confrères n’a pas poussé l’audace jusqu’à lui donner
l’absolution malgré son comportement amoral et immoral. Alors là, si c’est le
cas, votre Église ne serait qu’une vaste plaisanterie, permettez-moi de vous le
dire !
Sur ce, elle sortit rapidement,
laissant le jeune prêtre totalement ahuri. Les propos de cette jeune fille
étaient d'une logique et d’une justesse implacables. Ce fait le bouleversa au
plus haut point. Il commençait déjà à avoir mauvaise conscience vis-à-vis
d'elle. Comment avait-il pu prendre la défense d'une mère qu'il ne connaissait
même pas, alors qu’il avait flairé, dès le premier instant, la détresse de
cette enfant ? Sa souffrance était presque palpable. Il avait honte de
lui-même. Il n'avait rien fait pour secourir cette âme en peine. Au contraire,
il n'était parvenu qu'à la hérisser contre cette Église qu'il chérissait et
qu'il tenait tant à faire aimer des autres.
Il souffrait. Sa mission, il ne
l'avait pas accomplie. Impossible de la rejoindre ; elle avait déjà
regagné sa salle de classe. L'attendre à la sortie ? Cela serait mal vu et
ferait l’objet de toutes sortes de ragots ! Essayer de lui téléphoner chez
elle ? Impensable ! Ses parents ne comprendraient pas. Et cette impuissance
le rendit mal à l'aise. Il se sentait mal dans sa peau. Comme un médecin ayant
fait un mauvais diagnostic, il avait mauvaise conscience.
Déjà une autre élève arrivait pour
la confession. Il la vit dans un flou des plus total et l'entendit lui débiter
une liste de péchés si énormes qu’ils avaient l'air d'avoir été inventés, sur
place pour la circonstance.
« Dix Je vous salue Marie, dix Notre
Père et l'Acte de contrition » ! lui prescrivit-il
machinalement, la mort dans l’âme, en pensant à la remarque d’Alessandra
concernant l’hypocrisie de cette fameuse absolution. Comme tout cela lui
paraissait idiot tout à coup ! Il secoua la tête pour chasser cette pensée tout
en se disant que cette jeune fille avait quelque chose de diabolique.
***
« Oui, c'était toi la fille
dont j'ai rêvé. Depuis longtemps, longtemps déjà je t'ai cherchée... »
La chanson de Dick Rivers
envahissait la salle de musique.
Alessandra,
les yeux fermés, fredonnait à mi-voix cette tendre mélodie qui la faisait un
peu rêver. À seize ans, elle n'avait jamais encore eu d'amoureux, et le soir
dans son lit elle pensait toujours à ce jeune homme, encore sans visage, qui la
tiendrait dans ses bras pour lui dire sa tendresse et son amour. Aura-t-il une
vague ressemblance avec le père de Vastey ?
Le quarante-cinq tours prit fin.
Alessandra se leva nonchalamment et posa sur le plateau le dernier disque de
Johnny Halliday. Elle augmenta sensible- ment le volume. La voix puissante du
rocker et sa musique tonitruante remplirent l'espace.
Des pas précipités dans l'escalier,
une, deux por- tes claquèrent, et sa mère était là, en face d'elle, le regard
en furie.
– Serait-ce possible de faire
tranquillement sa sieste dans cette maison ?
– Excuse-moi, maman, j’ignorais que
tu te reposais, répondit tranquillement Alessandra.
– Tu l'as fait exprès, tu m'as
entendu dire à ton père que je montais m'allonger à cause d’un affreux mal de
tête…
– Je n'en savais rien, je te le
jure, maman, sans quoi j'aurais fait moins de bruit.
– Moi, je suis persuadée que tu
l'as fait sciemment. Ce soir nous sommes invités chez les Helmcke, c'est la
fête de Catherine ! Eh bien toi, tu n'iras pas !
Alessandra fut soudain prise de
vertige. Non pas ça ! Elle tenait tellement à se rendre à cette
surprise-partie.
– Écoute maman, essaya-t-elle de
protester, je t'assure que ce geste n'a pas été délibéré...
– Je ne veux plus rien savoir, ma
chère, il est trop tard. Tu réviseras ton cours de mathématiques car tes
dernières notes ne sont pas du tout reluisantes. Cela te fera le plus grand
bien puisque tu tiens toujours à garder la queue de la classe.
Sur ces mots, sa mère remonta dans
sa chambre, la laissant désemparée.
Carmen,
la nouvelle bonne, armée de son balai, in- terrompit son ménage pour lui lancer
un regard désolé.
– Merde ! jura tout bas
Alessandra en se tapant le front.
En voulant taquiner sa mère – car
contrairement à ses affirmations, elle avait fait exprès de faire autant de
bruit pour attirer son attention –, elle s'était punie toute seule.
Et la fête chez les Helmcke, cette
soirée qu'elle attendait depuis tant de mois ! Une sorte de lumière dans
sa vie si sombre et si triste. Elle ne voulait pas se l'avouer totalement mais
elle avait un léger béguin pour Boy Helmcke. Hélas ! Lui, il ne la voyait
même pas, n'ayant d’yeux que pour Sybil. La blonde Sybil. Mais elle désirait
quand même le revoir. Il était si gentil et ses très larges épaules malgré son
jeune âge (il n’avait que dix-sept ans) lui donnait l'envie d'y poser sa tête.
Elle était désolée de le voir se morfondre pour sa cadette. Ô ! la frivole
Sybil, si sûre d'elle et qui savait faire tourner les têtes. Sybil, la
désinvolte, avait les plus beaux garçons à ses pieds et, chose curieuse, elle
avait laissé entendre à sa meilleure amie qu'elle aimait bien le jeune vicaire.
Ce qui n’était pas du tout pour plaire à Alessandra sans que celle-ci ne sache
trop pourquoi.
La pensée de la jeune fille erra un
instant autour du jeune et séduisant prêtre et elle se demanda tout à coup
combien de filles allaient tomber amoureuses de lui.
Elle lui en voulait toujours de son
incompréhension de la fois dernière. Pourquoi avait-il préféré défendre cette
mère qui la faisait tant souffrir ? Dire qu'elle avait cru à un moment
qu'il serait différent de ce vieil hibou qu'était le père Perrier, qui aimait
d'avance sa mère puisqu'elle était la première à faire de généreux dons
mensuels à la paroisse. Une dona- taire de cette trempe pesait lourd dans une
balance. Mais, Stéphane de Vastey, quel intérêt avait bien pu lui dicter ses
paroles ? Pourquoi s’était-il jeté la tête la première dans une voie sans
issue ? Elle essaya d’excuser sa conduite et l'idée lui vint qu’il s’était
comporté de la sorte par horreur de la méchanceté gratuite. N’importe qui de
sensé aurait toujours du mal à croire qu'une mère puisse autant détester un
enfant qu'elle avait elle-même mis au monde. Alessandra le concevait bien, mais
qu'un prêtre, un homme de foi, doute d'avance de ses affirmations la frustra et
elle décida de le mettre lui aussi sur la liste des personnes à « abattre ».
***
Le jour se mourait lentement sur
Pétion-Ville. Alessandra se délectait de ce merveilleux tableau qu'était ce
coucher de soleil en regrettant d'avance qu'il fut éphémère. Chaque seconde,
les tons changeaient, le décor se transformait et les teintes chaudes avaient
un éclat extraordinaire qui flattait l’œil.
La jeune fille adorait s'asseoir
sur la grande terrasse pour admirer ce spectacle d'un moment qui lui procurait
ces instants de bonheur qu'elle volait à la vie. Elle se réconciliait pour quelques
instants avec Dieu. Elle ferma une seconde les yeux et poussa un soupir plein
de désarroi. Pourquoi est-ce que ce Dieu tout-puissant, capable de faire de si
belles choses, n'affichait que de l’indifférence à son endroit ? Pour-
quoi ne la frappait-il pas de surdité ? Au moins elle serait à l’abri des
sarcasmes que savait distiller sa mère à longueur de journée pour la rendre mal
à l’aise ! Tout au plus, il aurait pu, tout bonnement, d'un coup de baguette
magique, frapper sa génitrice de mutisme. Voilà, ceci serait beaucoup plus
logique, beaucoup plus... disons juste, puisque c'est elle qui possédait une
langue de vipère. Une langue fourchue qui pouvait lui sortir des paroles
blessantes ayant le don de la faire pleurer et ceci très souvent en présence du
personnel de maison. Quelle humi- liation !
Mais, quel genre de monstre était
cette femme qui disait être sa mère ? Tout miel avec Sybil et Allison et tout
fiel avec son aînée qu'elle traitait comme une pestiférée. Sa grand-tante
Marguerite, sœur aînée de sa chère grand-mère avait demandé nombre de fois à
Maritza de permettre à Alessandra de venir vivre avec elle. Son célibat était
si lourd à porter qu'elle aurait bien aimé avoir de la compagnie, disait-elle.
Alessandra savait que c'était par affection que sa grand-tante faisait une
telle requête, et elle l'en remerciait de tout cœur. Mais, évidemment, sa mère
déclinait toujours toute offre de ce genre avec une peur proche de la panique,
ne voulant certainement pas la perdre de vue une seconde. Sans doute
craignait-elle de n'avoir plus personne sur qui exercer sa rage ?
Tant d'amertume de la part de
Maritza Sanders Lagardère était, somme toute, assez incompréhensible
puisqu'elle avait tout eu dans l'existence. Elle descendait d'une des plus
grandes familles de ce petit bout d'île. Son père était l'un des hommes les
plus riches et les plus influents de ce pays. Les Sanders avaient fait fortune
honnêtement, dans le textile. Les frères Sanders avaient la réputation d’être
de rudes travailleurs, faisant fonctionner leurs usines plus de quinze heures
par jour. À ce rythme, celles-ci devinrent de plus en plus prospères, assurant
à leurs propriétaires une inestimable richesse.
La mère Sanders, de son nom de
jeune fille Olga Shettini, était, elle aussi, issue de la haute société.
« Une famille un peu moins honnête, parce qu’elle possédait des terres
dans l’Artibonite à perte de vue ! », déclaraient les Sanders un peu
jaloux de leur fortune. Comme si la possession de terres trans- formait
automatiquement les honnêtes gens en bri- gands !
Le mari d’Olga Shettini avait reçu
du père de celle-ci une confortable dot le jour de ses noces. Les mauvaises
langues disaient que c'est parce que le patriarche avait été tellement heureux
de pouvoir caser une fille un peu trop libertine à son goût. On dit aussi que
M. Shettini avait lui-même accompagné sa fille jusqu’à l'autel, quand il avait
refusé de le faire pour ses autres enfants, s’assurant ainsi qu’elle était bel
et bien mariée. Ce descendant d'Italien, au sang bouillant, ayant un sérieux
penchant pour l'alcool, avait pris un verre de trop ce jour-là et alla jusqu'à
remercier publiquement son gendre d'avoir sauvé sa fille de la luxure.
L'assistance et surtout sa femme n'avaient pas apprécié sa franchise, on le
comprend bien.
Du mariage de William Sanders et de
Olga Shettini naquirent quatre enfants dont Maritza fut la seule fille. Gâtée
et choyée à outrance, celle-ci n’eut jamais rien à envier à quiconque. Elle
avait fréquenté les meilleures écoles et aussi l'université, ce qui s’avérait
être rare à l’époque. Elle était belle ; ce mélange de sang italien et
allemand avait donné un bon produit et William Sanders en était fou. Jusqu'à
présent d'ailleurs, et cela se voyait rien que dans la façon dont il posait les
yeux sur elle.
Mais, il faut dire aussi que chez
les Sanders l'aïeule était une négresse, une vraie. Le premier Sanders débarqué
au pays fuyant la guerre en Europe avait épousé une marchande « du bas de
la ville ». Elle avait un commerce de dentelle. De cette femme, on n'entendait
point parler. D'ailleurs, elle-même ne parlait pas beaucoup pour le grand
bonheur de la famille qui n'aimait pas trop la voir afficher son créolisme
débordant. Et rares étaient ceux qui l'a- vaient croisée, un jour, dans la
cuisine des Sanders écossant les petits pois, ne sachant même pas qui elle
était, la confondant avec une bonne. Et ce n'est que par hasard quand on se
rendait compte que tout le monde lui parlait avec déférence qu’on comprenait
qu’elle était la doyenne de la famille. De l’avis de plus d’un, cette
considération s’affichait non pas à cause d'une quelconque affection qu'on
aurait pu lui vouer mais, simplement, parce qu'elle détenait les cordons de la
bourse. Depuis son veuvage, elle avait pris les rênes des affaires de son mari.
Elle était peut-être sans instruction mais elle avait, toute seule, développé
son business de dentelles et réussi à
convaincre son époux de se lancer dans le textile, la confection de dessous
féminins et dans la lingerie fine.
Depuis cette grande négresse, plus
personne à la peau d’ébène n'était entré dans la famille. Au contraire, tous
avaient cherché à se marier avec des Blancs, les vrais, pas les Blancs mannans, ceux qui étaient nés au pays,
non ! Les « importés ».
À défaut de ceux-ci, in extremis, on acceptait les mulâtres à condition,
évidemment, qu'ils n'aient pas trop de café dans leur lait.
Malgré toute cette blanchisserie, il y avait eu quelques
problèmes dans les cercles huppés de la capitale. Eh, oui ! Le père
Sanders, malgré sa fortune, n'avait pas réussi à faire admettre sa femme parmi
les sans « tache et sans reproche ». Un jour, en plein bal, le
président du Belvil Club avait fait arrêter la musique pour demander aux époux
Sanders de quitter la salle sur demande générale car, par sa présence, cette
femme noire avait offensé l'assistance qui répugnait même à lui adresser la
parole de peur qu'elle n'accouche d'une grossièreté digne de la
Croix-des-Bossales.
Paul Sanders quitta le club ce
jour-là pour ne plus jamais y remettre les pieds. Aussi, ne versa-t-il plus sa
contribution de membre d'honneur. Ce fait dérangea le budget de l’association
et décapita les tournois de tennis et de golf de cette année-là. Ces activités
étaient toutes placées sous le haut patronage du tout- puissant groupe « Sanders
et Fils ».
Bien entendu, il y en a qui diront
que l’enfance de Maritza n’avait pas été de tout repos. Souvent, dans la vie,
il ne suffisait pas d’avoir de gros moyens financiers. La fillette avait été
continuellement ballottée d’un pays à un autre, car les activités commerciales
des Sanders les forçaient à se déplacer plus que de raison. Un mois en Italie,
deux aux États-Unis, trois en Hollande ou quelques semaines aux Bahamas et
hop ! On revenait vers Port-au-Prince. De longues crises nerveuses et trois
dépressions dues à sa grande fragilité psychologique avaient fait d’elle un
être plutôt irascible. Un rien pouvait la contrarier, et son mari veillait à ce
qu’on ne la dérangeât pas quand elle se sentait agitée ou quand elle avait ces
migraines qui lui coupaient même l’appétit et qui ne la lâchaient qu’après deux
ou trois jours de souf- frances atroces. Ces maux, aggravés par sa paranoïa
chaque jour grandissante, devenaient de plus en plus insoutenables. Quand elle
réussissait enfin à dormir, elle était réveillée par d’affreux cauchemars
qu’elle n’osait raconter à personne et qui la laissaient ha- garde des jours
durant.
III
La
cloche de l’église carillonna gaiement pour clore la messe dominicale.
Alessandra ne put retenir un soupir de soulagement. Elle s’étira légèrement, ce
qui porta sa mère à lui lancer un regard noir. Eh oui ! constata-t-elle, tout
ce qui est mauvais est forcément noir ! Des jours noirs, des années noires, les
plus noirs moments de la vie, etc. L’homélie du prêtre, elle ne l’avait écoutée
que d’une oreille distraite. Il avait parlé de l’amour filial et du respect que
les enfants devaient à leurs parents. Du bla-bla-bla ! Jamais on ne
parlait de l’amour et de l’affection que devaient les parents à leurs enfants.
Ce qui intéressait Alessandra ce
jour-là, c’était de voir le père de Vastey. Mais, elle le chercha en vain du
regard, il n’était nulle part. Elle était déçue sans trop savoir pourquoi
puisqu’elle portait encore sur sa peau les brûlures de ses dernières paroles.
Elle avait quand même pensé à ce jeune prêtre, une bonne partie de la nuit.
Elle avait pitié de lui, le sentant très naïf. C’était visible qu’il ne savait
rien de la vie et qu’il croyait le monde bon et les humains généreux à l’image
du Christ. Pauvre Stéphane de Vastey ! Elle ne se sentait plus la force de
le détester parce qu’elle ne lui trouvait aucune hypocrisie.
Pour rentrer à la maison,
Alessandra s’engagea la première dans l’allée principale de l’église ; sa
mère suivait, tenant ses jeunes sœurs par les épaules. Brus- quement, sans
avertissement aucun, Alessandra s’arrêta. Les autres qui ne faisaient pas
attention se heurtèrent à elle. Les yeux de sa mère lancèrent des éclairs.
« Encore une de ses gaucheries ! » pensa celle-ci. Non, elle se
trompait. Alessandra avait tout bonnement aperçu le père de Vastey causant à
quelqu’un sur le parvis de l’église.
La jeune fille se sentit troublée.
Il était là ! Tant mieux, cela lui éviterait de se demander, pendant toute
la journée, où il pouvait bien être. Elle le trouva beau malgré sa soutane et
se demanda pour la centième fois pourquoi un si bel homme avait choisi d’entrer
dans les ordres. Un véritable gâchis !
Quand le père de Vastey la vit à
son tour, un grand sourire lui fendit la face.
– Mademoiselle Lagardère, comment
allez-vous ? dit-il en s’approchant d’elle, négligeant d’un coup son ancienne
interlocutrice.
Le cœur d’Alessandra battit la
chamade. Elle sentit le souffle lui manquer.
– Ça va, merci ! répondit-elle
d’une petite voix, en rougissant.
Sa mère fut clouée par la surprise.
Elle n’en revenait pas. Une Alessandra rougissante et perdant tous ses moyens
alors qu’elle était si frondeuse, si difficile à amadouer. Maritza regarda le
jeune prêtre dialoguer avec sa fille le cœur étreint d’une légère appréhension.
Elle secoua la tête comme pour effacer les mauvaises pensées qui avaient l’air
de vouloir s’y installer. Par expérience, elle avait déjà saisi ce
qu’Alessandra prendrait du temps à comprendre. Ce regard fiévreux, ces yeux qui
scrutaient toute la salle, il y avait là tous les symptômes d’un état amoureux.
Elle avait même eu l’impression d’entendre battre son cœur dans sa jeune
poitrine tant son émotion avait été forte. Hum… Maritza s’éloigna soucieuse.
Son cœur de mère saignait car elle
se voyait forcée d’être dure avec sa propre fille alors qu’elle désirait qu’il
en soit tout autrement. C’était très pénible d’avoir à jouer cette comédie, de
mettre toutes sortes de distance entre elle et son aînée dans le seul but de
protéger celle-ci. Avait-elle le choix ? Avait-elle le droit de faire
différemment sans que cela ne soit préjudiciable à Alessandra ? Dieu, que
la vie était compliquée ! Cette enfant, elle l’aimait de tout son cœur et
de toute son âme ; pourtant, pour des raisons tout à fait indépendantes de
sa volonté, elle devait taire ses sentiments. Ne rien tenter alors qu’en cette
étape difficile de son adolescence elle avait besoin d’attention et surtout des
conseils avisés d’une mère. Maritza se voyait coincée dans son enfer et elle
n’avait personne à qui se confier. Tout était si grave !
– Avez-vous aimé le sermon,
Mademoiselle Lagar- dère ? demanda le jeune vicaire, se rendant soudain compte
que sa main retenait encore celle d’Ales- sandra.
Celle-ci hésita un instant, fut
tentée de mentir mais s’en abstint. Ç’aurait été trop facile.
– Non ! répondit-elle
sèchement, adoptant de nouveau son attitude rébarbative rien qu’en entendant le
mot « sermon ». Ma mère tenait à ce que je sois là, alors j’ai
obtempéré, c’est tout ! Je n’ai jamais aimé la messe de dix heures le
dimanche matin. C’est le rendez-vous des hypocrites, des amoureux, de ceux qui
tiennent à exhiber leurs vêtements neufs et des aguicheuses. D’ailleurs,
personne ne prête attention au sermon. Les gens écoutent plutôt leur cœur et
surtout leurs sens, pas autre chose.
– Ne parlez pas de la sorte,
Mademoiselle Lagardère, s’offusqua le jeune prêtre, vous êtes beaucoup trop
jeune pour être aussi désabusée.
– Père de Vastey, vous avez des
yeux pour ne pas voir. Même dans votre bible il est écrit qu’il n’y a pas pire
aveugle que celui qui ne veut pas voir.
– Cela me fait plaisir de constater
que vous lisez quand même la Bible.
– Non, non, non ! Ce n’est pas pour
les raisons que vous vous imaginez, mais pour pouvoir prendre… Dieu à défaut.
– Vous avez tort de vous rebiffer
ainsi contre le Très-Haut quand celui-ci est bon et miséricordieux. D’ailleurs,
chaque jour il nous le prouve davantage.
– Très bien, la prochaine fois que
vous lui parlerez, demandez-lui s’il a fait exprès de me doter d’une mère aussi
détestable. Hier encore, elle m’a enfermée dans ma chambre à double tour pour
que je n’aille pas au cinéma avec mes sœurs ; sous prétexte que je n’avais
pas achevé mes devoirs quand ceux-ci avaient été faits depuis vendredi après-midi.
– Écoutez, je crois que je vais
parler à votre mère. Je m’en voudrais d’accorder une foi absolue aux paroles
d’une… gamine.
– Une gamine, moi ? Vous voulez rire. J’en sais bien plus que
vous sur la vie.
– Croyez-vous cela, jeune
demoiselle ?
Alessandra regretta, à cette minute
précise d’avoir cherché à le voir, de l’avoir abordé, de lui avoir parlé. Quel
idiot ! Il ne comprendrait jamais rien. Pour se venger, elle ajouta avant de
tourner le dos :
– Pendant que j’y pense, dites à
votre Dieu supra intelligent qui est le commencement et la fin que ce sang qui
coule chaque mois entre les cuisses des femmes n’est pas une idée géniale. S’il
s’était montré moins paresseux ou peut-être plus généreux envers la gent
féminine, il aurait pu trouver mieux.
Le père de Vastey vit de la fureur
dans les yeux de la jeune fille et décida d’écourter cet entretien qui,
somme toute, ne mènerait à rien d’autre qu’à une plus grande incompréhension.
***
En remontant dans sa chambre, un
peu plus tard, il se demanda encore une fois la raison d’une si grande
agressivité chez la jeune fille. Il se refusait à croire que Maritza Lagardère,
cette belle femme au regard angélique qui communiait tous les dimanches,
pouvait porter en elle autant de méchanceté que prétendait sa fille. Alessandra
Lagardère avait peut-être un grain de folie qui était en train de ger- mer en
elle. Il lui fallait peut-être voir un psycho- logue avant que son cas ne soit
totalement perdu.
***
Ce soir-là, Alessandra se sentit
seule, vraiment seule. Elle entendit rire ses sœurs dans la chambre voisine,
voulut les rejoindre mais se ravisa à temps. Sa mère ne voulait pas qu’elle
soit souvent avec Sybil et Allison craignant que celles-ci n’adoptent ses
« mauvaises manières » comme elle disait. Tant pis, elle resterait
dans sa chambre à ressasser ses idées noires.
Elle se résignait déjà à sa
solitude quand elle se rappela, tout à coup, que Stanley Stark avait glissé
dans son sac à main, pendant la messe, un petit bâtonnet blanc.
– Mais, si !
s’écria-t-elle.
Une
cigarette, elle avait une cigarette. Elle se leva d’un bond et tira de son sac
« le calumet de la paix » comme disaient les copains. Pendant
quelques heures, elle oublierait les « visages pâles » et
surtout, le beau Stéphane qui hantait un peu trop son esprit.
***
Alessandra,
la rebelle, passa encore deux années dans cette école qu’elle n’aimait guère,
seulement parce qu’elle tenait à être le plus près possible du jeune prêtre.
Ce qui aurait pu paraître une toquade, au fond, ne
l’était pas. C’était un amour pur comme seul un sentiment neuf, émanant d’un
adolescent en pleine puberté, pouvait l’être.
Plusieurs jeunes hommes lui tournaient autour, qu’elle
ne les remarquait pas, trop occupée à penser à Stéphane. Stéphane,
l’inaccessible, l’homme qui aimait Dieu par-dessus tout et qui ne voyait en
elle qu’une brebis égarée. Il avait fini par comprendre qu’elle disait vrai
concernant l’attitude incroyable de sa mère et avait conclu avec elle que cela
était très certainement lié à un problème de couleur même si cela lui
paraissait à peine concevable. Aussi, faisait-il de son mieux pour l’aider à ne
pas s’enfoncer dans une paranoïa destructrice. Il voulait tellement qu’elle
aimât le Seigneur autant que lui mais cela était presque impossible à la jeune fille.
Dans une attitude recueillie, il lui parlait de l’Être suprême, la croyant
attentive à ses paroles. Hélas ! Quand il rouvrait les yeux, il découvrait
le regard plein d’amour d’Alessandra fixé sur lui ! Jamais, avant elle, une
femme ne l’avait contemplé ainsi. Ce regard de femme en devenir lui disait ses
sentiments, son désir de lui et toute la tendresse du monde. Dans ces moments,
le jeune prêtre la prenait pour l’ambassadrice du diable désirant le séduire
dans un lieu aussi sacré que l’enceinte d’une église. Et il se mettait à prier
avec une ferveur incroyable, se sentant bien incapable de maîtriser cette douce
sensation qui l’envahissait quand il était en sa présence.
Il demandait souvent à Dieu de l’aider à lutter contre
tous les mauvais génies qui voulaient le faire trébucher pour qu’il ne devienne
qu’un vulgaire pécheur ; lui qui s’était juré de vouer sa vie à la prière,
loin de toutes tentations de la chair. Un vrai sacerdoce ! Il en avait
décidé ainsi et ne voulait aucune entrave sur son chemin. De plus, il était
persuadé que son paradis, il le gagnerait en brandissant à Dieu la pureté de
son cœur et de son corps comme un étendard, prouvant ainsi que sur terre il
s’était abstenu de flirter avec les esprits mauvais.
Il ne voulait pas seulement résister à la tentation, il
désirait surtout la fuir pour ne pas avoir à mettre à l’épreuve certaines de
ses faiblesses. Pourtant il se devait d’aider Alessandra à être en paix avec
elle-même. Car il sentait, par moments, qu’à force d’incompréhension, cette adolescente
pourrait se perdre dans ce bas monde où le sexe et l’argent régnaient en
maître. Mais pouvait-il lui-même l’approcher de trop près, s’exposer à des
égratignures dues à ses épines et lui permettre de blesser son cœur vierge de
tout amour féminin ?
Le jeune vicaire était à ce stade
de pensées quand son téléphone sonna. Il décrocha.
La voix était légèrement
essoufflée. Une voix reconnaissable entre toutes. Alessandra voulait le voir
tout de suite au confessionnal. Il n’avait pas encore ouvert la bouche qu’elle
raccrochait déjà, ne lui laissant que le choix d’être au rendez-vous.
Il ne voulut pas se l’avouer tout
de suite, mais cette entrevue créait déjà en lui une émotion à laquelle il
tenait à échapper. Qu’elle veuille le voir à cette heure tardive dans le
confessionnal ne présageait rien de bon mais ne pas y aller serait, à son avis,
la pire des choses.
***
C’est d’un pas rapide qu’il se
rendit sur le lieu de la rencontre, le cœur étreint par une sourde angoisse.
Il y fut bien avant elle, ce qui augmenta
sa nervosité. Ses mains tremblaient tellement qu’il donnait l’impression d’être
un homme amoureux, et cela l’accablait. Il en voulut à Alessandra de provoquer
en lui de pareils troubles.
Des minutes qui lui parurent des
heures s’égrenèrent lentement. Dans sa tête, les idées s’entrechoquaient et il
essayait de s’imaginer les mille et une raisons qui auraient pu pousser
Alessandra à vouloir le rencontrer à une heure aussi indue. Il se tordait les
mains d’énervement, revit en pensée l’histoire pas du tout ordinaire de la
jeune fille. Un vrai itinéraire d’enfant pas du tout gâtée. Cette mère qui
semblait la détester à cause de la couleur de sa peau et les méchancetés
qu’elle lui faisait à cause de cela : de la barbarie pure ! La
multitude de petites flèches empoisonnées que lui lançaient ses cama- rades qui
s’étonnaient de la différence entre ses sœurs et elle : un cauchemar
quotidien. Tous ces faits semblaient profondément l’affecter. Fragile, cette
enfant l’était jusqu’à l’excès. Cette sensibilité à fleur de peau, à fleur de
cœur, à fleur de corps lui donnait l’envie de la protéger. La protéger de qui,
de quoi ? Il ne savait pas trop. De tout, de sa mère, de son milieu social
ou tout simplement d’elle-même. Elle lui laissait toujours l’impression qu’elle
ne serait jamais une fille comme les autres. Elle n’était pas née, que son
histoire l’avait précédée. Mais, ce qui le tourmentait le plus était le
pressentiment qu’il allait, lui, simple curé de paroisse, jouer un rôle
important dans cette vie qu’il devinait peu quelconque. Depuis un peu plus de
deux ans qu’il la connaissait, il l’avait entendu dire bien des énormités mais
il avait pardonné. Elle avait même tenté de l’insulter, de lui faire croire
qu’il avait fait un très mauvais choix en voulant être prêtre ; il avait
encore pardonné. Mais, de quel droit intervenait-elle dans sa vie privée ?
Est-ce que de se montrer compréhensif ou attentif à ses problèmes faisait de
lui son ami, un ami intime à qui elle voulait dicter sa volonté ?
Non ! il ne la laisserait pas faire. Cette petite ne lui était rien.
À un certain moment elle avait
voulu l’offenser en offensant le Très-Haut, le Dieu qu’il aimait tant. Elle
disait que celui-ci avait délibérément créé Satan, car il s’ennuyait tout seul
dans un monde où « tout le monde il est beau, tout le monde il est
gentil ». Alors, il avait permis au mal de s’installer, question de
s’amuser un peu.
Afin de le pousser à bout elle
avait projeté l’image de Dieu et de Satan assis comme deux joueurs d’échecs
utilisant des pions qui ne seraient autre que des êtres humains. Eh oui !
de vulgaires pions entre les mains de puissants esprits contre lesquels ils ne
pouvaient rien, devant se laisser ballotter au gré de leur volonté.
Le jeune prêtre se révoltait,
vociférait, s’énervait, puis se calmait en voyant le sourire qui flottait sur
les lèvres de la jeune fille. Croyait-elle vraiment à tout ce qu’elle avançait
ou voulait-elle seulement le faire sortir de ses gonds ? Tout comme les
jours où elle accusait les sœurs de la congrégation de Sainte-Thérèse d’être
hypocrites et bourrées de préjugés, s’amusait-elle encore à le provoquer ?
Elle disait haut et fort que celles-ci ressemblaient aux religieuses de
Saint-Archange ; pures comme des anges peut-être, mais, orgueilleuses comme
des démons !
Elle prétendait aussi que les
ecclésiastiques catho- liques n’étaient que des menteurs qu’il fallait faire
taire avant de forcer l’humanité à crouler sous le poids de leur ignominie.
Comme un cheval sauvage, perpétuellement indompté, elle se cabrait contre
l’ordre établi. Pour elle, les prêtres n’étaient rien d’autre que d'infâmes
vendeurs d’absolution qui n’avaient pas hésité à tromper tous leurs fidèles
pour construire leur basilique Saint-Pierre ! Des prédateurs qui avaient,
sans sourciller, détruit, éliminé et spolié des millions d’Amérindiens au nom
du christianisme, au nom de l’évangélisation des peuples, lui jetait-elle à la
figure perpétuellement. Des arguments de défense, le jeune prêtre n’en avait
pas beaucoup. Il se rongeait le sang et implorait le ciel de lui venir en aide,
et priait pour que la grâce divine descende sur cette très jeune fille. Oui, il
serait beau le jour où elle renierait ses sombres pensées, trop sombres pour un
être aussi jeune, aussi plein de désir de vivre. C’est pour un mieux-être
qu’elle se battait ou plutôt qu’elle se débattait dans ce monde ingrat et
cruel.
De son côté, Alessandra pensait que
le père de Vastey était lâche parce qu’il avait choisi la voie la plus courte
pour parvenir à son Dieu et à son paradis, celle où il n’y avait pas d’appétit
de la chair ni de convoitises. Le test, le vrai, on devait le réussir en
tentant de patauger dans la boue de ce monde puis de s’en sortir sans y laisser
ses plumes. Mais, lui, il avait peur, et elle le savait et n’avait de cesse de
lui répéter que sa foi était plutôt bidon, car il était bien incapable de
résister aux vraies tentations. Sans aucun doute, cela portait le jeune vicaire
à réfléchir et il trouvait tout cela fort dérangeant.
– Pardonnez-moi, je suis en
retard !
La voix, derrière lui, le fit
sursauter.
– Vous m’avez fait peur,
Mademoiselle Lagardère. – Tiens !
Ce n’est pas nouveau je crois...
Elle avait du rire dans les yeux en
disant cela. Stéphane, un bref instant, parut soulagé. Ce qu’elle avait à lui
dire n’était peut-être pas si grave que ça, sans quoi il n’y aurait eu aucune
place pour la plaisanterie.
Alessandra sourit et s’enhardit à
passer douce- ment son index sur la joue du jeune prêtre ; un geste
qu’elle ne s’était jamais autorisée jusqu'à présent. Le père de Vastey,
surpris, s’écarta d’elle immédiatement comme s’il avait été touché par une
pestiférée.
Elle rit doucement, un rire de
gorge. Le prêtre la regarda comme une bête traquée fixerait un éventuel
agresseur. Elle était vraiment belle cette jeune fille à la peau d’ébène et aux
dents si blanches que celles-ci brillaient dans la pénombre. Peut-être que la
souffrance embellissait les femmes leur donnant une force et une émotion qui ne
sauraient émaner de filles trop gâtées. Oui, il le reconnaissait, Alessandra
Lagardère était une fille magnifique.
Il chassa très vite cette pensée
qui aurait pu l’entraîner des années en arrière, sur d’autres rives très
lointaines où l’adolescent qu’il était alors avait laissé ses empreintes, dans
le sable chaud, mêlées à celles de Mary la petite voisine. Mais leurs pas
s’étaient perdus en cours de route et les siens avaient emprunté un autre
chemin, celui menant à la… sublimation.
D’un ton qu’il voulut neutre, il
dit :
– Vous aviez quelque chose
d’important à me dire, Mademoiselle Lagardère ?
Le visage de d’Alessandra se ferma
comme un parapluie et des larmes perlèrent dans ses yeux vides de tout éclat.
– Au
fait, j’ai deux choses importantes à vous dire : La première est que c’est
peut-être la dernière année où l’on se verra aussi souvent. Mon paternel a
décidé de me changer d’école. Ma philo je la ferai ailleurs. Enfin il a compris
combien j’étais malheureuse chez les sœurs. Il a enfin admis que mes mauvaises
notes n’avaient rien à voir avec mon coefficient intellectuel qui est
excellent. Mais résultaient du fait que nos chères religieuses étaient bourrées
de préjugés de couleur et détestaient, par-dessus tout, les élèves qui
faisaient preuve de caractère en refusant de se laisser manipuler ou en usant
de mille tours pour éviter leur lavage de cerveau. Elles ont eu du mal, toutes
celles à qui on voulait enfoncer de force dans le crâne des fatras ; comme
quoi la religion catholique était la seule crédible, celle qui avait été fondée
par Jésus-Christ en personne le jour où il dit à son apôtre « Tu es pierre
et sur cette pierre, je bâtirai mon église ! » Quelle aberration ! De
plus, la semaine dernière quand j’ai demandé à sœur Cécile si Dieu et Jésus
étaient de race blanche elle me répondit : « Bien évidemment, ma petite, la
question ne se pose même pas. La race Noire avait été maudite par
Dieu ! » Après cette réponse que je trouvai d’une arrogance
insupportable j’en vins à la détester un peu plus et sur le coup j’eus envie de
lui botter le derrière pour la renvoyer dans son Espagne natale ! Comment
expliquer qu’un homme né sur le continent africain, d’une femme de Galilée et
d’un charpentier du pays, assisté de Melchior, de Balthazar et de Gaspard tous
des rois africains, puisse naître blanc avec des yeux bleus ? Ceci est un
mensonge, une énormité que je n’accepterai jamais. Mais, j’imagine que ça
ferait un peu drôle que les Blancs admettent que le fils unique de Dieu venu
sur terre pour nous sauver du pêché soit un dieu nègre ! Cela leur
enlèverait, d’un coup, toute velléité de suprématie, les ravalant ainsi au rang
de simples humains ! Dire que c’est au nom de ce dieu, soi-disant blanc,
que les Noirs sont humiliés chaque jour de leur vie. Jésus était noir, vous
entendez !
Stéphane
ne répondit pas, il savait trop bien comment cela finirait s’il osait
protester. Il se trouva un peu lâche de craindre une gamine de dix-sept ans.
Mais, avec un sale caractère comme le sien, mieux valait s’abstenir de tout
commentaire, car il n’était vraiment pas d’humeur à s’abîmer dans leurs sempiternelles
discussions sur la religion. De toutes les manières sa consolation était de
constater qu’elle ne voulait nullement lui faire une déclaration d’amour comme
il le craignait. Il appréhendait tellement qu’elle dise tout haut ce qu’il
lisait dans ses yeux, dans son cœur.
Elle remarqua sa volonté de ne
point rétorquer et en fut déçue.
– Vous ne dites rien Père de Vastey
? interrogea-t-elle.
– Mais je n’ai rien à dire, mon
enfant.
– Arrêter de m’appeler mon
enfant ! Vous êtes beaucoup trop jeune, vous n’auriez pas pu être mon
père. À peine une dizaine d’années nous sépare.
– Ma position de prêtre me
confère...
Elle l’interrompit avec
autorité :
– Elle ne vous confère rien du
tout ! En disant cela vous me rappelez les discours de ma mère, tous
creux ! Et ceci est une très mauvaise note pour vous car je déteste ma
génitrice. Et la réciproque est tout aussi vraie.
– Mais, soeur Madeleine m’a dit que
votre mère avait changé, qu’elle était devenue bonne avec vous. Mais, que vous
refusiez tout ce qui venait d’elle. Sœur Madeleine pense que vous ne faites
aucun effort pour effacer le passé et donner une nouvelle chance à votre mère.
– Sœur Madeleine ne sait pas de
quoi elle parle. Ma mère n’a changé qu’en surface parce qu’elle pense pouvoir
tromper Dieu en ayant un langage mielleux avec les autres. Mais, le Démiurge
sait combien il y a de mauvaises pensées dans son cœur. Si ma mère fait
semblant de m’aimer ces jours-ci, c’est parce que j’ai découvert qu’elle avait
un amant et elle craint très certainement que je ne le dise à mon père.
Le jeune vicaire eu un
haut-le-corps.
– Pardon ! elle a un amant... un
amant ?
– Quoi d’étonnant ? Ce n’est ni la première fois, ni la dernière
d’ailleurs.
– Prenez-vous conscience de
l’énormité de votre affirmation, jeune fille ?
– Vous devriez demander à ma mère
si elle a conscience de la portée de ses actes.
– J’ai du mal à vous croire. Vous
la détestez tellement que vous prêtez foi à tous les ragots que l’on colporte à
son sujet. Sœur Madeleine m’a fait remarquer, il n’y a pas trop longtemps, que
parfois vous étiez une véritable fabulatrice.
– Ah, bon ! Elle vous a dit
cela ?
Alessandra sembla réfléchir un
instant, sa bouche eut un rictus de dégoût et d’amertume.
– Voyez-vous ça ? Et… vous
êtes plutôt enclin à abonder en son sens, père de Vastey ?
Elle se tourna vers la statue du
Christ crucifié avec sa couronne d’épines sur la tête, ferma les yeux comme
pour prier, puis lâcha en se retournant lentement.
– Sœur Madeleine essaie de se
protéger en vous faisant croire à des histoires.
– Se protéger de quoi ?
La jeune fille hésita un instant et
puis zut se dit-elle, pourquoi se tairait-elle plus longtemps ?
– Je vais vous raconter ce qui
s’est passé un jour de tristesse. Tant pis si vous refusez d’y croire mais au
moins je serai soulagée de vous savoir au courant. Sœur Madeleine m’a fait
appeler à la direction, un matin où elle me trouva triste, sous prétexte de
compatir à mes souffrances. J’en étais très heureuse, car il m’était rare de
trouver quelqu’un de compréhensif, prêt à se pencher sur mes problèmes. Elle
m’a demandé gentiment de lui faire part de mes difficultés. Je ne me suis pas
fait prier, j’ai toujours tant de choses sur le cœur ! Après lui avoir
raconté les dernières vacheries de ma mère, je m’étais mise à sangloter doucement.
À mon grand étonnement elle vint vers moi, essuya mes larmes avec un mouchoir
qu’elle avait tiré de sa poche. Naïvement, je la laissai faire, ne sachant pas
trop bien où elle voulait en venir. Elle me murmurait des mots gentils,
m’appelait sa petite chérie. J’en étais heureuse puisque ma propre mère ne me
prodiguait aucune affection et ne me disait jamais de mots tendres. Je pensais
avoir trouvé une mère en elle quand, brusquement, elle m’enferma dans ses bras.
La surprise et le doute m’empêchèrent de réagir tout de suite. Sa bouche contre
mon oreille continuait son opération de charme, puis subitement ses lèvres
furent dans mon cou. Je sentis son souffle chaud et haletant. J’essayai de me
dégager, pressentant un danger, mais elle me retint contre elle tout en
murmurant des mots dont je ne compris pas le sens. Je ne m’y attardai pas
d’ailleurs ; tout ce que je voulais, c’était fuir. Elle tenta de m’en
empêcher. Quelques minutes avaient suffi pour que la sœur Madeleine n’existât
plus, laissant la place à ce monstre qui voulait profiter de mes peines et de
mon affliction. Elle s’interposa entre la porte et moi et commença son
chantage. Elle me prévint que si je répétais à quiconque ce qui venait de se
passer, elle me le ferait payer très cher ; je n’aurais que de mauvaises
notes et je risquais même d’être mise à la porte de l’école pour toujours.
Alors là, je devins comme folle. Ivre de rage, je me précipitai sur elle, lui
administrai une formidable gifle puis je la tirai violemment par le bras et
l’envoyai choir au fond de la pièce. J’ouvris la porte et m’en allai
directement chez moi sans même récupérer mon sac. Je passai le reste de la
journée prostrée dans ma chambre, la bouche pleine de dégoût. Heureusement que
ma mère, ce jour-là, était absente. Je n’avais pas envie de lui en parler.
D’ailleurs elle ne m’aurait peut-être pas cru ou m’aurait traitée de tous les
noms. Dire que sœur Madeleine était la seule à qui j’avais confié ma peine.
Elle paraissait si charitable. Comme je m’étais trompée ! Un vrai démon !
Main- tenant, elle tient à me faire passer pour une mythomane dans l’espoir que
personne ne me croira si j’osais raconter ma mésaventure.
Le père de Vastey était atterré par
cette histoire qui, de toute évidence, n’aurait pas pu être inventée par une si
jeune fille. On sentait l’effort qu’elle avait dû faire pour que les mots
franchissent le seuil de ses lèvres.
Catastrophé,
il ne pouvait que répéter :
– Doux Jésus, doux Jésus, quelle
horreur !
– Oui, mon Père, cela est vraiment
horrible et vous devriez demander à la sœur Madeleine de venir confesser ses
fautes.
– Oh oui ! oui... oui... Je
devrais ! Vous avez entiè- rement raison, bafouilla le prêtre pris au
dépourvu. Mais, je me demande comment lui dire que je sais, sans que vous ne
subissiez son courroux par la suite.
Alessandra éclata de rire. Un rire
de gorge qui résonna en écho dans l’enceinte de l’église et sembla déranger les
saints taillés dans la pierre.
– Faites un peu moins de bruit,
Mademoiselle Lagardère, vous allez déranger...
– Qui ? Les statues ?
l’interrompit-elle. Il n’y a per- sonne ici à part vous et moi. Et ces images
taillées, elles ne valent rien, ce n’est que du plâtre, un vulgaire matériau.
– Je vous en prie, épargnez-moi vos
blasphèmes, supplia le jeune vicaire.
– Blasphèmes ? Si je me réfère aux
leçons apprises à l’école congréganiste, il y a bien un commandement qui
proclame : « Tu ne te feras point d’images taillées et tu ne te
prosterneras que devant moi ton Seigneur, ton Dieu ! »
La jeune fille se tut, attendant
une réaction du prêtre. Celle-ci ne vint pas. Son interlocuteur restait enfermé
dans son mutisme. Décidément, elle avait le don de le coincer.
– Vous n’avez aucune objection,
Père de Vastey, concernant mes arguments ? demanda-t-elle ironi- quement.
– Oui, c’est… vrai, cela est écrit…
dans les dix commandements !
– Alors, oseriez-vous encore
insinuer que ce serait moi, la blasphématrice ? Ce lieu est parfois témoin
de tant de péchés, qui sont loin d’être véniels. Des péchés si mortels que je
vous conseillerais de vous en éloigner au plus vite, ajouta-t-elle sur un ton
sourd et mystérieux.
En disant cela, elle s’était
approchée du jeune homme et sembla vouloir lui toucher le bras. Il se recula
hâtivement et agrippa le crucifix qui pendait à son cou.
Le rire d’Alessandra résonna à
nouveau sous la voûte de la chapelle.
– Avez-vous la télé dans votre...
monastère, Père de Vastey ?
Cette question parut le surprendre
– La télé... oui, oui, bien sûr.
Pourquoi ?
– Parce que je crois que vous avez
vu trop de films d’horreur. Dracula peut-être, ce film où l’on chasse les
vampires en leur exhibant le pauvre Christ nu, pieds et mains liés sur sa
croix. Mais, comment voulez-vous que Jésus fasse quoi que ce soit pour un être
humain quand des hommes qu’il voulait sauver du péché l’ont mis dans cet état ?
Le père de Vastey ouvrit la bouche
puis la referma sans qu’aucune parole ne pût en sortir.
La jeune fille enfonça le clou.
– Vous ne trouvez pas cela méchant,
vous ? Accro- cher à son cou un être qui a subi la flagellation, qui a été lapidé,
humilié, écorché vif jusqu’à ce que mort s’en suive ?
Alessandra sortit brusquement du
confessionnal et grimpa sur l’autel.
– Dites-moi, dites-moi, vous le
spécialiste en théo- logie, en psychologie, si ce n’est pas faire preuve de
sadisme de la part de gens qui disent vous aimer au-delà de tout ?
– Je vous en prie, je vous en prie,
Mademoiselle Lagardère, descendez de là ! Ne faites pas ça, dit Sté- phane
en accourant.
– Vous savez quoi, Père de Vastey
? C’est tout ce que ma mère aurait fait.
– Elle aurait fait quoi ?
– Accrocher une photo de moi
crucifiée ou mutilée à son cou tout en voulant convaincre son entourage de son
amour pour moi.
Il allait l’attraper quand elle
s’échappa et se mit à courir autour de l’autel.
– Je me demande ce que Dieu pense à
ce moment précis où vous courez après moi ou… ce que les autres diraient en
vous voyant en train de me retenir.
À ces mots le jeune prêtre stoppa
net sa course et revint s’asseoir à sa place. Il rougissait désespéré-ment.
Le rire de la jeune fille fusa pour
la énième fois sous la nef.
– Ah ! Monsieur le curé a peur des
qu’en-dira-t-on, s’exclama-t-elle ironiquement.
Stéphane, la mine fermée, se
tordait les mains ner- veusement. Un geste qui trahissait ses angoisses. Ah !
la maudite gamine, elle avait le don de le mettre en rogne. Généralement, il
était calme comme l’eau d’un étang. Franchement désagréable, cette petite. Il
voulait bien l’aider mais certainement pas à n’importe quel prix.
– Mademoiselle Lagardère, vous
m’avez fait venir ici seulement pour… me parler de crucifixion...
Alessandra redescendit brusquement
sur terre. La raison de ce rendez-vous revint lui hanter l’esprit. Elle eut
soudain l’air accablé.
– Non, je suis ici cet après-midi
pour des choses… bien plus graves.
Stéphane ferma les yeux. Qu’est-ce
qu’elle allait encore sortir de son chapeau de prestidigitateur ? Fou !
Définitivement cette petite allait le rendre fou ou le tuer à coup d’émotions
fortes. Depuis deux ans, il subissait ses assauts répétés sans ciller mais
combien de temps pouvait-il encore tenir ?
Elle lâcha tout de go.
– Ce matin, j’ai vu Lamercie
!
– Lamercie ? s’étonna le vicaire
ahuri. Ce nom arrivait comme un cheveu sur la soupe et il ne disait rien à
Stéphane. C’était la première fois qu’Alessandra le prononçait devant lui.
Elle revint s’asseoir à sa place au
confessionnal et prit un air énigmatique. Elle baissa le ton, sa voix n’était
plus qu’un murmure, et Stéphane préférait cela aux cris de tout à l’heure. Même
si ce ton confidentiel n’augurait rien de bon.
Voyant qu’il la regardait avec des
yeux tout ronds pleins de questionnement elle se résigna à cracher le morceau.
– J’ai vu celle qui détient la clé
du secret de ma naissance. Lamercie est une bonne qui a passé plus de
vingt-cinq ans au service de la famille. Dix années avec grand-mère et quinze
avec ma mère. Elle était une excellente cuisinière, et mes sœurs et moi avions
été les premières déçues quand maman avait décidé de la renvoyer. Mais,
aujourd’hui, je comprends pourquoi elle tenait tant à ce que celle-ci parte.
Elle en savait trop ! Elle a été le témoin privilégié d’une bonne partie
de l’histoire de la famille, et c’est un fait important.
– Ah ! fit le père
de Vastey, perplexe.
– Je l’ai rencontrée hier en
sortant de l’école. Comme j’étais en retenue, le chauffeur ne revint pas me
chercher. Ma chère mère avait jugé bon de me punir pour avoir joué au clown
dans la classe. Le pensum : remonter à la maison à pied. C’est ainsi que j’ai
pu, tout à fait par hasard, rencontrer Lamercie. Ce qu’elle m’a révélé me fait
encore frémir. J’en ai eu pour deux bonnes heures de marche. Port-au-Prince
/Montagne Noire. Un vrai calvaire ! Mais je remercie ma mère. Ce châtiment
m’a permis de beaucoup apprendre sur moi-même.
– Et on pourrait savoir ce que
Lamercie vous a appris de si important ? demanda le jeune prêtre qui ne
pouvait plus faire taire son impatience.
Il s’agitait beaucoup sur sa
chaise.
– Vous savez, j’ai toujours cru ou
plutôt j’ai toujours pensé que ma mère n’était pas ma génitrice parce qu’elle
m’a toujours détestée.
– Vous n’allez tout de même pas
recommencer...
– Taisez-vous ! tonna
Alessandra, vous êtes ici pour écouter, pas pour faire des commentaires anticipés !
Stéphane devint rouge de vexation
mais préféra ne rien rétorquer pour éviter qu’elle ne crie à nouveau. Il dut
subir sa tyrannie sans mot dire.
– Je disais donc que ma mère n’a
jamais pu me blairer. Par contre, mon père me couvait de sa tendresse. C’est
ainsi que pendant mes dix-sept ans de vie, je me persuadai que j’étais
peut-être une enfant naturelle de mon père ; que celui-ci m’avait ramenée
à la maison un soir où il pleuvait à verse sur Pétion-Ville et que maman dut
accepter de mauvaise grâce. Je ne sais plus combien d’heures, ni de temps j’ai
passé à me dire que j’étais très certainement la fille d’une
« malheureuse » ou d’une bonne de pas- sage à la maison bien que cela
m’aurait très étonnée de la part de mon père que je n’ai jamais vu faire un
geste déplacé envers les servantes. Mais, on ne sait jamais, avec les hommes
tout est possible. C’est tellement courant dans notre pays que les maîtres de
maison jouissent des charmes des femmes qui travaillent pour eux et ceci depuis
la colonie ou depuis la nuit des temps. Quoique cette pensée me fût très
pénible, je me disais chaque jour qu’il fallait que je me rende à l’évidence.
Cette mère qui n’était pas la mienne m’avait recueillie par amour pour mon père
ou simplement par devoir. Je ne saurais vous décrire mes angoisses, mon Père,
mes nuits blanches hantées par des idées noires et cette crainte obsessionnelle
de rencontrer un jour ma vraie mère dans la rue. Au hasard d’une promenade, me
reconnaître en elle. Car, dans ma famille, je ne ressemble ni à mon père ni à
ma mère. Des pensées à rendre dingue la personne la plus sensée, mais des
pensées tout à fait légitimes, vu que l’on veut toujours connaître ses origines
quelles qu’elles soient. Le pire, c’est que moi, j’aurais tant aimé recevoir de
la tendresse, un peu d’affection de cette femme qu’on disait être ma mère. À
mon grand désespoir, je devais me contenter de baisers rapides et secs comme si
elle craignait que je lui transmette une quelconque maladie contagieuse. Je me
consolais en disant tant pis, ce n’est pas de sa faute, elle n’est pas ma vraie
mère...
En prononçant cette dernière phrase
la jeune fille éclata en sanglots.
– Voyons, voyons, ne pleurez pas.
La vie, je sais, n’est souvent pas facile, mais je suis sûr que vous êtes
capable de faire face, d’affronter l’adversité…
Il se passa de longues minutes
avant qu’Alessandra ne reprît son histoire. Elle reniflait, hoquetait, essuyait
ses yeux rougis par les larmes avec un mouchoir que lui avait tendu Stéphane.
– Eh bien, mon Père, la situation
est bien pire que tout ce que vous pourriez imaginer.
– Allons, allons, vous dramatisez
peut-être un peu trop…
– Non, ce n’est pas le cas
aujourd’hui. Au contraire, j’essaie de tenir mon imagination par les brides, de
peur que son galop ne provoque ma chute. Oh ! mon Père, c’est terrible. Je
n’arrive pas à y croire.
– Mais quoi ? Qu’est-ce que cette
bonne a pu vous raconter comme boniments ? Une histoire de loups-garous propre
à effrayer les petites filles… trop peu sages ?
– Oh ! Père de Vastey, ce que la
vie peut être cruelle...
– Mais parlez ! Vous mettez mon
impatience à son comble.
– Mon père n’est pas mon père ! lâcha-t-elle
très vite.
Puis, elle se leva pour faire les
cent pas. Son tourment était évident. Elle se tourna vers le jeune vicaire et
demanda.
– Vous connaissez la chanson… son
titre c’est quoi déjà ? Je ne m’en
souviens plus. J’ai juste en mémoire les paroles : « À Trinidad tout
là-bas aux Antilles, à Trinidad vivait une famille... »
– Ah oui ! Ah oui je connais bien,
dit Stéphane en fredonnant la mélodie.
– Vous connaissez aussi la fin...
– Je crois bien. C’est un peu flou
dans ma tête...
– « Ton père n’est pas ton
père et ton père ne le sait pas ! » l’interrompit-elle avant
d’éclater à nouveau en sanglots.
– Écoutez, écoutez, ce n’est pas la
peine de vous faire tant de mal. Si cette conversation vous ébranle à ce point,
mieux vaut y mettre un terme.
– Non ! il faut que je vous dise
tout !
– Ce n’est pas nécessaire.
– Si, c’est nécessaire parce que je
n’en peux plus de garder tout ça pour moi ! Et puis, et puis… ce n’est pas
juste que vous ayez une vie si tranquille quand la mienne est si bouleversée.
Ce n’est pas juste, vous entendez, cria-t-elle de toute ses forces.
Pour le jeune prêtre, ce fut la
capitulation. Il avait si peur que quelqu’un, alerté par ce vacarme, ne fasse
irruption dans l’église et trouve là, cette jeune fille en larmes, en pleine
effervescence.
– C’est vrai, vous avez raison. Ce
n’est pas juste d’avoir une vie aussi sereine que la mienne quand tant de gens
souffrent ! Je suis d’accord, je suis d’accord. Allez, maintenant rasseyez-vous
et racontez-moi tout. Je suis prêt à vous entendre jusqu’au bout. Contrairement
à ce que vous me dites très souvent, je n’ai pas peur de la vérité.
La jeune fille sembla se calmer.
Ces paroles apaisantes la rassuraient et la mettaient en confiance.
– Je ne suis pas la fille de mon
père, dit-elle dans un souffle tandis qu’une douleur intérieure déformait ses
traits jusqu’à les rendre grimaçants.
La surprise, l’étonnement et le
désarroi se peignirent sur la face bon enfant du père de Vastey et le
laissèrent sans voix. Des secondes, qui prirent l’allure d’une éternité,
s’écoulèrent sans que ce silence lourd ne soit rompu.
– Vous ne dites rien, mon Père
? demanda la jeune fille, dont les yeux
ne tarissaient pas de larmes.
– Je suis... je suis tellement
confus, tellement surpris que...
Le jeune vicaire bafouillait
lamentablement. Ales- sandra l’interrompit.
– Vous allez très certainement me
demander si je suis certaine de ce que j’avance.
– Euh... justement... je voulais
vous poser la question, mais j’avais un peu peur qu’elle ne soit mal perçue.
Alessandra eut subitement pitié de
lui, prenant conscience du fait qu’elle lui imposait ses quatre volontés quand
le jeune prêtre était son aîné d’une bonne dizaine d’années. De quel droit
s’imposait-elle ainsi dans son existence ? C’était peut-être le seul moyen de
le rencontrer souvent. L’aimait-elle ? Elle refusait toujours de répondre à
cette question, craignant l’évidence. Mais une chose était incontes-
table : elle pensait un peu trop à lui, recherchant toujours l’occasion de
le rencontrer même pour lui dire des choses désagréables.
Elle le dévisagea un instant puis
détourna très vite son regard de ce visage qu’elle trouvait beau et qui hantait
ses rêves et ses pensées. Puis, elle décida d’arrêter de le faire languir.
– Voilà, je vais vous répéter tout
ce que Lamercie m’a confié aujourd’hui. Elle a dit que tout au début de leur
mariage, mes parents se disputaient beaucoup, ce qui était très étonnant pour
de jeunes tourtereaux, fraîchement mariés, qui auraient dû passer leur temps à
roucouler. Elle mit du temps à comprendre la raison de toutes ces
engueulades... Ma mère sortait avec un autre homme qui avait très certainement
le double de son âge. Ce monsieur venait parfois la chercher en voiture
officielle. De toute évidence, il était un membre du gouvernement de François
Duvalier, par conséquent très influent. Lamercie me l’a décrit comme un homme
très grand, très noir et fort élégant, portant des costumes bien coupés. Il
avait l’odeur de l’argent, m’a-t-elle répété. Je ne sais pas trop bien ce
qu’elle entend par là...
En émettant cette dernière phrase,
Alessandra s’était levée pour ajouter sentencieusement :
– Cet homme, c’est lui mon père,
mon vrai géniteur !
Stéphane, terrassé par la surprise,
ne put que prononcer :
– Non !
– Du moins, c’est ce que prétend
Lamercie. À ce moment, j’ai senti la terre tourner dangereusement autour de
moi. Mes velléités d’optimisme s’éparpillèrent en mille morceaux. Le pire était
arrivé. L’être que j’aimais le plus au monde ne m’avait pas conçue, et celle
qui agissait avec moi comme une marâtre, refusant même parfois de m’embrasser,
se révélait être ma génitrice. Quelle ironie ! J’ai l’im- pression d’entendre
ricaner la vie après ce coup de massue qu’elle m’a asséné. C’est un coup dur,
indigeste... Mais, vous ne dites rien, Père de Vastey ?
Le jeune vicaire ne savait que
répondre en pareille circonstance. C’était bien la première fois qu’il se
trouvait confronté à un épineux problème de ce genre.
– Je ne sais quoi vous dire...
– Faites quelque chose, aidez-moi !
– Comment puis-je vous aider ?
– Votre vocation n’est-elle pas de
porter secours à tous ceux qui en ont besoin ?
– Bien sûr, bien sûr... mais la
difficulté est que… je ne vois pas comment… je pourrais vous être utile...
– Ah bon ! Comme ça vous vous
dérobez à vos devoirs de… prêtre.
– Pas du tout, pas du tout. Je
prierai pour vous, soyez-en assurée.
– Ce n’est pas de prières que j’ai
besoin. Vous croyez vraiment que votre Dieu peut faire quelque chose pour moi
en ce cas précis ?
– Mais, Dieu peut tout…
– Sans blague ! s’exclama la jeune
fille avec un sourire ironique accroché à ses lèvres.
Puis, son expression changea du
tout au tout. Son regard se ferma, et c’est d’une voix qui claqua comme un
fouet qu’elle tonna :
– Alors, demandez-lui s’il peut
bien inverser les rôles et me rendre le père que j’ai toujours aimé. Et
demandez-lui en même temps s’il pourrait bien avoir l’obligeance de m’envoyer
par courrier express une autre maman qui serait douce et gentille.
– Écoutez, un père n’est pas
seulement un procréateur. M. Lagardère est votre père, il vous aime comme tel
et vous aimera toujours.
– Même s’il apprend, par d’autres,
que je ne suis pas sa fille ?
– D’avoir appris qu’il n’est pas
votre vrai père n’a pas atténué l’affection que vous lui portez. Donc, je ne
vois pas pourquoi il n’en serait pas de même de son côté.
Cette dernière phrase eut pour
effet d’apaiser la jeune fille. Car ce qu’elle craignait le plus c’était de
perdre l’amour de Raoul Lagardère, cet homme qu’elle adorait.
– Et puis, peut-être même qu’il est
au courant de tout, poursuivit le jeune vicaire. Ceci est fort probable,
puisqu’il y a eu des disputes entre sa femme et lui. Pourtant, cela ne l’a pas
empêché de vous aimer comme seul un vrai père peut le faire. Un géniteur est
une chose et un papa, une autre chose. D’ailleurs, vous en faites l’expérience
avec madame votre mère.
– Oui, vous avez raison. Ô, mon
Père, je suis si bouleversée par les révélations de Lamercie ! J’ai
l’impression que ma vie ne sera plus jamais pareille.
– Allez, ne vous en faites pas trop.
Essayez plutôt de voir la vie du bon côté. Je suis sûr que Dieu, dans sa bonté
et sa miséricorde, saura vous aider. Priez-le, c’est votre seul secours.
– Je vais essayer de le prier
puisque vous dites qu’il est le tout-puissant. J’espère que ce sera dans ses
cordes de démêler les histoires de ma mère.
– Errare humanum est. Si votre mère a péché, qu’elle fasse acte de
contrition et Dieu lui pardonnera ses fautes.
– Oh ! non, surtout pas ça. Il ne
faut pas qu’il lui pardonne, mais qu’il les lui fasse payer ! cria la
jeune fille d’un ton rageur.
– Dieu a pour but de rassembler les
brebis égarées, pas de les punir...
– Eh bien, dans ce cas, qu’il
s’abstienne de quoi que ce soit ! dit-elle avec colère.
Déjà, elle sortait à nouveau ses
griffes et redevenait la révoltée d’hier.
Le père de Vastey, sentant que le
vent pourrait tourner, jeta un coup d’œil à sa montre et remarqua :
– Allons, allons, calmez-vous. Il
est temps pour vous de rentrer. Nous reparlerons de tout ça demain après que la
nuit vous aura porté conseil. Votre mère... disons... vos parents vont
s’inquiéter de ne pas vous voir regagner vos pénates.
– Vous avez raison, il est tard. Je
n’aurais pas aimé que papa s’inquiète de mon absence.
Elle butta un peu sur le mot
« papa » et pensa que désormais ce nom qu’elle trouvait si doux à
prononcer aurait un léger goût amer, un goût de regret. La vie venait de lui
jouer le plus mauvais tour qu’elle avait dans son sac.
Sans plus tarder et sans un merci
ni un au revoir, elle tourna les talons et se mit à courir pour rentrer comme
si elle avait le diable aux trousses. Bientôt, on n’entendit plus que le bruit
de ses pas décroître dans la nuit.
Stéphane la regarda partir les
épaules voûtées par le chagrin. Il soupira fortement. L’avenir s’annonçait
encore plus difficile pour cette petite déjà en butte à toutes sortes de
difficultés d’ordre affectif. Mais, ses dernières confidences le rassuraient,
quand même, sur certains points. Il était presque convaincu aujourd’hui que
Madame Lagardère ne détestait pas sa fille à cause de la couleur de sa peau
mais parce que la jeune fille lui rappelait de douloureux souvenirs.
– Dominus vobiscum,
dit-il après qu’elle eut tota- lement disparu.
Puis, il
se dirigea vers l’autel, fit une génuflexion devant la statue du Christ crucifié,
ce qui lui fit penser aux paroles d’Alessandra. Il se releva très vite,
légèrement agacé de constater qu’il n’était pas resté indifférent aux discours
de la jeune fille, et cela lui donna l’impression de pécher contre Dieu. Pour
oublier tous ces tracas, il se servit une coupe de vin.
– Bonum vinum lactificat cor hominis ! prononça-t-il en avalant
le délicieux breuvage. Felix qui potuit
rerum cognoscere causas, poursuivit-il. Il se signa puis se dirigea vers
ses appartements logés dans l’enceinte du presbytère, le front barré d’un pli
soucieux.
IV
Depuis le fameux jour où Lamercie
avait entrouvert la porte sur le monde de ses origines, Alessandra souffrait
d’insomnie. De plus, le regard qu’elle posait sur sa mère était plein
d’interrogations. Cette dernière, ignorante des confidences de son ancienne
domestique, le prenait pour de l’animosité. Elle ne savait pas trop pourquoi,
mais quelque chose avait changé chez sa fille qu’elle sentait plus tourmentée
que d’habitude. Peut-être était-ce de la faute de ce prêtre dont elle la
soupçonnait d’être follement amoureuse. Ses problèmes scolaires, sans cesse
croissants, l’ayant toujours laissée indifférente, Maritza ne trouvait aucune
autre explication. En tout cas, quelque chose la gênait dans l’apparente
tranquillité de la jeune fille, et ses regards intenses, posés sur elle, la
mettait mal à l’aise. Surtout qu’elle avait conscience de la laisser franchir
ce cap difficile qu’est l’adolescence sans jamais avoir abordé avec elle un
sujet aussi brûlant que celui de la sexualité et des problèmes qui y sont liés.
Elle aurait dû l’entretenir de la vie même et de son lot de tourments trop
lourds à porter par les frêles épaules humaines. Les dangers omniprésents, il
faudrait l’en avertir. Mais, chaque jour, elle repoussait cet instant, la
laissant se débattre seule avec les tracas de l’existence.
Alessandra était hantée par l’idée
que cette femme, sa vraie mère, ait pu avoir une attitude pareille à son
endroit. Une belle-mère aurait fait mieux. À douze ans, elle avait été toute
surprise de voir couler du sang entre ses cuisses, cette femme ne l’ayant pas
avertie qu’elle allait sortir du cadre de l’enfance pour rentrer dans l’âge
adulte. Elle avait pleuré des nuits entières, se croyant atteinte d’un mal
incurable, jusqu’à ce que des camarades de classe la rassurèrent :
« Toutes les filles passent par là, et ceci depuis la nuit des
temps ! » Elle en avait voulu à Maritza, comme toutes les autres fois
d’ailleurs. Heureusement qu’elle avait pu avertir ses petites sœurs afin que
celles-ci ne subissent pas les mêmes tourments.
Son attitude envers son père avait
quelque peu changé aussi. Elle se demandait pour combien de temps encore il
allait l’aimer. Cet amour toujours en sursis n’avait rien pour la rassurer. Il
fallait qu’elle en
sache
plus sur cette affaire qui détruisait son moral à petit feu. Elle pensa en
parler à tante Hilda, une sœur de son grand-père, qui semblait l’avoir prise en
affection. Mais comment lui fixer un rendez-vous sans pour autant ameuter la
famille entière ? Cela était très
difficile. En attendant de trouver une réponse à cette question, le désespoir
la minait. Et aussi, elle était obsédée par l’idée de connaître bientôt
l’identité de son vrai père.
Elle errait comme une âme en peine
dans la grande maison vide de ses habitants. Ils étaient tous partis à une
soirée chez les Debussy qui fêtaient leurs vingt-cinq ans de mariage.
Alessandra avait refusé de s’y rendre, prétextant un mal de tête. Son père
insista, mais rien n’y fit. Elle voulait être seule avec ses pensées moroses.
Cela valait mieux que d’avoir à affronter le regard des autres, surtout qu’elle
avait la triste impression que tout le monde était au courant de son histoire
depuis des lustres, et cela lui était franchement désagréable.
Elle mit un disque sur le plateau.
La belle voix de Charles Aznavour chantant La
bohème emplit la pièce. Alessandra s’allongea sur le divan du salon et
ferma les yeux pour mieux savourer ce rare moment de paix. À part ses cours de
tennis, les matches de volley-ball au Collège Saint-Pierre et la musique, il
n’y avait pas grand-chose à pouvoir lui procurer ces quelques fragments de répit.
Johnny Hallyday, Adamo, Enrico Macias et Gégé Vickey se relayèrent pour la
faire rêver. Puis, elle profita de l’absence de sa mère pour jouer ce disque
des Difficiles de Pétion-Ville qu’elle aimait tant. Sa musique préférée, Kenscoff, raviva dans sa mémoire les
souvenirs nostalgiques qu’elle avait de ce merveilleux site qu’elle appelait
aussi sa « montagne ensorcelée », tant elle subissait son
envoûtement.
Ses vacances passées là-haut
étaient toujours un baume sur son cœur meurtri par la sécheresse de sa mère.
Leur maison de villégiature située entre Kenscoff et Furcy avait l’allure d’un
vrai chalet suisse avec sa cheminée de grosses pierres où l’on allumait un feu
de bois par temps froid. Ce brouillard qui vous enveloppait jusqu’à ne pas
pouvoir distinguer un arbre à deux mètres de distance. Ces longues randonnées à
cheval dans les champs de maïs. Elle partait parfois au chant du coq et
revenait à la nuit tombée, assez fatiguée pour n’avoir plus à penser. Et
Allison qui la suivait partout. Oh ! la courageuse petite Allison, elle
l’aimait beaucoup, et sa jeune sœur le lui rendait bien.
Et puis, l’année dernière, sa mère
lui avait interdit ce plaisir. Plus de vacances à la montagne sans un 8/10 de moyenne. À peine arrivait-elle à se
maintenir au-dessus du six, et sa mère exigeait d’elle un huit. Jamais elle n’y
parviendrait. Surtout pas maintenant que son esprit, fatigué de se battre
contre des difficultés de toutes sortes, ne réagissait plus du tout aux livres
et aux leçons. D’ailleurs, ses résultats en latin pouvait à eux seuls la faire
couler. En effet, sa plus forte note en cette matière était un 2,75. C’est la
raison pour laquelle elle détestait entendre le père de Vastey débiter ses dominus vobiscum en cette langue. Il le
faisait exprès pour la mettre en rogne, elle en était persuadée puisqu’elle lui
avait parlé de ses difficultés dans ce domaine. Une langue morte ! Trop
peu pour elle qui aimait tout ce qu’il y avait de bien vivant.
Stéphane ! Malgré leurs
divergences, elle ne pouvait s’empêcher de penser à lui et de regretter pour la
énième fois qu’il fût prêtre. Un prêtre, un vrai, pas un simple diseur de
prières. Un amoureux de Dieu.
C’était vraiment stupide de sa part
de s’être amourachée de celui qui resterait toujours le plus inaccessible des
hommes. Vouloir le détourner de cette voie ? Un combat perdu d’avance pour
qui connaissait bien Stéphane de Vastey. Presque un fou de Dieu, ce jeune
homme ! Alessandra devait se contenter de le voir et de lui parler en
espérant qu’un jour il reviendrait sur terre. Pour le moment, il ne parlait que
de paradis qu’il fallait gagner à coups d’abstinence, de prière et de jeûne.
Tomber amou- reuse d’un ascète ! Il fallait vraiment jouer de mal-
chance ! Peut-être qu’avec le temps cela lui passerait, du moins elle le
souhaitait. Sortir du cul-de-sac le plus rapidement possible avant
l’enfermement.
***
Alessandra pensait que sa mère
n’était pas faite pour elle, et cela la faisait souffrir puisque, malgré tout,
elle avait une certaine affection pour ce monstre qui l’avait mise au
monde ; mais il ne faudrait surtout pas que cela devienne une habitude.
Stéphane aussi était un-homme-qui-n’était-pas-fait-pour-elle sans aucun doute.
Alors ! attention aux épines, elles piquent ! Oh là là ! La vie
était faite de souffrances, de peines, de joies, de rires et de pleurs, tout un
paquet qui ne pouvait être scindé. Son
père, un jour, lui avait dit qu’il fallait beaucoup de courage pour vivre, et
ce n’est qu’aujourd’hui qu’elle comprenait le vrai sens de ses paroles. Pauvre
papa ! pensa-t-elle, il est certainement très malheureux et fait tout pour ne
pas le laisser paraître.
Une idée lui vint soudain à propos
de cette conversation qu’elle voulait solliciter de tante Hilda. Elle se promit
d’y penser sérieusement pendant la nuit, ne voulant surtout pas prendre de
décision trop hâtive.
Pour le moment, elle avait besoin
de détente, de relaxation, et ceci, seul son « calumet de la paix »
pouvait le lui procurer. Elle sortit une cigarette de son sac, l’alluma, prit
une profonde aspiration en fermant les yeux. La fumée se fraya un chemin
jusqu’à la partie la plus sensible de son cerveau. La détente fut presque
immédiate. Stanley était un ami en or ! Il avait toujours de quoi la tirer
du mauvais pas. Et Stéphane, l’ascète, qui croyait que le paradis était tout
là-haut, se trompait. Celui-ci se trouvait à deux pas, au bout de ce petit
bâtonnet blanc. Elle devrait lui proposer de faire l’expérience pour voir la
tête qu’il ferait. Et à cette idée, elle éclata de rire. Oui, la vie était
belle quand tout devenait flou et léger, comme de la vapeur. Maintenant, elle
se moquait royalement de savoir qui était son père et qui était sa mère.
***
Le
soleil brillait bien haut dans le ciel quand Alessandra arriva devant la grande
barrière de tante Hilda. Elle fut accueillie par une bonne demi-douzaine de chihuahuas les uns plus excités que les
autres. Pradel, le garçon de cour, ameuté par la troupe, vint lui ouvrir.
– Bonjour, Mademoiselle
Sandra !
– Bonjour, Pradel. Ma tante
est-elle là ?
– Oui, l’ap wouze jaden.
La jeune fille pénétra dans la cour
le pas entravé par les débordements d’affection des petits chiens. Quand Pradel
réussit à l’en débarrasser, elle longea, sans se hâter, l’immense pelouse qui
menait à la maison.
La demeure de tante Hilda était
bien plus belle et plus imposante que celle de ses parents, avec ses grands
arbres pleins d’oiseaux qui piaillaient. Cette magnifique villa avait été
construite au haut d’une colline à Pèlerin. Son style hacienda mexicaine lui
conférait un cachet tout à fait particulier. Les flamboyants étaient en fleurs
et les haies d’hibiscus, toujours bien entretenues, longeaient la grande
muraille de pierres. Une piscine rectangulaire bordait la cour à droite et un
terrain de tennis à gauche. L’oncle Francky, le mari de tante Hilda, avait été
un tennisman hors pair. Il fut aussi
un talentueux footballeur qui fit briller très haut l’étoile du Racing Club
Haïtien dont, d’ailleurs, il était l’actuel président. Ses trois fils, Gontran,
Hans et Clifford, avaient suivi ses traces dans le monde du sport. Surtout
Cliff, un joueur extrêmement talentueux, qui avait signé un contrat avec une
ligue italienne – fait rarissime pour un Haïtien. La fierté avait failli
faire éclater le cœur de sa mère. Elle avait raison de s’enorgueillir, la tante
Hilda. Sa seule et unique fille avait convolé en justes noces avec un magnat de
la presse américaine, Gontran était directeur de la plus importante banque du
pays et assurait la présidence du Rotary Club d’Haïti et Hansy avait pris la
relève de son père à la tête de la Reignier Import-Export. Tante Da, c’est
ainsi qu’on l’appelait, n’avait jamais travaillé de sa vie. Son mari n’en
supportait même pas l’idée. À son avis, une femme, une vraie, devrait être
seulement une épouse, une maîtresse de maison et une mère omniprésente dans la
vie de ses enfants. Dans la famille Reignier, les femmes n’avaient jamais
travaillé en dehors de leur foyer. Même pas dans les entreprises familiales, et
le grand-père Reignier disait que c’était à cause de cela qu’il y avait tant de
grands hommes parmi eux. Les mères avaient su gérer leurs gosses parce qu’elles
ne devaient pas courir quatre chemins à la fois.
Alessandra traversa les salons de
tante Hilda à pas lents et en tournoyant sur elle-même pour admirer les œuvres
d’art accrochées aux murs. Cela lui faisait toujours plaisir de visiter cette
demeure qui, d’après elle, avait été décoré avec un goût sûr. En dehors des
belles photos de famille il y avait des tableaux de peintres célèbres. Elle
s’attarda sur une œuvre signée Fernand Léger, une autre de Picasso, deux de
Salvator Dali et, plus loin, quelques maîtres de la peinture haïtienne : un
Philomé Obin, deux Hector Hyppolite, un Bernard Wah, un Wilson Bigaud, un
Rose-Marie Desruisseaux et un Louverture Poisson. Ses parents aussi aimaient
beaucoup l’art mais ils étaient loin de posséder une si belle collection.
– Sandra, ma chérie, quelle bonne
surprise !
La voix de tante Hilda lui parvint
de loin.
– Bonjour, tante Da !
– Viens me rejoindre, je suis dans
la serre.
– J’arrive, dit la jeune fille en
dirigeant ses pas vers l’arrière-cour.
Il faisait un temps magnifique,
l’air était frais et le chant des oiseaux égayait l’atmosphère de cette belle
résidence. Ce n’était vraiment pas une journée pour parler de choses horribles,
pensa Alessandra. Mais, elle avait fait l’école buissonnière pour arriver
jusqu’ici, pas question de court-circuiter ses plans.
– Bonjour, ma chérie, comment
vas-tu ?
– Bien merci ! répondit
Alessandra en l’embrassant avec effusion.
– Laisse-moi te regarder. Comme tu
as grandi, ma chérie, comme tu deviens belle !
Elle la tint un instant à bout de
bras puis l’enlaça affectueusement. « Ce que ma mère n’a jamais
fait ! » ne put s’empêcher de penser Alessandra en proie à une
profonde émotion.
– Je suis contente de te voir, mais
en même temps légèrement angoissée. Une visite un jour de classe me paraît
quelque peu insolite, remarqua tante Da, un léger sourire sur les lèvres.
Est-ce que ce que tu as à me dire est plus important qu’une journée d’école ?
D’ailleurs, comment es-tu venue ? Ce
n’est sûrement pas ta mère qui t’a déposée !
– Oh non ! surtout pas. Elle
n’est pas au courant de ma démarche. Et puis, je n’aurais jamais osé lui
demander pareil service. C’est Guy-Sincère, le chauffeur, qui m’a amené. Il repassera
me prendre vers onze heures afin que maman n’ait aucun soupçon. Je n’aurais pas
aimé qu’elle sache que je t’ai rendu visite.
– Grand Dieu, autant que ça ? Cela
doit être une affaire d’État ?
– Euh, presque ! Je crois même
que… mon avenir en dépend.
Le sourire accroché à la face de
tante Da disparut en une fraction de seconde.
– Oh ! c’est sérieux, alors. Viens,
allons nous asseoir sur la pelouse. Il y a un banc auquel un grand sablier fait
de l’ombre. Là-bas, la discrétion est assurée. Il n’y a pas de mur, car tu
sais, l’on dit souvent que même les murs ont des oreilles. As-tu soif ? Je
pourrais demander à Rosemène de nous apporter à boire. Du café, du thé ou du
jus d’orange ?
– Non merci, je ne prendrai rien.
Je n’ai pas faim.
– Allez, un café ou un thé n’a
jamais apaisé la faim de personne. C’est juste pour le plaisir de siroter
quelque chose ensemble, insista-t-elle.
Elle agita la petite cloche qui
servait à appeler les domestiques et quelques secondes plus tard, Rosemène
prenait une commande de thé de basilique.
– N’oubliez pas d’y joindre la
menthe, Rose !
– Oui, madame.
Quand la bonne revint, elle les
trouva encore silencieuses. Elles attendaient sûrement d’être servies pour se
raconter des « indiscrétions », pensa-t-elle.
– Je ne veux être dérangée sous
aucun prétexte, Rose, intima tante Da à la soubrette.
– Oui, madame.
Cela faisait plus de dix ans depuis
que Rose travaillait chez les Reignier. Elle aimait beaucoup sa maîtresse qui
le lui rendait bien. Ce n’était pas facile de trouver un job chez une patronne
qui jamais ne vous offensait et, de plus, vous traitait avec déférence. De
toutes les façons, cela ne l’aurait pas trop dérangée si Madame Reignier l’engueulait. Les gens à la peau
claire n’avaient-ils pas acquis le droit, depuis bientôt deux siècles, de
procéder de la sorte ? Mais que les Noirs ne s’avisent pas d’en faire autant,
cela deviendrait inadmissible voire révoltant ! Rose n’aurait pas toléré.
– Rosemène a l’air d’être une bonne
personne, dit Alessandra quand celle-ci eut disparu de leur vue.
– Elle est très bien ! Je
l’aime beaucoup et je t’as- sure que sans elle, je me sentirais un peu perdue
dans ma grande maison. Elle est très intelligente et depuis dix ans, elle ne se
lasse jamais des leçons que lui dispense le professeur Marquez chaque
après-midi. Tandis que Joséphine, la lavandière, est réfractaire à tous types
d’enseignements. Elle n’est pas mauvaise, mais, mon Dieu ! c’est la
sottise personnifiée. Sa dernière ineptie date seulement de quelques mois
lorsqu’elle a accouché de sa mignonne petite fille. Elle l’a prénommée
Clitoris. Je lui ai dit que cela était impensable, inimaginable, mais rien n’y
fit. Elle trouvait ce prénom merveilleux. Tu t’ima- gines cette pauvre enfant
passant sa vie affublée d’un prénom pareil et devant subir le sarcasme et les
moqueries de ses camarades de classe ! Il semble que, précédemment,
Joséphine avait travaillé chez un médecin gynécologue qui répétait très souvent
ce mot à ses patientes, et elle crut que ces femmes s’appelaient de la sorte. Alors,
elle trouva cela naturel de prénommer ainsi son adorable petit bout de chou.
Alessandra rit franchement de cette
histoire. Et tante Da fut heureuse de l’avoir quelque peu déridée.
Elles burent leur thé sans
précipitation.
– Alors, ma chérie, dis-moi ce qui t’amène
chez moi aujourd’hui. Dis-moi, qu’est-ce qui me vaut cette visite ? Je
suppose que tu n’as pas fait l’école buissonnière et défié les foudres de ta
mère rien que pour m’embrasser et boire une tasse de thé en ma compagnie ?
– Non, tante Da, j’ai... euh...
j’ai quelque chose d’important à te demander.
– Et… cela ne pouvait pas attendre
le week-end ?
– Cela m’aurait dérangée de passer
un jour de plus avec ces interrogations qui me trottent par la tête.
– À ce point ! Cela a l’air urgent,
alors.
– Très urgent.
– Allez, vas-y, parle, je suis tout
ouïe.
– Voilà... euh ! Eh bien...
– Est-ce si difficile ?
– Assez.
Le visage de tante Da se rembrunit.
« Mon Dieu ! pensa-t-elle est-ce possible qu’elle sache ? »
– Eh bien !... Je voudrais
connaître mon histoire, ma vraie histoire, mon vrai père…
Alessandra avait lâché cette phrase
en retenant son souffle. À son tour, Hilda eut la respiration coupée par
l’émotion et le saisissement. C’est d’une voix tremblante qu’elle put articuler
:
– Comment as-tu su ?
Un très long silence fit suite à
cette question.
– J’ai rencontré Lamercie, une
ancienne bonne de maman. Elle m’a raconté quelque chose d’abracadabrant.
J’aurais aimé entendre une version plus claire, plus plausible.
– Pourquoi es-tu venue vers
moi ? Pourquoi est-ce moi que tu as choisie pour te révéler des choses
aussi graves ?
– Excuse-moi si je te demande une
chose difficile, mais tu es la seule personne qui puisse me rendre ce service.
Car je te sais bonne et généreuse.
– Merci de tes compliments, ma
chérie, mais cela ne me facilite pas la tâche pour autant.
– Je sais que ce que je te demande
est très embarrassant. Et je te prie de croire que ce n’est pas de gaieté de
cœur que je le fais. Incapable d’en parler à mes parents comme tu peux bien le
comprendre, je n’avais plus qu’un seul recours, toi, qui es peut-être la seule
personne de la famille à me témoigner une réelle affection.
– Allons, allons, n’exagère pas.
Les autres sont en général peu démonstratifs, mais ils ne t’aiment pas moins.
– Cela reste à prouver.
Tante Da comprit tout de suite
qu’elle se devait de répondre aux sollicitations d’une jeune fille en pleine
crise d’adolescence qui abordait la délicate question de ses origines. Cela la
déroutait quelque peu de dévoiler ce lourd secret de famille qui avait été tu
pendant au moins dix-huit ans. Mais, à son avis, c’était tout à fait normal
qu’Alessandra veuille savoir pourquoi elle était si différente de ses sœurs et
du reste de la famille.
– Alors, tante Da, tu veux bien
m’expliquer ? dit la jeune fille en voyant l’embarras de sa tante.
– Je ne suis pas sûre d’y arriver,
Sandra, soupira-t-elle d’une voix navrée. Je ne crois pas être la mieux placée
pour cela…
– Et qui le serait, à ton avis ?
– Je n’en sais rien.
– Je t’en prie, tante Da, je suis
au bord du suicide.
Des larmes glissaient déjà le long
des joues de la jeune fille.
Madame Reignier, fortement
émotionnée, se leva pour prendre Alessandra dans ses bras. Elle la serra très
fort contre sa poitrine, cherchant vainement à apaiser ses sanglots.
– Allons, allons, ne pleure pas, ne
pleure pas. Je sais combien tu souffres. Je vais tout te dire mais il faut
d’abord me promettre d’être forte. Ce n’est pas du joli joli cette
histoire !
– Je serai forte, ne t’inquiète
pas. Une vérité vaut mieux que mille mensonges.
Elle sécha ses larmes avec une
serviette de papier que lui avait tendue tante Da, renifla et redressa
fièrement la tête.
– Voilà, c’est fini, je ne pleure
plus ! Je suis prête.
– Tu es très jeune, Sandra, trop
jeune même pour faire connaissance avec les laideurs de ce monde...
– Ne t’en fais pas pour moi, ma
tante. Tout à l’heure, j’ai eu un moment de faiblesse qui ne se répétera pas.
Je souffre cruellement d’un mal qui m’est inconnu. Alors, aujourd’hui, je veux
un diagnostic pour savoir quel médicament prendre lorsque la douleur voudra
m’anéantir. Je veux connaître la raison de l’animosité de ma mère à mon
endroit. Cela n’est-il pas légitime ?
– Tu es dans ton droit, ma chérie,
rétorqua tante Da, qui écrasa une larme qui perlait au coin de son œil droit.
Nous te devons la vérité.
Dans le ciel clair, le soleil était
éblouissant. Du haut d’un palmiste, des oiseaux s’égosillaient gaie-ment.
Chaque jour, la nature se parait de beauté et, à côté de tout cela, des
vilenies. Tante Da leva la tête vers le firmament, sembla le scruter comme pour
implorer le secours du Très-Haut, puis, après une profonde aspiration, elle se
signa, rejeta l’air de ses poumons et se décida à entamer son récit.
– Cette histoire débuta en 1961,
l’année d’avant celle de ta naissance. La dictature de François Duvalier
faisait déjà rage, et sa haine des mulâtres croissait de jour en jour. Il
s’était juré d’avoir notre peau, et je t’assure qu’il s’y attelait. Ses sbires
semaient la terreur partout dans le pays. Les cagoulards, ancêtres des makoutes, défonçaient nos portes pour
violer les femmes, les jeunes filles et parfois des fillettes de sept ou huit
ans, à peine sorties de la prime enfance. Nos magasins faisaient l’objet de
mises à sac régulières, condamnant des familles entières à l’exil. Ce furent
des temps réellement durs pour nombre d’entre nous. Les crimes les plus odieux
ont été commis au nom de la soi-disant révolution de 57. Des assassinats, il y
en a eu par centaines. Papa Doc voulait asseoir son régime dans le sang. Il fit
de la terreur son fer de lance. Pour avoir raison de nous, les entrepreneurs,
il bloqua toutes nos importations de matières premières servant à faire
fonctionner nos usines. Nous dûmes renvoyer une bonne partie de notre personnel
dans un premier temps. Des mois passèrent sans que le veto ne fût levé. La
faillite devint presque inévitable. Mon père essaya vaine- ment de faire
fléchir le pouvoir en place. Il promit tout ce qui était possible et
imaginable. Mais rien n’y fit ! Et puis, un jour, la « Providence »
prit la forme et le visage de Danel Bèrette. Du moins mon père le crut un
instant. Comme il se trompait ! Homme de main du dictateur, bras droit du
ministre de l’Intérieur, il pouvait servir d’intermédiaire afin de nous éviter
la banqueroute totale. Quand papa le
contacta sous l’instigation de son très bon ami, Rudolf Attié, il était loin de
s’imaginer le prix fort, le lourd tribut qu’il aurait à payer.
Ta mère a toujours été une très
belle femme. Tout de suite, Bèrette tomba follement amoureux d’elle, bien
qu’elle fût déjà promise à ton père. Pour les hommes de pouvoir, le fait d’être
fiancé ou marié ne constituait pas un obstacle. Au contraire, ils éprouvaient
comme une sorte de fierté, d’ivresse à dire qu’ils couchaient la femme d’un
autre, une mulâtresse en plus. Ils prônaient le noirisme mais ne rêvaient que de se taper une femme à la peau
claire. Alors, ce monsieur Bèrette posa ses conditions qui se résumèrent à une
seule chose : ta mère ! Un grand coup de massue n’aurait pas pu être aussi
percutant que ce choix qui plongea la famille entière dans une profonde
consternation. Papa fut totalement abasourdi. Le pire, c’est que c’était ça ou
la misère et la pagaille totale. Un soir, ne pouvant se résigner à donner une
de ses filles en pâture à un vaurien, un rapace comme Bèrette, il nous demanda
de faire nos valises pour fuir la dictature.
Malheureusement, à notre arrivée à
l’aéroport le lendemain, une interdiction de départ, signée par le ministre de
l’Intérieur et de la Défense nationale, nous frappait tous. Nous dûmes
rebrousser chemin, la tête basse, le désespoir dans l’âme. Les larmes de maman
ne tarissaient pas. Nous étions faits comme des rats. Le comble fut les coups
de feu tirés en direction de la maison familiale tard dans la nuit qui suivit,
brisant plusieurs lames de vitre et le lustre qui pendait au plafond du salon.
Cette attaque fit un vacarme de tous les diables qui effraya tout le quartier.
Il en résulta que papa fut terrassé par sa première crise cardiaque qui faillit
l’emporter. Le lendemain de ce jour funeste, la police arrêta deux hommes de la
famille, en exécuta un autre. Un bébé de deux ans, Céline, fille de l’oncle
Antoine, fut attrapé à la baïonnette lors d’une descente de lieu. C’était
l’horreur dans sa dimension la plus affreuse.
Bèrette était derrière tout cela,
et ta mère le savait. Désirant éviter de nouvelles catastrophes, elle voulut se
dévouer afin de sauver le reste de la famille. Elle décida d’accéder aux désirs
de Danel Bèrette. À maman qui pleurait, elle dit : « Ne t’abîme pas les yeux, manmie ; de toutes les manières,
cela ne tue pas ! » Au grand dam de ma mère, Maritza se plia aux exigences
de ce malotru. Ton père, la mort dans l’âme, se courba lui aussi, ne pouvant
offrir aucune autre solution aux problèmes de la famille. Il san- glota comme
un bébé quand il la vit monter dans la voiture de ce monsieur comme on va à la
potence. Depuis ce jour, ta mère devint une autre femme. Ayant perdu tous ses
rêves et toutes ses illusions, la dureté s’installa dans son cœur et elle bannit
les scrupules de sa vie. Elle en arriva même à faire chanter le maître chanteur
qui poussa son sans-gêne jusqu’à exiger d’elle un enfant. Il voulait d’un petit
mulâtre. Il voulait accomplir ainsi le plus grand fantasme de tout homme noir.
« Tu vas y mettre le prix ! » disait ta mère qui exigea de lui
une somme faramineuse pensant, du coup, le décourager : un million de
dollars ! Elle croyait qu’en exagérant, il renoncerait à son utopie. Rien
n’y fit. Il paya rubis sur ongle. Ton père crut en devenir fou et en voulut à
la terre entière. Il souhaita partir. Mais cela arrangerait quoi de quitter une
femme qu’on aime au moment où elle avait le plus besoin de vous ? Il se trouva
lâche et resta. Dieu ! comme nous avons été malheureux à cette époque-là !
Tante Da parlait d’une voix à peine
audible, cassée par l’émotion. De grosses larmes glissaient sur ses joues
qu’elle n’essuyait même pas.
Alessandra, de son côté, ne
pleurait pas. Par contre, son visage était d’une pâleur mortelle. Ses yeux,
agrandis par la surprise, le désarroi et la douleur, semblaient dévorer sa
tante comme pour lui demander, la supplier de nier la véracité de son récit. Il
lui aurait été bien plus agréable de l’entendre dire qu’il avait été inventé de
toutes pièces pour mieux la faire souffrir. Cette sensation, cette horrible
sensation de fer rougi au feu qui s’enfonçait dans ses entrailles lui coupait
le souffle.
Sa tante se tourna vers elle et vit
ce tout jeune être ravagé par une souffrance sans nom, agité par une tempête
intérieure dévastatrice.
– Je ne pense pas avoir le droit de
te raconter tout ça. Je crains de te causer beaucoup de peine.
– Non, tante Da, ne t’occupe pas de
ma douleur. J’ai l’habitude de vivre avec. Je passe mon temps à négocier avec
elle afin qu’elle m’accorde quelques instants de paix. Ce n’est pas toujours
facile, je l’avoue, mais on s’y fait. Alors, je t’en prie, continue ton récit.
Je veux tout savoir. C’est... c’est très important pour moi, pour ma mère, pour
nos rapports futurs. Mon avenir même dépend de cette matinée.
Tante Hilda soupira à fendre l’âme.
– Que Dieu te vienne en aide, ma
fille...
– Laisse Dieu là où il est, ne le
mêle surtout pas de cette affaire.
– Oh ! Sandra, ne parle pas ainsi.
Je sais que tu souffres énormément mais je t’en supplie ne te fâche pas avec
Dieu. Lui seul peut t’aider à t’en sortir.
Alessandra voulut rétorquer mais
jugea que ce n’était pas le moment. Elle se contenta de dire dans un
murmure :
– Stéphane pense comme toi.
– Stéphane ? Qui est Stéphane
? L’ouïe fine de sa tante avait perçue
la phrase.
Désemparée, Alessandra se hâta de
répondre :
– Quelqu’un que tu ne connais pas.
– Oh ! tu sembles me cacher quelque
chose, dit la tante d’un air espiègle. C’est… peut-être… un amoureux ?
– Pas du tout, rétorqua Alessandra,
tout à fait déconcertée. Il est... il est disons… un camarade de classe.
– Ca-ma-ra-de de classe ? depuis
quand y a-t-il des garçons chez les bonnes sœurs ? s’exclama tante Da incapable
de cacher sa surprise.
– Disons, que c’est le frère d’une
amie, bafouilla-t-elle lamentablement.
Tante Da sentit son embarras et
n’insista pas, ne voulant surtout pas l’effaroucher. À dix-sept ans, tout le
monde a son jardin secret. Elle reprit son récit d’une voix beaucoup plus
lente.
– Ta mère se portait très mal
pendant sa grossesse. Il y avait comme une dualité en elle. Avoir son premier
enfant dans de pareilles circonstances, ce n’était évidemment pas facile. Puis,
quand tu naquis, un soir d’orage, nous sûmes que l’avenir de la famille allait
être à nouveau bouleversé. Tu n’étais pas la petite mulâtresse que Bèrette
espérait. Il tempêta, cria à la supercherie en découvrant la fillette brune de
peau, noire de cheveux que déjà on voulait lui cacher, tant sa colère était
crainte. Et pour comble de malheur, il demanda la restitution d’une partie de
la somme versée. « Une petite brune ne valait pas tout ça, d’ailleurs,
disait-il, n’importe quelle femme pouvait lui faire un bébé comme celui-là,
gratis pro deo en plus. Alors pourquoi payer si cher ? » Ta mère
pleurait chaque jour, mais malgré sa douleur, elle tint bon, refusa, par
principe, de remettre même une infime parcelle de l’argent reçu de ce monstre.
Bèrette rentra dans une colère folle. Il se sentait comme humilié de n’avoir
pas réussi à produire une mulâtresse. Il imputa la responsabilité à ta mère. Il
l’accusa d’être une fausse quarteronne qui avait trop de sang nègre dans les
veines.
Maritza ne se laissa pas effrayer.
La livraison de la commande faite, pas question de remboursement d’autant plus
qu’elle trouvait la somme ridicule maintenant qu’elle connaissait le degré
d’abjection de ce monsieur. Nous nous préparâmes au pire. Mais Dieu intervint à
temps. Bèrette entra en conflit avec François Duvalier, pour une raison que
nous ignorons jusqu’au moment où je te parle. Il dut partir pour l’exil au plus
vite car les sbires du dictateur, qui l’accusaient de trahison, étaient à ses
trousses. Depuis ce jour, nous n’eûmes plus de ses nouvelles.
Malgré ses efforts, Alessandra ne
put se retenir de sangloter. Tante Da la prit dans ses bras et la serra très
fort.
– Oh ! Tante Da, j’ai mal, j’ai
mal !
– Je sais, je sais, ne dis rien.
Nous avons tous eu mal à cause de cette affaire. Ta mère… n’en parlons pas.
Elle a porté ce lourd fardeau sur ses frêles épaules et ceci avec beaucoup de
courage, car ce n’est pas facile. J’espère que ce récit te sera d’un grand
secours dans ta vie future sinon je regretterai toute ma vie de t’en avoir
parlé. D’ailleurs, tu dois me promettre de ne jamais dire à ta mère que j’ai eu
à te faire ces confidences. Cela la mettrait en rage. Elle n’en parle jamais,
ton père non plus. Ils essaient vaine- ment d’oublier l’inoubliable.
– Je te promets de n’en rien dire à
maman.
– Allez, sèche tes larmes ;
sans quoi elles vont tarir. Tu n’en auras plus pour les années à venir. Et,
Dieu seul sait combien il faudra encore en verser.
– Tante Da, parle-moi encore de mon
père. C’est bien Danel Bèrette qu’il se nomme ?
– Oui, c’est son vrai nom. Mais,
est-ce vraiment nécessaire de parler de lui ?
– Absolument, je veux tout savoir.
– Je pense que ce serait comme
remuer un couteau dans une plaie encore sanguinolente.
– Mieux vaut tout savoir pendant
qu’on y est. Cela m’évitera peut-être des surprises désagréables à l’avenir.
– Ah ! les gens sont si méchants
qu’à la moindre occasion, ils cherchent à vous blesser, parfois sans raison
valable.
– Alors, tu me dis tout ?
– Qu’est-ce que tu veux savoir au
juste ?
– Tout, quoi ! De quelle
famille est-il issu ? Est-ce qu’il avait
de l’instruction ? Avait-il une femme, des enfants ?
– Eh bien ! ton père était
originaire d’une famille plus que modeste. Ayant habité toute son enfance le
Bas-Peu-de-Chose, il s’était juré de divorcer de la misère à n’importe quel
prix. Et, la révolution de 57 lui offrit la possibilité de le faire. À coups
d’exactions et d’excès de zèle, il parvint à se hisser jusqu’aux rênes du
pouvoir. On peut dire que c’est grâce aussi à son ami intime, Davius Thélusma
de triste mémoire, un sorti des rangs.
– Qu’est-ce que c’est qu’un sorti des rangs ?
– Eh bien, c’est un militaire qui
n’a jamais mis les pieds à l’Académie. Moi, j’en connais un qui était le
chauffeur de Madame la Présidente, et comme par enchantement, un jour, il fut
promu au grade de colonel. Un gros parrain dans les allées du pouvoir l’avait
pistonné. Ton géniteur, ne t’en déplaise, était le type même du parfait
parvenu. Il avait une femme et six enfants issus du même milieu que lui mais
dont il ne prenait pas soin, trop occupé à folâtrer ailleurs concrétisant
ainsi, à son avis, sa victoire contre la misère.
– Tu t’imagines que quelque part
j’ai au moins six frères et sœurs dont je ne sais absolument rien, dit
Alessandra, le regard pensif, se rendant de plus en plus compte de l’étendue
des dégâts.
– S’il n’en a que six. Volage il
était, volage il est resté. Avec son argent, il a eu bien des femmes dans ce
pays. Bien des femmes qui, sûrement, ne s’étaient pas fait prier pour lui
pondre des gosses.
– Ô mon Dieu ! C’est terrible,
c’est terrible ! Cela dépasse même mon imagination.
– Tu sais, il n’était pas très
instruit et ça n’aide pas dans ce cas. Quand on n’a qu’un seul faire-valoir,
alors là, c’est la catastrophe. Il détestait les intellectuels, les méprisait
et allait jusqu’à les emprisonner pour faire taire leur savoir. Un complexé,
voilà !
– Quel sombre tableau tu me brosses
!
– Je m’excuse de te faire de la
peine mais tu m’as demandé de tout te dire et je t’assure que je n’exagère en
rien, au contraire.
– Et dans quel pays vit ce monstre
par lequel j’ai été conçue ?
– Pourquoi me poses-tu une pareille
question ? Aurais-tu l’intention de lui
rendre une petite visite par hasard ?
– Ce n’est pas impossible, mais je
crois que j’attendrai d’avoir au moins vingt-cinq ans pour le faire… J’aimerais
être majeure et mature.
– Est-ce vraiment nécessaire ?
– Tu ne le comprendras peut-être
pas mais c’est important de connaître ses origines...
– J’ignore totalement dans quel
pays il vit. Je suis sûre que ta mère doit le savoir, et comme tu m’as promis
de ne jamais lui en parler, impossible de lui demander quoi que ce soit.
Un bruit de klaxon se fit entendre
au loin. Alessandra se leva d’un bond souple.
– C’est Guy-Sincère, le chauffeur,
dit-elle. Je ne pourrai pas m’attarder davantage, sans quoi, maman aura des
soupçons. Je reviendrai te voir un de ces jours.
– Allez, va ! dit tante Da en
l’embrassant sur les deux joues. « Que Dieu te garde, ma chérie ! Reviens
quand tu veux !
La jeune fille serra tendrement sa
tante dans ses bras.
– Merci ! Merci pour tout. Je
te serai toujours très reconnaissante de m’avoir parlé aussi franchement.
Elle pressa doucement la main de la
vieille dame dans la sienne tout en marchant à reculons. Puis, elle tourna les
talons en courant.
Tante Da la regarda galoper sur la
pelouse, le regard voilé par une immense tristesse, tandis que le chauffeur
pressait encore avec impatience sur son avertisseur.
– Pourvu que le malheur ne
s’acharne pas trop contre cette pauvre petite innocente ! pria-t-elle tout
bas en poussant un long soupir. La vie est aussi faite de très belles choses
même si elles sont plutôt rares.
V
Les flamboyants débordaient de
fleurs et là-haut, dans le ciel, les hirondelles dansaient une saga à nulle
autre pareille. Les corbeaux faisaient entendre leurs cris en se déplaçant gaiement
d’un palmiste à l’autre. Alessandra marchait la tête baissée, indifférente au
fait que la nature se parait de tant de beauté. Le soleil avait beau lui
caresser le visage, s’attarder sur ses cheveux, elle ne s’en apercevait même
pas. Même le vent de carême, qui pourtant faisait frémir de joie les amateurs
de cerfs-volants, ne trouvait aucune grâce à ses yeux. Une pensée, une seule,
l’obsédait. Ce rendez-vous qu’elle avait fixé à Stéphane pour lui faire part
des dernières confidences de tante Hilda. En lui, elle trouvait un allié qui
jamais ne la trahirait, elle en était sûre. Heureusement qu’il acceptait
toujours de la rencontrer, sans quoi elle aurait pu devenir folle. Mille
pensées à la fois se bousculaient dans sa tête puis s’emboîtaient pour former
un tourbillon infernal.
Quand elle arriva à la nef, le
jeune prêtre y était déjà. Cela la rassura. L’état de nervosité dans lequel
elle se trouvait la fatiguait au point qu’elle ne supportait plus sa propre
impatience.
Ils se regardèrent de très longues minutes
sans parler. Puis, elle se jeta dans les bras du jeune homme. Il la reçut
contre sa poitrine comme un oiselet tombé du nid. Il la sentit trembler et,
malgré lui, il resserra un peu son étreinte. Cette proximité le troubla au plus
haut point. L’odeur de la peau et des cheveux de la jeune fille le faisait
frissonner.
Brusquement, il eut comme un éclair
de lucidité et la repoussa.
Déçue, Alessandra le regarda sans
comprendre. Ses yeux n’en finissaient pas d’exprimer sa frustration.
– Un peu de retenue, jeune fille,
dit-il, d’une voix rauque à peine audible qu’il tenta vainement de raffermir.
En son for intérieur, il priait :
« Seigneur aidez-moi à
résister à toutes les tentations qui ne sont que des pièges dressés par le
diable pour m’empêcher d’atteindre la route qui conduit vers vous, vers le
paradis et la Vie éternelle ! »
Quand il sentit ses forces lui
revenir, il demanda :
– Vous vouliez m’entretenir de
quelque chose, Mademoiselle Lagardère ?
Encore troublée par le contact du
jeune homme, Alessandra ne put que balbutier :
– Oui... je crois…
– Alors, faites-le sans trop perdre
de temps car mes minutes sont comptées.
La sécheresse du jeune homme la
laissa totalement désemparée. Elle croyait, entre eux, la hache de guerre
enterrée et voilà qu’à partir de cette simple phrase, il risquait de déclencher
de nouveau les hostilités.
Le regard de la jeune fille
s’assombrit. Sa bouche se pinça. Elle allait répliquer vertement quand déjà
Stéphane, reprenant le contrôle de lui-même, s’excusa de sa brusquerie.
– Pardonnez-moi, je ne voulais
point vous offenser. Je suis juste un peu fatigué ces temps derniers.
– Comment ? Prier vous fatigue ?
– Je ne fais pas que ça,
croyez-moi. Je suis bien obligé d’officier... et...
– Et… c’est esquintant. Ça alors !
– Oui, oui, aussi incroyable que
cela vous paraisse.
– Et dire que je croyais qu’être
prêtre était un métier de tout repos.
– Pas toujours, pas toujours, je
vous assure. D’ailleurs, encore un fidèle comme vous au confessionnal et je
devrai prendre une année sabbatique afin de me remettre de mes fatigues et de
mes émotions. De plus, je n’ai même pas le droit de me mettre en colère.
Il ajouta cette dernière phrase en
souriant, ce qui détendit quelque peu l’atmosphère.
– Iro furor brebis est, reprit-il.
– Oh non ! vous n’allez pas
recommencer avec votre charabia habituel.
– Ne vous affolez pas, voyons, cela
veut tout simplement dire que la colère est une courte folie. Je ne vois pas
pourquoi il vous est difficile de comprendre cette courte phrase latine quand
cela fait bien quatre ans depuis que vous apprenez cette langue.
– Oui, cela fait quatre ans depuis
que ma plus forte note en cette matière est un 0,75.
– Cela frise la mauvaise foi,
voyons !
– Non, pas du tout ! Pour moi,
c’est une forme de rébellion.
– Ah bon ! je vois, dit
simplement Stéphane, pour éviter une nouvelle discussion. Eh bien !
Mademoiselle Lagardère… je brûle d’impatience de vous écouter me conter les
derniers événements.
– Vous avez raison de dire
événements, le mot est très juste.
– Alors, je vous suis tout ouïe.
– Voilà…
Et Alessandra passa une bonne heure
à raconter son histoire en prenant bien soin de ne rien omettre.
Lorsqu’elle eut terminé, le jeune
prêtre était totalement abasourdi.
– Incroyable, incroyable ! ne
cessait-il de répéter.
– Vous avez l’air horrifié, Père de
Vastey !
– Je ne sais que vous dire. Je suis
sincèrement désolé. Je ne pensais pas qu’une réalité si cruelle eût pu exister.
On aurait pu croire à une farce inventée par un mauvais plaisantin à
l’imagination débordante.
– Pourtant c’est la stricte vérité.
Tout ceci peut vous être confirmé par ma tante Hilda, qui, je vous assure, est
tout à fait digne de confiance.
– Je n’en doute point. Je suis
totalement désarçonné, dépassé par l’ampleur du problème.
À son air défait, Alessandra comprit
qu’il était réellement bouleversé.
– Mais qu’allez-vous faire,
maintenant que vous êtes au courant de tout ? demanda-t-il.
– Je ne sais pas. J’aimerais en
savoir plus, mais j’ai promis formellement à tante Da de ne jamais parler à ma
mère de notre entretien. Je n’aime pas faillir à mes promesses. C’est sacré.
Alors, désormais je ne pourrai que vivre avec le poids de ce secret. Je me
promets quand même de partir à la recherche de mon salaud de géniteur, dès que
je me sentirai assez forte, pour lui dire ce que je pense de son
comportement... Vous savez, cela va vous paraître curieux mais je suis quand
même heureuse de savoir que l’animosité de ma mère à mon endroit est liée à
cette douloureuse période de sa vie. Je me suis tant de fois demandé pourquoi elle
me détestait tant.
– Croyez-moi, je compatis
sincèrement à votre douleur.
Alessandra le regarda longuement de
ses yeux tristes embués de larmes. Elle lut le désarroi sur le visage du jeune
vicaire. Ce visage qu’elle aimait tant et qu’elle rêvait de caresser.
Sans plus réfléchir elle dit :
– Puis-je vous… demander une…
faveur, Père de Vastey ?
– Bien sûr, je suis prêt à tout
faire afin de vous aider à passer ce mauvais moment.
– Alors, prenez-moi dans vos bras
et embrassez-moi comme le ferait un homme amoureux, rien que pour me consoler.
J’en ai tellement envie, j’en ai tellement besoin.
Un trouble violent s’empara du
jeune vicaire.
– Excusez-moi, Mademoiselle
Lagardère, mais ce que vous me demandez là est tout à fait impossible... et...
– Pourquoi ? Est-ce si difficile de faire ce geste qui
serait somme toute plus salvateur qu’autre chose ?
Stéphane avait le souffle coupé par
une telle audace. Il ne put que balbutier :
– Nous ne sommes pas des amis. Je
suis un prêtre et vous, une fidèle...
– Stéphane, vous avez peur de moi,
n’est-ce pas ? questionna Alessandra de sa voix qui se faisait douce comme une
caresse.
Cela dit, elle s’avança vers lui.
Il recula avec brusquerie, renversa au passage un bénitier et alla se réfugier
derrière la statue du Christ crucifié comme pour lui demander son aide.
– Allons Stéphane, n’est-ce pas
votre métier de consoler les âmes en peine ?
– Vous n’avez pas le droit de
m’appeler par mon prénom.
C’était la première fois, en effet,
qu’Alessandra l’appelait de la sorte et elle ne s’en était même pas aperçue
tant dans ses rêves et dans ses pensées il était toujours Stéphane, son
impossible amour.
– Excusez-moi, Père de Vastey,
peut-être que je m’égare, dit-elle en faisant un pas en avant.
– Non, ne vous approchez pas de
moi ! protesta le jeune vicaire.
– Bon, bon, ce n’est pas la peine
de vous affoler de la sorte. Je ne cherchais qu’un peu de réconfort.
Malheureusement, je me suis trompée de personne. Demandez donc à votre Dieu de
déléguer quelqu’un d’autre avant que je n’emprunte les chemins de la perdition.
– Tout cela n’est que
chantage !
– Peut-être, peut-être…
répondit-elle doucereuse-ment.
Puis, elle fit semblant de lui
sauter dessus.
Sérieusement effrayé, le jeune
prêtre poussa un cri de bête traquée et s’enfuit à grands pas vers la porte qui
conduisait au presbytère.
Alessandra éclata d’un rire
sadique.
– Vous n’êtes qu’un poltron, Père
de Vastey !
– Priez, priez, Mademoiselle
Lagardère, pendant qu’il est encore temps, car Satan essaie de s’emparer de
votre âme ! jeta Stéphane de Vastey par-dessus son épaule.
– Tiens ! vous perdez votre
latin, Père de Vastey ? s’étonna la jeune fille ironique.
En effet, pas une phrase latine
n’était sortie de sa bouche depuis qu’elle lui avait fait, tout à l’heure,
cette indécente proposition.
Pour toute réponse, le prêtre
dit :
– Lisez le livre des Psaumes,
Mademoiselle Lagardère, cela vous sera d’un très grand secours. Que Dieu vous
protège !
Et il disparut au plus vite
derrière la porte de bois sculptée en récitant le psaume 91 :
« Quiconque habite dans l’endroit secret du Très-Haut, se donnera de
loger à l’ombre du Tout-Puissant. Je dirai à l’Éternel : « Tu es mon
refuge et ma forteresse. Mon Dieu en qui je me confierai ! » Car il
te délivrera lui-même du piège de l’oiseleur, de la peste qui provoque des
adversités. De ses pennes il fermera tout accès auprès de toi, et sous ses
ailes tu te réfugieras. Sa vérité sera un grand bouclier et un rempart. Tu ne
craindras aucune chose redoutable durant la nuit, ni la flèche qui vole durant
le jour, ni la peste qui marche dans l’obscurité, ni la destruction qui spolie
à midi. Mille tomberont à ton côté et dix mille à ta droite. De toi cela ne
s’approchera pas… »
Alessandra éclata de rire. Un rire
nerveux qui se répéta en écho dans toute l’église. Un rire qui traduisait bien
ses angoisses, son mal-être et sa nouvelle frustration.
La séance d’hilarité dura une bonne
dizaine de minutes puis, petit à petit, la rigolade s’estompa pour faire place
à un hoquet qui se transforma vite en sanglots. Brusquement, ses jambes ne la
tinrent plus. Elle s’effondra sur les marches de l’autel.
Elle pleura longtemps, s’apitoyant
sur elle-même et sur cette vie qu’elle ne trouvait point clémente, jusqu’à ce
qu’elle s’assoupisse, vaincue par la fatigue et le stress. Combien de temps
resta-t-elle prostrée de la sorte ? Elle ne le sut pas. Elle reprit
conscience de la réalité quand quelqu’un lui secoua doucement l’épaule en
disant :
– Mademoiselle, l’église va fermer
ses portes, il est temps pour vous de rentrer. Vous continuerez à prier à la
maison !
Elle leva sur l’intrus un regard
surpris. Qu’il puisse s’imaginer un instant qu’elle était en train de prier
l’étonna. Une forte odeur d’encens l’agrippa soudain à la gorge. Elle paniqua.
Puis, sans rien dire à cet enfant de chœur qui lui avait parlé si gentiment,
elle se remit debout et prit ses jambes à son cou en faisant un tapage de tous
les diables à l’intérieur du lieu saint.
***
Derrière
les fenêtres, les lumières s’éteignaient l’une après l’autre, privant les papillons
de leur jeu de prédilection. Des croassements de grenouilles provenant du
bassin de la fontaine étaient les seuls, à part le bruit des cigales, à
troubler le silence de l’immense cour. Tapie dans l’ombre, Alessandra attendait
que toute la maisonnée soit totalement endormie pour regagner sa chambre. Elle
se déplaçait en se cachant derrière les troncs des grands arbres séculaires qui
faisaient la fierté de ce jardin.
Elle
avait presque atteint la porte de service quand la chambre de ses parents
s’illumina. Elle s’arrêta, le souffle court, puis elle vit sa mère ouvrir ses
portes-fenêtres et se poster quelques instants sur le balcon. Alessandra la
voyait nettement, entre le feuillage des rosiers grimpants. Elle aspirait
longuement la fumée de sa cigarette en faisant les cent pas. Très certainement,
son absence avait été remarquée. Son cœur battait à grands coups dans sa
poitrine. Elle pressentait déjà que les prochaines minutes allaient être
difficiles à vivre. Encore un mauvais quart d’heure à passer, pensa-t-elle en
haussant légèrement les épaules. Elle fouilla dans son sac et en tira un petit
rectangle de papier que lui avait remis Stanley. Elle l’ouvrit lentement,
découvrant une fine poudre blanche. Du pouce et de l’index, elle en prit une
pincée qu’elle se mit sur la langue. « Cool, cool, ça va aller tout à l’heure,
pas de panique ! », se répéta-t-elle une bonne demi-douzaine de fois.
Puis, un nuage vint la chercher pour la conduire jusqu’à sa chambre. Il lui
prit la main doucement. Elle se mit à rire tout bonnement et se laissa
emporter.
La lumière de la chambre de sa mère
s’était éteinte mais dans le salon résonnait une douce musique de Chopin. «
Rien ne vaut Chopin pour calmer les angoisses ! » disait souvent Maritza.
– Alessandra, c’est toi ? demanda
Madame Lagardère en percevant un léger bruit à la porte.
Au loin, les aboiements rageurs
d’un chien se firent entendre.
– Oui, maman.
– Pourquoi restes-tu dans la
pénombre ? Approche, j’ai à te parler.
La voix de Maritza paraissait
étrangement calme.
Alessandra s’approcha. Dans son
esprit, rien n’était plus très clair.
– D’ou sors-tu à une heure aussi
indue ? Il est passé onze heures.
– J’étais... euh… j’étais à
l’église.
– À l’église ? s’étonna Maritza,
totalement ahurie, tu te moques de moi. Réponds franchement, où étais-tu ?
– Écoute, maman, je sais que c’est
un peu difficile à croire mais c’est vrai que je reviens de l’église.
Le sang de Maritza ne fit qu’un
tour. Elle dut se maîtriser pour ne pas laisser éclater sa colère.
– Tu me donnes des angoisses pas
possibles et puis tu me racontes des histoires. Depuis quand Mademoiselle
est-elle devenue bigote au point de s’attarder à prier jusqu’à onze heures du
soir ?
Maritza arpentait nerveusement la
pièce quand brusquement une idée lui vint en tête. Elle se tourna vers
Alessandra qui s’était adossée à la grande bibliothèque tant ses jambes ne la
tenaient plus.
Elle regarda intensément sa fille
comme voulant sonder, au plus profond, son âme d’adolescente. Elle cligna
légèrement des yeux et demanda malicieusement, après avoir aspiré une longue
bouffée de fumée :
– Serait-ce… le jeune prêtre qui te
retenait ?
La surprise se peignit sur le
visage d’Alessandra. Comment sa mère pouvait-elle dire une chose pareille ?
Avait-elle des soupçons concernant les sentiments qu’elle portait au jeune
vicaire ?
La jeune fille tremblait et ne put
que balbutier :
– Pourquoi dis-tu cela ?
– Je ne suis pas née de la dernière
pluie, Sandra, dit Maritza Lagardère en écrasant sa cigarette dans un cendrier.
Je sais reconnaître une femme amoureuse. J’ai surpris un jour le regard que tu
posais sur le père de Vastey. Il était très édifiant. Pas besoin d’être devin
pour comprendre.
Alessandra tombait des nues. Elle
qui croyait sa mère indifférente à tout ce qui la concernait. Au moins, cela
lui fit plaisir de voir combien elle s’était trompée.
– Dis-moi, Sandra, reprit sa mère,
très calme, tu couches avec lui ?
– Oh non, maman, non ! s’empressa
de répondre Alessandra, catastrophée.
– Alors, que faisiez-vous tous les
deux si tard ensemble ? Cela n’est pas correct de la part de ce curé de retenir
une jeune fille dans une église.
– Maman, ce n’est pas ce que tu
crois…
– Alors, c’est quoi ? Explique-moi
ce que veut dire tout cela.
– Je me sentais triste. J’avais
besoin d’une oreille attentive. Et il est la seule personne sur terre qui
veuille bien m’écouter.
– Tu veux dire… qu’il ne fait que
t’écouter ? Que jamais il ne te demande autre chose ?
– Oui, bien sûr.
– Bien sûr, quoi ?
– Il ne me demande jamais autre
chose. Au contraire, il me prie souvent de rentrer chez moi.
– Tiens, serait-il le seul prêtre
sérieux de ce pays ? Car, d’habitude,
ses pairs ne s’embarrassent pas de tant de scrupules. On dit même que le
prédécesseur du père de Vastey avait femmes et enfants. Trêve de plaisanteries.
Sandra, je te conseille de t’éloigner le plus vite possible de cet homme. Il
n’est pas pour toi. Je te supplie de ne plus le revoir.
– Mais, maman, il est mon seul ami
et il est très respectueux.
– Jusqu’où son respect ira-t-il, je
te le demande ? tonna Maritza avec colère. Tu es belle et maintenant ton corps
est celui d’une femme d’une beauté et d’une majesté qui ne sauraient laisser
les mâles indifférents. Ce monsieur a beau être un prêtre, il sera toujours un
homme, donc un prédateur en puissance. Et toi, sauras-tu être capable
d’éteindre le feu, qu’en toute inconscience, tu es en train
d’allumer ? Tu n’es encore qu’une
gamine, Sandra, tu ne sais pas ce qu’est une relation homme-femme. Cet homme
est de dix ans ton aîné. Il sait, lui, qu’il peut gâcher ta vie si, une
fraction de seconde, les commères de ce pays savent que vous vous voyez en
secret dans une église déserte à onze heures du soir. Je t’assure qu’elles ne
croiront pas à ces rendez-vous platoniques. Elles s’imagineront même le pire,
ce qui serait une véritable catastrophe pour toi.
– Je me moque de ce que pensent les
radoteuses. Il est mon seul ami, et je ne voudrais pas le perdre. Il est le
seul à vouloir m’aider.
– T’aider ? T’aider à faire quoi ?
– À faire face à... certains
problèmes.
Maritza, exaspérée, vint se planter
devant sa fille.
– Cherche-toi quelqu’un d’autre. Ce
jeu est trop dangereux.
– Pourquoi dangereux ?
– Mais parce que tu l’aimes comme
seule le peut une fille de ton âge, aveuglément, passionnément.
Alessandra devint cramoisie. Elle
ne savait pas que sa mère voyait aussi clair en elle. Son indifférence à son
endroit serait-elle feinte ?
– Il ne me le rend pas.
– Heureusement, d’ailleurs.
– Il n’aime que Dieu.
– Tant mieux, qu’il continue à le
faire. Il est là pour ça. Mais, de grâce, qu’il s’éloigne de toi.
– Pourquoi lui en veux-tu autant ?
– Parce que je n’aimerais pas, je
te le répète, qu’il gâche ta vie.
– Non, moi je crois que c’est parce
qu’il me porte un peu d’amitié... Tu veux tout détruire, comme d’habitude.
– Allons, Sandra, tu déraisonnes,
tout ce que je te dis ce soir c’est pour ton bien.
– Toi, tu aurais aimé qu’il me
déteste autant que toi.
Maritza attrapa sa fille par les
épaules et eut un geste comme pour l’attirer contre elle. C’était bien la
première fois qu’elle se laissait aller à un épanche- ment pareil. Alessandra
se méprit sur son geste. Croyant que sa mère voulait la frapper, elle s’échappa
de ses mains et s’enfuit en hurlant avec des larmes dans la voix :
– Pourquoi ne m’aimes-tu pas, maman
? Com- ment peux-tu détester autant un être pourtant sorti de tes
entrailles ?
Déjà elle grimpait l’escalier qui
menait à sa cham- bre.
– Sandra, Sandra ! cria sa
mère en tentant vaine-ment de la rattraper. Sandra, Sandraaaa !
Trop tard, elle avait déjà disparu.
Maritza resta figée sur place, les
bras ballants, assommée. Cette terrible phrase sortie de la bouche de son aînée
avait transpercé son cœur comme seule une épée pouvait le faire. Elle entendit
la porte de la chambre de sa fille claquer avec violence. Pourquoi ne
l’avait-elle pas suivie pour lui dire que ce qu’elle pensait était faux ?
Pourquoi ne pas lui avouer tout bonnement combien elle l’aimait et ceci en
dépit des apparences ? Pourquoi ne pas lui dire qu’elle souffrait de ne
pas être cette oreille attentive dont elle avait tant besoin ; lui confier
aussi qu’elle était un peu jalouse qu’un autre à sa place puisse recueillir les
confidences qui lui revenaient de droit. Et pour finir, lui faire comprendre
enfin que toutes les apparentes méchancetés qu’elle lui faisait subir n’avaient
qu’un seul but : la protéger de la férocité du monde extérieur.
Elle ne put répondre à toutes ces
questions. Pourquoi ne l’avoir pas suivie dans sa chambre ? Peut-être
était-ce la faute de ses jambes qui n’avaient pas répondu à l’ordre venu de son
cerveau. Trop d’hésitations et de méprises s’étaient installées entre elles. Ah
! cette vie… vraiment pas une partie de plaisir. Les pressions de Bèrette qui
jamais ne lui laissait de repos. Ô mon Dieu, quel gâchis ! En tout cas,
pour le moment, il fallait sauver au moins ce qui pouvait l’être.
Maritza alla directement vers le
petit secrétaire placé juste à côté du piano et prit de quoi écrire. Il
fallait, au plus tôt, envoyer une missive à l’archevêque pour lui demander de
faire muter le père de Vastey en province, le plus loin possible d’Alessandra.
Un jour, cette enfant comprendra qu’elle avait fait tout cela pour son bien.
Elle prit aussi une carte
géographique du pays et la scruta scrupuleusement. Jérémie ! Voilà la ville qui
convenait. Celle-ci était à des heures de route cahoteuse de la capitale. Une
journée entière en autobus ne suffisait jamais pour s’y rendre. Maritza ne
douta pas une seconde que sa demande allait être agréée. Elle avait fait tant
de dons à l’Église que Monseigneur Salvant ne saurait en aucune façon lui
refuser ce petit service.
VI
Le temps sombre annonçait déjà dame
pluie. Celle-ci ne tarderait certainement pas à faire une entrée triomphale en
cette pleine saison sèche. Elle s’était tant fait prier, d’abord par la terre
qui n’en pouvait plus de craqueler, puis par les arbres dont les feuilles se
fanaient tant leur désespoir gran- dissait ; et enfin par les humains qui
croulaient sous le poids de cette canicule épouvantable.
Alessandra l’attendait aussi, cette
ondée qui rafraî- chirait l’atmosphère rendue encore plus lourde par un fort
taux d’humidité. « Partout, l’air est irres- pirable ! »
pensa-t-elle, assise sur le rebord de sa fenêtre d’où elle contemplait le
jardin complètement déshydraté. Elle ne put s’empêcher de comparer cette terre
aride avec son existence. En effet, depuis deux ans que Stéphane de Vastey
avait été transféré dans la Grand’Anse, c’était comme si on lui avait cassé ses
derniers ressorts. Elle soupçonnait sa mère d’être l’instigatrice de cette
mutation mais elle n’osait le lui demander franchement. En tout cas, le coup
avait porté. Reçu en pleine poitrine, il avait fait très mal.
Elle se souvenait, comme si cela
datait d’hier, de leur dernier entretien. Quelques jours auparavant, il lui
avait annoncé son prochain départ mais elle n’y avait pas vraiment cru,
persuadé que le jeune prêtre plaisantait. Elle faillit tomber à la renverse
quand, un après-midi où elle lui avait donné rendez-vous pour lui parler encore
de ses problèmes, il lui avait dit tout de go :
– Je m’en vais demain à
Jérémie !
Dans sa voix avait percé beaucoup
d’émotion. Un instant, elle crut comprendre que cela ne durerait pas, trois
semaines tout au plus. Il la détrompa vite.
– Mais non,
mais non, j’ai été muté. J’ai reçu une lettre émanant de l’archevêché. J’en ai
pour au moins quatre années. Je m’en vais, là-bas, accomplir mon
ministère !
La consternation avait déformé les
traits de la jeune fille. Elle pensa à une farce mais la gravité qu’affichait
le jeune prêtre ne prêtait à aucune confusion, aucune équivoque et disait long
aussi sur son propre désarroi. Puis, elle s’était enfuie, sans un mot, au
moment où un torrent de larmes commen- çait à gronder au fond de ses yeux.
Après, elle avait passé plusieurs
heures à naviguer, sans gouvernail, en une haute mer de désespoir et
d’insomnie, cherchant vainement à s’agripper à une bouée de sauvetage qui ne
s’avérait être qu’un mirage. Un gouffre effrayant s’était ouvert sous ses
pieds. Un gouffre dont les profondeurs abyssales l’attirait comme un aimant et
semblait vouloir la happer.
Le suicide ! Il ne lui
resterait plus que cette option s’il partait. Elle caressait cette idée, et
chaque jour qui passait, maigre de tout espoir d’une nouvelle donne, la confortait
dans cette issue fatale. Elle se retrouvait tout bonnement incapable de gérer
cette nouvelle désillusion, ce nouveau coup du sort.
Que ferait-elle lorsque Stéphane
serait loin, très loin d’elle ? Se retrouver du jour au lendemain livrée à
elle-même sans personne à qui confier ses peines la terrifiait.
Le matin du départ, elle lui avait
parlé de son intention de mettre fin à ses jours. Il s’en était offus- qué
comme prévu, arguant que Dieu en serait furieux, qu’aucun humain ne devrait
s’arroger le droit de mettre fin à ses jours. La révolte d’Ales- sandra s’en
trouva décuplée. Elle alla jusqu’à insulter Dieu, l’accusant d’avoir créé Satan
exprès pour pouvoir se moquer des humains, et ces derniers n’avaient pas le
droit d’être en désaccord avec les règles du jeu, même quand celles-ci leur
étaient carrément imposées. Ils devaient tenir jusqu’au bout. Rester en vie,
jusqu’à ce que le Tout-Puissant en décide autrement.
Ils s’étaient quittés sur cette
mauvaise note, au plus grand regret d’Alessandra qui ne pouvait se pardonner de
lui avoir laissé une image d’elle bouillante d’une mauvaise colère à peine
justifiée. Le désarroi avait eu raison d’elle et lui avait fait louper un
moment de vie extrêmement important.
L’intolérance dont elle avait fait
montre la mettait, jusqu’à aujourd’hui, en rogne. Au moment des adieux, elle
aurait dû être tendre. Mais, tel un volcan, elle était entrée en éruption et
avait tout gâché.
La compréhension et la sollicitude
du jeune vicaire lui manquaient beaucoup. Surtout ces derniers temps où son
moral était loin d’être au beau fixe. Elle souffrait énormément de constater
que sa mère, avec de plus en plus d’insistance, voulait détruire tout
rapprochement entre elle et son « faux » père Raoul qui était quand
même le seul des deux à lui témoigner de l’affection et à agir en vrai père.
Maintenant, plus que jamais, pas question de s’accrocher à son cou ou de
s’asseoir sur ses genoux sans se faire rabrouer. Plus d’une fois, elle eut
l’envie d’avouer à Raoul, brusquement, comme on donne une gifle, qu’elle savait
tout sur sa naissance mais elle se taisait se remémorant, toujours à temps, la
promesse faite à tante Hilda. Elle aurait aimé dire aussi à sa mère qu’elle la
comprenait ; qu’elle savait combien elle avait souffert. Mais, tout devenait si
difficile quand elles se trouvaient face à face. Telle- ment de choses les
séparaient toutes les deux !
Vainement, Alessandra cherchait un
terrain d’en- tente. Mais sa mère, ne sachant pas qu’elle était au courant de
certaines choses, élevait entre elles de grands murs chaque jour plus
infranchissables. Pourtant, le temps se faisait court. Bientôt viendrait le
moment de partir pour l’université. Ses deux années d’études de la langue de
Shakespeare touchaient à leur fin. Son père avait été d’accord pour l’envoyer
en Europe. Mais, pour une raison ignorée de tous, Maritza s’y était opposée
farouchement, vantant même les universités américaines qu’elle disait very correct, very perfect quand
elle-même n’y avait jamais mis les pieds. Tant pis ! elle se conformerait
au vœu de sa mère, ne voulant pas faire les frais d’un affreux pugilat d’où sa
génitrice sortirait victorieuse et risquer de tout perdre. S’éloigner de la
demeure fa- miliale lui serait, de toutes les façons, salutaire.
D’ailleurs, depuis le départ de
Stéphane, plus rien ne paraissait avoir de sens. Elle pensait à lui tout le
temps jusqu’à en avoir mal au cœur, mal au corps. Elle n’était plus
l’adolescente qui ignorait ce qu’elle voulait. Son cœur de femme, vieux de
vingt ans, ne désirait que Stéphane, et elle savait que ses sens ne
connaîtraient de cesse que le jour où son désir de lui serait assouvi.
Depuis deux ans, sa mère ne la
lâchait pas d’une semelle, contrôlant ses moindres déplacements. Im- possible
de prétexter des week-ends chez des amies pour faire une escapade puisqu’il y
avait interdiction formelle de se déplacer sans ses sœurs, Sybil et Allison.
Une toute nouvelle forme de torture, à son avis.
La pluie se mit à tomber en faisant
un vacarme de tous les diables. Enfin une averse salvatrice !
Sa mélancolie à son comble,
Alessandra alla se poster devant son miroir et contempla son image. Elle passa
doucement son index sur ses lèvres qu’au- cune autre bouche n’avait encore
baisées. Toutes les filles connaissaient déjà depuis longtemps ces sensations
qui n’existaient pour elle que dans ses rêves. Elle ferma les yeux et s’imagina
un instant Stéphane, le prêtre, l’ascète, lui aussi vierge de tout, en train de
lui faire l’amour. Un doux vertige l’envahit soudain. Doucement, elle défit les
boutons de son corsage, admira ses seins dont les pointes se raidissaient sous
la caresse d’agréables pensées. Du bout des doigts, elle les effleura. De doux
gémis- sements montèrent de sa gorge. Un violent désir l’envahit avec une
intensité à la dimension de ses frustrations. Elle n’en pouvait plus de faire
la guerre à ses fantasmes. Plus que tout autre chose, ils dominaient ses nuits
et régnaient en maître dans le royaume de ses songes. Ses mains nerveusement
glissèrent sur ses hanches puis pétrirent son ventre ferme et doux. Stéphane, à
genoux devant elle, baisait avec volupté son délicat nombril qui l’invitait au
plaisir. Stéphane oubliant Dieu quelques instants pour vibrer aux sons de
cordes bien humaines. Elle aurait tellement aimé qu’il fût vraiment présent ! Ses doigts impatients firent glisser la
fermeture éclair de son jean puis, avec une lenteur extrême, ils se frayèrent
un passage à travers son slip et fourra- gèrent jusqu’à son duvet. La caresse
se précisa. Le plaisir vint par grandes vagues houleuses comme par un jour de
mauvais temps et la plia en deux. De nombreux spasmes la secouèrent et
accentuèrent la sensation d’ivresse qui l’envahissait tout entière tandis que
ses lèvres murmuraient silencieusement :
– Ô Stéphane, Stéphane !
Douces caresses solitaires, de
celles qui soulagent mais qui aussi soulignent cruellement la solitude et le
manque de l’autre.
Quand Alessandra se réveilla plus
d’une heure plus tard, son corsage encore ouvert sur sa ferme poitrine dénudée
et ses sens apaisés lui rappelèrent la scène de tout à l’heure. Elle porta la
main à son front comme pour effacer ce souvenir et se demanda soudain si elle
allait passer toute sa vie à penser à un homme qui devenait chaque jour de plus
en plus inaccessible et à jouir en fantasmant sur lui. Éprouver des jouissances
physiques quand les siennes n’étaient probablement que spirituelles.
D’ailleurs, comment lui parler de fantasmes sans risquer de l’effrayer, lui
faire prendre la fuite ! Dormir en rêvant de son corps qui n’avait pour toute
armure qu’une soutane ! Se réveiller en se demandant si un jour tout cet
amour et tous ces désirs seront partagés ; ou s’il y aurait toujours ce one way qui menait inexorablement à un
cul-de-sac.
Un instant, elle resta songeuse.
Elle se demandait si cela arrivait à Stéphane de jouir même malgré lui.
Connaissait-il au moins cette sensation de bien-être que procurait
l’orgasme ?
Elle se souvint lui avoir demandé,
un jour, juste pour le provoquer, si se donner du plaisir était proscrit par
les lois de la sainte Église catholique. Car, elle avait cherché en vain une
quelconque inter- diction dans le livre saint. Le jeune prêtre avait été
horrifié de ses propos et avait déclaré le fait, contraire aux lois divines.
Pauvre Stéphane ! Au lieu de
se rapprocher du Seigneur, il ne faisait que s’en éloigner chaque jour
davantage ! Il ne comprenait pas qu’il était en train de passer à côté de
la vraie vie. Dieu n’avait pourtant pas fait d’erreur en permettant aux humains
d’accé- der à un morceau de paradis par le biais de ces pratiques plus que
naturelles.
L’Église n’était-elle pas en train
d’induire l’huma- nité en erreur ?
Dehors, un éclair zébra le ciel,
suivi d’un coup de tonnerre assourdissant. Et l’orage éclata !
***
Alessandra se rendait compte
qu’elle n’avait pas beaucoup de choix. Elle se devait de prendre une décision,
sans quoi elle donnerait raison à sa mère qui lui avait prédit que le jeune
prêtre pourrait lui gâcher l’existence, tout bonnement, tout bêtement.
À la seule pensée qu’elle pourrait
passer sa vie enfermée dans la terrible cellule qu’était le célibat, elle
paniquait. Le vœu de chasteté n’était, sans aucun doute, pas du tout fait pour
elle. Verrouiller son sexe à double tour et jeter la seule clé existante à
Stéphane de Vastey ? Jamais ! D’ailleurs, il ne méritait pas tout ça
puisqu’il tenait à garder sa virginité pour atteindre, plus rapidement que tout
le monde, son paradis... céleste. Quelle course ! Sa virginité était comme
une offrande à Dieu en échange d’un petit coin d’Éden.
Et elle, entre-temps, se
morfondait. La seule vue d’un couple enlacé la bouleversait au plus haut point.
Un simple baiser à la télévision provoquait en elle de fortes
« averses ». Elle n’en pouvait plus de cette situation. De ces
plaisirs solitaires qui la laissaient sur sa faim, de ses jouissances qui
n’étaient rien d’autre que de perpétuels monologues. Elle voulait d’une vraie
bouche d’homme sur sa bouche, d’un corps viril sur le sien et d’un sexe comme
un pieu qui s’enfoncerait en elle, entre ses cuisses toutes frémis- santes de
désir et qui libérerait sa libido exacerbée et feraient pâlir ses fantasmes.
Elle se trouvait assez grande
maintenant pour prendre une décision. Sa vie n’étant pas très gaie, ce serait
vraiment dommage d’y ajouter sécheresse et frustrations. Sa décision était
prise !
« Ce week-end, je vais à
Jérémie et je coucherai avec Stéphane de Vastey, énonça-t-elle tout haut comme
pour se donner le courage de passer de la parole aux actes. Quitte à le violer
à l’intérieur même d’un lieu saint ! »
Tant pis pour Maritza et pour les
autres mais elle allait faire une fugue. Advienne que pourra ! Il lui
fallait gérer toute seule sa vie et ses sentiments. Nul autre à sa place ne
saurait le faire. Alors, elle allait se prendre en main.
Elle se leva et alla mettre un
disque sur le phonographe. La voix pure de Nicole Croisille s’éle- va dans
l’air : « Mon arc-en-ciel, je l’aurai, mon arc-en-ciel... puis vint le jour, le
merveilleux où l’on a rendez-vous avec l’amour… »
Deux petits coups secs furent
frappés à sa porte.
Elle alla ouvrir.
Deux têtes blondes passèrent par
l’entrebâillement de la porte.
– On peut entrer ? demandèrent en chœur Sybil et Allison.
– Bien sûr, petites pestes, dit
Alessandra en les embrassant affectueusement.
Et elles s’installèrent toutes les
trois sur la moquette pour écouter la musique. Alessandra pro- fita au maximum
de la présence de ses sœurs car bientôt sa mère rentrerait du travail, et
l’atmosphère redeviendrait, une fois de plus, irrespirable.
***
Cela faisait déjà plus d’une heure
depuis que Le Célia naviguait en
haute mer. Un fort vent gonflait les voiles du bateau qui glissait à vive
allure sur les flots, surplombé par un ciel bleu d’azur qu’aucun nuage ne
venait entacher.
Alessandra huma avec plaisir l’air
salin du large. La journée était magnifique, et elle se sentait euphorique
malgré l’angoisse que lui causait sa fugue. Elle s’était réveillée tôt le
matin, avait rempli, à la hâte, un sac de camping de quelques affaires puis
avait laissé un mot à sa mère sur son oreiller tout en ayant conscience que ce
geste de fuguer pourrait causer un drame dans la famille. « Je m’en
moque ! s’était-elle dit, en haussant les épaules, l’important c’est
de revoir Stéphane ! » Son avenir dépendait de cette entrevue. Après,
seulement après, elle pourrait juger de l’orientation à donner à sa vie.
Le voyage se passa sans encombre
malgré la surcharge du bateau, ce qui, en général, arrangeait les alizés, ces
grands vents qui s’amusaient à taquiner les embarcations jusqu’à provoquer des
naufrages. Stéphane aurait expliqué le fait d’être sain et sauf par
l’omniprésence de Dieu, arguant que celui-ci faisait certainement partie du
voyage. D’autres, comme Alessandra, parleraient de dame la chance.
Durant tout le voyage, de sombres
pensées avaient traversé l’esprit de la jeune fille qui s’était empressée de
les chasser. Tant de choses la tourmentaient, comme cette envie de connaître
son vrai père qui tournait à l’obsession. Elle était souvent tentée de rompre
la promesse faite à tante Da. Elle voulait en finir avec ces incertitudes qui
minaient son existence et désirait par-dessus tout dire à Raoul qu’elle savait
tout sur son passé ; pour qu’il n’ait plus jamais cette lueur de tristesse
au fond des yeux, quand son regard se posait sur elle. Il avait l’air tellement
malheureux qu’il donnait à la jeune fille l’envie de le prendre dans ses bras,
de le serrer fort et de lui dire que rien ne pouvait altérer l’amour qu’elle
lui portait. Mais, la présence de sa mère l’empêchait toujours de mettre à
exécution ses élans. Un simple regard de Maritza lui enlevait tous ses moyens.
Alors, elle se refermait comme une huître. La tête basse, le cœur gonflé de
sanglots, elle partait se réfugier dans sa chambre où elle fumait son
« satané Népal ». En attendant son départ pour New York pour changer
d’air, elle avait besoin de ses rêves artificiels qui lui permettaient de tenir
le coup.
***
Elle traversa, le cœur battant la
chamade, la place de la petite ville, occupée à cette heure par des gosses qui
jouaient aux billes ; tandis que d’autres faisaient des excès sur leurs
bicyclettes lancées à toute vitesse.
– Bonjour ! leur dit-elle,
est-ce que vous savez où je pourrais trouver le père de Vastey à cette heure ?
Les enfants relevèrent tous en même
temps la tête pour identifier cette voix mélodieuse qu’ils ne connaissaient
pas. Le plus âgé d’entre eux prit la parole :
– Ah ! le père de Vastey,
dites-vous ? Le soleil s’est déjà couché sur la mer, il doit être encore à
l’église en train de terminer la messe de cinq heures.
– Merci. Et c’est où l’église ?
– Mais, qui êtes-vous ? demanda le
garçon visible- ment intrigué.
– Je suis... je suis... disons...
une de ses amies.
– Une amie ?
– Bien sûr, une amie ! insista la
jeune fille devant l’air surpris du gamin.
Elle fut dévisagée un instant par
la petite équipe tout à fait perplexe. Puis, le plus petit d’entre eux, sans
crier gare, détala comme un jeune lièvre en poussant des cris perçants et en
retenant d’une main son pantalon qui glissait sur ses jambes un peu
maigriottes.
– Ne vous inquiétez pas, il est un
peu sauvage, il a peur des étrangers ! dit l’aîné en voyant l’air surpris
d’Alessandra. Depuis deux ans que le père de Vastey séjourne dans notre ville,
c’est bien la première fois que quelqu’un lui rend visite. L’église est en face
de vous. Vous ne pouvez pas la rater.
– Merci.
– Et faites attention à vous !
Ici les granmoun disent qu’une
personne incapable de reconnaître une église quand elle l’a sous les yeux est
un diable.
C’est à la lumière de cette
dernière phrase qu’Ales- sandra comprit pourquoi le petit avait pris ses jam-
bes à son cou. Elle éclata de rire puis enleva le large chapeau de paille dont
elle était coiffée, le sachant responsable de sa méprise. Elle l’avait acheté
au « Marché en fer » pour protéger sa peau du soleil, un vieux
réflexe développé par sa mère qui ne voulait surtout pas que fonce son
épiderme.
– C’est mon chapeau, le grand
coupable du fait que je n’ai pas pu voir l’église. Je crois que les bords sont
beaucoup trop larges.
Puis, elle les remercia et s’en alla
vers le lieu saint, riant toujours, de son pas légèrement chaloupé.
Maintenant qu’elle se savait à
proximité de Sté- phane, son cœur faisait des bonds incroyables dans sa
poitrine. Un instant, elle fut tentée de rebrousser chemin. Sa raison le lui
commandait, néanmoins son cœur et ses sens s’y opposaient.
Elle pénétra dans l’église. La voix
du père de Vastey lui parvint en écho et sembla remplir tout son être. Un
sourire de bonheur lui fendit les lèvres tandis qu’elle fermait les yeux pour
savourer cet instant de bonheur indicible. Quand elle les rouvrit elle le vit
là tout en face d’elle, s’apprêtant à donner la communion aux fidèles.
En attendant qu’il finisse sa
messe, elle alla pren- dre place parmi les ouailles. Il ne fallait surtout pas
qu’il la voie tout de suite ; cela risquerait de l’effa- roucher.
Enfin, elle le revoyait, après tous
ces longs mois à se morfondre, à s’ennuyer de lui. Elle en était si heureuse
qu’elle ne pouvait s’empêcher de le couver des yeux. Et elle se félicita
d’avoir bravé toutes sortes de dangers pour goûter à ce pur bonheur de le
savoir à deux pas. Elle éprouvait une joie indicible à l’idée qu’elle pourrait
lui parler dans quelques minutes. Entendre sa voix, revoir son visage, elle en
avait tant rêvé que tout cela lui paraissait soudain irréel.
Un doute affreux vint subitement la
tarauder. Et si par hasard Stéphane refusait de la recevoir ? Elle lui
avait écrit tant de lettres restées sans réponses ! Avait-il fait exprès
de la faire souffrir quand il la savait plongée dans un profond désarroi depuis
son départ ? Au fait, connaissait-il la nature exacte des sentiments
qu’elle lui portait ? C’était difficile à dire. Elle regretta une nouvelle
fois de ne pas lui avoir avoué, jadis, ses sentiments. Au lieu de chercher à
alimenter des conflits entre lui et son Dieu, elle aurait dû lui dire son amour
tout simplement. Aujourd’hui, elle se devait de réparer les dégâts et lui
répéter tout haut les « je t’aime » qu’elle prononçait seulement en
son for intérieur la nuit, seule dans son lit alors que son désir de lui la
rendait totalement insomniaque.
Aujourd’hui, tout allait changer
car elle n’était plus une enfant mais une femme déterminée à con- quérir
l’homme qu’elle aimait, quitte à l’arracher des bras de Dieu !
***
Le carillon annonçant la clôture de
la messe se fit entendre. En quelques minutes, l’église se vida de ses
occupants dans un brouhaha général. L’émotion re- vint nouer la gorge
d’Alessandra. Le moment dont elle rêvait depuis si longtemps était enfin
arrivé, et elle tremblait de tous ses membres. Adieu la belle assurance de ces
jours derniers, adieu l’audace provoquée par l’éloignement ! Un moment,
elle douta de ses propres convictions.
Le jeune prêtre finissait d’essuyer
le calice dans lequel il avait bu tandis que le dernier sacristain fermait les
grandes portes de bois avant de s’éloigner rapidement.
Alessandra observa de Vastey en
train de vaquer à ses occupations avec une infinie mansuétude. Puis, elle
s’approcha à pas feutrés et félins tel un chat voulant attraper un oiseau.
Maintenant, il lui tournait le dos,
occupé à faire une dernière prière, face, comme d’habitude, à son Dieu
crucifié.
Brusquement, comme s’il avait
flairé une présence, il tourna la tête et découvrit Alessandra. Le bréviaire
qu’il tenait s’échappa de ses mains et tomba sur le sol dans un bruit sourd que
l’écho répercuta. Avait-il senti le regard de la jeune fille posé sur lui avec
insistance ? La surprise le figea. Pendant plusieurs secondes leurs regards
s’accrochèrent. Dans les yeux de Stéphane, elle lut de la joie et de l’émotion
tandis que dans les siens transperçaient tout l’amour et toute la tendresse du
monde.
Le premier, il s’avança vers elle,
un sourire radieux sur les lèvres.
– Mademoiselle Lagardère, quelle
surprise ! Cela me fait plaisir de vous revoir. Il y a bien une éternité depuis
notre dernière rencontre.
Il avait attrapé sa petite main qui
pourtant ne lui avait pas été tendue et la pressait entre ses paumes tièdes. Un
bonheur tout neuf envahit Alessandra tout entière, la laissant sans voix.
C’était bien la première fois qu’il se montrait aussi heureux de la revoir.
Elle s’en trouva réconfortée, et une agréable sensation de chaleur irradia
toutes ses extrémités.
– Venez, allons nous asseoir.
J’aimerais que vous me racontiez ce que vous devenez depuis que je suis parti.
Même ce vouvoiement qu’elle
trouvait insup- portable autrefois lui parut agréable.
– Comment… êtes-vous arrivée
jusqu’à moi, jeune fille ? J’espère que
votre mère est au courant de votre visite ?
Avez-vous fait bon voyage ?
Cette avalanche de questions eut le
don de la détendre. Elle rit en s’asseyant à ses côtés. Quel soulagement ! Elle
avait tant craint sa désap- probation voire son courroux.
Sans prononcer un mot, elle lui fit
un collier de ses bras et posa doucement sa tête sur l’épaule virile. Voyant
qu’il ne s’en offusquait point, elle se blottit contre lui, heureuse de le
trouver dans de meilleures dispositions à son endroit. Peut-être même avait-il
découvert son amour pour elle. « Ô, mon Dieu, si cela arrivait, je vous
promets de vous être dévote tout le restant de mes jours ! »
pria-t-elle tout de suite.
Mais, déjà, Stéphane la repoussait
gentiment.
– Voyons, jeune fille ! Un peu de
respect pour la soutane que je porte, dit-il en riant, un tantinet gêné.
Il passa doucement la main sur la
joue d’Ales- sandra.
– Je suis heureux de vous voir en
forme. Je me faisais tant de soucis à votre sujet. J’ai expédié plusieurs
missives qui sont restées sans réponse. Des lettres dans lesquelles je
m’enquérais de vos nouvelles…
Des larmes de joie couraient le
long des joues de la jeune fille que l’émotion et le bonheur avaient frappée de
mutisme. Cette imprévisible sollicitude lui faisait beaucoup de bien. Elle osa
à son tour lui toucher le visage de ses doigts tremblants, un désir brûlant la
possédant tout entière. Chaque parcelle de son corps s’embrasait à une vitesse
folle.
Le soleil avait depuis longtemps
plié bagage ; on ne l’apercevait plus qu’au travers de l’unique vitrail de
la petite chapelle totalement désertée par ses occupants. Seule la lueur des
deux bougies trônant sur l’autel éclairait les lieux.
Alessandra, enhardie par l’accueil
chaleureux du jeune vicaire, et profitant de son trouble plus qu’ap- parent,
posa ses lèvres sur les siennes dans un baiser ayant le goût salé des larmes et
des sentiments trop longtemps refoulés.
Ébloui devant tant de douceur, le
père de Vastey ferma les yeux. Un désir sourd vint lui rappeler qu’il n’était
qu’un homme fait de chair et de sang. Ses sens se rebellèrent dans son corps de
prêtre et s’emballèrent. Il avala péniblement sa salive tandis que son sexe se
gonflait sous la soutane. Il voulait jouer à l’indifférent mais échoua
lamentablement. Il se sentit suffoquer.
Alessandra, totalement tétanisée
par son propre désir, n’osa plus bouger pendant de très longues secondes. Puis,
sentant l'incertitude du jeune homme, elle décida de pousser plus loin
l’audace. De toutes les façons, elle n’avait plus rien à perdre. Elle lui
murmura en abaissant les paupières :
– Stéphane, je vous aime ! Et…
j’aimerais que… vous me preniez dans vos bras, que vous me… possédiez…
Quand elle rouvrit les yeux après
de longues secondes de silence, Stéphane avait disparu. Une déception sans
pareille s’empara d’elle. Ô, mon Dieu ! elle avait totalement échoué dans
sa tentative de le séduire, ne réussissant qu’à le faire fuir. Il ne voulait
définitivement pas d’elle. Des larmes de rage roulèrent sur ses joues tandis
que son corps tremblait fortement.
– Stéphane, S.T.É.P.H.A.N.E,
cria-t-elle doulou- reusement en éclatant en sanglots.
Elle n’entendit plus qu’une voix
qui récitait le psaume 102 :
« Ô Seigneur, entends ma prière et que mon appel à l’aide vienne jusqu’à
toi. Ne me cache pas ta face le jour où je suis dans une situation critique.
Incline vers moi ton oreille. Le jour où j’appelle, hâte-toi, réponds-moi. Car
mes jours se sont évanouis comme une fumée et mes os sont devenus brûlants
comme un foyer… »
Plusieurs minutes passèrent ainsi.
Puis, quand les pleurs de la jeune fille se furent apaisés, Stéphane sortit de
l’ombre d’où il était tapi.
Avec hésitation, il s’avança vers
elle, visiblement ravagé par une profonde émotion.
À sa vue, Alessandra se remit à
pleurer.
– Allons, allons, ne pleurez pas,
il n’y a vraiment pas de quoi ! remarqua-t-il d’une voix douce.
Sentant que les forces de la jeune
fille l’avaient abandonnée, il l’aida à remettre de l’ordre dans sa coiffure
tout en lui répétant des mots apaisants.
– Ne faites plus jamais ça, jeune
fille ! Vous êtes belle, vous savez Mademoiselle Lagardère, oubliez-moi !
Il y a plein d’hommes qui auraient aimé vous avoir à leurs côtés. Oubliez-moi,
parce que je ne suis pas pour vous ni pour aucune autre. Ma vie, je la voue à
Dieu ; elle est, en quelque sorte, un vrai sacerdoce, et ce ne serait pas
bien de votre part de m’en écarter. Je ne vous le pardonnerais peut-être pas,
d’ailleurs. Vous avez un corps magnifique, et je pécherais contre Dieu et
contre la terre entière si je devais y toucher. Gardez-le pour celui qui saura
vous aimer en retour. C’est un bien précieux. Malgré le violent désir que vous
avez provoqué en moi, je m’en voudrais d’effleurer même un seul de vos beaux
cheveux. Je vous aime beaucoup, vous savez, mais pas comme vous le voudriez.
Juste comme j’aurais pu aimer une jeune sœur. Est-ce que vous le savez ?
La jeune fille, encore haletante,
fit oui de la tête, sans grande conviction.
– Alors, arrêtez de pleurer, je
vous en prie. Je vais prier pour vous ce soir et aussi pour moi pour que Dieu
nous protège tous les deux des tentations de ce monde et nous guide sur le
chemin qui mène à la Vie éternelle. Cherchez la lumière et la vérité, essayez
de vous élever au-dessus de la boue de ce monde. Croyez-moi, je ne vous veux
que du bien. Je vous en prie, prenez-vous en main, ne commettez aucune folie.
Un jour, vous trouverez celui à qui vous pourrez offrir votre vie et votre
corps sans condition, vous comprenez ?
Elle acquiesça encore de la tête en
reniflant. Il lui tendit un mouchoir. Elle se moucha bruyamment.
– Bon ! maintenant, vous allez
regagner votre pied-à-terre, et demain matin, vers onze heures, je vous invite
à venir me rejoindre au salon du presbytère. Nous pourrons parler
tranquillement. Nous avons tant de choses à nous dire.
Ce disant, il l’accompagna vers la
sortie. Elle se laissa faire docilement, abattue et honteuse de son attitude de
tout à l’heure, se reprochant ce qu’elle considérait maintenant comme une
folie.
Quand elle sortit de la chapelle,
la petite ville s’apprêtait déjà à plonger dans le sommeil. Toujours ébranlée
par sa déception, elle en voulut à Stéphane de ne pas l’aimer et s’interrogea
encore une fois sur le célibat des prêtres. N’était-ce pas une façon de cacher
des penchants homosexuels ? Tous ces hommes prosternés au pied d’un dieu à
demi nu, cela donnait à réfléchir. Puis, elle s’empressa de chasser cette
pensée néfaste. Non ! son Stéphane ne saurait, en aucun cas, faire partie
de ceux qui cachent leurs vices sous une soutane. Ce serait tout à fait indigne
de lui.
Elle erra un instant dans les rues
désertes, l’âme en peine jusqu’à ce qu’elle sentît une grande fatigue la
gagner.
De sa poche, elle tira un morceau
de papier ; elle y lut deux adresses : Sœurs du Bon Pasteur, Jubilé # 77
et Solanges Reyes, rue Alain Clérié # 20. Elle opta pour la seconde. Madame
Reyes était la grand-tante d’une amie qui l’avait assurée que sa famille
pourrait lui offrir une chambre pour la nuit.
***
Un rayon de soleil filtrait à travers les jalousies. Alessandra le sentit
sur son visage comme une caresse. Une agréable odeur de café lui chatouilla les
narines. Elle ouvrit un œil, de nombreux plis lui barrèrent le front. « Mais où
suis-je ? » murmura-t-elle. Cela lui prit cinq secondes pour trouver la réponse.
Elle reconnut la petite chambre dans laquelle Madame Reyes l’avait introduite
après lui avoir fait avaler, presque de force, une bouillie de banane. Cela lui
avait fait du bien de manger. Elle mourait de faim à son arrivée à Jérémie
mais, trop pressée de revoir Stéphane, elle avait totalement négligé de se
nourrir.
Les effluves de la mer pénétraient
de temps à autre dans la chambre, apportées par le vent. Alessandra se leva
d’un bond et alla ouvrir la fenêtre. Elle huma l’air avec délice. L’océan
s’étalait à perte de vue. Au loin, les pêcheurs s’activaient déjà. La journée
s’annonçait magnifique. La pêche sera bonne.
« C’est bon, très bon d’être
loin de la capitale ! », pensa Alessandra.
Dans le ciel d’un bleu magnifique,
des mouettes planaient allègrement en poussant des cris joyeux.
Deux coups furent
frappés à la porte. Elle mit du temps à répondre, fascinée par le paysage qui
s’offrait à sa vue.
– Mademoiselle Lagardère,
Mademoiselle Lagardère ! insista Madame Reyes.
– Oui, Madame Reyes !
– Voulez-vous une bonne tasse de
café ?
– Volontiers !
– Il est déjà prêt, je vous attends
en bas.
– Merci, j’arrive.
La jeune fille s’habilla à la hâte
après s’être lavée dans une bassine d’eau propre que lui avait apportée son
hôte, la veille.
***
Alessandra descendait l’escalier
quand les événements de la soirée d’hier lui revinrent à la mémoire. Elle
s’étonna de constater qu’elle n’en voulait pas trop à Stéphane. Au contraire,
elle avait pour lui une profonde admiration. Car il fallait être foncièrement
bon, intègre et honnête pour réagir comme il l’avait fait. Et, pour la première
fois, elle sentit germer entre eux une profonde amitié. Stéphane avait le
courage de ses engagements et un grand sens de l’honneur, qualités qui feraient
toujours de lui un être à part. Au fond, c’était tant mieux qu’il ait eu ce
comportement car, à bien réfléchir, elle se demanda si dans sa folie il y avait
eu de place pour un raisonnement logique. Où pareille relation aurait-elle bien
pu la mener ? Une agréable sensation de liberté s’empara alors d’elle. Elle
était libre ! Par son geste, Stéphane allait lui permettre enfin de vivre
normalement. Désormais, elle se sentait affranchie de certains doutes. Donc,
libre de se choisir un amoureux sans aucune arrière-pensée. Libre comme les
oiseaux qui volent jusqu’aux horizons lointains.
Madame Reyes la regarda dévorer ses
toasts, boire son café et avaler, coup sur coup, deux figues-bananes, avec un
sourire de tendresse flottant sur ses lèvres. « Ouf, mon Dieu ! elle
va bien mieux, pensa-t-elle. Hier, son air totalement perdu m’avait quelque
peu inquiétée ! » Elle avait craint un instant que la jeune
fille ne commette le pire tant il y avait un grand vide dans son regard.
Onze heures sonnaient à l’horloge de
la mairie quand Alessandra longea la rue Abbé Huet qui abritait le presbytère.
Son cœur battait très fort dans sa poitrine mais elle se sentait beaucoup plus
légère. Elle se rendait compte seulement maintenant, que la veille, elle
n’avait pas dit grand-chose au père de Vastey. Il n’y avait eu que ses sens à
parler pour elle. Un léger sentiment de honte la fit perdre l’air désinvolte
qu’elle tentait désespérément d’afficher.
Quand un sacristain la conduisit
auprès du jeune prêtre, elle eut un peu de peine à le suivre tant ses jambes
tremblaient. Que ferait-elle s’il ne se présentait pas au rendez-vous ?
Il était là, assis à l’attendre, les
yeux rivés sur les pages de sa bible qu’il tenait toujours avec une
infinie précaution, telle une vieille relique.
Il se leva d’un bond souple à son
approche.
– Bonjour, Mademoiselle Lagardère,
dit-il en lui tendant la main.
– Bonjour, mon Père, comment
allez-vous ? répondit-elle, de manière à peine audible.
– Enfin, j’entends votre voix.
Encore un peu j’aurais cru qu’un chat avait pris votre langue !
Sur ce, il éclata de rire. Cela la
força à sourire à son tour.
– Vous avez un peu changé, Père de
Vastey. Ces deux années passées loin de Port-au-Prince vous ont été bénéfiques
je crois.
– Je le crois aussi. J’ai grandi...
je fêterai bientôt mes trente ans et j’ai appris beaucoup de choses en
province. Loin de mon confort de citadin, j’ai vécu très près des paysans et de
leur misère, cela m’a beaucoup mûri. Je ne crois pas avoir peur de grand-chose.
J’ai été, quotidiennement, confronté à de si dures réalités.
– Je comprends... je voulais vous
dire... pour hier soir...
– Je vous en prie, n’y revenons pas.
– J’ai un peu honte de moi, vous
savez. Me pardonnerez-vous ?
– N’y pensez plus, cela n’est pas
nécessaire. De mon côté, c’est déjà oublié.
Il mentait effrontément, seulement
pour la rassurer.
– Je ne sais vraiment pas comment
m’excuser…
– Allons, allons, ne vous en faites
plus. J’ai compris ! Mais, faites gaffe à ne plus recommencer ce genre de
scène avec un autre homme. Il y a plein de loups qui ne demandent qu’à dévorer
les jeunes brebis naïves et inexpérimentées. Promettez-moi de ne pas prendre de
risques inutiles. Allez, promettez-le, insista-t-il.
– Je vous le promets, balbutia
Alessandra, toujours penaude.
– Voilà ! maintenant, venez vous
asseoir ! Nous avons très certainement des tas de choses à nous dire.
Ils conversèrent à bâtons rompus
pendant plus d’une heure. Alessandra était heureuse de le voir plein d’égards
et d’attention à son endroit. Elle avait la conviction certaine qu’à partir de
ce jour une solide amitié se tissait entre eux. Lui, sans complexe, parla de
son ministère, de son amour pour les habitants de la ville qui l’avait
accueilli si chaleureusement. Il parla aussi de la coopérative qu’il avait pu
monter avec les éleveurs de bétail et les agriculteurs.
Elle buvait tant ses paroles qu’elle
sursauta quand il dit soudain :
– Tenez, mettez votre chapeau, nous
allons faire un tour dans les plantations de maïs. Savez-vous monter à cheval,
jeune fille ?
– Oui, bien sûr. Pour avoir passé
toutes mes vacances d’été à Kenscoff,
je suis une excellente cavalière.
– Parfait ! Alors, nous partons
?
– Mais, Père de Vastey, j’ai une
robe... dit-elle, en secouant sa jupe pour attirer son attention sur sa tenue inappropriée.
– Moi aussi, répondit en souriant le
jeune vicaire en lui montrant sa soutane.
Ils éclatèrent tous les deux de
rire.
– Les chevaux sont derrière le presbytère.
On y va ?
– À vos ordres, commandant !
plaisanta-t-elle totalement détendue.
Ils traversèrent une grande
basse-cour où les poules firent un vacarme de tous les diables, pardon, de tous
les saints, puis, ils enfourchèrent leurs montures qui finissaient, heureusement,
de s’abreu- ver.
Le reste de la journée se passa en
folle chevauchée dans une nature luxuriante. La Grand’Anse restait l’une des
rares contrées du pays à ne pas trop souffrir du déboisement. Les deux jeunes
gens profitèrent pleinement de ces merveilleux moments. Ils firent la course
jusqu’à la rivière, s’y rafraîchirent après avoir dévoré chacun une bonne
demi-douzaine de mangues Rosalie.
Quand, tard dans l’après-midi,
Alessandra rentra chez Madame Reyes, ses jambes ne la tenaient plus. Elle soupa
d’un délicieux riz blanc aux écrevisses et d’un court bouillon de poisson
agrémenté de deux superbes tranches d’avocat. Puis, elle se mit au lit et
s’endormit profondément d’un sommeil sans rêves. Demain, elle repartirait pour Port-au-Prince le cœur en
paix.
***
Le jour déclinait lentement sur la
capitale quand enfin Alessandra arriva au seuil de la demeure familiale. Elle
savait bien qu’elle avait créé de fortes émotions dans la famille. Mais,
n’était-ce pas le prix à payer pour gagner la sérénité qui l’habitait maintenant
tout entière ?
Rex, le chien de la maison,
pressentit sa présence et se mit à aboyer en remuant la queue avec frénésie. Il
fit quelques bonds joyeux et repartit vers la maison comme pour avertir que sa
petite maîtresse était revenue.
Alessandra ouvrit la grande barrière
très lentement comme pour se donner le temps de réfléchir à ce qu’elle allait
bien pouvoir raconter à sa mère qui devait être folle de rage.
Elle avançait en traînant un peu les
pieds pour retarder le plus que possible l’instant fatidique.
Mais déjà, sa mère courait vers
elle. La jeune fille s’arrêta et s’apprêtait mentalement à prendre quelques
bonnes gifles.
Quelle ne fut sa surprise quand sa
mère la serra avec force dans ses bras en pleurant.
– Sandra, Ô, Sandra !
heureusement que tu es revenue, j’étais folle d’inquiétude !
Cette attitude, tout à fait
nouvelle, bouleversa la jeune fille au plus haut point. C’était bien la première
fois, la toute première fois, qu’elle recevait une étreinte de Maritza. Elle en
profita pour se serrer plus fort contre elle et respirer son odeur. Ô Dieu, que
c’était bon !
– Tu nous as fait tellement peur,
dit sa mère, la gorge nouée par l’émotion, en lui caressant les cheveux.
C’était bien plus qu'Alessandra ne
saurait supporter. Elle fondit en larmes et s’accrocha désespérément à cette
femme qu’elle ne pouvait s’empêcher d’aimer malgré la dureté qu’elle avait
souvent affichée à son endroit.
Elle voulut que cet instant durât
une éternité, mais, déjà, son père accourait.
– Alessandra, ma chérie, quel
soulagement de te voir rentrer !
Maritza se détacha brusquement de sa
fille com- me si une bête l’avait piquée.
Raoul prit la jeune fille dans ses
bras et la serra très fort, puis ce fut le tour de Sybil et d’Allison tandis
que Maritza prenait ses distances.
Cet accueil plus que chaleureux et
tout à fait inattendu soulagea terriblement Alessandra. D’autant plus qu’elle
ne s’y attendait pas du tout.
Sybil et Allison parlaient toutes à
la fois, posant dix mille questions dont elles n’attendaient même pas les réponses.
– On pensait que tu t’étais
suicidée ! dit la plus petite avec innocence.
– Maman avait averti la police,
persuadée que tu avais été victime d’un rapt, avança Sybil, les yeux pleins de
larmes.
– Papa, lui, pensait que tu avais
fui avec un amoureux, renchérit Allison.
Et Alessandra riait, riait, riait de
tant de bonheur.
Puis, bras dessus, bras dessous, ils
entraînèrent tous la fugueuse vers la maison où les domestiques, sur les ordres
de Maritza, s’activaient à lui mettre un couvert.
Ce dîner fut merveilleux pour
Alessandra, comparable seulement à ceux des Noëls de sa prime enfance.
***
Elle finissait de prendre sa douche
quand quelques coups légers furent frappés à la porte de la chambre. La tête de
sa mère apparut dans l’em- brasure.
– Je peux entrer un instant ?
demanda Maritza.
– Oui, bien sûr, maman, répondit
Alessandra, légèrement crispée.
Maritza pénétra dans la pièce et
prit le soin de bien refermer la porte derrière elle.
Le moment tant redouté par
Alessandra était arrivé. L’heure des explications !
– Tu as des cigarettes ? demanda sa
mère en écrasant le mégot qu’elle avait en main dans un cendrier.
– Non, je ne crois pas… J’ai oublié
d’en acheter en rentrant.
Alessandra pria pour que sa mère
n’aille pas dans son sac à main. Car il lui restait encore une cigarette, mais
une de celles que sa mère ne pouvait pas fumer : de la marijuana !
Maritza arpenta nerveusement la
pièce quelques minutes puis s’arrêta brusquement devant sa fille.
– Alors, tu es partie rejoindre ce
prêtre ?
Cette simple petite phrase eut
l’effet d’une bombe. La surprise laissa la jeune fille sans voix, pétrifiée.
Comment sa mère pouvait-elle énoncer pareille cho- se quand, dans le billet
laissé sur son oreiller avant sa fuite, elle disait être partie pour le
Cap-Haïtien avec les Borno…
– Maman, comment ? tu n’as… pas lu… mon… billet ?
questionna-t-elle avec hésitation.
– Quel billet ?
– Je t’avais laissé un petit mot.
– Où ?
– Là, sur mon oreiller.
– Je ne l’ai pas retrouvé. J’ai cru
que tu avais disparu sans laisser de traces. Une sorte de fugue. Un moment,
j’ai même pensé à un kidnapping. J’ai cru en devenir folle.
– Ô, mon Dieu, quelle catastrophe ! Moi qui croyais
que...
– Où étais-tu, Sandra ? insista sa
mère, très en colère.
– J’avais été au Cap avec les
Borno... et...
– Les Borno ? s’étonna Maritza.
– Le billet se trouvait juste ici,
persista la jeune fille en montrant l’oreiller du doigt pour faire diversion.
Mais sa mère ne fut pas dupe.
– Pourquoi les Borno ne m’en
auraient-ils pas parlé, voyons ?
– Euh… je ne sais trop...
– Sandra, cela suffit comme ça,
tonna Maritza, inutile d’inventer une histoire de billet. Je ne suis pas née de
la dernière pluie !
– C’est vrai que je t’ai laissé un
mot, maman. Demande à Anita, elle a sûrement dû le balayer en faisant le
ménage.
– Impossible de demander la moindre
information à quiconque. Tout le personnel
de maison a été remercié.
– Pourquoi ?
– Hum... Parce que j’en ai décidé
ainsi… dit-elle avec brusquerie. Puis, elle se radoucit : Disons… que je
les soupçonnais d’être de mèche avec les supposés bandits qui t’auraient
kidnappée.
– Je me demande toujours pourquoi
tu révoques les servantes aussi souvent. Cela devient fatigant à la fin. Quand
je ne retrouve pas mes affaires, je ne sais plus à qui m’adresser !
– Bon, ça suffit comme digression.
Un jour, tu comprendras peut-être pourquoi je dois procéder de la sorte. J’ai
une bonne raison, je t’assure, et pas du tout celle que tu crois. En attendant,
j’aimerais bien… savoir ce qui s’est passé entre ce prêtre et toi.
Un long silence suivit cette
dernière phrase. Alessandra ne savait vraiment pas comment sortir de ce pétrin.
Après moult hésitations, elle préféra avouer.
– Oui, c’est vrai, j’avais été voir
Stéphane...
– Ah bon, tu l’appelles déjà par
son prénom ?
– Je voulais dire… le père de
Vastey. Rassure-toi, il ne s’est… absolument rien passé entre nous.
Un nouveau silence vint alourdir
l’atmosphère.
– Es-tu certaine qu’il ne t’a pas
touchée ? demanda Maritza dans un souffle.
– Absolument certaine. Il ne veut
vraiment pas de moi ou plutôt, il m’aime juste comme un grand frère. Il me la
bien fait comprendre cette fois.
Maritza poussa un ouf de
soulagement, et les muscles de son visage, crispés par l’angoisse, se
détendirent.
– Tiens ! il y a encore des
gentilshommes dans ce pays ! dit-elle à l’endroit de sa fille.
Le Ciel lui avait évité encore une
nouvelle malédiction. Elle lui devait toute sa reconnaissance. Elle signerait
un nouveau chèque pour l’Église.
– Tu sais, maman, j’ai été là-bas
pour être sûre qu’il ne m’aimait pas d’amour. Car, un jour, tu m’as dit qu’il
pourrait me gâcher l’existence. Cette phrase m’a beaucoup fait réfléchir.
– J’ai tout fait pour te protéger,
pour que tu ne tombes pas dans les bras de ce prêtre. Maintenant, je peux te le
dire : c’est moi qui ai demandé à ce qu’il soit muté. C’est aussi moi qui
ai confisqué toutes les lettres qu’il t’écrivait.
– Je ne peux que te donner raison,
maman ! Main- tenant, je vais pouvoir faire le deuil de cet amour et
espérer donner d’autres directives à ma vie. À cause du béguin que j’avais pour
le père de Vastey, jamais je n’ai eu de flirt. Je ne pouvais tout de même pas
rester vieille fille à cause d’un homme qui n’a d’a- mour que pour Dieu.
– Je suis heureuse que tu aies
compris qu’en te disant que ce prêtre pouvait détruire ton existence je ne
voulais que ton bien.
– J’en suis consciente, vraiment,
maman. Cela aurait été bête de passer ma vie à penser à un homme qui ne
m’aimera jamais.
– Bravo, ma fille ! Là, tu fais
preuve d’une très grande maturité. Je t’en félicite. Tu sais, parfois on
confond l’amour avec l’amitié. Et… souvent, il suffit que quelqu’un se montre
compréhensif ou vous prête une oreille attentive pour qu’on se croie amoureuse.
– Je vois, maman ! Moi, je ne
veux pas être l’artisan de ma propre souffrance. J’endure déjà trop... à cause
de… de tant de choses…
– Je crois qu’il serait préférable
pour toi de te consacrer entièrement à tes études, l’interrompit sa mère, sentant
qu’elle allait s’aventurer sur un terrain plutôt dangereux pour elle. Si tu
n’avais pas redou- blé ta philo, tu serais partie depuis longtemps pour
l’université. Cela t’aurait aidée à oublier cet amour impossible.
– T’en fais pas, maman, je vais me
mettre sérieusement aux études, maintenant que j’ai l’esprit en paix. Nous
sommes seulement au mois de mars, j’ai encore le temps de me rattraper, et à la
fin du mois d’août, je m’envolerai pour New York.
– Formidable ! C’est le mieux à
faire. Les études d’abord ! Le reste viendra bien tout seul. D’autant plus
que tu ne manques pas de charme. Au fait, les cheveux lâchés te vont très bien,
ajouta-t-elle en la détaillant. Tu devrais arrêter de faire cette queue de
cheval. Vraiment tu as passé l’âge.
Ce compliment de sa mère la
ravissait beaucoup. Au moins, cela prouvait que Maritza prenait parfois le
temps de la regarder.
– Merci maman, murmura-t-elle tout
bas, légè- rement gênée de ces toutes nouvelles marques d’attention.
– Allez, maintenant va au lit. Tu
dois certainement avoir l’impression de tanguer encore sur les vagues des mers
du Sud. Va dormir, demain tu me racon- teras toute ton aventure. Bonne
nuit !
– Bonne nuit, maman !
Ah ! cher amour, chère passion qui m’emporte, les
routes
sont grandes ouvertes où fleurissent les baisers qui
orneront nos tombes. J’ai voyagé sur ton souffle
jusqu’aux
lointains de l’amour.
Louise de VILMORIN, Le retour d’Érica.
VII
Depuis ce voyage à Jérémie,
Alessandra se sentait revivre. Elle pouvait en toute liberté regarder les
garçons qui gravitaient autour d’elle sans que la pensée de Stéphane
n’envahisse tout l’espace. Bien sûr, elle pensait à lui ; bien sûr, il
faisait encore partie de ses rêves mais de manière beaucoup moins obsessionnelle.
D’ailleurs, elle avait hâte de connaître la douceur d’un baiser, la chaleur
d’un corps viril sur le sien. Et puis, tout d’un coup, sa virginité lui pesait.
Elle voulait devenir une vraie femme, comme toutes les filles de son âge, et
elle jugeait avoir perdu déjà trop de temps. Comme disait son amie Dorine : «
Il faut être folle pour rester vierge à plus de dix-huit ans ! » Alors, Alessandra rêvait de faire le grand
saut qui la libèrerait de tous ses complexes. La nuit, dans son lit, elle
s’imaginait comment cela se passerait. Évidemment cela ne pouvait être que
formidable avec un jeune homme qu’elle allait trier sur le volet, un garçon
dont elle serait amoureuse, qui le lui rendrait et qui saurait être doux et
tendre. Qui pourrait gentiment lui prendre la main et la conduire vers
l’extase. Elle souriait dans ses songes. Elle ne désirait rien d’autre que de
ramer en haute mer du désir jusqu’aux rives ensoleillées du plaisir et là, elle
s’étendrait sur les plages de volupté pour s’y dorer jusqu’à satiété. Sybil, sa
jeune sœur, sortait avec un garçon formidable et il lui semblait que pour elle,
la vie était belle. Ils se voyaient souvent, fréquentaient régulièrement les
salles de cinéma et au moins une fois par mois, ils allaient danser soit à Ibo Lélé où jouaient Les Difficiles de
Pétion-Ville, soit à Cabane Choucoune
où Les Frères Déjean cassaient la baraque. Elle les enviait parfois ! Leur
vie étant bien moins monotone que la sienne.
La jeune fille se rendait compte
soudain que tomber amoureux de celui qu’il ne fallait pas pouvait coûter très
cher. Que de nuits sans sommeil, que d’angoisses et de peines pour n’obtenir
qu’un zéro au quotient. Fini tout ça, banni tout ça. Vive le renou- veau. Vive
sa future vie qu’elle voulait calquer sur un vrai conte de fée à faire rougir
Cendrillon et les autres.
Enfin elle regardait les garçons
avec d’autres yeux. Il y a quelque temps encore, ceux qui l’appelaient au
téléphone pour l’inviter à sortir étaient plus qu’aga- çants. Et puis,
subitement, tout avait changé comme par un coup de baguette magique.
Maintenant, elle prenait plaisir à les voir tourner autour d’elle pour obtenir
un rendez-vous. Le flirt était devenu un moyen de passer d’agréables moments à
se laisser compter fleurette. Elle n’avait pas encore trouvé « celui qui est », celui qui serait
le premier à lui ouvrir la porte sur les plaisirs de la chair, mais elle
n’avait plus peur. Sa nouvelle assurance, son nouveau look – car maintenant
elle abordait une tenue vestimentaire plus up
to date. Finies les robes trop longues qui lui donnaient l’air d’une nonne
et qu’elle arborait en croyant plaire au père de Vastey –, son nouveau désir de
vouloir saisir la vie à pleines mains était palpable et attirait plus d’un. «
Enfin, la belle brune Lagardère se décidait à vivre ! » pensaient-ils,
tout heureux. Et Alessandra prenait conscience soudain combien, en leur faisant
la gueule, elle les avait fait fuir. Elle le regrettait amèrement. Même Stanley
Stark, qui jusqu’à présent n’avait que le temps de lui refiler un joint, tenait
absolument à sortir avec elle. Au fait, enclavée comme elle l’était dans ses
tourments, ses problèmes et son amour irraisonné pour Stéphane, elle n’avait
pas remarqué l’autre vie qui fourmillait tout à côté. Sa mère observait de loin
tout ce manège avec appréhension, se demandant si sa fille saurait gérer ce
nouvel aspect de son existence et éviter les dangers et les pièges qui jonchent
le parcours des êtres humains.
***
Le stade était plein à craquer. Le
match opposant le Petit Séminaire Collège Saint-Martial à l’Institution
Saint-Louis de Gonzague attirait toujours une foule immense. Ces deux équipes
étaient les meilleures du championnat interscolaire. Dans les gradins,
l’ambiance s’avérait déjà formidable bien que le match débutât à peine. Les
fans qui avaient fait le déplacement, à grands renforts de tambours et de tchatcha, jouaient une musique d’enfer
et haranguaient la foule à coups de slogans qui suscitaient de violentes
polémiques. Pour rien au monde, les amoureux du volley-ball n’auraient raté ce
grand derby.
Heureusement qu’Alessandra et Sybil,
arrivées très tôt sur les lieux, purent se trouver une place de choix qui leur
permettait de dominer le terrain de jeu.
La partie battait son plein quand
Alessandra remarqua le joueur au dossard n° 9 qui était le meilleur smatcheur qu’elle ait jamais vu. Bob
Hemcke, le petit ami de Sybil, tenait le rôle de passeur, et tous les deux, ils
formaient un duo hors pair qui faisait craquer le public. Le Petit Séminaire
avait un mal fou à contrer leurs superbes attaques toujours ponctuées par les
hourras de la foule en délire.
– Tu connais le joueur n° 9 ?
demanda Alessandra à sa sœur, élevant la voix pour surmonter le vacarme des
supporteurs.
– Bien sûr, tout le monde le
connaît, d’ailleurs.
– Ah bon !
– Si tu passais moins de temps dans
ta chambre à lire Flaubert et Maupassant, tu aurais déjà fait sa connaissance.
– Tu me reproches de m’instruire ?
– Non, loin de moi cette idée. Mais
les filles trop « intellectuelles » effraient les garçons et les
intimident à outrance. Ce n’est pas en écoutant Brel et Brassens que tu vas te
faire des amis parmi les jeunes de ta génération. Ils n’y trouveront aucune séduction.
– Merci, professeur, dit
ironiquement Alessandra. Mais tu ne m’as toujours pas dit le nom de ce beau
jeune homme.
– Tiens ! il te plaît à ce point
? C’est bien la première fois...
– Arrête tes fadaises, l’interrompit
Alessandra. Je te demande juste de me donner son nom.
– Il s’appelle Norman !
– Norman qui ? C’est incroyable, il faut presque te tirer
les vers du nez !
– Écoute, Sandra, ce type n’est
vraiment pas un gars pour toi. Ne va pas plus loin dans ton enquête.
– Comment ça, vraiment pas pour
moi... ?
– Je voulais juste dire qu’il est
très coureur. Et puis, il n’est pas de ton âge, c’est un vieux… de vingt-deux
ans. La Fédération de volley-ball a accepté, exceptionnellement, qu’il fasse
partie de l’équipe de Saint-Louis parce que c’est un ancien élève de
l’institution et aussi parce qu’il fait partie de la sélection nationale et a
besoin de beaucoup de compétitions en vue d’une rencontre contre l’équi- pe
cubaine qui aura lieu très prochainement. C’est le meilleur ami de Bob,
néanmoins, je t’assure que leurs deux caractères sont tout à fait opposés.
Autant Bob est sérieux, autant Norman...
– Allez Sybil, l’interrompit
Alessandra en riant, je ne demande que son nom. Je ne vois aucun mal à cela. Je
ne vais quand même pas lui sauter dessus...
– Bon d’accord, d’accord, il se
nomme Norman Sambour, répondit Sybil de mauvaise foi.
– Voilà ! C’est tout ce que je
voulais savoir, et… c’est tout !
– Je n’en suis pas sûre. Au risque
de te paraître agaçante, je préfère te dire tout de suite que ce n’est pas un
homme pour les huîtres comme toi qui sortent à peine de leur coquille. Il faut
une madrée pour faire face à ce Casanova, ce Don Juan qui brise les cœurs trop
fragiles. Il est beau, sportif, sûr de lui, aucune fille ne lui résiste, cela
lui donne une assurance du tonnerre.
« C’est l’homme qu’il me
faut ! pensa Alessandra, c’est lui qui pourra me faire oublier
définitivement Stéphane de Vastey ! »
– Cela te dérangerait de me le
présenter ? demanda-t-elle sur un ton qu’elle voulait dégagé.
– Sandra, écoute, sois
raisonnable...
– Je n’ai plus aucune envie d’être
raisonnable. Tu avais raison de dire que j’étais bien trop sérieuse autrefois.
Finis Jacques Brel, Brassens & Co ! Il est temps que je mette un zest
de fantaisie à ma vie.
– Hum, je pense qu’il serait
regrettable que fantaisie et problèmes se confondent et fassent la paire pour
toi. Tu ne peux tout de même pas rattraper le temps perdu en fonçant tête baissée…
– T’en fais pas pour moi, Sybil, je
suis assez grande pour savoir où mettre les pieds.
– Permets-moi d’en douter.
– J’ai quand même presque vingt ans…
– Dix-neuf…
– … et deux mois et demi
d’expérience hors de ma chambre.
Sybil éclata franchement de rire.
– Tu appelles ça de
l’expérience ?
– C’est quand même quelque chose.
Mieux que rien en tout cas ! ajouta Alessandra d’une voix rêveuse tout en
recommençant à dévisager le jeune homme.
Ce dont Sybil se rendait compte c’est que son aînée était terrassée par le
premier coup de foudre de sa vie. Elle l’observa un instant en train de dévorer
Norman des yeux et pensa que c’était déjà trop tard pour elle. Elle allait lui
tomber dans les bras comme un fruit mûr tombe de l’arbre.
– Bon ! très bien, finit-elle par
lâcher, je vais te présenter le beau saint-louisien briseur de cœurs en
espérant que tu sauras mettre une armure au tien.
– Merci, merci, ma petite sœur
adorée, tu es un cœur de chou... vert, jubila Alessandra.
– Fais gaffe, ma vieille !
– T’en fais pas, ça va aller, dit
Alessandra en riant, je te revaudrai ça !
***
Après un match très surchauffé,
l’équipe de Saint-Louis finit par avoir raison de celle de Saint-Martial. Cette
superbe finale allait rester à jamais gravée dans les annales du volley-ball.
Le public exultait. Et quand le capitaine de l’équipe, Norman Sambour, torse nu
et le corps couvert de sueur, brandit fièrement la coupe au-dessus de sa tête,
Alessandra vit les filles devenir hystériques. Elles scandaient à
tue-tête : « Norman, Norman, Norman ! » À croire que
celui-ci avait joué le match tout seul.
Sybil attendit que tout fût un peu
plus calme pour faire les présentations.
Norman plaisantait et riait avec Bob
et ses copains quand les jeunes filles l’abordèrent.
Sybil embrassa Bob, son boyfriend, pour le féliciter.
– Et moi, on ne m’embrasse pas ?
demanda Norman d’un air taquin.
Il est vraiment très beau pensa de
nouveau Alessandra.
– Bien sûr, dit Sybil en
l’embrassant sur la joue. J’aimerais te présenter ma sœur aînée Alessandra.
– Tiens, je ne savais pas que tu
avais une sœur aussi belle. Je pensais que vous étiez toutes des visages pâles
dans la famille.
Cette phrase plut à Alessandra car,
elle aussi, elle appelait le reste de sa famille visage pâle.
Pendant qu’il lui serrait la main,
leurs regards s’accrochèrent.
Lui, avait le type
« hindou » comme on appelle ici les habitants de l’Inde. Sa peau
brune, basanée contrastait avec ses yeux bleus. D’épais cheveux noirs
ondulaient sur sa tête. Il était très grand et bien bâti, tout en muscles.
– Où étiez-vous cachée ?
demanda-t-il à Alessandra. C’est extraordinaire qu’on ne se soit jamais
rencontrés auparavant.
– Dans sa chambre, répondit Sybil à
la place d’Alessandra.
– Dans sa chambre ? répéta le jeune
homme totalement ahuri. Mais, bon Dieu ! quand on est une déesse, c’est un
crime de se cacher des autres.
– Elle aime trop lire, c’est la
raison pour laquelle elle se terre, poursuivit Sybil. Elle pourrait te réciter,
sans hésiter une seconde, les livres de Musset, de Hugo ou de Voltaire. En ce
qui concerne la musique, elle est amoureuse de Chopin, de Mozart, de Brahms, de
Brel...
– Arrête de te moquer de ta
sœur ! dit Bob en prenant Sybil par les épaules pour lui déposer un baiser
sur les lèvres.
– Mais c’est vrai, Bob, qu’elle
aurait intérêt à sortir plus souvent pour ne point limiter ses horizons.
– Si elle le veut bien, je me ferai
un plaisir de la promener un peu, dit Norman qui sembla sauter sur l’occasion.
Peut-être qu’avec moi… ses horizons n’auront point de limite.
Sybil se maudit tout bas. Quelle
idée d’avoir dit ça ! Quelle mouche l’avait piquée ? Elle avait tout
l’air de lui avoir tendu une perche, alors qu’elle savait quel genre de
prédateur il était.
Alessandra, ravie, ne se fit pas
prier.
– Avec plaisir, s’empressa-t-elle de
dire, littéralement sous le charme.
– Bob, tu vas toujours au cinéma
avec Sybil ? demanda Norman.
– Bien sûr, pourquoi ?
– Je me proposais de ramener
Alessandra chez elle. Cela t’évitera un détour.
– Pas de problème, mon vieux, ça
m’arrange !
Déjà, Bob entraînait Sybil malgré
les protestations de celle-ci.
De se retrouver seule avec un jeune
homme aussi entreprenant et dont elle venait tout juste de faire la connaissance
intimida quelque peu la jeune fille. Qu’allait dire sa mère en la voyant
revenir avec Norman ? Oh là là, pourvu qu’elle ne soit pas là ! Elle
risquait de tout gâcher en posant comme toujours un nombre impressionnant de
questions.
En effet, les rares amis qu’elle
ramenait à la maison étaient passés au crible. Ils devaient subir un véritable
interrogatoire de police : nom, prénom, adresse, noms complets et
profession du père, de la mère. Il en était de même pour les grands-parents. À
l’entendre, on aurait pu penser qu’elle faisait partie de la CIA. Ces
interrogatoires, qu’Alessandra jugeait quelque peu déplacés, avaient jeté un
grand froid sur leurs relations qui commençaient à peine à être cordiales. En
ces moments-là, la jeune fille, de nouveau, revêtait son armure et retrouvait
toute son agressivité en se demandant toujours pourquoi sa mère perdait son ton
policier quand il s’agissait des amis de ses sœurs.
***
La Autobianci se gara le long du
trottoir.
Alessandra, après des remerciements
confus et embrouillés, s’apprêtait déjà à descendre de voiture quand Norman lui
prit gentiment la main et lui dit :
– Reste !
Elle crut avoir mal entendu. Mais il
répéta :
– Reste encore un peu… Je te trouve
très belle et fort sympathique !
Il avait demandé ça si aimablement
qu’elle n’eut pas l’envie de le décevoir.
Ils parlèrent à bâtons rompus
pendant une bonne heure. Et ils auraient peut-être passé la nuit à le faire si
Raoul Lagardère, certainement poussé par sa femme, n’était pas venu mettre un
terme à cette trop intéressante conversation.
– Sandra, il est temps pour toi de
rentrer, avait-il dit. Il se fait tard. C’est irrévérencieux de la part de ce
jeune homme de te retenir de la sorte !
C’est avec regret qu’elle dut
prendre congé. Mais avant de partir, Norman eut le temps de lui demander si
elle acceptait de l’accompagner à ce bal qu’organisait la philo de Saint-Louis
de Gonzague. Une soirée animée par Les Frères Déjean de Pétion-Ville.
– Ce n’est pas Brahms, mais c’est
tout de même de la bonne musique.
– T’occupe pas de Sybil,
répondit-elle en riant, elle plaisantait tout à l’heure. J’aime toutes sortes
de musiques. J’adore Les Frères Déjean, et c’est volontiers que je
t’accompagnerai à cette soirée.
***
Ce soir-là, la jeune fille eut
beaucoup de mal à trouver le sommeil. Elle repensait à tout ce qu’ils s’étaient
racontés pendant ce délicieux moment passé ensemble. Elle s’était surprise à
faire subir au jeune homme un interrogatoire aussi serré que ceux de sa mère,
voulant tout savoir de lui, tout de suite.
Il lui avait dit que ses parents
tenaient un magasin de joaillerie au « bas de la ville », que son
père était à moitié haïtien et moitié français puisque la mère de celui-ci
avait épousé un Français immigré en Haïti depuis fort longtemps. Et que sa
mère, une « hindoue » de la Jamaïque, avait encore du mal à
s’exprimer correctement en français malgré plus d’une vingtaine d’années
passées au pays. Il avait hérité d’elle cette belle peau brune et ses cheveux
noirs de jais qui ondulaient sur sa tête. Il venait tout juste de fêter ses
vingt-trois ans et se préparait à poursuivre ses études de génie en France.
Vraiment, ce jeune homme plaisait
beaucoup à Alessandra.
***
Six mois plus tard…
Les grosses chaleurs de juillet sévissaient
qu’A- lessandra ne s’en rendait même pas compte, trop occupée à sa merveilleuse
aventure avec Norman Sambour. D’ailleurs, comment souffrir de la canicule quand
on passait son temps à la piscine ou à la plage ?
Ayant totalement négligé ses études,
contrairement aux promesses faites à sa mère, elle eut son bac de justesse. Son
divertissement favori était de passer des heures au téléphone avec l’élu de son
cœur. En soirée, ils sortaient soit pour aller au cinéma, soit pour aller
souper dans un sympathique restaurant de Pétion-Ville.
La jeune fille avait acquis un bel
équilibre depuis qu’elle fréquentait Norman. Elle avait comme un nouveau
souffle qui l’animait et lui permettait d’avoir une certaine assurance et un
autre regard sur la vie. Maintenant, elle n’enviait plus rien aux autres filles
de son âge.
Enfin Alessandra se sentait une
jeune fille comme les autres. Avec le recul, elle se rendait compte que cet
amour pour Stéphane, le prêtre, l’ascète, elle l’avait vécu comme un
enfermement. Elle s’était construite toute seule une cellule dont elle n’avait
même pas les clefs, les ayant confiées à l’autre, le vicaire de ses nuits… blanches.
Heureusement qu’à la suite de sa
déception à Jérémie, elle avait pris la décision d’orienter autrement sa vie.
Sans quoi elle aurait pu passer le reste de son existence avec un cœur aride.
Toutes ces années à attendre vainement que les bras de Stéphane se referment
autour d’elle ! Quelle erreur ! Elle avait été bien folle. Elle pensa
à la douceur des étreintes de Norman et à ce premier baiser qu’il lui avait
volé dans la pénombre d’une salle de cinéma tandis qu’ils regardaient « Le
chevalier des sables ». Une bien agréable surprise. Elle ne lui en voulut
pas d’avoir agi de la sorte. Au contraire, elle avait trouvé ce moment sublime
et merveilleux. Rien qu’à y penser, elle tremblait comme un moineau par temps
froid. Nombre de fois, alors que l’envie la taraudait, elle avait été tentée de
lui demander de l’embrasser mais, par pudeur et aussi au souvenir de sa
déconvenue avec Stéphane de Vastey, elle s’en était abstenue.
Dire qu’elle avait voulu séduire
Stéphane à l’intérieur même de son église, prête à se jeter sur lui comme un
fauve ! Elle n’en revenait pas de son audace et en éprouvait même une
honte rétrospective. Elle s’était comportée en véritable gamine et accusait la
marijuana d’être la grande responsable de ce comportement plutôt puéril. Elle
en voulait encore à Stanley Stark de lui avoir fourni cette drogue de malheur
qui l’avait possédée corps et âme des années durant.
***
À cause de son dossier et de ses
papiers qui n’étaient pas encore prêts, Norman devait séjourner encore une
année au pays. Pour rester avec lui, Alessandra ajourna, de son côté, son
départ pour les États-Unis, prétextant un anglais plutôt boiteux qui méritait
d’être peaufiné. Elle ne cilla pas malgré les protestations de Maritza et les
supplications de Raoul. Ce dernier avait chargé Sybil d’essayer de la
convaincre de la nécessité pour elle d’apprendre un métier avant de chercher à
se caser. Rien n’y fit ! Il était hors de question pour Alessandra
d’abandonner son boyfriend aux
filles, véritables vampires, qui n’arrêtaient pas de tourner autour de lui.
Raoul Lagardère n’insista pas,
sentant que la jeune fille était en train, malgré son entêtement, de
s’épanouir. Maritza, curieusement, calqua son comportement sur celui de son
mari, jouant à la mère compréhensive alors qu’on la sentait très agacée de ce
contretemps.
Pour le moment, tout était pour le
mieux dans le meilleur des mondes en ce qui concernait Alessandra. Elle avait
écrit au père de Vastey pour lui annoncer la bonne nouvelle et surtout lui dire
merci de l’avoir remise sur le droit chemin.
La réponse de l'anachorète ne se fit
pas attendre. La lettre disait la joie du jeune prêtre de la savoir enfin heureuse.
Néanmoins, il était contre le fait qu’elle restât au pays. Il l’encourageait à
partir au plus vite afin de poursuivre ses études. « Si Norman vous aime, il
vous attendra quelle que soit la distance qui vous séparera. Votre mère a raison ! »
avait-il insisté, l’exhortant ainsi à la sagesse.
« Si Norman vous aime, il vous
attendra... ». En relisant cette phrase, Alessandra eut envie de chiffonner le
courrier. Elle s’en abstint de justesse.
Mais qu’est-ce qu’ils croyaient
tous ? Qu’elle pourrait passer sa vie à reporter toujours le bonheur à un
autre jour, en affectionnant la solitude ou en ayant de la tendresse… pour les
idées noires ? Non ! La félicité avait décidé de loger chez elle quelque
temps, et ce n’était pas du tout le moment de lui claquer la porte au nez.
***
Norman, lui, était fier et heureux
de la décision de la jeune fille. Il interpréta ce refus de partir comme une
grande preuve d’amour. Ce qui le conforta dans ses idées machistes : « Quand
une femme est vraiment amoureuse, elle se doit de tout faire pour combler son
homme quitte à déplaire à toute sa famille ! » Amen ! Mais, il se
garda bien de dire à Alessandra qu’il était heureux de ce report seulement
parce qu’il n’avait pas encore pu coucher avec elle. Par deux fois, ils avaient
failli sauter le pas, par deux fois Alessandra s’était rebiffée, prétextant
qu’il fallait lui accorder encore un peu de temps car elle ne se sentait pas
tout à fait prête.
La jeune fille elle-même avait eu du
mal à s’expliquer cette peur soudaine à faire le grand saut, quand son corps
tout entier le réclamait. À la dernière minute, quelque chose la retenait
toujours. Dieu seul sait combien elle voulait que ce soit Norman le
premier ; elle l’aimait tellement. Et puis, il fallait bien mettre un
terme à cette virginité qui commençait à lui être très pesante. Aux dires des
filles de son âge, c’était ridicule d’être pucelle à vingt ans.
Et Norman attendait. Il avait
inventé de toutes pièces cette histoire de dossier non encore complet pour ne pas
quitter le pays. Maintenant, il faisait preuve d’une patience d’ange, ne
voulant surtout pas laisser s’envoler l’oiseau afin qu’un autre que lui rafle
ce dépucelage qui, à son avis, lui revenait de droit. Elle était la première
vierge avec qui il sortait. Il voulait savourer ce bonheur d’être « le premier »,
pour effacer le goût amer qu’il avait à la bouche quand il couchait ces filles
qui faisaient le trottoir dans les rues de Pétion-Ville ou celles des bordels
du bord de mer. Peut-être était-ce la seule occasion qui se présenterait à lui
d’être « le premier ». Il ne fallait pas rater ça ! Cela aurait
été vraiment idiot de sa part.
En Don Juan intégral, il cultivait
la patience comme d’autres cultivent des orchidées. Il prit le temps d’arroser
sa belle plante, de la couvrir de baisers et de tendresse, de la débarrasser
des mauvaises herbes qui poussaient à ses pieds. Tout cela pour cueillir le
fruit dès qu’il serait mûr. La récolte, sans aucun doute, serait bonne, un
millésime. Il ne faut pas rater ça ! lui répétaient ses désirs d’homme,
son esprit de mâle conquérant.
Et qu’allait-il faire quand il aura
eu son fruit défendu ? Alors, il s’en
ira le cœur en paix, le corps satisfait et les sens apaisés. Il partira
pour la France et là, à lui… les petites Françaises ! Jamais il n’avait
encore eu une Blanche. C’était sa prochaine étape. Paris, champagne, les belles
femmes, comme disait son père.
***
Un éclair zébra le ciel et un coup
de tonnerre aussi fort qu’une détonation fit trembler la maison. Une dépression
tropicale un jour d’anniversaire comme celui-ci ? Un vrai désastre !
Le comble dans tout cela était que le téléphone ne fonctionnait plus. Pas moyen
de rejoindre Norman pour lui demander s’il maintenait son invitation.
« C’est de la folie de sortir par un
temps pareil ! essaya de la convaincre encore une fois sa mère. Je sais que tu
n’es pas du genre à craindre les orages mais au moins pense au déluge. Dès
qu’il pleut dans ce pays, c’est presque la fin du monde ! Tu risques de te
noyer pour rien ! »
La jeune fille ne voulut rien
entendre. C’était quasiment la première fois qu’elle allait fêter son
anniversaire. Sa mère avait toujours su trouver le prétexte qu’il fallait pour
qu’il n’y ait rien de grandiose ces jours-là. Sybil et Allison eurent bien
droit à leur sweet sixteen. Elle,
non. À seize ans, elle se le rappelait comme si c’était hier, sa mère l’avait punie
parce qu’elle s’était assise sur les jambes de son père quand Maritza le lui
interdisait formellement. La liste des pensums s’allongea plus que d’habitude
et dut être exécutée à la lettre. Pas de Drive In, pas de vacances à Kenscoff,
pas de chaussures neuves ni de nouvelles robes, et ceci pour tout l’été. Pas de
cinéma, pas de... pas de... Enfin ! Maintenant elle comprenait pourquoi sa
mère craignait qu’elle ait des gestes affectueux envers son père. Il n’était
pas le sien. Néanmoins, était-ce la solution ?
Dans la pièce d’à côté, Allison
jouait un morceau de Schubert, très beau d’ailleurs, mais Alessandra fut
incapable d’en profiter pleinement, tant son inquiétude était à son comble. Les
larmes mouillaient déjà ses yeux rivés sur la cour quand elle aperçut des
rayons lumineux de phares devant la grande barrière. Son cœur fit un bond dans
sa poitrine. « Oh ! mon Dieu,
faites que… que ce soit lui ! », supplia-t-elle en fermant les yeux. Le
père de Vastey aurait été certainement très heureux de lui trouver tant de
ferveur. Avait-elle mis fin à ses conflits avec Dieu, pour l'invoquer ainsi à
tout bout de champ ? Sa rébellion contre l’Être suprême n’était-elle rien
d’autre qu’une vulgaire crise d’adolescence qui s’évanouirait bientôt ?
Cela n’était pas sûr ! N’empêche que, pour le moment, elle avait besoin de
l’aide de Dieu afin de protéger son amour tout neuf.
À part lui, qui pouvait-elle bien
invoquer ? Personne !
Quand Brésil, le nouveau majordome,
alla ouvrir, la petite Autobianci pénétra dans la cour sans faire de bruit.
Alessandra soupira de soulagement et se précipita sous la véranda pour
accueillir Norman.
Le jeune homme l’enferma dans ses bras et l’em- brassa pour lui souhaiter
un joyeux anniversaire. Tel un prestidigitateur, il fit apparaître au bout de
ses doigts un petit cadeau enrubanné.
Alessandra l’ouvrit avec des gestes
fébriles et le cœur plein d’émotion. C’était bien la première fois qu’elle recevait
un cadeau d’un homme, et cela lui faisait énormément plaisir.
Le petit écrin de velours bleu
outremer lui dévoila son contenu : un superbe bracelet en or serti de
pierres précieuses. Elle se jeta à nouveau au cou du jeune homme en lui
murmurant des mercis entrecoupés de larmes et de baisers.
– Laisse-moi te le mettre ! proposa
Norman en lui saisissant le poignet avec douceur.
Elle se laissa faire, toute béate de bonheur. Vraiment, Sybil a tort de
croire que ce jeune homme est un goujat. Plus gentleman que lui, tu
meurs !
– J’ai une autre surprise pour toi,
chérie, murmura Norman à son oreille sur un ton plus que mystérieux.
– Ah bon ! de quoi s’agit-il ?
– Ce sera pour plus tard. Va dire au
revoir à ta mère, nous filons !
Maritza les regarda partir bras
dessus, bras dessous, avec une certaine appréhension. Elle trouvait Norman
« trop gentil », et la vie lui avait appris que les gentils, très
souvent, n’étaient que des profiteurs. Elle aurait aimé faire part à Alessandra
de ses doutes pour la porter à faire attention, mais celle-ci se mettrait en
tête que seule la jalousie motivait son comportement. Affreux ! Il était
affreux, ce passé douloureux qui s’interposait toujours entre elles et
empêchait une mère de prodiguer des conseils à sa fille. Quel gâchis ! Et tout
cela à cause de Danel Bèrette et de son despotisme. « Un jour, tu me le paieras,
vieux con ! », murmura-t-elle entre ses dents. N’était sa foi judéo-chrétienne, qui sait ce qu’elle
aurait pu faire à ce démon !
***
Le ciel, après avoir déversé ses
tonneaux de pluie, s’éclaircit pour laisser briller sa lune et ses étoiles. Il
faisait bon, et ce dîner aux chandelles avait été des plus merveilleux. Cette
soirée, immanquablement, resterait à jamais gravée dans la mémoire de la jeune
fille.
En sortant du restaurant, Norman lui avait proposé de regarder la vue sur
Port-au-Prince du haut du promontoire de Boutilliers. Elle accepta avec plaisir.
Elle avait abusé d’abord de
l’apéritif qui était excellent et pris un repas un peu trop arrosé. Puis, ce
vin blanc, vraiment délicieux, que Norman lui servait généreusement, l’avait
mise pratiquement dans un état euphorique.
Le jeune homme chercha un coin
désert, gara sa voiture et fit descendre la jeune fille qui, gaie com- me un
pinson, riait aux éclats de tout et de rien. Norman enleva sa veste et l’étala
sur un bout de gazon encore mouillé.
« Pour que tu ne salisses pas
ta jolie robe ! », avait-il dit gentiment.
Ils s’assirent, heureux d’être
ensemble.
Alessandra, ivre d’alcool et de
joie, logea sa tête au creux de l’épaule du jeune homme et ferma les yeux pour
mieux savourer cet instant de bonheur intense.
– Regarde, mon amour !
murmura-t-il soudain sur un ton d’une infinie tendresse.
Elle ouvrit les yeux.
Une superbe bague scintillait sous
les reflets de la lune.
– Oh Norman, mais c’est trop !
– Rien n’est excessif quand on veut
prouver à une femme son amour.
Il passa la bague à l’annulaire
gauche de la jeune fille, parodiant un jeune marié, et murmura :
– Toi et moi, c’est pour la
vie !
Alessandra se sentit fondre. N’étant
point habituée à tant de douceur et de tendresse, elle se laissa aller. Il
l’embrassait maintenant avec une passion qui traduisait son désir trop
longtemps contenu. Elle, de son côté, était si heureuse qu’elle se sentait
prête à lui accorder ce que, jusque-là, elle lui avait toujours refusé.
Norman enfonça sa tête dans son cou
pour humer son odeur, puis ses lèvres glissèrent jusqu’à la naissance de sa
poitrine palpitante. Alessandra, prise de vertige, laissa échapper un
gémissement de plaisir. Quand il tenta de
faire glisser la fermeture éclair de sa robe, un dernier sursaut de pudeur la
porta à le repousser, mais le jeune homme ne se laissa pas décourager. Il lui
murmura des « je t’aime pour la vie » et… pour l’avoir. Les dernières
barrières s’effondrèrent.
Maintenant, c’était au tour de la
jeune fille de l’embrasser avec fougue. Elle déboutonna sa chemise et la lui
enleva. Leurs corps se fondirent dans le noir. Il faisait froid, une bonne
brise d’après pluie soufflait, et l’un et l’autre avaient besoin de chaleur
humaine afin de se réchauffer. Doucement, il la coucha dans l’herbe. Il caressa
le bout de ses seins tendus vers lui, puis ses mains glissèrent lentement sur
le ventre douillet tandis que la jeune fille poussait des soupirs de bonheur.
Il lui enleva sa petite culotte puis fit glisser la fermeture éclair de son
pantalon. Écourtant les préambules et n’écoutant plus que le désir brûlant
qui l’embrasait.
Une vive douleur coupa le souffle
d’Alessandra pendant que le jeune homme allait et venait en elle tout en
râlant. Sous le supplice, elle poussa un cri de bête qu’on menait à l’abattoir.
Mais, son partenaire, emporté par son propre plaisir, ne l'écoutait déjà plus.
Elle l’entendit seulement dire dans un souffle d’un air victorieux :
– Ah, tu saignes, ma cocotte, tu
saignes !
Elle ne comprit pas ses propos et faillit s’évanouir sous ses coups de
boutoir. Puis, tout à coup, la lune lui parut plus belle. Et qui plus est, il
lui sembla que les étoiles avaient un éclat particulier. Dieu ! comme il
faisait bon vivre brusquement.
Le plaisir et la jouissance étaient
en train de l’emporter sur la souffrance…
***
Alessandra pensait tant à cette
première nuit d’amour, qu’elle en devint insomniaque. Toutes les fois qu’elle
parvenait à fermer les yeux, cette incroyable sensation de faire du surf sur de
hautes vagues venait la happer.
Hum ! Cette bonne odeur de café qui
lui parvenait jusqu’à son lit, le chant des oiseaux dans les arbres dont les
feuilles débordaient de rosée, le soleil qui s’immisçait timidement dans sa
chambre par les volets de la fenêtre… tout était beau, magnifique,
merveilleux ! La nature s’était parée de toutes ses splendeurs pour lui
souhaiter la bienvenue dans le royaume des adultes. Femme, elle était devenue
femme dans les bras de Norman. Il lui prenait l’envie de chanter, de courir, de
danser, d’annoncer à tout le monde qu’elle avait fait l’amour pour la première
fois. Mais, Jésus-Marie-Joseph, comment vivait-on quand le fait d’être une
jeune fille n’ap- partenait plus qu’au passé ? Sûrement en pleine béatitude !
Elle se leva d’un bond pour
entrebâiller la porte de sa chambre. Une vive douleur entre les cuisses lui
rappela, avec une intensité accrue, ses ébats de la veille.
– Célie, Célie,
appela-t-elle, j’aimerais avoir une tasse de café, s’il te plaît, avec des
toasts !
S’élevant de l’office, la voix de la
bonne acquiesça.
La jeune fille alla ensuite ouvrir
les fenêtres pour laisser pénétrer le soleil et l’air frais du matin. Elle
trouva beau son jardin, le fameux parc que sa mère affectionnait tant. Rex
aboyait à tue-tête, et ce tintamarre faisait caqueter les poules enfermées dans
leur poulailler. Une radieuse journée
s’annonçait.
***
Amour, Amour, quand tu nous tiens,
On peut bien dire : « Adieu,
prudence ! »
LA FONTAINE, Le lion amoureux.
Après avoir pris un copieux petit
déjeuner, Alessandra se remit au lit avec un bon livre. Pas question de mettre
le nez dehors ; elle devait être présente au cas où Norman appellerait.
Elle espéra le coup de fil de
celui-ci toute la journée. Toutefois, elle attendit en vain. Elle masqua sa
déception en écoutant de la musique. Lui aussi devait être encore sous le choc
de la soirée d’hier. Il se manifestera certainement demain, pensa-t-elle, un
léger sourire sur les lèvres.
Ce sourire se mua en grimace quand
la journée du lendemain s’avéra, elle aussi, stérile en coup de fil. Le
troisième jour, elle déchanta totalement et les larmes piquèrent très souvent
ses yeux qui se fatiguaient à guetter cette barrière dont elle connaissait
main- tenant les moindres aspérités. Quand le téléphone sonnait, elle se
précipitait et décrochait avec l’espoir que ce serait Norman. Hélas, ce n’était
jamais lui.
Après que la déception lui eut
fourni l’occasion de traiter le jeune homme de tous les noms et même de le
détester, elle lui chercha des excuses. Peut-être qu’il avait eu un accident
après l’avoir quittée devant la porte. Il était sûrement malade, n’avait pas
digéré le repas du restaurant ? Oh, le pauvre ! Voilà qu’elle se
lamentait tandis que lui devait souffrir atrocement. Elle s’en voulut même
d’avoir eu de si sombres pensées, de l’avoir cru capable, ou plutôt coupable,
d’une si grande goujaterie, d’une lâcheté innom- mable.
Elle se décida soudain à lui téléphoner
pour en avoir le cœur net, mais aussi pour lui dire son amour encore plus fort
qu’avant, s’excuser d’avance d’avoir manqué de confiance en lui. Et, cette
belle bague qui scintillait à son annulaire gauche lui redonnait cou- rage et
lui laissait croire que tous les espoirs étaient permis.
Elle composa son numéro de
téléphone le cœur battant à grands coups dans sa poitrine. La mère de Norman
lui répondit :
– Norman ? Non, il n’est pas
là… Non, il n’est pas malade non plus… Mais, qui le demande ? Ah, bon !
Mais, il est parti ! Comment, il n’avait rien dit concernant son
départ pour la France ? Il devait régler ses papiers… Pardon ? Bien sûr
qu’il était au courant de ce voyage. Pardon ? Dans combien de temps revient-il
? Peut-être un mois et demi ou deux. Ah ! Vous ne laissez pas de message ?
Très bien ! Mais oui, rappelez dans deux mois, il sera là. Au
revoir !
Prise de vertige, la jeune fille
dut s’accrocher au petit secrétaire tout proche pour ne pas s’effondrer sur le
carrelage. En rasant les murs, elle remonta dans sa chambre. Il ne fallait
surtout pas que quel- qu’un soit témoin de son désarroi.
Elle s’allongea sur son lit après
avoir avalé deux cachets pour calmer ce mal de tête qui faisait dilater les
veines de ses tempes. Elle essaya vainement de comprendre ce qui avait pu
motiver le compor- tement de Norman. Il y a trois jours à peine, tout allait
comme sur des roulettes, et pourtant il est parti sans un mot. Serait-ce cela
l’amour ? Toujours des blessures sanguinolentes. Peut-être était-ce la
raison pour laquelle on représentait l’amour par ce cœur blessé qu’une flèche
embrochait. C’est dommage qu’elle n’ait pas prêté attention plus tôt à ce petit
signe plus qu’évident.
Elle jeta un coup d’œil à la bague
qui brillait à son doigt. Celle-ci portait-elle les empreintes du men- songe ?
Sa mission avait-elle été de la porter seule- ment à céder plus vite ?
Dans un accès de rage, elle
l’arracha de son doigt et la lança contre la porte de la salle de bain. Elle
san- glota un long moment, incapable de surmonter sa déception. Que dirait
Sybil en apprenant cela ? Elle qui l’avait suppliée de ne pas sortir avec ce
don juan de Norman Sambour. Comment un si jeune homme pouvait-il faire preuve
de tant de perfidie et de cruauté ?
Avait-il fait semblant de l’aimer pendant des mois rien que pour lui
prendre sa virginité et la brandir comme un trophée de chasse ? Comment
pouvait-on être lâche au point de prendre la fuite sans crier gare aussitôt son
but infâme atteint ?
Alessandra eut mal, très mal
jusqu’au plus profond de son âme, de son être. Elle pleura de honte mais encore
de rage de s’être laissée bafouer comme une gamine de quinze ans. Son désespoir
était im- mense. Tous ses complexes refirent surface, et sa paranoïa avec. La
vie ne lui offrirait-elle jamais rien d’autre que des larmes ? Pourquoi, comme
une malédiction, devait-elle toujours choisir l’homme qu’il ne fallait pas ?
Stéphane ne l’avait-il protégée que pour permettre à un Norman Sambour de lui
broyer le cœur ? Et sa mère ? Qu'allait-elle bien pouvoir lui
raconter pour justifier l’absence du jeune homme sans éveiller ses soupçons ?
***
Les jours qui suivirent furent
atroces. Entre la déception qui lui broyait le cœur et la comédie qu’elle
devait jouer, Alessandra n’eut pas le temps de souffler. Elle dut même feindre
la réception d’une jolie carte postale expédiée de Paris pour donner le change.
Ce qui la désolait le plus c’était
le fait qu’elle n’avait rien à faire à la maison et personne avec qui sortir
(elle ne pouvait décemment pas utiliser Stanley et le faire souffrir à son
tour), personne à qui se confier. Au moins si Stéphane avait été présent, elle
aurait pu le rejoindre au confessionnal et lui conter ses misères. Rien.
Norman ne donna pas signe de vie.
Les jours passaient et se ressemblaient tous. Aussi monotones les uns que les
autres et toujours ce goût amer qu’Alessandra avait à la bouche et qui ne
faisait que s’accentuer. Le plus affreux était ce doute qui la rongeait à
chaque instant. Elle se demandait toujours ce qu’elle avait dû faire ou dire
pour mécontenter à ce point Norman et pour qu’il affiche une telle indifférence
à son égard. Savait-il au moins ce que c’était pour une fille de faire don de
sa virginité à un homme qu’elle aime ? Non, il n’en savait rien ; sans
quoi, il n’aurait pas agi de la sorte.
Elle se sentait bafouée au plus
haut point. Néan- moins, elle continuait à espérer chaque jour recevoir un
petit mot ou un appel de lui. Afin qu’il s’explique, quoi ! Elle pleurait chaque jour en criant tout bas
: « Je ne suis pas une pute, mais… mais
pour qui me prend-il ? » Elle s’était donnée corps et âme par amour en se
croyant aimée en retour, en s’imaginant que, par ce fait, leur amour se
retrouverait renforcé. Mais aujourd’hui, elle se rendait compte avec horreur de
sa naïveté. Et Norman avait compté sur son inexpérience pour l’avoir. Il lui
avait joué son numéro de charme. Beau comme il l’était, les filles légères ne
se faisaient très certainement pas prier pour tomber dans ses bras. Elle
n’était qu’une de plus, une parmi tant d’autres. Et dire que Sybil l’avait
prévenue. Aujourd’hui, elle s’en mordait douloureu- sement les doigts et
n’osait en toucher mot à sa sœur.
Après un mois et demi de
souffrance, Alessandra se résigna à accompagner Allison au tennis au risque de
rencontrer des amis qui ne manqueraient pas de lui demander des nouvelles de
Norman. Elle serait encore une fois obligée de mentir pour ne pas perdre la
face. Bellevue valait encore mieux que le Collège Saint-Pierre qui lui
rappellerait trop Norman. Pendant le jeu, elle sentait son angoisse se calmer
un peu. Mais, après ces parties aussi époustouflantes soit-elles, l’angoisse
revenait la submerger. Surtout... surtout… Elle préférait ne pas y penser tant
elle se sentait gagner par la panique. La vie serait-elle assez cruelle pour
lui infliger à nouveau ce rude coup ?
Non ! Ce n’était pas
P.O.S.S.I.B.L.E. Pourtant elle ne lui avait rien fait. Était-ce Dieu qui,
fatigué de sa révolte et de ses blasphèmes, la frappait de sa malédiction,
voulant lui faire payer le fait d’être en premier lieu tombée amoureuse de
Stéphane de Vastey, son très fidèle serviteur ? Peut-être qu’il ne lui
pardonnait pas d’avoir provoqué le jeune prêtre, d’avoir voulu le faire pécher
contre la chair au sein même de son église ? Trop, c’était vraiment trop pour
elle. Bientôt, la charge serait si lourde à porter que ses épaules en
pâtiraient, que ses fuses sauteraient
l’un après l’autre.
***
Alessandra apprit le retour de
Norman au pays d’une manière tout à fait fortuite, quelque deux mois après sa
déconvenue. Sa mère lui avait dit l’avoir aperçu au centre commercial de la
ville.
Son extrême pâleur alerta Maritza.
– Mais, tu ne vas pas bien,
Alessandra ? demanda-t-elle anxieuse.
– ...
– Il semble que Norman ne t’a pas
averti de son retour ?
Alessandra eut
l’impression soudain que sa mère faisait exprès d’enfoncer un couteau dans une
plaie qu’elle savait fraîche. Elle leva les yeux vers elle et vit qu’elle la
scrutait avec une acuité à peine voilée. Totalement embarrassée et anéantie par
la surprise, elle ne put que bégayer lamentablement :
– Non, il n’en a rien
fait.
– Tiens ! Et pourquoi ? Vous… vous êtes dis- putés ?
– Euh... oui, renchérit la jeune
fille en saisissant la perche tendue, nous nous sommes disputés...
– Et, à quel sujet ?
– Au sujet de... euh…
– … ?
– Excuse-moi, maman, mais je
préfère ne pas en parler. Cela me fatigue.
– Ah bon, je vois ! C’est
sûrement à cause de cela que je te trouve une petite mine en papier mâché
depuis quelques jours.
– Oui, c’est cela, tu as raison.
– Allez, va te reposer. Je crois
que tu en as grand besoin. Un peu de vitamines te feraient du bien. Peut-être
que demain, si tu as le temps, nous pour- rions faire un tour chez le Docteur
Wallon.
À ces mots, la jeune
fille eut l’air totalement effrayée.
– Non, non merci,
maman. Je vais très bien. Je n’ai nul besoin de voir un médecin. C’est juste
une légère déprime due à une déception sentimentale. Je n’ai rien, je t’assure.
Je me sens bien et…
– Ça va, ça va. Pas la peine de
t’affoler de la sorte. J’ai évoqué cela seulement parce qu’Allison m’a dit
qu’hier tu t’es effondrée sur le terrain de tennis...
– C’est arrivé à cause d’un… d’un
faux pas, re- marqua-t-elle au comble de la nervosité.
– Bon, bon, bon ! Ce n’est pas
nécessaire de s’énerver pour si peu...
– Ce qui m’énerve c’est cette sorte
d’interrogatoire de police que tu me fais subir à n’en plus finir. D’ailleurs,
c’est bien la première fois que tu t’in- quiètes à mon sujet et j’aimerais bien
savoir pour- quoi !
– Sandra, reprit sa mère d’une manière dou- cereuse, je
crois que tu te trompes à mon sujet… Eh
! mais où vas-tu ?...
Déjà Alessandra tournait les talons et empruntait
l’escalier qui conduisait à sa chambre.
– Excuse-moi, maman, mais je ne
suis plus d’humeur à t’écouter, dit-elle précipitamment.
Maritza la regarda partir d’un air
perplexe en se demandant pourquoi elle était redevenue l’adoles- cente révoltée
d’il y a quelques années. Une simple dispute pouvait-elle lui mettre les nerfs
en boule à ce point ? Elle pinça les lèvres et secoua lentement la tête en
pensant que nul n’était à l’abri des déceptions sentimentales.
***
À peine eut-elle refermé la porte de
sa chambre derrière elle qu’Alessandra s’effondra sur le lit en sanglotant.
Elle tapa du poing sur l’oreiller. Ah ! le lâche, le méchant ! Revenir au pays
sans jamais lui faire un coup de fil. C’était monstrueux ! Elle eut tout
d’un coup l’envie de se suicider. Ce mot dont elle avait oublié l’orthographe
revint la bousculer comme l’eau d’un torrent qui dévalait une pente et
fracassait tout sur son passage. L’échec lui tendait les bras et s’ouvrait
devant elle comme un gouffre béant qui s’impatientait de la happer, de la
bouffer sans aucune mesure. Elle fut tentée de s’y engouffrer ; néanmoins,
à la dernière minute, elle fit un virage à 180º. Pourquoi s’enfoncer à cause
d’un imbécile, d’un goujat coureur de jupons ? Avant de prendre une
décision quelle qu’elle soit, il fallait d’abord qu’elle le voie, qu’elle lui
parle, qu’elle lui dise au moins sa douleur.
Elle jeta un coup d’œil à sa montre :
celle-ci marquait sept heures et dix minutes. Elle l’appela. Sa mère lui
répondit qu’il était absent et ne pensait pas qu’il rentrerait avant dix
heures. Elle laissa quand même le message afin qu’il lui retourne l’appel dès
qu’il serait rentré. Il n’en fit rien. Elle attendit vainement jusqu’à onze
heures. Une terrible certitude la bouleversa. Il sortait déjà avec une
autre ! Cette horrible pensée fit son chemin dans sa tête. Norman allait
très certainement jouer la même comédie à une autre. Il fallait le stopper sans
plus tarder. Elle ourdit un plan des plus machiavélique puis se rebiffa. Le
mieux à faire, pensa-t-elle, c’est de... Non ! Ce serait préférable de...
Ah non ! pas ça. Voilà ! Ça, c’était plus correct. Et elle s’allongea sur
son lit d’insomnie pour attendre avec impatience la journée du lendemain.
***
Alessandra était bouillonnante
d’angoisse, de déception, de chagrin et de révolte quand elle sonna à la porte
des Sambour. Elle savait Norman seul à la maison puisqu’elle guettait depuis des
heures dans la rue et avait pu voir les parents de celui-ci s’en aller à leur
magasin. Et ses sœurs, très probablement, étaient parties faire du cheval
puisqu’elles étaient en tenue d’équitation. Le chauffeur était passé les
prendre il y a cinq minutes.
Norman vint lui-même lui ouvrir. Si
le cœur de la jeune fille battait à grands coups dans sa poitrine, le sien
faillit s’arrêter quand il la vit sur le seuil de la grande demeure.
Le pyjama qu’il portait paraissait
beaucoup trop ample et donnait l’impression qu’il était amaigri. Résultat, sans
nul doute, de sa vie de noctambule.
Les premières secondes de surprise
passées, il la gratifia d’un sourire éblouissant et, en séducteur incorrigible,
recommença tout de suite à lui faire du charme.
– Sandra, quelle bonne surprise !
Les grands esprits se rencontrent, j’allais justement t’appeler au téléphone.
En disant cela, il la prit dans ses
bras et embrassa ses lèvres dénuées de tout fard. Il se moqua totalement
qu’elle soit restée de bois.
– Tu sais, j’avais failli oublier
combien tu étais belle, poursuivit-il.
Belle ? Les sourcils de la jeune
fille formèrent un accent circonflexe interrogatif. Quel culot ! Belle, quand
elle avait le visage livide, les traits tirés par de trop longues nuits
d’insomnie et le désespoir plein les yeux ! C’était un peu fort !
– Allez, entre, tu ne vas tout de
même pas rester sur le pas de la porte.
Il lui prit la main pour l’attirer à
l’intérieur.
Ignorant totalement son attitude
glaciale, il continuait son baratin :
– Je t’ai appelée en plusieurs fois,
tu sais, pour m’excuser d’être parti sans te dire au revoir, mais tu n’étais
jamais là. Et tu ne m’as jamais retourné mes appels.
Une telle audace la laissa pantoise.
Son outrecuidance la désarçonnait entièrement. Elle l’interpréta comme un outrage.
Tandis qu’il l’enfermait à nouveau
dans ses bras, elle se mordait les lèvres de dépit.
Il reprenait :
– J’ai beaucoup pensé à toi, tu
sais, et je me demande comment j’ai pu rester deux mois sans voir ton beau sourire.
Je te trouve plus que belle. Je ne sais pas, tu as comme quelque chose de
tragique qui émane de toi et te donne un charme fou bien que les feux de tes
yeux se soient quelque peu éteints...
– Norman, je suis enceinte !
Elle avait interrompu brusquement
son baratin pour lâcher sa bombe... à retardement.
Le visage du jeune homme devint
livide, et ses yeux agrandis par la stupeur semblaient vouloir sortir de leur
orbite.
– Je... je... je ne comprends pas…
parvint-il à bégayer après plusieurs secondes de profond mutisme.
Norman l’avait fait tellement
souffrir par son indifférence et sa lâcheté qu’Alessandra éprouva énormément de
plaisir à le voir pâlir, blêmir, souffrir autant qu’elle avait souffert. Son
regard se durcit quand elle répéta :
– Je suis enceinte, tu as bien
compris… J’attends un bébé !
Pris de vertige, Norman dut
s’asseoir en se tenant la tête des deux mains.
– Ce n’est pas possible, ce n’est
pas possible… Sandra, qu’allons-nous faire ? demanda-t-il, suppliant, je
suis trop jeune pour me marier... Et puis… mes études. Ô mon Dieu ! Mais, au
moins, es-tu sûre de ce que tu affirmes ou tu ne veux que me faire payer ma
désinvolture, mon indifférence ?
Avec une nervosité mal contenue, la
jeune fille tira de son sac à main une enveloppe blanche.
– Tiens, c’est le résultat de mon
test.
– Comment ? Tu en as déjà parlé
à quelqu’un ? reprit Norman totalement terrassé par cette nouvelle à laquelle
il ne s’attendait vraiment pas.
Son air terrorisé fit presque
plaisir à la jeune fille.
– Non, je n’en ai encore parlé à
personne. Je suis allée à un laboratoire où personne ne me connaît, répondit
Alessandra.
Un soulagement indicible se peignit
sur le visage de Norman. Tout n’était peut-être pas perdu.
– Bon, c’est… c’est très bien, n’en
parle surtout à quiconque. Moi, je m’arrange pour te trouver un médecin qui
pourra faire le nécessaire.
Alessandra crut avoir mal entendu.
– Pardon ?
Il répéta sans ciller :
– Il me faut trouver un médecin qui
pourra faire le nécessaire
– Qu’est-ce… que tu entends par…
faire le nécessaire ?
– Mais t’enlever ce bébé, grand Dieu
! Ni toi ni moi ne tenons à le garder...
– Alors, c’est tout… ce que tu
trouves… à me dire, parvint à murmurer Alessandra, toute tremblante, dans un
sanglot qui lui nouait la gorge.
– Que veux-tu faire d’autre ? Je ne
vais tout de même pas gâcher ma vie pour une seule nuit de coucherie...
À ces mots, sans plus réfléchir,
Alessandra lui administra une formidable gifle.
– Tu es un beau salaud, Norman, tu
me donnes envie de vomir.
– Comprends-moi, Sandra, dit-il en
se frottant la joue, j’ai mes études. J’ai été admis à l’université de Louvain,
en Belgique. C’est pour moi une chance extraordinaire…
Et dire qu’elle avait espéré, une
fraction de seconde, que tout n’aurait pas pu être aussi affreux, aussi banal,
qu’il allait la prendre dans ses bras, lui dire son amour et lui demander en
mariage. La désillusion était terrible, dévastatrice.
Elle le regarda avec un rictus de
dégoût et aurait aimé pouvoir lui annoncer tout de go qu’elle voulait de cet enfant,
qu’elle l’aimait déjà car il avait été conçu parce qu’elle s’était donnée par
amour, seulement par amour. Cependant, après l’horrible réaction qu’il avait
eue, elle savait pertinemment que cela ne serait pas possible. S’il l’avait
aimée et lui avait proposé le mariage, garder cet enfant aurait été un réel
plaisir mais après tous les déboires qu’elle vivait, ce n’était réellement pas
le moment d’aggraver son cas. Et puis, somme toute, avoir un enfant de ce
vaurien ne l’enchantait pas du tout. Elle se ferma telle une huître.
– Sandra, Sandra, dis quelque chose,
supplia Norman, dis-moi que tu me comprends, que tu m’aimes assez pour ne pas gâcher
ma vie.
Des larmes coulaient le long des
joues du jeune homme.
Alessandra éclata d’un rire
sarcastique.
– Et toi, tu m’aimes tellement que
tu me demandes d’avorter, de commettre un crime odieux. Ne penses-tu pas être
en train, toi, de briser tous mes rêves ? Tu détruis sciemment mon
existence quand tu connais mes tourments, mes problèmes…
– J’agis pour notre bien à tous les
deux, mon amour, je te prie de le croire !
– Voyez-vous ça ! Je n’ai jamais
rien entendu de plus égoïste. Tu ne comprends donc pas combien j’ai mal, hurla-t-elle en éclatant en sanglots, que ma
vie est en train de s’effondrer à cause d’un homme qui ne voulait qu’accrocher
une fille de plus à son palmarès. Ceci est du cynisme !
– Voyons, ne le prends pas comme
ça...
– Comme devrais-je le prendre ?
Avec humour ou avec un grand bonheur ?
Tu me brises le cœur quand tu sais pertinemment que tu as été le premier
et le seul homme avec qui je sois sorti, avec qui j’ai couché...
– Allons, allons, ne t’en fais pas,
j’ai beaucoup apprécié...
– Ah ! tu as apprécié, tu m’en vois
ravie. Mais permets-moi d’en douter. Après une nuit si merveilleuse, du moins
pour moi elle l’était, pas un mot, pas un coup de fil.
– Je t’ai déjà dit en plusieurs fois
que c’est à cause du temps qui m’a manqué.
– Le temps t’a fait défaut !
Vraiment ? Toi qui as pris le temps de me faire une cour assidue pendant
des mois, de m’amener dîner dans un superbe restaurant ensuite de m’offrir une
merveilleuse bague pour mieux endormir mes doutes, mes craintes...
– Écoute, Sandra, nous n’avons pas
beaucoup de temps devant nous. Je veux seulement que tu me promettes de ne pas
garder cet enfant...
– Ne t’en fais pas, Norman, je ne garderai pas
cet enfant. Je n’aurais pas aimé être obligée de lui avouer un jour quel beau
vaurien, quel lâche l’a conçu. Tu ne mérites pas que je porte un gosse de toi.
Tu me dégoûtes au plus haut point. Je regrette que ce soit à un salaud comme
toi que j’ai offert ma virginité. Je n’ai que des repentirs. Et dire qu’on
m’avait avertie du goujat que tu étais. Et moi, comme une petite sotte, comme
la plus grosse des imbéciles, je n’y ai pas cru. Éperdue d’amour, je me
refusais à prêter foi à ce que je considérais n’être que des ragots. Comme je
me trompais ! Aujourd’hui, je paie très cher ma naïveté.
– Ce
n’est pas la peine de faire tout un drame ! réagit Norman. Dis-toi bien
que c’est une expérience qui te servira à l’avenir. Au moins, tu feras gaffe à
ne pas commettre la même erreur une seconde fois…
La jeune
fille eut du mal à contenir sa rage.
– En
plus d’être lâche, tu es aussi cynique, marmonna-t-elle entre ses dents,
serrant les poings pour ne pas lui sauter dessus.
– Ce
n’est pas du cynisme mais… de la sagesse.
Alessandra
un instant fixa son vis-à-vis avec de la fureur plein les yeux. Puis, soudain,
sa colère tomba et, contre toute attente, elle déclara d’une voix atone :
– Tu as
raison Norman, c’est de la sagesse ! En effet, c’est une sage décision de
ma part de ne plus vouloir garder cet enfant car je risque de ne pas l’aimer,
rien qu’à l’idée que c’est une ordure de ton espèce qui en est le père.
Sur ce,
elle tourna les talons. Norman, pris de panique, sachant qu’aucune décision
ferme n’avait été arrêtée entre eux, dut lui courir après pour lui emboîter le
pas.
–
Attends, Sandra, attends…
Elle fit
la sourde oreille.
– Je
peux tout de même te raccompagner...
– C’est
inutile, mon père m’a offert une voiture justement pour que je n’aie plus
jamais besoin de me faire raccompagner par des types de ton espèce, des petits
salauds de ton genre !
Alessandra
monta dans la voiture et referma violemment la portière, élevant ainsi un
« mur » en- tre le jeune homme et elle. La proximité de celui-ci la
hérissait au plus haut point. Sourde à son charabia, elle fit tourner le moteur
et démarra.
– Encore
une minute, Sandra, insista Norman, s’accrochant au véhicule déjà en
déplacement.
Alessandra
s’arrêta.
Et, sous
le regard stupéfait de la jeune fille, Norman tira son portefeuille de la poche
de son pyjama.
– Tiens,
je te donne quatre-vingts dollars, dit-il en tendant à Alessandra les billets
qu’il en avait tirés.
–
Pourquoi faire ? demanda Alessandra, offus- quée.
– C’est
le prix pour se faire avorter, répondit sans ciller le jeune homme.
– Ah !
Je vois que monsieur est très au courant des tarifs en cours. Monsieur est un
habitué. Moi, je n’ai que faire de ton argent, j’avais besoin seulement d’un
peu d’amour et de tendresse. Voilà ce que je fais de ton maudit fric !
Elle
prit les billets et les lui lança au visage. Et tandis que ceux-ci flottaient
autour de Norman et s’en allaient joncher le sol, elle démarra en trombe,
faisant crisser ses pneus sur la chaussée. Le rustre disparut de son
rétroviseur, enseveli sous un nuage de poussière.
Elle se
jura de ne plus jamais le revoir. Il lui fallait, très vite, faire une croix
sur cet épisode de sa vie.
Le
cabriolet bleu flambant neuf fila tout de suite vers le centre-ville. Mieux
vaut tôt que tard, se dit-elle, sans quoi elle risquait peut-être, à trop
vouloir réfléchir, de changer d’avis.
Demain,
elle n’aurait plus ces affreuses nausées qui l’avaient tant angoissée pendant
plus d’un mois.
Elle
arrêta la voiture devant un des nombreux centres médicaux de la rue Ennery et
pleura de tout son saoul en tapant le volant de ses mains. Le problème est
qu’elle se répugnait à enlever ce bébé qui était une part d’elle-même. Un petit
être à chérir qui n’avait qu’elle pour le protéger. Et, à cause de tout cet
amas de souffrance qu’était sa vie, elle était obligée de faillir à cette
mission. Elle pensa à Stéphane de Vastey et se demanda ce que son Dieu foutait
là-haut. Il connaissait ses tourments, pourquoi avoir permis que ce nouveau
malheur la frappe ? Et elle lui en voulut encore une fois.
Elle
sécha ses larmes, respira bruyamment, prit son courage à deux mains, pénétra
dans le bâtiment et demanda un obstétricien, le corps secoué de trémulations.
***
Aux yeux rougis de la jeune fille, à
son regard hagard et son air totalement perdu, le père Stéphane de Vastey sut
tout de suite que quelque chose de grave était arrivé. Le cœur du jeune prêtre
fit un grand bond dans sa poitrine.
Quand le
sacristain de service lui avait annoncé qu’il y avait une jeune fille qui lui
demandait, le père Stéphane de Vastey, sans trop savoir pourquoi, avait tout de
suite pensé à Alessandra Lagardère. Il souriait déjà, heureux de la revoir,
quand il aperçut son visage décomposé à travers le grillage de la cabine du
confessionnal.
–
Mademoiselle Lagardère, qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il avec une
immense angoisse dans la voix.
Face au
mutisme de la jeune fille, il paniqua.
VIII
Mesdames
et messieurs, ici votre commandant de bord, James Murphy. Bienvenue à bord de
notre vol 605 d’American Airlines qui
voyage en direction de Port-au-Prince, Haïti. Nous sommes heureux de vous
compter parmi nos passagers... »
Alessandra
se cherchait une place à côté d’un hublot. Un
vieux monsieur eut la gentillesse de lui céder la sienne. Après cinq ans
d’absence, elle ren- trait au pays et tenait à voir d’en haut les premières
lueurs de la ville. Une terrible nostalgie lui étreignait le cœur. Elle ferma
un instant les yeux, et le passé resurgit dans sa tête. La vie tumultueuse de
New York lui avait permis d’oublier quelque peu ses déboires. Ses études en
gestion financière à Columbia University terminées, elle se trouvait dans
l’obli- gation de revenir vers ce petit bout d’île sur lequel la vie n’avait
pas toujours été clémente avec elle.
Alessandra ferma les yeux, essayant
de chasser les vieux fantômes du passé. Peine perdue. On pourrait même dire que
plus elle approchait du pays, plus les souvenirs revenaient la bousculer. Le
douloureux événement qui avait précipité son départ la troublait encore. Cette
déception amoureuse l’avait poursuivie des années durant, la laissant enchâssée
à un sentiment de culpabilité qui la rendait insomniaque. La lâcheté de Norman,
elle n’en était pas vraiment guérie, ce qui n’était pas le cas pour son amour
pour lui. C’est en fréquentant d’autres hommes qu’elle comprit combien elle
avait été naïve autrefois. Cela lui avait plu de sortir avec des mâles d’une
race différente de la sienne, fuyant ainsi ses compatriotes et leur machisme.
Le
gentil Bill Anderson. Elle pensait toujours à lui avec une certaine tendresse.
Pourtant, elle n’avait pu s’empêcher de le quitter pour le beau Rick O’Connor, bien
moins sage, désireuse de profiter de la vie au maximum.
Ensemble,
Rick et elle parlaient de musique, de cinéma, de littérature et fumaient des
paquets entiers de cigarettes en ingurgitant des tonnes de bière. Cela
permettait à la jeune fille d’oublier que parfois la vie s’avérait être très
triste, et que le secret de ses origi- nes devenait chaque jour de plus en plus
lourd à porter. Fatiguée. Elle était fatiguée de se demander sans cesse combien
de personnes connaissaient son histoire. Combien de jeunes Haïtiens
refuseraient de l’épouser à cause de cela ?
Elle repensa aux paroles d’encouragement de Stéphane. Le généreux
Stépha- ne. Elle lui vouait une affection toute particulière, quelque chose de
très spécial. Il remplaçait le grand frère qu’elle n’a jamais eu et la mère qui
ne l’écoutait jamais. Grâce à lui, elle n’avait pas fait naufrage après que les
problèmes l’avaient submergée. Il serait toujours le confident avisé et
attentif qui saura l’empêcher de dériver. Elle irait le voir dès son arrivée.
Il se trouvait actuellement dans la ville des Cayes. Les routes rendues peu
sûres à cause des troubles politiques qui visaient à ébranler la dictature
duvaliériste ne l’arrêteraient pas.
Elle
avala une gorgée de whisky pour essayer d’apaiser ses angoisses. Au fond, à
part Norman et quelques petits détails, cela ne la dérangeait pas de revenir au
pays. Elle avait besoin d’un bon prétexte pour quitter Rick, elle l’avait
trouvé. Il buvait beaucoup trop. Il l’assommait avec ses cuites. À cause
d’elles, très souvent, elle devait le repêcher au commissariat de police. Il
aimait la musique country en bon Américain blanc qui se respecte ; tandis
qu’elle se passionnait pour le jazz et le blues. Il voulait un enfant quand
elle ne se sentait pas prête à revivre cette expérience. Il ne comprit pas.
Tant pis ! Elle n’avait eu aucune envie de lui expliquer non plus. C’est
la vie ! Le comble : Rick lui avait offert une bague. Cela lui avait
rappelé Norman. Elle avait refusé de la porter. Il en avait été courroucé,
mortifié. Elle demeura inflexible. Il réclama des explications qu’elle refusa
de lui fournir. Son passé n’appartenait qu’à elle, pensait-elle. Leur relation
s’en trouva affectée. À défaut de pouvoir l’épouser, il lui avait proposé un
concubinage. Mais, pouvait-elle faire fi de l’éducation qu’elle avait reçue
pour vivre avec un homme et lui faire un enfant fût-il l’homme le plus amoureux
de la terre ? Et puis, il était Blanc ! Sa famille, de pure souche
irlandaise, ne serait sûrement pas trop heureuse de le voir épouser une
négresse. Et elle ne voudrait surtout pas mettre au monde des enfants qui
souffriraient du rejet de leurs grands-parents autant qu’elle avait souffert
dans sa propre famille, de la part de sa propre mère. Au fait, leur couple,
après trois ans d’existence, n’arrivait pas à se refaire une santé ; le
souffle lui avait manqué.
Alessandra
voulait repenser sa vie. À vingt-cinq ans, il fallait bien qu’elle sache la
conduire toute seule, et cette nouvelle orientation passait certaine- ment par
la connaissance de ce géniteur qui jamais ne s’était manifesté à elle. Si la
montagne ne vient pas à Mahomet, Mahomet ira à la montagne. Son avenir en
dépendait très certainement.
La
grande maison de ses parents devait être bien vide sans Sybil et Allison. Sybil
s’était mariée à un Juif du nom de Georges Yanofski qu’elle avait rencontré à
Paris. Il y a deux ans environ, elle avait reçu par courrier la photo d’un
superbe bébé tout rose qui se prénommait Loïc et dont elle était la marraine.
Elle prit pour la première fois un Concorde pour conduire son filleul sur les
fonts baptismaux. Elle eut pratiquement le coup de foudre pour le vieux
continent et se promit d’y retourner.
Allison, de son côté, avait convolé
en justes noces avec Fritz-Gérald Baker, un compatriote qui fré- quentait la
même université qu’elle en Suisse. Maritza fut très fière de ce mariage qui
scellait en même temps une fructueuse association entre les deux familles qui
voulaient se lancer dans les lignes maritimes. Fritz Baker, le père de
Fritz-Gérald, était depuis toujours l’ami intime d’oncle Francky et de tante
Da. À l’instar des Reignier, les Baker adoraient le football. Cependant, ils
préféraient l’Étoile Haï- tienne au Racing Club, ce qui provoquait parfois
d’interminables discussions entre eux concernant les performances de l’une ou
l’autre des deux équipes. La mère de Fritz-Gérald, Sonia, faisait partie de
l’Association féminine des joueuses de bridge dont le quartier général se
tenait au Cercle Bellerive. Femme extrêmement coquette, elle prenait un soin
fou de son apparence. Massage : deux jours par semaine ;
tennis : trois jours ; coiffeur : un jour ; manucure et
pédicure : tous les samedis. On aurait peine à lui donner son âge.
Allison
et Fritz-Gérald avaient été présentés l’un à l’autre à un réveillon de Noël
chez tante Da qui ne s’était pas fait prier pour jouer les entremetteuses. Elle
adorait ce jeu. D’ailleurs, c’est sous son insti- gation que Fritz avait fait à
Sonia sa demande en mariage, ce que celui-ci ne regrettait nullement. Alors,
pourquoi ne pas tenter l’expérience à nouveau avec Fritz-Gérald et Allison ?
Il ne
restait plus qu’Alessandra à marier, et elle ne semblait pas pressée. Pourtant
elle y réfléchissait souvent. Encore un peu, elle se mettrait à penser qu’elle
manquait de chance. Non, pas vraiment, tentait-elle de se persuader, elle
aurait pu convoler avec Rick et devenir ainsi Madame O’Connor et avoir déjà
deux ou trois gosses à pouponner... Mais, elle en avait décidé autrement.
Il y a cinq ans, Maritza, bien
qu’ignorante des détails de la mésaventure d’Alessandra avec Nor- man, avait
senti en sa fille une profonde blessure qui refusait de se cicatriser. Du jour
au lendemain, celle-ci, qui avait reporté son voyage afin de rester avec
Norman, avait changé totalement d’avis. Ses traits tirés en disaient long sur
ses insomnies et ses combats intérieurs. Dans ses yeux, sa mère avait lu la
peur, l’angoisse et une immense détresse qu’elle essayait de cacher derrière
ses longs cils noirs et épais. Telle une huître, elle s’était fermée au reste
du monde. Impossible de lui arracher un mot. En une semaine, elle avait fait
ses papiers et plié bagages. De Norman, on n’entendit plus jamais parler. Au
télé- phone, Maritza avait essayé vainement d’aborder le sujet – car elle
craignait que ce monstre de Danel Bèrette n’ait tenté d’aborder la petite pour
perpétrer ainsi ses mauvais desseins – mais Alessandra éludait toujours la
question, et le premier prétexte était bon pour qu’elle abrège la conversation.
Une
profonde émotion s’empara de la jeune fille quand l’avion amorça sa descente
vers l’aéroport de Port-au-Prince. Son cœur battait à grands coups dans sa
poitrine. Elle allait fouler pour la première fois, après de longues années
d’absence, le sol natal. Une légère appréhension l’étreignit. Elle avala encore
quelques gorgées de whisky puis boucla sa ceinture, au sens propre comme au
figuré. Elle aspira une dernière bouffée de fumée puis éteignit sa cigarette en
essayant de comprimer les battements tumul- tueux de son cœur.
***
Sa mère
l’attendait à la sortie. Elles restèrent long- temps à se regarder sans mot
dire, hésitant quant à l’attitude à adopter en pareille circonstance. Leur
émoi, palpable, les paralysait toutes les deux.
– Hello,
Sandra ! cria, au loin, une voix pleine de joie.
À grandes enjambées, Raoul Lagardère
se dirigeait vers elles, rompant ainsi le charme.
La
première, Alessandra se reprit et embrassa sa mère sur les deux joues. Cette
dernière avait un peu vieilli. Quelques fils blancs parsemaient sa chevelure,
et ses pattes d’oie s’étaient accentuées autour de ses yeux. Alessandra dut se
retenir de ne pas la prendre dans ses bras. Malgré tous les conflits qui les
avaient opposées, elle ne pouvait s’empêcher de l’aimer et de lui vouer cette
affection « camouflée ».
Maritza
prit dans les siennes les deux mains de sa fille, les pressa doucement tandis
que son regard se mouillait légèrement.
–
Bonjour, Sandra, je suis contente de te voir, par- vint-elle à articuler d’une
voix hésitante.
– Moi
aussi, maman.
La jeune fille se tourna vers son
père qui lui tendait les bras. Elle s’y jeta et l'étreignit avec chaleur. Cet
homme n’était pas son géniteur, il est vrai, et pourtant il l’aimait comme seul
un père pouvait le faire. Elle lui en fut, une nouvelle fois, recon- naissante.
–
Bonsoir, ma chérie, je suis si content que tu sois de retour.
–
Bonsoir, papa.
– As-tu fait bon voyage ? demanda sa mère pour couper court à cette
manifestation de tendresse dont elle se sentait exclue.
– Oui, merci. Je suis
surtout contente d’être enfin chez moi. Je me rends compte seulement aujour-
d’hui combien le pays m’avait manqué. Cinq ans, c’est long !
– Allez, passe-moi ta
valise, Sandra, dit tout de go Maritza. Nous rentrons à la maison. Le repas,
préparé spécialement pour fêter ton retour, est en train de refroidir. Raoul,
charge-toi des mallettes, s’il te plaît !
–
D’accord, chérie, on y va !
***
En ce mois d’avril
exceptionnellement pluvieux, dame nature resplendissait de beauté. Les plantes
et les arbres recouverts de milliers de gouttes d’eau offraient au regard une
vision féerique du monde.
Au loin, le chant d’un coq se fit
entendre. Alessandra se leva de son lit et se précipita vers la fenêtre qu’elle
ouvrit pour respirer une bonne bouffée d’air frais. Elle s’émerveilla de tant
de splen- deur. Le parc était encore plus beau que dans son souvenir, avec sa
magnifique pelouse qui s’étendait à perte de vue et ses grands arbres dont la
cime semblait vouloir atteindre le ciel. Le flamboyant, fier de ses fleurs
rouges, trônait orgueilleusement au milieu du jardin et avait l’air de narguer
le camélia dont les fleurs blanches avaient seulement l’avantage d’être très
odorantes.
La jeune fille vit Rex courir après
les poules en aboyant rageusement. Il ne s’était pas départi de ses vieilles
habitudes malgré le fait qu’il prenait de l’âge. Elle avait hâte de le
rejoindre pour le serrer dans ses bras et partir gambader avec lui dans la cour
comme au temps de son adolescence.
C’est vrai que le pays lui avait
manqué. C’était si différent de New York ! Cela la changeait surtout du
rythme plus que trépidant qui régnait en maître là-bas et des hivers rigoureux.
Elle pensa à Rick qui, couché dans son lit à cette heure, devait pester contre
la température si peu clémente en cette saison. Bah ! à quoi bon penser à
Rick O’Connor ? Tout était bel et bien fini entre eux.
Elle s’habilla à la hâte et décida
d’aller tout de suite faire sa promenade avec Rex.
***
Elle en revenait tout épuisée quand
elle pensa à sa voiture. Elle se dirigea vers le garage, au fond de la
Elle fut heureuse de retrouver son
cabriolet aussi neuf qu’il y a cinq ans, à l’abri sous une bâche.
Un sourire sur les lèvres, elle
promena sa main sur la carrosserie.
– Ton père en a pris grand soin
durant ton ab- sence !
La voix de sa mère la fit
sursauter.
– J’ai remarqué ! Bonjour,
maman.
– Bonjour, Sandra ! Bien
dormi ?
– Merveilleusement bien,
merci !
– Excuse-moi d’interrompre ta
promenade mais nous allons passer à table.
– Et qu’est-ce qu’on mange ?
– Un merveilleux petit déjeuner aux
couleurs locales pour te souhaiter, à nouveau, la bienvenue au pays. Au menu,
du jus de grenadine, des harengs saurs en sauce, de la banane verte, une
croustillante baguette, du beurre fait maison, des œufs durs et une salade
d’avocat.
– Vraiment je suis gâtée !
Merci, maman, murmura la jeune fille, émue de cette nouvelle sollicitude que sa
mère affichait à son endroit.
***
Le cabriolet filait à vive allure
sur la Nationale n° 2, et Alessandra était heureuse de sentir le vent dans ses
cheveux et le soleil sur sa peau. Elle avait la sensation de jouir d’une
absolue liberté. Elle était euphorique rien qu’à l’idée de revoir Stéphane de
Vastey.
Pourtant, sa mère lui avait
déconseillé ce voyage.
« Les routes sont peu sûres,
Sandra. Ton entê- tement à vouloir revoir ce prêtre risque de te coûter
cher ! » n’avait-elle de cesse de répéter à une Ales-sandra qui, plus
butée que jamais, fit la sourde oreille à ses recommandations pour filer vers
la métropole du Sud où résidait actuellement son confident de toujours.
Les propos de sa mère sonnaient
juste, recon- naissait quand même Alessandra. Car, depuis que l’on tentait
d’ébranler la dictature des Duvalier, on ne pouvait compter le nombre de
manifestations qui se déroulaient dans la capitale et dans les villes de
province. On risquait quasiment sa vie à vouloir voyager par la route.
Néanmoins, son désir de revoir Stéphane était plus fort que tout.
Comme prévu, Alessandra se retrouva
plusieurs fois en mauvaise situation avec quelques mani- festants qui tentaient
de lui faire rebrousser chemin. Mais elle tint bon. Sa détermination était
inébran- lable. Elle voulait voir Stéphane, elle le verrait aujourd’hui même.
Elle désirait tant lui raconter ses cinq années passées à l’extérieur. Bien
sûr, elle lui passerait les détails de sa liaison avec Rick de peur qu’il ne
l’accuse d’être une fornicatrice, une pécheresse, nana ni, nana na. Jamais il
ne compren- drait ces histoires de « terriens », lui qui était un
saint égaré sur la planète Terre, lui qui ne savait rien de l’empire des sens
et des délices de la chair, n’ayant jamais partagé sa couche avec quiconque et
n’ayant jamais éprouvé la thèse du 37º2 le matin. Qui n’était autre que la
température d’un corps humain aux premières lueurs de l’aube, mais elle lui
parlerait des charmes de Columbia
University et des professeurs et des étudiants formidables qu’elle y avait
rencontrés.
***
En arrivant dans la ville des
Cayes, elle se dirigea droit vers le presbytère. Comme d’habitude, puis-
qu’elle ne s’annonçait jamais, Stéphane ne s’attendait aucunement à sa visite.
Elle adorait le surprendre. Voulant toujours tester ses réactions, voir si un
jour, un seul jour, il pourrait être ébranlé par sa beauté. Tous les hommes se
retournaient sur son passage, pourquoi pas Stéphane de Vastey ? Cet ancien
désir de le provoquer revint la chatouiller, et elle dut faire un gros effort
afin de s’en débarrasser.
Quand elle demanda au premier
sacristain ren- contré sur son chemin à voir le jeune prêtre, il l’accompagna
dans les jardins du presbytère.
Alessandra le vit en train de
tailler des rosiers grimpants. Le bruit sec du sécateur couvrit celui de ses
pas.
– Bonjour, Père de Vastey !
dit-elle, quand elle fut à quelque deux mètres de lui.
L’homme interrompit son geste mais
ne se retourna pas.
– Mademoiselle Lagardère, est-ce
bien vous ? demanda-t-il, prouvant ainsi qu’il avait reconnu sa voix du premier
coup.
– Oui, c’est bien moi !
Alors, il se retourna tandis qu’un
large sourire lui éclairait la face.
Il se précipita vers elle et l’enferma
dans ses bras une fraction de seconde.
– Comme je suis content de vous
voir, Mademoiselle Lagardère. Cela fait si longtemps !
– En effet, cinq ans c’est long
mais je suis de retour.
– Pour combien de temps ?
– Pour longtemps. Le temps qu’il faudra pour me faire une
vie confortable. J’ai plein de projets, vous savez.
– Voyez-vous ça ! Il faut tout
me raconter.
– Bien sûr, bien sûr.
– Venez, nous allons nous mettre à l’abri du soleil. J’ai
bien peur qu’il ne cause du tort à votre peau fragilisée par de longues années
d’hiver. Vous êtes presque un visage pâle maintenant.
– Je compte y remédier dès aujourd’hui si possible,
répondit Alessandra en riant. Y a-t-il une plage pas trop loin où je pourrais
bronzer tran- quillement ?
– On aura le temps d’en parler. Pour l’instant,
j’aimerais que nous nous asseyions à l’ombre, sous la véranda devant deux
grands verres de citronnade afin que vous me racontiez les charmes de la vie
américaine.
Et la prenant par le bras, il l’entraîna vers la grande
bâtisse aux murs légèrement défraîchis.
***
– Alors ! reprit-il, plus tard alors qu’ils sirotaient
leur jus de fruits frais, comment ça va ?
– Ça va très bien, merci.
– Et le cœur ? Est-il entier ou est-ce qu’un autre goujat
vous l’a encore brisé ?
– Oh non ! répondit Alessandra en
riant, il est entier !
– Heureusement, car, maintenant, je casserais vo-
lontiers la gueule à celui qui s’arrogerait le droit de vous faire souffrir.
– Vous, Père de Vastey ?
– Oui, moi ! Vous savez, la dernière fois que nous
nous sommes vus c’était avant votre départ pour l’étranger. Lors, vous étiez
triste à cause des événements... que nous connaissons tous les deux...
En effet, avant de partir, elle
était venue se confesser au jeune prêtre. Lui seul savait qu’elle avait mis un
terme à la vie d’un petit être qui se formait en elle. Elle avait gardé un
douloureux souvenir de ce moment. Elle l’avait vu se tordre de douleur quand
elle lui avait avoué sa faute.
D’un revers de la main, elle tenta
d’effacer ces obsédants souvenirs.
Elle lui fut reconnaissante de
cette pudeur qui l’empêchait de dire crûment ce dont il s’agissait.
– ... Cela m’avait fait très mal,
et j’eus pendant des années l’envie de fracasser la figure de cet infâme
Norman.
– Attention, attention, monsieur le prêtre, Dieu a
dit : « À moi la vengeance, à moi la rétribu-
tion... » ironisa la jeune fille pour masquer son trouble.
– Tiens ! Vous vous êtes mise à
étudier la Bible, Mademoiselle Lagardère ?
– Pas vraiment. Ma mémoire est encore bonne et je me
souviens parfaitement de mes cours de catéchèse.
– C’est bien. Vous avez raison. Pourtant, il y a des
colères justes comme celle que laissa éclater Jésus contre les marchands dans
le temple...
– C’est vrai, je vous le concède. Mais, ne vous en faites
plus pour ça. J’ai passé l’éponge.
– Êtes-vous sûre d’avoir oublié ?
– Je crois qu’il est difficile d’oublier ce genre
d’expérience. Mais, vous savez, la vie continue. Je me réjouis surtout de ne
pas avoir épousé ce lâche de Norman. J’aurais très certainement été très
malheureuse avec lui.
– Je suis content que vous le preniez ainsi. C’est la
preuve que vous avez fait le deuil de cette… affaire plus que douloureuse.
– Bon, assez parlé de moi, dit Alessandra qui ne tenait
pas à revenir sur cette délicate question. Parlez-moi un peu de vous. Êtes-vous
heureux ?
– Heureux ? Ah, quel grand mot pour
un simple humain !
– Ah ! Je pensais que votre foi absolue vous donnait
accès à des choses hors de portée pour le commun des mortels.
Stéphane de Vastey éclata de rire.
De ce rire franc et ouvert qu’elle aimait tant.
– Eh bien non ! La foi, malheureusement, n’est pas une
clef qui ouvre toutes les portes...
– Alors, qu’est-ce qui vous
tracasse ?
– J’ai eu… disons… quelques petits démêlés avec le clergé
catholique ces temps derniers.
–
Ah bon ! Vous m’étonnez ! Jouez-vous au rebelle par hasard, Père de Vastey
?
–
Hum… en quelque sorte, oui…
Alessandra
ne put lui cacher sa surprise.
–
Quoi ? je n’en crois pas mes oreilles !
Il reprit :
–
J’ai écrit au Vatican récemment pour faire des suggestions sur la manière dont
l’église interprète les Dix commandements, comme vous me l’avez fait remarquer
dans le temps. Il semble que certains prélats de la hiérarchie catholique n’ont
pas apprécié le geste. Et puis...
–
Et puis ?
–
Bah ! Laissez tomber !
–
Dites, je vous en prie… supplia-t-elle.
– Bon, puisque vous insistez tant.
J’étais revenu à Port-au-Prince après votre départ. C’était incroyable. À peine
étiez-vous partie que je reçus une lettre me rappelant à la capitale. Ce fut
là, une chose inexpli- cable. Bref... c’est au presbytère que vous connaissez,
que j’ai surpris un jour deux prêtres... deux prêtres... vous comprenez.
–
Non, je ne comprends pas.
–
Je les ai surpris… en flagrant délit…
–
Flagrant délit de quoi, Père de Vastey ?
Parlez, vous dis-je.
–
Ah, Mademoiselle Lagardère, je n’ose prononcer certains… mots...
–
Mais, voyons cela ne tue pas !
Le
jeune prêtre était visiblement plongé dans un terrible embarras.
–
Voilà, j’ai… j’ai surpris des prêtres… dans une attitude… très peu
catholique...
– Ce qui voudrait dire ?
– Je vous en prie n’aggravez pas
mon supplice… J’ai porté plainte à qui de droit et depuis ce jour, je n’ai que
des ennuis. Au lieu de punir les coupables, on les a promus à des postes
supérieures à l’arche- vêché et moi, on me renvoya en province... Quand cela
arriva, je pensai beaucoup à vous qui avez essayé en maintes fois de m’ouvrir
les yeux que je gardais obstinément fermés. Malgré votre jeune âge, votre
jugement était infaillible.
–
Qu’allez-vous faire maintenant ?
– Rien, pour le moment. Je garde ma
foi en Dieu. L’Église n’est pas Dieu fort heureusement. Je demande chaque jour
au Très-Haut de m’aider à rester digne, sans honte et sans tache. L’opinion des
hommes m’importe peu à partir du moment que je suis en paix avec le divin.
Priez-vous, Mademoiselle Lagardère ?
–
Oui, je crois... à ma façon.
– Alors, je vous demande
aujourd’hui de prier pour moi, car j’en aurai besoin pour faire face à
certaines… difficultés. Le ferez-vous ?
–
Je ne peux pas vous refuser cela, mon Père !
– Me voilà rassuré. Cela me fait
beaucoup de bien de reconnaître en vous une vraie amie.
–
Vous pouvez compter sur moi dès aujourd’hui, Père de Vastey.
–
Je vous remercie du fond du cœur.
– C’est un plaisir de vous être au
moins utile à quelque chose. Moi, cela fait des années depuis que j’abuse de
votre temps et que je m’immisce de force dans vos prières.
– Cela est mon rôle de prier afin
que les brebis ne s’écartent point du droit chemin… Allez, maintenant
donnez-moi des nouvelles de votre famille.
Ils
conversèrent ainsi pendant plus de trois heures. Elle lui parla de ses projets
de travail, de son désir de ne rien vouloir devoir à ses parents maintenant
qu’elle pouvait voler de ses propres ailes.
Quand
elle repartit pour Port-au-Prince, la nuit avait déjà étendu ses grandes ailes
sur le pays tout entier.
IX
La
mer, en ce torride mois de septembre, était plus belle que jamais, d’une
transparence et d’une lim- pidité extraordinaire. Elle avait tantôt des reflets
bleus, tantôt des reflets verts. Pas moyen de ne pas céder à la tentation d’y
piquer une tête.
Alessandra
passa une bonne demi-heure à nager et à faire un peu de plongée pour trouver
quelques coquillages ou des étoiles de mer avec lesquels elle voulait décorer
son nouvel appartement. Son emploi, bien rémunéré, à la First National Bank lui
avait permis de prendre son indépendance et d’emblée, elle avait pu se
soustraire au diktat de ses parents qui semblaient vouloir ignorer qu’elle n’était
plus une gamine après avoir vécu presque cinq ans sur le campus universitaire
et atteint un quart de siècle sur cette terre.
Allongée
sur sa serviette de plage multicolore, elle gouttait au plaisir du bronzage. Sa
mère l’en ayant privé pendant toute son adolescence, elle se sentait comme un
prisonnier fraîchement sorti du péniten- cier après vingt-cinq ans de
réclusion. Elle abusait du soleil. Tant pis ! Le nouvel aspect hâlé de son
épider- me lui seyait à ravir. Vraiment agréable de laisser les chauds rayons
de cet astre incandescent vous ca- resser la peau tandis que le vent la
balayait de son souffle frais.
Alessandra
était plongée dans ses réflexions quand elle sentit un regard se poser sur elle
avec insistance. Elle ouvrit les yeux et vit un homme beau, grand, bien bâti,
qui la fixait de ses yeux d’un noir perçant. Il la dévisageait avec une
impudence à peine voilée. La jeune fille sentit le regard de l’homme glisser le
long de ses jambes fuselées et galbées, s’arrêter un instant sur son nombril,
poursuivre sa route jusqu’à sa poitrine qu’elle avait généreuse et
qu’avantageait le soutien de son deux-pièces blanc à pois rouges. Satisfait de
son examen, il la regardait maintenant droit dans les yeux, un léger sourire
sur les lèvres. Le temps parut suspendre son vol.
Une
réelle virilité se dégageait de l’inconnu aux yeux de braise, ce qui ne manqua
pas d’enflammer la jeune fille.
Totalement
bouleversée, Alessandra baissa les paupières pour qu’il ne vît pas son trouble.
Elle se pencha sur son sac pour prendre ses lunettes noires qu’elle chaussa sur
son nez comme pour se donner une certaine contenance. Imperturbable, l’inconnu
continuait de la déshabiller du regard. Combien de minutes s’écoulèrent ainsi ?
Nul ne saurait le dire. Cependant, il sembla à la jeune fille que c’était une
éternité. Incapable de contrôler ses émotions et ne voulant surtout pas les
laisser paraître, elle attrapa le magazine oublié il y a quelques minutes à
côté de son chapeau de plage et fit semblant d’être soudainement préoccupée par
sa lecture. Elle ne remarqua même pas qu’elle tenait la revue de travers. Elle
l’entendit rire doucement. Mais de quoi riait-il ?
Quand
elle abaissa le magazine après un moment qui lui parut très long, il avait
disparu. La déception se peignit sur ses traits. Néanmoins, elle en fut
soulagée. Un homme qui pouvait la bouleverser à ce point était sûrement
dangereux pour son cœur et pour ses sens. Elle décida de chasser son image de
son esprit. Peine perdue. Elle se surprit à le chercher des yeux pendant tout le
reste de l’après-midi mais elle ne le vit nulle part. Parti, il était parti
sans tenter de la revoir. Elle en était déçue au point de ne plus trouver aucun
attrait à la plage. Elle ramassa ses affaires et alla s’enfermer dans le
bungalow qu’elle avait loué pour le week-end. Elle commanda un verre de rhum
punch, s’allongea sur sa couche pour écouter George Benson et Grover Washington
Junior. Après une demi-heure, le souvenir de l’homme sur la plage lui trottait
toujours par la tête. Alors, elle tira de la poche de son jean une cigarette de
marijuana. Elle l’alluma et en aspira une longue bouffée malgré les promesses
qu’elle s’était faite de ne plus toucher à cette saloperie. Cependant, l’angoisse, la maudite angoisse qui venait
souvent la prendre à la gorge et semblait vouloir l’étrangler, la forçait à
recommencer, la poussait à agir contre sa propre volonté. Le doute, toujours ce
doute obsédant, omniprésent. Mais de quoi doutait-elle ? De tout et de rien,
d’elle-même, de ses moyens. Souvent elle avait peur. Peur de ce rêve qui
revenait toujours où elle faisait une chute mémorable dans un escalier long
d’au moins trente marches. Elle essayait vainement de s’agripper à la rampe.
Puis, elle avait des contusions partout, des bleus qui marquaient les meurtrissures
de sa chair endolorie. Alors, il fallait qu’elle recommence à fumer. Juste pour
faire quelque chose. Juste pour oublier que la vie, très souvent, n’était pas
du tout clémente avec elle.
Cet
apollon, aperçu sur la plage tout à l’heure, qui avait fait affluer le sang à
ses tempes d’une manière si violente et provoqué en elle des émotions
jusqu’alors inconnues (rien à voir avec ce qu’elle avait ressenti pour Norman
et Rick), était parti sans chercher à la revoir tandis qu’elle n’aspirait qu’à
le rencontrer à nouveau pour éprouver ce puissant vertige qui l’avait laissée
totalement pantoise.
Brusquement,
elle en eut marre de rester cloîtrée dans cette chambre anonyme, entre ces
quatre murs qu’elle trouvait, somme toute, désuets. Ces murs qui avaient été
témoins de tant de scènes d’amour devaient la trouver tout à fait banale. Une
femme seule comme tant d’autres. Une femme angoissée comme on en comptait par
millions. Une femme aspirant de la marijuana, rien de plus ordinaire, de plus
banal.
Marre
de tout ! Au fond, cela lui servirait à quoi de bouffer toute cette fumée
? Quelques heures de répit et au bout du
compte, la multiplication du stress.
Promptement,
la jeune fille sauta hors du lit, alla jeter le mégot dans le bol de toilette
puis se précipita dehors où elle fut accueillie par une douce brise. La nuit
était belle, baignée de lune, et les étoiles scintillaient tout là-haut.
Alessandra
relâcha ses cheveux qui tombèrent en cascade sur son dos et rejeta la tête en
arrière pour savourer pleinement la caresse du vent, puis se dirigea vers la
mer dont les vagues venaient lécher la plage en lui murmurant des mots doux.
L’ivresse provoquée par le rhum punch persistait encore, elle se sentait
flotter comme possédée par un quelconque esprit qui voulait la faire planer
au-dessus des nuages.
Soudain,
des éclats de rire attirèrent son attention. Elle releva la tête et vit une
bonne vingtaine de jeunes réunis autour d’un feu de camp, qui semblaient
s’amuser follement. Elle hésita un instant, puis s’approcha d’eux, attirée par
cette atmosphère de fête comme une fourmi par un pot de miel.
Les
jeunes chantaient « Men rat la »
du célèbre troubadour Ti Paris, accompagnés par deux guita- ristes fort
talentueux. Alessandra était fascinée par ces visages hilares éclairés par la lueur
des flammes que projetait le feu de camp. Elle les dévisagea sans vergogne.
Leur rire était contagieux ; elle se surprit à sourire à son tour. Eux,
semblaient ne pas s’aper- cevoir de sa présence, trop occupés à faire la fête.
Elle détaillait les traits de leur visage l’un après l’autre, y trouvant imprimé cet air de bonheur qui lui
faisait tant défaut. Elle le leur enviait presque. Sa solitude lui pesa un peu
plus.
Tout
à coup, elle l’aperçut. Il était là, le bel inconnu de la plage, la fixant
encore une fois à son insu.
Depuis combien de temps avait-il
remarqué sa présence ? Elle le cherchait alors qu’il se trouvait à deux pas, de
manière totalement insoupçonnée. Elle ressentit la même chaleur au creux du
corps, le même désordre dans ses pensées, le même trouble envahissant tout son
être. Elle chercha au fin fond de sa mémoire si elle avait déjà éprouvé pareille
sensation. Elle ne trouva rien.
L’homme, agenouillé sur le
sol, à quelques deux mètres d’elle, ne paraissait même pas gêné de la scruter
de la sorte. Ce regard aiguisé par le désir la parcourait tout entière comme
les doigts agiles d’un virtuose sur le clavier d’un piano. Cet inconnu semblait
analyser chaque parcelle de son corps avec une incroyable minutie. La jeune
fille portait toujours le bikini qu’il avait admiré quelques heures plus tôt.
Donc, l’homme avait toute la latitude qu’il lui fallait pour interpréter sa
valse.
De longues minutes
s’écoulèrent ainsi jusqu’à ce que la jeune femme sentît le souffle lui manquer.
N’y tenant plus, elle décida de fuir. Elle jeta, auparavant, un dernier regard
au bel apollon.
Il sembla interpréter ce
geste comme une invitation. D’un
bond, tel un félin, il sauta sur ses pieds.
Le cœur d’Alessandra fit
un saut périlleux dans sa poitrine. Pourquoi la suivait-il ? Elle n’osa plus se retourner pour mieux
marquer son semblant d’indif- férence et aussi de peur qu’il ne persiste à
croire à une invitation de sa part. Peine perdue. Imperturbablement, il
continuait de marcher sur ses pas. Elle sentit son regard lui flatter les
chevilles, les mollets, longer ses cuisses galbées, s’arrêter un instant sur
ses fesses, puis glisser dans la cambrure de ses reins pour s’en aller ensuite
caresser son dos. Elle poussa un léger gémissement et accéléra sa course pour tenter
de le décourager. Il en fit de même, et cela accentua le désir de la jeune
femme.
Elle escalada un gros
rocher et sauta pour retomber sur le sable fin. Ce bloc de récifs les coupa du
reste du monde. Allait-il maintenant repartir rejoindre ses amis fêtards ? Cela
semblait être loin de ses préoccupations.
La plage était imbibée de reflets de lune dorée, et la
mer brillait de reflets argentés. Alessandra voulait maintenant vraiment fuir,
se sentant incapable de résister à cet incroyable appel des sens. S’il la
prenait dans ses bras à l’instant même, elle s’y laisserait aller tant elle
désirait son contact. Elle aurait adoré sentir ses mains sur son corps pour
concrétiser ce fantasme lu dans son regard.
Subitement, elle se mit à courir, ne voulant pas céder à
ses instincts premiers. Elle courut, toujours sans se retourner, jusqu’à ce
qu’elle sentît ses poumons prêts à éclater.
Un moment, elle crut
l’avoir semé. Soulagée, elle se remit à marcher lentement, essayant de
reprendre son souffle.
Un gros nuage fit de
l’ombre à la lune et plongea un instant la plage dans la pénombre. Alessandra
sentit un souffle chaud dans son cou. Elle sursautait à peine que déjà de
grandes mains viriles encerclaient sa taille. Une voix rauque, rendue sourde
par le désir, lui murmura à l’oreille :
– Inutile de fuir le
désir, il vous rattrape toujours.
Un grand frisson agita
violemment le corps de la jeune femme. Les mains défirent l’agrafe de son soutien-gorge
et revinrent emprisonner ses seins dont les pointes s’étirèrent sous la
caresse. Malgré elle, des gémissements franchissaient le seuil de ses lèvres.
La bouche de l’homme, dans un lent mouvement de va-et-vient, baisait sa nuque
consentante. Sa conscience et son éducation lui reprochèrent sa passivité. Son
cerveau lui intima l’ordre de réagir mais son corps n’était plus en état
d’obéir, incapable d’endiguer ces flots de désir tumultueux qui emportaient
tout sur leur passage. Ses sens en pleine sédition criaient leur besoin
d’exaltation, leur besoin de ce corps d’hom- me, de cette bouche d’homme, de
ces mains d’hom- me pour les apaiser.
L’homme faisait glisser sa
culotte de bain et parcourait ses jambes de sa bouche, de ses mains
chaleureuses. Le corps d’Alessandra ploya sous les chatteries. De longs râles
montèrent de sa gorge et se mêlèrent à ceux de l’homme brûlant de désir et
d’envie.
D’un coup, il fut en elle,
incapable de se maîtriser plus longtemps. Puis, ils furent transportés par
l’extase au-delà des nuages. Dans un pays merveilleux où le passé et le futur
n’existaient plus.
***
Quand Alessandra rouvrit
les yeux quelques heures plus tard, elle ne trouva nulle trace de l’inconnu.
N’étaient ses membres encore agités d’un léger tremblement dû à ses amours
tumultueuses, elle aurait cru avoir rêvé. Elle se leva en titubant, ramassa son
linge épars. Un immense bonheur l’habitait tout entière. Elle était heureuse
malgré l’abandon de l’autre. Elle regarda le ciel en rejetant la tête en
arrière et en lançant un cri de bonheur. Elle se sentait libérée du poids de la
moralité. Aujourd’hui, elle avait baisé avec un homme dont elle ne connaissait
rien, même pas le prénom, et ne se sentait nullement coupable. Au contraire,
c’était comme si elle l’avait toujours connu, ce corps dur qui l’enlaçait avec
tant de volupté, d’allégresse, et l’entraînait dans un exercice de haute
voltige à nul autre pareil.
Elle regagna son bungalow
à pas lents, racontant au vent sa belle histoire toute neuve qui, pourtant, ne
contenait aucune promesse. Elle en arriva même à se réjouir qu’il n’y en eût
pas. Cette spontanéité l’en- chantait tout bonnement. Elle ne devait rien à
personne et vice versa. Just for the fun.
Elle fredonna Love Me Tender d’Elvis
Presley tout en marchant et trouva la vie très belle. Fait rarissime tout le
long de sa courte existence.
***
Quelqu’un tambourinait à
sa porte. Alessandra ouvrit ses yeux encore embués de sommeil. Elle attendit
passivement, dans une attitude figée, que le bruit se répétât. Rien. Elle
referma les yeux et s’apprêtait à s’assoupir à nouveau quand elle perçut le
même bruit qui l’avait tirée de sa torpeur. Elle jeta un coup d’œil au réveil
placé sur la table de chevet et n’en crut pas ses yeux. Il était trois heures
de l’après-midi !
La voix du gérant de plage se fit entendre.
– Mademoiselle Lagardère,
Mademoiselle Lagardère, êtes-vous là ?
– Oui, je suis là,
répondit-elle en se levant mollement pour enfiler un peignoir.
– Bon ! cela me rassure...
Elle lui ouvrit.
– Bonjour, dit-elle en
essayant de mettre de l’ordre à sa chevelure.
– Bonsoir, corrigea le
gérant.
– Ah oui, bonsoir !
Excusez-moi, mais je viens juste de m’apercevoir que la matinée avait fui à toutes
jambes.
– Veuillez pardonner mon
intrusion, vous m’en voyez désolé ! Mais, je commençais à m’inquiéter de
ne pas vous voir sur la plage. Vous avez été absente au petit déjeuner et...
– Ne vous inquiétez pas
pour moi, l’interrompit-elle, je suis juste un peu fatiguée. Mon corps avait
besoin de plusieurs heures de sommeil afin de mieux se régénérer.
– Vous m’en voyez rassuré.
Avez-vous faim maintenant ? Voulez-vous que l’on vous apporte quelque chose à
manger ?
– Avec plaisir. Je suis précisément
en train de constater que j’ai un petit creux.
Elle mangea dans sa
chambre, n’éprouvant aucunement le besoin de voir du monde. Elle voulait être seule
pour mieux penser au bel hidalgo de
la plage. Elle ne tenait pas à savoir s’il était encore là, préférant en
entretenir l’illusion. D’ailleurs, même s’il avait été là, qu’aurait-elle à lui
dire ? Peut-être que ce serait un peu
gênant de revoir un homme qui vous avait possédée tout entière pendant une nuit
de volupté totale sans même connaître la première lettre de son prénom. De quoi
parleraient-ils ? Leur comportement se passait d’explications !
Sûre de ne jamais le
revoir, elle préféra donner une dimension plus réelle à ses rêves en créant une
histoire qu’elle était seule à vivre et dont l’inconnu était le seul acteur.
Elle passa le reste de l’après-midi à rêvasser en écoutant du Shick Korea et du Miles Davis, savourant cette
sensation de plénitude physique qui l’envahissait quand elle repensait à sa
soirée de la veille. Superbe, magnifique, formidable, extraordinaire. Les
adjectifs rivalisaient entre eux pour qualifier cet acte aussi beau
qu’instinctif, qu’elle avait partagé avec l’inconnu et qui la laissait encore
brûlante de désir.
Brusquement, vers huit
heures du soir, elle fut agitée d’un léger tremblement, et son cœur se mit à battre
dans sa poitrine. Apparemment, il n’y avait aucu- ne raison à cette soudaine
agitation. Néanmoins, celle-ci persistait. La jeune femme sentit comme une
présence dans sa chambre. Elle fit de la lumière. Rien. À pas lents, elle
arpenta la pièce pour s’assurer qu’il n’y avait personne dans la salle de bain.
Rien ni personne ! Elle s’arrêta alors devant la porte d’entrée. Son
émotion était à son comble. Elle avala difficilement sa salive. Serait-il
possible que l’inconnu soit derrière cette porte ? Elle hésitait à l’ouvrir de peur qu’elle ne
soit déçue. Puis elle trouva stupide et stérile ce face-à-face avec cette pièce
de bois. Elle porta la main à la poignée, la tourna lentement tandis que ses
tempes enflaient sous la poussée d’une forte pression artérielle. N’y tenant
plus, elle ouvrit et crut défaillir.
Il était là, appuyé contre
la chambranle de la porte. Ils se mangèrent un instant des yeux. Elle s’écarta
légèrement, geste qu’il traduisit comme une invitation à entrer. Elle referma
la porte derrière lui, le cœur battant, et s’y adossa. L’homme posa ses mains
contre la porte de part et d’autre de la tête d’Ales- sandra. Son regard
pénétra le sien ; elle y lut ce désir vorace qui la bouleversait tant. Il
se pencha encore plus (il la dépassait d’une tête et demie). Ses lèvres étaient
maintenant à portée des siennes. La magie de la soirée précédente opérait
encore. Peut-être qu’elle devenait même plus puissante, plus précise, plus incontournable.
Alessandra aurait-elle la volonté de lui résister aujourd’hui ?
« Non ! » répondit-elle pour elle-même tandis que ses lèvres,
ignorant son ordre, s’entrouvraient déjà pour quémander un baiser.
Leurs bouches s’épousèrent
d’abord doucement, suavement, puis semblèrent vouloir se dévorer, emportées par
la passion qui les consumait. Il l’enferma contre sa poitrine large et musclée.
Elle y prit refuge avec bonheur. Leurs cœurs battaient à l’unisson.
– Je t’ai espérée sur la
plage toute la journée. Pourquoi n’es-tu pas venue ? murmura-t-il tout contre
son oreille.
Il n’attendit pas sa
réponse et recommença à l’embrasser, trouvant une douceur infinie à sa bouche.
Elle ne résista pas quand
il l’emporta sur le lit et commença à la dépouiller de ses vêtements. Un
puissant vertige neutralisait sa pensée. Elle avait un désir brûlant de cet
homme et elle voulait se donner à lui à nouveau comme pour se prouver que
toutes ces sensations, toutes ces émotions étaient bien réelles. Elle sentait
les soubresauts du sexe dur de l’homme contre sa cuisse gauche. Cela la chavira.
Elle s’abandonna totalement, s’enfonçant au fur et à mesure dans une
merveilleuse extase.
Ils passèrent la nuit
entière à faire l’amour, et quand leurs sens furent enfin apaisés, ils se
lovèrent l’un contre l’autre et donnèrent libre cours à leur tendresse et au
plaisir qu’ils avaient d’être ensemble, de se toucher, de s’embrasser, de se
caresser, de partir à la découverte du corps de l’autre.
X
Octobre
avait vite fui en voyant arriver les vents frais de novembre qui lui ravissait
ses tiédeurs. Il était bien trop frileux pour avoir à supporter les sautes
d’humeur de son successeur.
Alessandra
n’en finissait pas de décorer son appartement situé à Montagne Noire. Cette
pas- sionnante activité lui permettait parfois d’oublier « l’homme sans
nom ». Elle espérait chaque jour sa visite et paraissait désespérée
lorsqu’une nouvelle journée touchait à sa fin sans qu’elle ne l’ait revu. Mais
comment pouvait-il la retrouver puisque, de son côté, lui non plus n’avait
pensé à lui demander ses coordonnées ?
La
jeune femme se remémora les dernières secondes de bonheur passé avec lui.
L’inconnu
n’était parti qu’au petit matin. Quand il avait refermé la porte derrière lui
après lui avoir expédié un baiser du bout des doigts, elle avait senti un grand
vide. Cet homme avait fait mainmise sur sa vie, sur son corps et sur ses sens
en un rien de temps. Peut-être qu’elle ne le reverrait plus jamais. Pourtant il
l’avait marquée au fer rouge. Une empreinte qui, elle le savait, lui
interdisait à jamais de l’oublier.
Elle
avait fait ses bagages sans se hâter. Les bons week-ends, comme toutes bonnes
choses, ne durent jamais éternellement. Son travail l’attendait, elle ne
pouvait s’attarder davantage. Elle avait été tentée de faire un tour sur la
plage rien que pour le revoir une dernière fois. Cependant, elle abandonna
cette idée préférant garder intacts ses beaux et bons souvenirs. Au fond, elle
avait très peur que son fabuleux rêve ne se brise en mille morceaux ou ne
s’effrite au contact du vent.
Alessandra
poussa un long soupir. L’oublier, elle n’aspirait qu’à ça ! Mais, et son
corps qui ne cessait de le réclamer ? Son cœur qui battait tumultueuse- ment
quand, dans la rue, elle avait l’impression de le reconnaître ? Lorsque
son téléphone sonnait, elle se précipitait pour répondre en espérant
reconnaître sa voix bien qu’elle ne l’ait entendue qu’une seule fois prononcer
une unique phrase qui contenait à peine une vingtaine de mots ! À la banque
elle regrettait presque de ne pas être une préposée aux caisses. Elle serait
alors dans le hall d’entrée et pourrait épier sa venue en toute tranquillité. Cela
aurait été préférable aux fréquents déplacements qu’elle faisait pour faire le
guet au risque de se voir rappeler à l’ordre par son chef de service. Folle,
elle était devenue folle d’un homme qu’elle n’avait vu que quelques heures.
Elle essaya vainement de se raisonner. Cet homme était peut-être marié, père de
famille. Alors, pourquoi penser à lui de la sorte ? D’ailleurs, il était
dans l’ordre des choses possibles qu’elle ne le reverrait plus jamais de toute
sa vie. Pourquoi se donner tout ce mal pour rien ? se disait-elle pour se
donner contenance. Puis, une minute plus tard, adieu les bonnes résolutions,
elle se mourait de lui.
Elle
commença timidement à faire des investi- gations. Mais comment aborder un ami
ou une amie pour lui demander de but en blanc s’il connaissait un homme beau et
grand, coiffé d’une épaisse chevelure noire qui bouclait sur sa nuque, avait
une gueule d’amour et un air tout à fait italien ? Ce serait bête !
On se moquerait d’elle, la traiterait de cinglée. Chercher quelqu’un avec si
peu d’indices était de la pure folie. Mais si, elle avait un indice de plus ;
il baisait comme un dieu. Néanmoins, oserait-elle avouer ce détail à
quelqu’un ? Cela n’arrivait pas chaque jour de coucher avec une personne
qu’on ne connaît pas du tout.
Le
seul moyen qu’elle trouva pour l’oublier fut de sortir avec un autre. Nul et de
nul effet ! Elle détesta même son odeur et refusa qu’il s’approche d’elle
de trop près. Pauvre Jimmy, il était pourtant si gentil ! Ça lui aurait
été profitable d’être muet tant elle jugeait qu’il n’avait rien à dire. Il ne
tarissait pas d’éloges pour sa nouvelle bagnole. Vraiment rasoir ! Il
poussa la stupidité jusqu’à entamer une conver- sation en pleine séance de
cinéma. Quel idiot ! Il y a des jours
vraiment où il vaut mieux être seule que mal accompagnée. Jimmy avait fini par
remarquer ses yeux, tels des scanners, qui scrutaient partout.
–
Mais qui cherches-tu ? avait-il demandé.
Elle
lui en voulut de la gêner dans ses investi- gations. Elle s’énerva.
–
Je ne cherche personne, voyons ! Pourquoi es-tu aussi insupportable ?
avait-elle répliqué vertement.
–
Ne te fâche pas...
–
Je ne suis pas fâchée. Je veux juste que tu me laisses tranquille, que tu
arrêtes de m’espionner ! l’interrompit-elle furieuse.
–
Moi, t’espionner ! Tu exagères un
peu...
–
Bon ! Ça suffit. Je m’en vais.
Et
elle l’avait plaqué là, sans se soucier de son regard réprobateur.
Elle
dut l’appeler le lendemain pour s’excuser de sa maladresse et mettre un terme à
cette idylle naissante. Il eut de la peine. Il l’aimait.
Avorté !
Sa tentative de combler le vide de « l’inconnu » avait bel et bien
avorté. On ne l’y reprendrait plus. Elle préférait encore être seule. Seule
pour penser à lui sans craindre une indis- crétion. Seule pour le chercher des
yeux sans témoins gênants. La nuit, elle s’accrochait à son oreiller pour se
donner l’illusion qu’elle le tenait encore dans ses bras. Un bien piètre
palliatif, vraiment ! Son odeur, cette bonne odeur de mâle, l’obsédait. Il
lui prenait l’envie de fourrer sa tête au creux de son cou pour le humer. Elle
en était malade.
Elle
désespérait de le revoir à nouveau quand, un jour, sans que rien ne lui laissât
le présager, elle l’aperçut.
Elle
venait tout juste de rentrer chez elle et refermait la barrière quand une moto
en stationne- ment à l’entrée de son garage attira son attention. Un homme y
était adossé. Il portait des lunettes de soleil Ray Ban, un blouson de cuir
noir assorti à ses bottes. En la voyant, il jeta et écrasa de la pointe du pied
la cigarette qu’il avait entre les lèvres.
Le
cœur d’Alessandra fit un grand bond dans sa poitrine. Une bonne vingtaine de
mètres les séparait, et l’émotion les paralysait tous les deux.
La
première, elle courut vers lui. Il l’attrapa en pleine course et la fit
tournoyer puis l’enferma à l’étouffer dans ses bras. Leurs lèvres se joignirent
dans un baiser qui leur coupa le souffle.
–
Enfin tu es là ! s’exclama-t-elle quand il la libéra.
–
Tiens, ma petite princesse n’est pas muette. Elle a une voix, une voix
mélodieuse en plus. C’est mer- veilleux !
Il
riait de bonheur. Alessandra se serra contre lui et l’embrassa à nouveau.
–
Allez, dis-moi encore quelque chose.
–
Mais, quoi ?
–
N’importe quoi. Je veux seulement entendre le son de ta voix.
Elle
hésita un instant, puis devint grave. Elle balbutia :
–
Je ne peux plus vivre sans toi.
Le
bonheur faillit faire éclater les poumons du jeune homme.
–
Quoi ? Tu ne peux pas quoi ? Allez,
dis-le plus fort pour que le monde entier t’entende.
Et
il la souleva pour la faire tournoyer de nouveau.
–
Je ne peux plus vivre sans toi, cria-t-elle aussi fort qu’elle le put.
– Ô
mon Dieu, c’est formidable ! Si tu savais combien je t’ai cherchée
seulement pour te dire que depuis notre rencontre je ne fais que penser à toi.
–
Comment m’as-tu retrouvée ?
–
Je t’ai aperçue enfin hier, après des et des jours de recherche, dans un
supermarché à Pétion-Ville et je t’ai suivie. Je n’ai pas osé t’aborder tout de
suite de peur que tu ne le prennes mal. Mais, aujourd’hui, n’y tenant plus,
j’ai osé. Je me suis dit : « Tant pis si son mari me casse la gueule,
je fonce ! »
–
Mais, je n’ai pas de mari !
–
Je suis heureux de le constater.
–
Et toi, es-tu marié ? demanda t-elle, soudaine- ment sur le qui-vive.
–
Bien sûr… que non, heureusement !
Ils
éclatèrent tous les deux de rire, soulagés d’un grand poids.
Elle
l’invita à prendre un verre, ce qu’il accepta avec plaisir. Il la suivit à
l’intérieur de l’appartement et eut un sifflement admiratif en pénétrant dans
le salon.
–
Eh bien, dis donc, tu dois être riche pour posséder un tel appartement ?
–
Bof ! ma famille l’est. Mais, moi, je ne le suis pas encore !
–
Ah bon ! Tu ne donnes pas du tout l’impression d’être pauvre non plus avec un
pareil mobilier.
–
Euh ! disons… que mes parents m’ont un peu aidée à m’installer puisque je ne
voulais plus dépendre d’eux. Je veux voler de mes propres ailes. Et puis, je
gagne bien ma vie.
–
Je vois, mademoiselle a des velléités d’indépen- dance. Serais-tu prête à…
aliéner ta nouvelle liberté ?
–
Que veux-tu dire ?
–
Laisse tomber, dit-il. Puis, il ajouta plus bas : Il est encore trop tôt
pour parler de ça.
–
Tu prendrais bien une bière ?
–
Oui, volontiers !
–
Dépose ton casque de motard et tes gants, et suis-moi dans la cuisine.
–
Je te suivrai partout, t’en fais pas. À partir d’au- jourd’hui, seule la mort
pourra nous séparer.
Il
la prit dans ses bras en disant cela et l’embrassa longuement.
–
Mais, tu me connais à peine, rétorqua-t-elle quand il l’eut relâchée.
–
J’ai, tout bonnement, l’impression de te connaître depuis toujours. C’est
pourquoi je tenais à te retrouver. Je me suis dit : Une femme comme
celle-là, il n’y en aura pas deux à passer sur mon chemin.
–
Et si j’étais mariée ?
–
J’y avais pensé, tu sais. Je crois que je t’aurais poussée au divorce rien que
pour t’avoir tout à moi.
–
Et si j’avais des gosses ?
–
Je les aurais adoptés.
–
Tu es sérieux ?
–
Bien sûr que je le suis. Tu ne sais vraiment pas à quel point je t’ai dans la
peau.
–
Prouve-le-moi, murmura-t-elle, la bouche collée à son oreille.
Il
éclata de rire ! D’un rire gras tellement sé- duisant… et l’étreignit un
peu plus fort.
–
J’adore toute cette sensualité qui émane de toi, déclara-t-il en prenant de ses
doigts le menton de la jeune femme.
–
Prouve-le-moi !
–
J’aime ton corps si beau, si parfait.
–
Prouve-le-moi ! répéta-t-elle à nouveau, ravagée par une terrible émotion.
–
J’aime la volupté dont tu fais montre quand tu fais l’amour.
–
Prouve-le-moi !
Leur
trouble était palpable.
Alessandra
enleva la chemise de l’inconnu après l’avoir déboutonnée lentement de ses mains
qui tremblaient de nervosité. Elle caressa ses épaules et trouva son corps
magnifiquement beau avec cette rangée de poils soyeux qui tapissait son torse.
Il portait un blue-jean Lee qui
moulait bien ses fesses et ses cuisses tout en muscles.
Un
violent désir secoua la jeune femme et déforma les traits de son visage. Son
souffle se fit court.
Elle
lui prit doucement la main et le conduisit vers la chambre à coucher.
La
porte se referma lentement derrière eux.
***
Un radieux soleil brillait dans le ciel d’un bleu
magnifique. À travers les persiennes, ses rayons s’infiltraient pour caresser
le visage d’Alessandra encore endormie sur l’épaule de son merveilleux amant.
Elle ouvrit les yeux et se rendit compte que le regard du jeune homme la
couvait amoureu- sement.
– Bonjour, articula-t-elle d’une voix encore endormie.
– Bonjour, euh...
Il éclata de rire.
– Pourquoi ris-tu ? demanda-t-elle
en se laissant gagner elle aussi par cette soudaine hilarité.
– Tu
t’imagines que nous avons déjà couché trois fois ensemble et nous ne
connaissons toujours pas nos noms et prénoms !
Elle rit
de plus belle. Puis, d’un bond, elle sortit du lit, s’habilla en toute hâte et
vint se poster devant lui en disant d’un air solennel :
–
Bonjour, Monsieur ! Je m’appelle : Diane Ales- sandra Lagardère.
J’habite au numéro 6 de la rue Montagne Noire et vous pouvez me joindre à
partir de sept heures du soir au 272-2853. Et vous ?
– Mais, ce n’est pas raisonnable de
faire la connaissance d’une fille merveilleuse quand on est nu comme un ver,
s’exclama-t-il en prenant un air sérieux. Mademoiselle, s’il vous plaît,
pouvez-vous me passer mes vêtements ? demanda-t-il d’un ton pompeux.
– Avec
plaisir, Monsieur !
Il les
enfila à la vitesse de l’éclair.
– Bon,
me voilà enfin présentable ! Moi je m’appelle : Lino Antonio Martino,
Toni pour les amis. Je suis vacciné et encore célibataire à trente ans.
J’habite à Furcy. Je n’ai pas de téléphone. On ne peut me rejoindre que sur mon
C.B. Mon nom de code radio est : « Scoubidou ! »
Elle lui
tendit gravement la main.
–
Enchantée de vous connaître, Monsieur
Antonio Martino !
–
Enchanté, Mademoiselle Lagardère !
Leurs rires fusèrent à
nouveau. Toni tenta de la prendre dans ses bras. Elle fit semblant d’en être
offusquée et protesta.
– Mais, Monsieur, cela ne se fait pas. Je vous connais à
peine et vous voulez m’embrasser !
– Oh! Excusez-moi, mademoiselle, je
suis im- pardonnable. Mais j’ai une telle envie de baiser vos jolies lèvres,
continua-t-il sur le même ton de la plaisanterie.
– Au secours, cria-t-elle en courant
à travers la chambre, grimpant et redescendant du lit avec Toni à sa poursuite.
Ils
s’amusèrent ainsi pendant une bonne dizaine de minutes puis finirent par tomber
dans les bras l’un de l’autre, mordant à pleines dents dans ce bonheur tout
neuf.
Lorsqu’elle
voulut partir pour la banque où son travail l‘attendait, il l’en empêcha. Elle
lui dit ne pouvoir manquer une importante réunion avec ses supérieurs
hiérarchiques.
La
réaction du jeune homme fut immédiate :
–
Appelle-les, dis-leur que tu démissionnes !
–
Comment ça ? s’étonna-t-elle.
– Dis-leur que la femme de Toni
Martino ne saurait travailler pour un salaire de misère !
Alessandra, n’en croyant pas ses
oreilles, se mit debout au milieu de la pièce, les mains sur les hanches et
s’exclama :
– Mais
mon Dieu, ce gars-là est fou !
– Oui, je suis fou, fou de toi. Je veux t’épouser tout de suite.
–
M’épouser ? mais… on se connaît à peine, s'ahurit-t-elle.
– Ça ne fait rien ! Cela crève les yeux que nous sommes faits l’un pour
l’autre. Tu es mon autre moitié à laquelle mon « moi » vient
s’adapter parfaitement.
– Et puis, de quoi
allons-nous vivre ? D’amour et d’eau fraîche ?
– Ah, ah, ah, ah, j’ai de
quoi faire vivre trois générations de Martino !
– Et moi
qui voulais voler de mes propres ailes ?
– Ce n’est pas nécessaire. Je te
prêterais les miennes. Et puis, tu sais, dans ce pays ce n’est pas en
travaillant qu’on s’enrichit.
– Pourquoi dis-tu cela ?
– Je… t’expliquerai un autre jour.
En attendant, je te veux tout à moi. Je suis un homme jaloux, très
jaloux !
***
Les jours et les semaines qui
suivirent furent les plus beaux qu’ils aient connus tous les deux. Toni avait
eu raison de dire qu’il avait de l’argent pour trois générations de Martino. Il
possédait une superbe villa à Furcy qui trônait au milieu de deux carreaux de
terre plantés d’arbres fruitiers et de pins. À part une rutilante Kawasaki 1100
cc, il possédait une Mercedes SEL, une Range Rover dernier cri, une BMW, un
superbe yacht de trente mètres de long, une armada de domestiques et parlait
d’acquérir un avion privé. À Alessandra qui s’étonnait de tous ces signes
extérieurs de richesse, il avait répondu :
– Cela fait au moins dix ans que je
suis dans l’import-export et ça marche bien, ce genre de business !
Elle n’insista pas.
Maritza aussi s’était étonnée du
train de vie du jeune homme et ceci, depuis le jour où Alessandra l’avait
présenté à la famille. Ce fut au tour de la jeune amoureuse de la rassurer.
Elle lui répéta, mots pour mots, ce qu’il lui avait confié. Néanmoins, le pli
soucieux qui barrait le front de sa mère ne s’effaça pas. Alessandra n’en tint
pas trop compte et mit cette soudaine réticence sur le compte de la très
ancienne guerre qui sévissait entre elles. Son père, de son côté, ne s’était
pas prononcé, observant un mutisme prudent. D’ailleurs, il n’avait pas voix au
chapitre, pensa Alessandra. S’il avait osé dire quoi que ce soit, elle aurait
sorti la carte de cette fausse paternité non avouée.
Et le merveilleux conte de fée de la
jeune fille se poursuivait avec une allégresse sans égale.
Toni, le beau Toni, lui parlait
chaque jour de mariage.
Alessandra avait démissionné de son
job. Elle passait le plus clair de son temps en de longues randonnées,
accrochée à la taille de Toni qui lançait sa moto à plus de cent à l’heure.
Elle parcourait la mer des Caraïbes à bord de ce merveilleux yacht que
possédait le jeune homme et ils ne regagnaient la marina qu’après s’être repus
de superbes croisières.
Qu’est-ce qu’une femme pouvait désirer
de plus ?
Alessandra avait pour amant le
célibataire le plus riche et le plus en vue du pays, que toutes les autres
femmes lui enviaient. Il était beau, prévenant et surtout galant ! Cette
dernière qualité semblait faire beaucoup défaut à la gente masculine haïtienne.
Pas un jour sans qu’il ne lui offrît un bijou, des fleurs ou encore une
tablette de chocolat. Aucun homme, aussi formidable soit-il, n’arrivait à la
cheville de Toni Martino, répétait Alessandra à qui voulait l’entendre.
Toni était son héros, son prince
charmant et aussi son sauveur. En effet, il l’avait surpris en train de fumer
de la marijuana. Il fut pris d’un incroyable accès de rage.
– Ne touche plus jamais à cette
saloperie ! avait-il hurlé. Tu ne sais sans doute pas où cela mène ?
Elle avait promis qu’elle ne
recommencerait plus et elle avait tenu parole. Rien que pour lui, elle voulait
être la femme d’entre toutes les femmes. Elle lui était reconnaissante de la
sollicitude dont il faisait montre à son endroit.
Quand, un après-midi, il fit à
nouveau sa demande en mariage, c’est avec un évident bonheur qu’elle acquiesça.
Il l’embrassa à lui couper le souffle pour l’en remercier. Il était excessif de
nature. Un sang chaud d’Italien bouillait dans ses veines.
– Allez, va t’habiller, ma biche.
Fais-toi belle ! Ce soir, je vais te présenter à ma famille. Je ne peux me
marier sans que grand-mère ne te rencontre. Elle ne me le pardonnerait
jamais !
***
Quand ils arrivèrent devant la
demeure familiale des Martino, Toni mit doucement sa main sur celle
d’Alessandra et lui avoua le plus délicatement qu’il le put :
– Ne t’effarouche surtout pas si tu
sens une cer- taine réticence de la part de ma famille. Elle a quelques
préjugés qui, j’en suis sûr, s’estomperont dès qu’elle apprendra à mieux te
connaître. De toutes les manières avec ou sans la bénédiction des miens, tu
seras ma femme ! Et ça, grand-mère le sait déjà.
En prise avec moult sentiments
contradictoires, la jeune femme descendit de voiture comme un automate.
La maisonnée, déjà ameutée par le
bruit du moteur de la grosse cylindrée, se précipita à leur rencontre avec
toute l’exubérance qui caractérise les peuples latins.
– Buon journo, Toni, s’exclama sa mère, en l’enfermant
affectueusement dans ses bras.
– Buon journo, maman ! Je te présente Alessandra
Lagardère ! C’est la fille que j’aime à la folie, la fille que je veux
épouser ! Alessandra c’est ma mère adorée, Carla !
– Buon journo, Alessandra, dit Carla Martino en tenant la jeune fille
à bout de bras pour mieux la dévisager. Toni, s’écria-t-elle brusquement, tu ne
m’avais pas dit qu’elle était si belle, cette petite Haïtienne !
Elle l’embrassa sur les deux joues
et demanda aux sœurs de Toni d’en faire autant.
– Bienvenue dans le clan des
Martino ! dirent celles-ci en chœur.
– Alessandra, je te présente mes
petites sœurs adorées, Sofia et Ornella !
– Allez, venez, dit Madame Martino, ne restez
pas au milieu de la cour. Je vous ai préparé une délicieuse lasagne et des
spaghettis à la Bolognaise, tout cela arrosé d’un bon vin rouge. Aimez-vous les
pâtes, Alessandra ?
– Bien sûr qu’elle les adore,
rétorqua Toni.
– Mais, laisse donc répondre cette
petite. On voudrait bien entendre le son de sa voix.
Alessandra sourit de cette remarque.
– Quel merveilleux sourire ! Je
comprends que tu sois sous le charme, mon fils ! Rentrons, la Mama nous
attend !
***
La maison familiale des Martino
était l’une des plus grandes de Pétion-Ville. Bâtie comme un châ- teau, elle
semblait défier les intempéries.
La cour, immense, avait été
entièrement bétonnée, ce qui laissait très peu d’espace pour que poussent des
plantes ou une pelouse. Elle avait tout l’air d’un garage, car plusieurs
automobiles, les unes plus rutilantes que les autres, y étaient stationnées,
témoi- gnant d’un m’as-tu-vu plus que certain.
À voir la manière hétéroclite dont
la maison avait été meublée, Alessandra sentit tout de suite que la fortune
avait tardé à ouvrir les bras à ces gens !
Maritza Lagardère
avait eu le nez fin. Elle avait flairé l’étalage chez Toni Martino. C’est la
raison pour laquelle elle avait demandé ou plutôt supplié sa fille de bien
réfléchir avant de convoler avec un homme qui, somme toute, n’était rien
d’autre qu’un parvenu.
Toni guida la jeune femme à
l’intérieur de la demeure où ses frères Carlo et Savio l’attendaient. Ces
derniers étaient loin d’être aussi beau que Toni, mais possédaient ce charme
latin qui donnait un peu plus de couleur à leur virilité.
– Où es-tu, Mama ? cria Toni
d’une voix joyeuse.
Mama était la grand-mère paternelle
de Toni. Après la mort de son mari, Paulo Martino, la Mama, de son vrai nom
Loretta Rossi Martino, avait hérité des pleins pouvoirs qu’exerçait ce dernier
sur toute la famille, ce qu’elle faisait avec une évidente délec- tation.
Assise dans le salon, la Mama, dont
l’impatience était à son comble, attendait la fiancée de Toni.
– Toni ! explosa-t-elle, en pointant sa canne vers
son petit-fils, pourquoi as-tu mis tout ce temps à arriver ? Tu sais que
je déteste attendre. Et, de plus, tu connaissais mon impatience de découvrir ta
fiancée !
– Je sais, grand-mère, je sais. Mais tu me connais, je
n’ai jamais été un champion de la ponctualité.
– Tu aurais pu faire un effort rien que pour
aujourd’hui, voyons !
Mama avait gardé l’accent de son Italie natale malgré
ses soixante années d’émigration, question de marquer la différence car elle
détestait par-dessus tout qu’on la prenne pour une « Syrienne », ce
qu’elle considérait comme une insulte. Elle revendiquait haut et fort ses
origines européennes. Pas question d’être assimilée à une Arabe.
La Mama dévisagea Alessandra avec une impu- dence
troublante tandis que Toni faisait sa présen- tation non sans peine, sachant le
mauvais caractère de sa grand-mère et ses préjugés de toutes sortes.
– Mama… je te présente ma fiancée,
Alessandra Lagardère, fille de Maritza et de Raoul Lagardère… sa famille est
dans le textile depuis plus d’un demi-siècle… et…
Alessandra se félicita d’avoir soigné au mieux son
apparence. Elle avait choisi de porter une jolie robe jaune d’œuf, décolletée
dans le dos, qui seyait parfai- tement à son teint de brune. Elle portait des
sandales à talons hauts qui accentuaient l’élégance de sa silhouette élancée.
Ses cheveux, elle les avait ra- massés au sommet de son crâne, en une longue
queue de cheval tout en boucles, dégageant ainsi merveilleusement la gracilité
de sa nuque et l’ovale parfait de son visage, dont la peau lisse était vierge
de toutes imperfections. De grandes boucles d’oreil- les jaunes, du même ton
que sa robe, achetées récemment, parachevaient sa toilette et lui donnaient un
air de souveraine. Elle se sentait belle, et cela lui donna de
l’assurance.
Après un examen qui dura de très longues minutes, la
Mama finit par hocher la tête de satis- faction en déclarant de sa voix légèrement
nasil- larde :
– Elle est vraiment belle, ta négresse, Toni, une vraie
reine de Saba ! C’est une compensation au fait qu’elle soit une fille du
pays ! Elle déborde de sensualité. Elle doit te faire jouir comme un
dieu !
– Mama, Mama, je t’en prie voyons, un peu de
retenue !
Toni se tourna vers Alessandra, l’air désolé. Il
semblait vouloir excuser sa grand-mère.
– Elle a toujours été comme ça, Sandra, ne fais surtout
pas attention. Plus directe qu’elle, tu meurs !
La Mama reprit :
– Toni, ta mère m’a dit qu’en plus, elle était riche,
cette petite. A-t-elle raison ?
– Euh... oui, c’est ça. Mais pourquoi est-ce que tu ne
lui parles pas directement, Mama ? Elle est là, devant toi. Elle est venue
pour ça, non ?
– Alors, Mademoiselle... euh… dit la Mama, en se tournant vers la jeune
femme.
– Lagardère, Alessandra Lagardère, dit la jeune femme en
ne se laissant pas intimider.
– Comme ça, vous êtes riche ? demanda la vieille en
ignorant volontairement la rectification.
– Mes parents le sont, en effet !
– C’est tout comme ! L’important est que vous ne
ferez pas n’importe quelle bêtise pour de l’argent car vous avez grandi
là-dedans, vous nagez là-dedans depuis votre plus tendre enfance ! Dans ce
pays, plus la couleur de votre peau est sombre, plus il vous faut de l’argent
pour faire oublier cette tare !
Alessandra, profondément choquée, malgré les
avertissements de Toni, ne savait trop quoi dire.
– Mama, je crois que tu exagères un peu, lui reprocha
Toni, fâché. Alessandra n’a rien à envier à quiconque. Au contraire, elle est
belle à faire pâlir de jalousie une kyrielle de Miss Univers. Elle déborde
d’intelligence, de spiritualité, d’humour, de per- sonnalité. De plus, elle a
plein de diplômes univer- sitaires et pas des moindres. La Columbia University a la réputation
d’être l’une des meilleures universités à travers tous les États-Unis…
– Arrête ton baratin, Toni ! Ne me fais surtout pas
rire avec tes… histoires d’intelligence, de spiritualité, de diplômes
universitaires. Dis-le tout bonnement, sans chichi : elle te fait
bander ! Dans la vie, il n’y a que le sexe et l’argent qui comptent !
– Grand-mère, tu exagères ! protesta Toni.
– Je n’exagère rien du tout. Et ça, tu le sais mieux que
moi, Toni ! Elle te plaît, c’est très bien ! Elle a de l’argent,
c’est tant mieux ! D’ailleurs, si elle n’avait pas le sou jamais je
n’aurais donné mon consen- tement à ce mariage. Je la soupçonnerais d’en
vouloir à ton argent. Heureusement que ce n’est pas le cas. Alessandra, votre
nom « Lagardère » est une clé qui peut ouvrir bien des portes dans ce
pays. J’ai bien connu vos grands-parents autrefois. Je les rencontrais souvent
en me rendant à mon magasin de la rue des Miracles. Ils étaient des gens
bien !
Brusquement, la Mama plissa les yeux comme quelqu’un qui
craignait d’avoir laissé échapper un détail important. Puis, elle fixa
Alessandra avec une acuité qui désarçonna la jeune femme.
– Mais, les… Lagardère sont tous des… mulâtres. D’où
tenez-vous cette belle peau brune ?
Alessandra crut défaillir. Son cœur battit à grands
coups dans sa poitrine. Elle avala péniblement sa salive et dit très
vite :
– Je l’ai héritée de mon arrière-grand-mère mater-
nelle.
– Ah bon, je vois ! répondit la Mama en gardant
tout de même son air sceptique. Vous n’êtes pas née sous une bonne étoile,
semble-t-il. Fouiller aussi loin pour déterrer d’anciens gènes nègres quand
plu- sieurs générations se sont brisées l’échine à vouloir blanchir la race…
– Vous savez, on ne choisit pas ces choses-là, déclara
Alessandra qui appréhendait par-dessus tout que la vraie histoire de sa
naissance ne soit connue de madame Martino. Elle n’en avait pas soufflé un mot
à Toni de peur qu’il ne se désintéresse d’elle.
– Vous avez l’air affolée, reprit la Mama, soupçon-
neuse, en inclinant la tête d’un côté.
Alessandra fut surprise qu’à son âge, quatre-vingt-cinq
ans, la Mama pût encore avoir cette perspicacité et cette vivacité d’esprit.
– Non, non... je n’ai rien, bafouilla-t-elle lamen-
tablement.
– Mama ! Je crois que tu dépasses les bornes, s’écria
Toni, furieux. Alessandra est ma fiancée, je veux qu’elle soit traitée avec
tout le respect auquel elle a droit. J’en ai marre de cet interrogatoire. Et,
si ça continue, je ne mettrai plus les pieds chez toi !
– Voyons, ne t’emballe pas, Toni ! Je voulais
seule- ment savoir à qui nous avions affaire. Il y a tellement de… de… vermines
dans ce pays qui feraient n’im- porte quoi pour épouser un homme riche !
Le ton montait entre eux. Le sang chaud des latins
prenait le dessus.
– D’ailleurs, j’en ai marre que ce problème de couleur
et de famille surgisse à chaque fois que je ramène une fille à la maison.
– C’est pour te protéger, Toni...
– Je suis assez grand, je crois, pour assurer ma propre
protection ! l’interrompit-il.
Alessandra, mal à l’aise, dut intervenir afin de mettre fin
à ce pugilat verbal.
– Écoutez, Madame Martino, je crois que cette discussion
est tout à fait oiseuse. L’important est que nous nous aimions, Toni et moi. Et
ceci pour le meilleur et pour le pire ! J’aime Toni de tout mon cœur,
Madame, et je tenterai l’impossible, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir
afin de le rendre heureux !
Le jeune homme eut un sourire de satisfaction et vint
prendre Alessandra dans ses bras pour l’embrasser.
– Tu as raison, ma chérie, l’important c’est d’aimer,
c’est de nous aimer ! Le reste, n’est que petits détails !
La Mama, témoin de leur tendresse, eut un vague geste de
la main comme pour effacer ses sombres pensées et dit pour elle-même.
– L’amour est toujours le plus fort. Même la pauvreté et
les préjugés sont impuissants à l’endiguer !
Toni se tourna vers sa grand-mère :
– Alors, grand-mère, es-tu prête à nous accorder ta
bénédiction ?
La vieille se leva, baragouina quelque chose en
italien :
– Chi va piano va sano, chi va sano va lontano ! Mon Toni a
été si patient jusque-là, il mérite bien ce petit cadeau !
Puis, elle traça un petit signe de croix sur le front
des jeunes gens après avoir trempé son pouce dans un flacon d’huile d’olive qui
avait été placé près d’elle très certainement à cet effet.
– Voilà, vous avez ma bénédiction ! Je vous
souhaite un bonheur hors du commun et beaucoup d’enfants. Que le ciel vous
accorde sa miséricorde ! Je pars
pour Rome dans quelques jours, je demanderai à Sa Sainteté le Pape de prier
pour vous.
Elle eut quelques secondes d’hésitation puis elle
ajouta :
– Alessandra, ma chère enfant, j’espère que vous saurez
être un baume pour Toni. Il a parfois l’air si tourmenté depuis que Dana l’a
tant fait souffrir !
Alessandra, surprise, ne comprenant vraiment pas à quoi
la vieille faisait allusion, se tourna vers Toni.
– Dana, mais qui est Dana ? demanda-t-elle le souffle
court.
Toni, furieux, lança un regard noir à sa grand-mère qui
était en train de prendre congé d’eux, un sourire narquois sur les lèvres.
– Ciao, mes
enfants. Il est temps pour moi de faire ma sieste que notre rendez-vous
avait sérieusement retardée.
Elle prit congé d’eux en laissant derrière elle un
effroyable suspense.
– Qui est Dana ?
répéta Alessandra à l’endroit de Toni, avec un drôle de pressentiment,
quand la Mama eut refermé soigneusement la porte derrière elle.
– Dana ! répondit le jeune homme après une profonde
inspiration, le regard rivé sur la fenêtre en contractant fortement ses
mâchoires, Dana… fut… mon… ex-femme !
Alessandra, frappée de saisissement, dut se laisser
choir sur une chaise, ses jambes ne pouvant plus la porter.
– Tu avais une femme et… tu ne m’en as jamais rien dit ?
bégaya-t-elle, hagarde.
– Je voulais t’en parler, mais… pas tout de suite.
– Pourquoi ?
Pourquoi toutes ces cachotteries ?
– Ce ne sont pas des cachotteries, c’est juste un
souvenir douloureux que je tiens à effacer. D’ailleurs, est-ce qu’on peut
appeler ça un mariage ? Il n’a duré qu’un jour, un seul malheureux jour.
– Toni, je crois avoir droit à quelques explications.
– Bon, si tu veux ! Mais, est-ce… si important de
savoir ?
– C’est très important pour moi, en effet. Tout doit
être clair entre nous.
– Ah ! je maudis grand-mère d’en avoir parlé,
ragea-t-il. Elle l’a fait exprès, et je ne le lui pardon- nerai pas !
– Allez, parle ! Je suis prête à t’écouter. Quand
deux êtres vont s’unir par les liens sacrés du mariage, il est préférable qu’il
n’y ait pas de secrets entre eux !
En disant cela, le cœur de la jeune femme fit un bond
dans sa poitrine. Elle pensait à son secret à elle, tout à fait inavouable pour
le moment.
– Je t’écoute, Toni, reprit-elle en tremblant légère-
ment.
Le jeune homme poussa un long soupir, puis se dirigea
vers le bar. Il se servit un whisky qu’il avala d’un trait en rejetant la tête
en arrière. Il remplit à nouveau le verre, traversa la pièce et le tendit à
Alessandra.
– Bois, ordonna-t-il, tu vas en avoir besoin !
– À ce point ?
– À ce point !
La jeune fille trempa ses lèvres dans le breuvage.
– Mieux que ça, insista-t-il.
– Tu me fais vraiment peur, mon chéri !
Le jeune homme éclata brusquement de rire.
– Pourquoi ris-tu ? questionna la jeune femme, dont
l’angoisse croissait à chaque seconde.
– Parce que je vois que tu as l’air sérieusement secoué.
Il vint lui prendre les mains.
– Ne t’en fais pas. Ce n’est pas plus grave que ça. Je
voulais seulement effrayer un peu une petite fille trop curieuse !
Alessandra avala péniblement sa salive pendant que son
fiancé lui caressait doucement les lèvres de son pouce.
– Je t’aime Alessandra, dit-il dans un souffle, je
t’aime beaucoup, mon amour, et ceci jusqu’à la mort !
– Je t’aime aussi, Toni.
Il l’embrassa à perdre haleine comme cherchant à effacer
ses doutes.
Elle préféra s’abstenir de lui demander la raison de
cette soudaine déclaration d’amour et de ce baiser, au moment où elle exigeait
de lui une extrême franchise.
– Eh bien, voilà, je vais te… raconter une partie bien triste de ma vie…
Il alla s’asseoir non loin d’elle et débuta son
récit :
« J’ai rencontré Dana à une partie de chasse. Son frère
Dimitri m’avait invité à chasser des pintades du côté de Thomazeau. Elle
voulait venir, il l’a emmenée. Très vite, une idylle naquit entre nous. Six
mois plus tard, nous annonçâmes nos fiançailles. Elle était d’une grande
beauté. Une vraie belle fille, et malgré nos fréquentes prises de gueule, car
elle était une vraie cervelle d’oiseau, oisive et frivole, je décidai de
l’épouser. Je voulais contrôler ses sorties. Je trouvais qu’elle fréquentait
trop les boîtes de nuit à la mode et abusait un peu trop de l’alcool. Elle
n’avait que vingt-deux ans. Nous nous mariâmes donc, un beau jour de juillet,
au Macaya Beach Hotel. Je rêvais
depuis longtemps d’un superbe mariage sur la plage avec tous les invités en
costume de bain. Ce fut une cérémonie magnifique. Le prêtre nous maria dans
l’eau, sa soutane mouillée jusqu’à hauteur des genoux. Pauvre père
Moscoso ! il avait refusé catégo- riquement de se mettre en tenue de
plage. D’ailleurs, n’étaient les pressions de la Mama, il n’aurait jamais béni
cette union si peu conventionnelle. Elle dut le supplier et promettre de
tripler ses dons à l’Église. Et tu sais que la Sainte Mère l’Église ne fait
jamais la sourde oreille quand il s’agit d’argent, d’espèces sonnantes et
trébuchantes. La réception battait son plein quand je remarquai l’absence de ma
toute nouvelle épouse. Trop occupé à boire quelques coups avec des copains, je
l’avais un instant perdue de vue. Je partis à sa recherche. Je fouillai
partout, mais point de Dana. En fin de compte, je me décidai à aller voir si, à
cause d’un vertige ou d’un mal de tête, elle n’aurait pas cherché refuge dans
notre chambre nuptiale car nous devions aussi passer notre lune de miel dans
cet hôtel de plage (long silence). En
effet, Dana y était, mais pas seule... »
Toni s’arrêta de parler un instant et alluma une
cigarette. Il en offrit une aussi à Alessandra qui accepta, les mains
tremblantes. Il aspira une longue bouffée qu’il rejeta d’un jet et se décida à
poursuivre.
« Elle ne m’entendit pas arriver (silence). Elle était dans les bras de Taïs, sa meilleure amie (silence). Elles s’embrassaient et se
caressaient amoureusement. Il me sembla entendre Taïs renifler et parler
d’aban- don. Dana la consolait en la câlinant tendrement. Je l’ai entendu dire
clairement : « Ne t’en fais pas, chérie, nous serons toujours ensemble.
Tu sais très bien que j’ai épousé Toni à cause de son argent, non parce que je
suis amoureuse de lui. À partir d’aujourd’hui, nous pourrons voyager, acheter
de beaux vêtements, conduire de belles voitures, mener la belle vie, quoi ! Tu
sais, Toni ne verra rien pour nous deux. Il pensera que nous sommes seulement
de très bonnes amies. Je t’inviterai à passer les week-ends à la maison, comme
ça nous serons toujours très près l’une de l’autre ! » Et Taïs de lui
répondre : « Je suis malade rien qu’à l’idée que tu vas être chaque
jour dans ses bras, que tu vas devoir lui faire des enfants ! « Ne
t’en fais pas, je te dis, rétorqua Dana, je me débrouillerai pour faire chambre
à part. Tu verras, tout va s’arranger ! Quant aux enfants, je pourrai
toujours lui faire croire que je suis stérile ! »
Et moi, dans mon coin, pétrifié, je ne disais rien. Je
ne voulais même pas qu’elles se rendent compte de ma présence. J’avais
l’impression de toucher l’hor- reur du doigt. Je ne m’attendais vraiment pas à
une telle trahison de la part d’une femme avec qui j’avais eu envie de fonder
un foyer. D’ailleurs, je ne m’ima- ginais pas qu’une tête aussi jeune pouvait
abriter tant de calculs. Je me rendis soudain compte que j’avais été le jouet
de ces dames qui n’en voulaient qu’à mon argent pour jouir d’une vie facile et
futile. De plus, mon orgueil de mâle en avait pris un coup. Dana me trompait
avec une femme. S’il s’agissait d’un hom- me, je me serais peut-être battu.
J’aurais eu le loisir ou le plaisir de lui fracasser la gueule. Mais contre une
femme je ne pouvais rien. J’avais les bras cassés. Et cette impuissance, pire
que tout, me broyait le cœur. Que pouvais-je faire ? Rien ! Encore une
fois rien, trois fois rien (silence).
J’allais m’esquiver en douce, la mort dans l’âme, quand mon bras heurta un
bougeoir. Le bruit les fit se retourner toutes les deux. Elles blêmirent en
m’apercevant. Dana vint à ma rencontre en bégayant lamentablement :
« Je vais t’expliquer, Toni ! » Mais, il n’y avait rien à expliquer.
La scène que j’avais surprise voulait déjà tout dire. Taïs, comme une bête
traquée, alla se tapir dans un coin d’ombre, incapable de soutenir mon regard
de désapprobation. Je l’entendais pleurer mais ses lar- mes ne m’attendrirent
pas. J’avais envie de hurler ma douleur, ma rage, mon désespoir mais je me
taisais, écrasé par une affreuse souffrance.
« Comme un automate, je pris quelques vêtements
épars dans la chambre, je les bourrai dans ma mallette, sourd aux supplications
de Dana qui faisait tout pour me retenir. Je n’avais aucune envie d’être le
dindon de la farce ou la cinquième roue du carrosse. Vraiment pas mon genre.
Dana m’implorait de rester, me jurait qu’elle ferait tout ce que je voudrais.
Moi, je n’aspirais qu’à une seule chose : être le plus loin possible d’elle
et de sa petite amie que je croyais n’être qu’une bonne copine. Mon Dieu, comme
j’avais été naïf !
« Dana crut pouvoir retarder ma décision en
pleurant et en me demandant pardon. Moi, je savais que ce n’était pas par amour
qu’elle faisait tout ça. Elle avait tout simplement peur du scandale. Un homme
qui quitte son épouse le soir de ses noces, ça allait faire jaser toutes les
commères du pays.
« Je la plaquai là en lui disant qu’elle devrait
prendre, seule, la responsabilité de ses actes. De mon côté, je n’avais pas
peur du scandale, je m’y sentais pratiquement étranger (silence). Je n’avais aucun tort dans cette affaire ! Ces
dames n’avaient qu’à se débrouiller !
« Je n’ai pas eu à divorcer, car le mariage n’eut
même pas le temps d’être enregistré au bureau d’état civil. Il fut tout
simplement annulé (long silence). La
mère de Dana me supplia en maintes fois de revenir sur ma décision. Elle me
répétait sans cesse que cet abandon, le soir même des épousailles, était une
honte pour la famille.
« Devant son insistance, je finis par lui avouer la
terrible vérité. Jamais je n’oublierai son visage bouleversé, ses yeux agrandis
par la stupeur et le désespoir dont elle fit montre après avoir écouté mes
confidences. Elle comprit, très vite, pourquoi ma décision avait été aussi
irrévocable et ne m’en tint pas rigueur. Elle me dit seulement, rongée par une
incommensurable douleur : « Je savais qu’elle se dro- guait, mais
pour le reste, je n’étais pas au courant ! »
Toni se leva, arpenta nerveusement la pièce, se servit
encore un verre puis poussa un long soupir.
– Voilà, tu sais tout de mon passé. Maintenant, tu
comprendras mieux pourquoi la Mama a peur des femmes sans le sou, prêtes à
faire n’importe quoi pour de l’argent. Les mulâtresses pauvres sont pires encore
que les autres ! Ça, grand-mère, ne le sait pas. Oui, bien pires, car
elles doivent à tout prix redorer leur blason, mener la vie de château afin de
toujours sauver la face !
Le jeune homme déposa son verre sur le guéridon tout
proche et vint prendre Alessandra dans ses bras.
– Tu ne dis rien, chérie, pourquoi ?
– Je... je ne sais… que dire après… de si terribles…
révélations...
– Je sais que c’est terrible, mais je crois que c’est
bien mieux que tu sois au courant ; comme ça, les mauvaises langues ne pourront
pas te raconter n’importe quoi... Elles ne pourront pas te faire croire que je
suis l’auteur d’un crime affreux, ajouta-t-il plus bas, le souffle court, de
manière presque imperceptible, la voix vibrante d’émotion.
Alessandra prit peur.
– Mais de quoi parles-tu encore ? demanda-t-elle le cœur
battant et le visage blême.
– Ne t’affole pas, ne t’affole pas, voyons !
Laisse-moi terminer mon histoire : « Une semaine plus tard, Taïs a
été retrouvée, morte, dans la piscine du Club Atlantis. L’enquête a révélé
qu’elle s’était noyée à la suite d’une overdose de cocaïne. Elle a dû, très
probablement, en abuser avant d’aller nager dans la piscine. Cette mort, je
l’ai reçue sur le crâne, aussi percutant qu’un coup de massue. Évidemment,
l’annulation rapide de mon mariage avec Dana et le scandale qui avait suivi
cette rupture firent de moi le suspect numéro un. Tous les regards convergèrent
vers moi, et cela causa encore une nouvelle peine à ma famille. Ma mère et la
Mama n’en dormaient plus. Mais, je n’étais pour rien dans cette mort. Ce fut un
accident ! Jamais je ne pourrais tuer quelqu’un ! Mes instincts de
meurtrier, je les exerce seulement sur du gibier, quand je vais à une partie de
chasse... Je ne l’ai pas tuée, ceci je le répéterai sur tous les toits. Je ne
suis pas un assassin ! »
– Me crois-tu, chérie ? Dis-moi que tu me crois, j’en ai
tellement besoin ! implora-t-il.
À ces mots, Alessandra prit peur. Pouvait-elle porter un
jugement quand elle ne connaissait nullement les détails de cette triste
affaire ? Non, cela ne serait pas bien raisonnable ! Néanmoins, son
instinct, réticent au départ, lui laissa soudain le champ libre afin de faire
son choix. Elle décida de faire confiance à cet homme qu’elle adorait et qui le
lui rendait bien.
Encore toute tremblante, la jeune femme fit l’effort de
venir se blottir contre lui et répondit avec toute la force que lui insufflait
son jeune amour :
– Bien sûr que je te crois. Ne t’inquiète pas
maintenant, je suis là. Je suis avec toi. À deux, nous serons plus forts !
– Oh mon Dieu, merci, merci chérie, de tout cœur !
dit Toni, en laissant aller son front sur l’épaule d’Alessandra. J’ai tant
besoin de ta confiance pour repartir à zéro. Promets-moi qu’on se dira toujours
tout, comme aujourd’hui, pour que notre amour ne soit jamais victime de la
méchanceté des autres.
Cette dernière phrase atteignit Alessandra en plein
cœur. Elle se raidit quelque peu, ne trouvant pas la force, sur le moment, de
lui avouer sa bâtardise.
Toni perçut une certaine réticence de la part de sa fiancée.
– Quelque chose ne va pas, chérie ? demanda-t-il,
inquiet.
– Non, rien, rien, tout va bien !
Elle répugnait à lui mentir de la sorte. Toutefois, elle
avait trop peur qu’il ne prenne la poudre d’escampette en apprenant la vérité
sur ses origines.
Elle répéta :
– Tout va bien, mon chéri, tout est pour le mieux dans
le meilleur des mondes. Marions-nous vite ! J’ai plus que jamais hâte
d’être ta femme.
– Veux-tu être aussi la mère de mes enfants ?
– Cela aussi je le veux. J’adore… les enfants !
Cela… fait si longtemps que je rêve d’en avoir ! poursuivit-elle en
pensant, avec un pincement au cœur, à ce bébé qu’elle avait attendu de Norman.
– Tant mieux, car j’en veux au moins quatre,
déclara-t-il, les yeux brillants de bonheur. Je leur apprendrai à nager, à
faire du vélo, à écouter le chant des oiseaux, à monter à cheval, à aimer voir
le soleil disparaître dans la mer le soir venu, à profiter pleinement de la
vie, à la savourer à pleines dents et à prendre tout son suc. Tu le veux aussi,
mon amour ?
– Oui, je le veux.
– Veux-tu passer ta vie à mes côtés ?
– Oui, je le veux.
– Veux-tu être celle qui partagera mes vieux jours ?
– Oui, je le veux, ne cessait-elle de répéter, en
ponctuant ses réponses de baisers sonores.
Toni, heureux, l’enferma dans ses
bras et la serra à l’étouffer.
– Sandra, tu es la femme que j’attendais depuis
toujours ! Maintenant, allons rejoindre le reste de la famille ; ils
nous attendent pour dîner. Maman t’a préparé une délicieuse lasagne dont elle
est la seule à posséder la recette. Nous allons lui faire honneur. Et, demain,
fais-moi penser à acheter un costume neuf. Il me faut être impeccable pour
faire ma demande en mariage auprès de tes parents.
***
Le mariage fut célébré à la chapelle
de Laboule. Alessandra avait écrit une très belle lettre au père Stéphane de
Vastey pour lui décrire son bonheur tout neuf et surtout pour lui demander
d’avoir l’obli- geance de bénir lui-même cette union. La réponse ne se fit pas
attendre. Il lui expédia le télégramme qui suit :
« Heureux de votre bonheur tous les
deux – stop – serai à P-au-P le dix déc. – stop – pour célébration mariage –
stop – content réconciliation avec Dieu –
stop »
Ce 10 décembre, le ciel était d’un
bleu magnifique et le soleil brillait d’un éclat particulier comme pour
apporter aussi sa bénédiction aux jeunes époux. Une vraie belle journée
d’épousailles !
Alessandra, coiffée telle une
impératrice romaine, était plus que belle dans sa robe de mousseline blanche
brodée de perles d’une beauté époustou- flante. Sa douzaine de filles
d’honneur, elles aussi vêtues de blanc et portant de jolis chapeaux à large
bord, ne suffisait pas pour gérer sa longue traîne qui semblait vouloir
s’accrocher un peu partout, lui entravant ainsi le pas.
Seule la Mama était vêtue de noir.
Mais, Ales- sandra le lui pardonna car c’était bien une habitude des matrones
italiennes dont elle avait peine à se défaire.
Ce fut une merveilleuse cérémonie
d’un charme tout à fait particulier dans l’ambiance sobre de cette petite
église de campagne qui avait été décorée de milliers de fleurs blanches.
Maritza Lagardère eut la gorge nouée
par l’émotion quand elle vit Raoul et la mère de Toni, Carla Martino, parrain
et marraine de noces, accompagner les futurs mariés jusqu’à l’autel au son de
la marche nuptiale de Mendelssohn. Elle espérait vivement que ce mariage allait
apporter à Alessandra beaucoup de sérénité et qu’il saurait compenser cette
absence d’affection maternelle qui avait dû faire tant de mal à cette enfant
plus que sensible.
Le père de Vastey, fier et heureux
du bonheur de son amie Alessandra, fit un sermon à nul autre pareil qui émut
l’assistance jusqu’aux larmes.
Au sortir de l’église, la musique
des cloches résonna comme des rires d’enfant !
La réception que Maritza voulait
sans falbalas, pour des raisons tout à fait inavouées, fut grandiose. Elle eut
lieu tout juste après la cérémonie, vers onze heures du matin, dans les jardins
du Régional Hôtel situé à Kenscoff et avait réuni au moins cinq cents invités.
Elle se déroula à l’italienne, à grands renforts de champagne et de sérénades.
Alessandra était rayonnante de
félicité quand elle ouvrit le bal avec Toni qui était vraiment très beau dans
son smoking blanc, sous le regard envieux de toutes les femmes présentes.
Sybil et Allison, rentrées
spécialement pour la circonstance, trouvèrent l’ambiance extraordinaire.
Le seul instant de suspense de la
journée avait été celui où la petite fille d’Allison, Chloé, qui portait les
alliances, les égara au moment même où le père de Vastey devait les bénir.
Heureusement qu’elles fu- rent retrouvées dans la poche de sa jolie robe de
singalette blanche. Personne n’osa la gronder. Surtout pas Alessandra qui, trop
heureuse d’avoir récupéré son précieux bien, embrassa avec joie le joli minois
de sa nièce.
Tout était pour le mieux dans le
meilleur des mondes !
Bien avant la fin des festivités,
qui s’étirèrent jusqu’à fort tard dans la soirée, les jeunes mariés, tout à
leur ravissement, s’esquivèrent discrètement, aban- donnant leurs invités à
leurs familles car ils devaient s’envoler pour les îles Hawaï où ils allaient
passer un mois de lune de miel.
Ils embrassèrent leurs parents à la
hâte. Maritza, surmontant ses peurs et ses angoisses, enferma un instant sa
fille dans ses bras pour lui souhaiter tout le bonheur du monde. Alessandra se
pressa contre elle et lui murmura à l’oreille :
– T’en fais pas, maman, ça va aller.
Merci, merci pour tout !
Puis, main dans la main, les
amoureux embar- quèrent dans la superbe limousine blanche qui les attendait
pour les emporter vers le paradis.
XI
La
première année de mariage se déroula comme dans un conte de fées. Grasse
matinée au lit, sortie régulière le soir, cinéma ou restaurant, yachting tous
les week-ends, merveilleuses promenades à la Forêt des Pins, longues balades à
cheval dans la nature luxuriante, survol de l’île en bimoteur, dîner aux
chandelles en amoureux solitaires, croisière aux îles Bahamas, un tour d’Europe
formidable (Alessandra ne tarissait pas
d’éloges pour le vieux continent et n’en finissait pas d’aimer Paris) – un tour
d’Asie était déjà programmé pour l’année suivante –, des nuits d’amour torrides
; un programme, somme toute, idyllique qui enchantait les jeunes époux.
Alessandra
entamait sa lente réconciliation, comme aurait dit le père de Vastey, avec
Dieu. Elle renouait avec la vie et avec elle-même. Elle en tirait une grande
paix. Il y avait très peu de place pour le chagrin et l’angoisse dans la grande
demeure de Furcy que la jeune femme baptisa : « La Villa du
bonheur » !
La seule
ombre à ce tableau onirique : les « amis » de Toni !
Parfois,
ceux-ci lui étaient vraiment insuppor- tables. Des têtes creuses qui avaient
pour seul sujet de conversation « l’argent » ! Elle jugea que
son mari s’entourait d’une petite cour beaucoup trop superficielle à son goût.
Les uns n’étant que le fac-similé des autres. Leur absence de jugeote les
rendait souvent totalement indigestes.
Et quand
Toni parla de faire construire cette merveilleuse piscine intérieure, chauffée,
dont il rêvait depuis longtemps pour les inviter à passer des week-ends entiers
à la maison, Alessandra lui opposa son veto sans appel.
Il
n’était pas du tout question que cette bande d’oisifs, dépourvus de
personnalité, qui passaient leur temps à se snober les uns les autres, viennent
envahir son espace.
Cette
aversion qu’Alessandra éprouvait pour ses amis provoqua de fréquentes disputes
entre Toni et elle, portant ainsi ombrage à leur belle histoire d’amour. La
jeune femme maudissait chaque jour cette équipe de fainéants qui ne faisait que
colporter toutes sortes de ragots, sans se gêner, sur leurs amis les plus
intimes.
Toutefois,
Toni se plaisait en leur compagnie, et Alessandra ne savait plus que faire pour
changer le cours des choses. D’ailleurs, elle soupçonnait bon nombre d’entre
eux de tremper dans des affaires louches.
Issue
d’une famille très riche, donc très imbue de la valeur de l’argent qui laissait
peu de place au désir de dilapider, elle s’étonnait chaque jour, de plus en
plus, du côté prodigue de ces fêtards. Vivre confor- tablement, à l’abri du
souci matériel, était une chose, mais cette orgie de dépenses qu’elle avait
chaque jour sous les yeux en était une autre. Cela la dé-goûtait de les voir
agir de la sorte. L’éducation soignée qu’elle avait reçue lui interdisait
d’approuver ce genre de comportement.
***
Trois
ans s’écoulèrent ainsi, et l’amour de Toni et d’Alessandra résistait avec
élégance aux assauts du temps. Toni était resté l’amant éperdu des jours pre-
miers de leur rencontre, ce qui comblait sa femme.
Après
deux années d’attente très angoissante, elle était enfin tombée enceinte.
Elle
portait un enfant de son Toni ! Ça, c’était le plus beau cadeau que la vie
lui eût offert, comme pour corriger les erreurs passées ou pour conjurer un
quelconque mauvais sort !
Quand
elle avait senti ce bébé vivre en son sein, cela avait été comme une
libération. Elle s’était découvert une force et une détermination incroyables
qui la rendaient capable même de vaincre toutes les adversités. Ce désir de
procréer, plus fort que tout, était maintenant comblé, et elle le percevait
comme une revanche sur le passé.
Elle
trouva aussi en son état de femme enceinte un prétexte et une occasion en or de
mettre à la porte ces petits noceurs à la manque, qui embarrassaient son
plancher et minaient sa vie de couple, arguant qu’elle avait besoin
d’énormément de paix et de sérénité pour mener à bien cette gestation. Toni ne
put que lui faire plaisir. Il avait une telle hâte d’être père !
Alessandra
avait écrit au père de Vastey une longue lettre pour lui conter son bonheur
d’être bientôt mère car elle savait que le jeune prêtre, au courant de son
expérience douloureuse vécue avec Norman, avait beaucoup prié pour que le miracle
s’accomplisse.
Elle
reçut une longue missive de lui dans laquelle il la félicitait de cet heureux
événement. Il était content pour elle et se proposait de la visiter pour la
voir mais aussi pour lui raconter ses petits problèmes.
Il avait tant besoin de
parler à quelqu’un qu’il savait être une oreille attentive ! Sa vie à lui
s’était transformée en un véritable calvaire. Et, ceci, depuis le moment où il
avait porté plainte au Vatican contre plusieurs de ses pairs qui ne
respectaient pas les enseignements de la Sainte Mère l’Église.
Victime d’une véritable
persécution, il pensait même abandonner la prêtrise si cet état de chose
persistait. Il n’en pouvait plus d’être traité comme une brebis galeuse quand
il ne s’était rendu cou- pable d’aucun forfait ni d’aucun méfait. Il disait
aussi :
« Je me rends compte, mais
un peu tard, que le préjugé de couleurs fait partie de l’Église qui le véhicule
sans vergogne. Hier encore, le curé de la paroisse de Saint-Rémy, que j’ai
surpris en train d’adorer Erzulie, m’a couvert d’injures quand je lui fis
comprendre qu’il s’était écarté du droit chemin. Il me traita de mulâtre
archaïque et affirma que je rejetais la religion locale parce que je me croyais
blanc. Il m’a bousculé pour me faire sortir de sa chapelle en me traitant à
nouveau de sale quarteron. Je vous avoue, chère amie, que je n’y comprends plus
grand-chose. Ce pays est devenu une véritable tour de Babel où plus rien n’a sa
vraie place. Même les prêtres agissent comme des mécréants et se convertissent
au vaudou ou en politiciens sans scrupules, lorsque Dieu lui-même dit dans la
Sainte Bible que son royaume ne fait pas partie de ce monde. J’ai reçu
plusieurs lettres anonymes de gens qui disent vouloir porter atteinte à ma vie.
Moi, je me confie en Dieu. Chaque jour, je récite le livre des Psaumes et je
sais que le Très-Haut ne m’abandonnera pas. Il me sauvera de ces vautours et de
ces chacals, tout comme il avait sauvé Daniel dans la fosse aux lions.
L’Éternel est mon berger, rien ne saurait manquer là où il me conduit ! »
Il terminait ainsi sa
longue missive : « Que la faveur imméritée du Seigneur Jésus-Christ et l’amour
de Dieu et la participation à l’Esprit Saint soient avec vous tous ! (2
Corinthiens 13 :14). Je serai bientôt à Port-au-Prince et je viendrai vous
voir pour parler longuement de ces problèmes qui bouleversent ma vie et ma foi
en l’Église. Puis, je m’envolerai pour un long pèlerinage en Terre Sainte qui,
j’espère, saura m’apporter cette paix d’esprit si chère à l’ascète que je suis.
Votre serviteur et ami de toujours, père Stéphane de Vastey. »
Quand
elle acheva la lecture de cette lettre si pleine de détresse, Alessandra était
bouleversée. Jamais elle n’aurait cru qu’un jour Stéphane serait si désemparé
face à la vie.
Celui
qui avait su la soutenir dans des moments de terrible détresse avait maintenant
besoin d’elle.
Alessandra dirigea ses pas vers la
grande baie vitrée qui donnait sur une terrasse en bois précieux et l’ouvrit
afin de laisser entrer l’air frais.
Son esprit s’évada vers des horizons
lointains.
Admirer les champs de maïs qui
s’étendaient à perte de vue lui procura un certain apaisement. Elle adorait
tant cette contrée ! Que la nature y était belle ! Pourtant, à côté
de tant de splendeur, il y avait aussi l’horreur et la méchanceté humaine. La
vie était ainsi faite et il fallait l’accepter telle quelle !
Au loin,
un cheval hennit. Puis, deux moineaux qu’elle avait apprivoisés, avec la
légèreté d’un duvet, atterrirent à ses pieds et réclamèrent leur ration
quotidienne de petit-mil.
Ils
vinrent bécoter les grains dans le creux de sa main, sans crainte aucune. Cela
fit sourire la jeune femme et lui permit, un court instant, d’oublier les
meurtrissures de l’existence.
***
Il
faisait un temps splendide. Le soleil irradiait dans un ciel vierge de tout
nuage. La mer était belle et calme. Au loin, les mouettes dansaient une valse
aérienne au-dessus d’un bateau de pêche qui revenait du large, les filets
regorgeant de poissons.
Alessandra
marchait sur la jetée de la marina d’Ibo
Beach, le cœur léger. Elle avançait rapidement bien qu’alourdie par ses
huit mois de grossesse qui auraient pu affecter sérieusement sa vélocité. Elle
regagnait le yacht où Toni et elle passaient d’agréables vacances depuis plus
d’une semaine. Les bras chargés de provisions, elle était heureuse de préparer
la « boum » qui devait se tenir dans la soirée. Elle avait invité
quelques amis à dîner et voulait leur faire une démonstration de ses talents
culinaires. Elle se sentait belle dans sa robe d’été blanche à rayures marines,
et son moral était au beau fixe !
C’est
d’un pas leste qu’elle grimpa la passerelle. Mais, au moment où elle
s’apprêtait à gravir le pont, elle vit Toni en compagnie de deux hommes qu’elle
ne connaissait pas du tout. À leur type, elle sut qu’ils étaient étrangers au
pays. Ils ressemblaient à des Latinos. L’un d’eux portait un gilet pare-balles
et était armé d’un pistolet de gros calibre.
Le
cœur de la jeune femme s’emballa dans sa poitrine. Pressentant une situation
totalement inha- bituelle, elle s’approcha avec mille précautions afin de ne
pas se faire remarquer. Elle les entendit s’exprimer en espagnol. Elle ignorait
que Toni parlait cette langue.
Ils
étaient en train de se disputer, et le ton montait de seconde en seconde.
Heureusement que les quelques années passées à étudier l’espagnol, au moins
trois heures par semaine, lui permettaient de comprendre ce qui se disait,
malgré la distance qui la séparait du trio et le vent qui parfois emportait les
voix. Elle les entendit parler d’abandon du clan, de sommes faramineuses, de
retour à la famille, de marchandises qu’il faudrait recommencer à livrer.
Toni,
le visage congestionné par la colère, pro- testait contre certains arguments
avancés par ces messieurs. Plusieurs minutes passèrent ainsi. Puis, n’y tenant
plus, le cœur emprisonné par l’angoisse, Alessandra s’avança vers eux. Il
fallait qu’elle sache !
–
Toni, qui sont ces hommes ? demanda-t-elle à brûle-pourpoint.
La
surprise laissa le jeune homme coi un long moment. Il la croyait encore en
ville. Il la fixa avec des yeux de merlan frit. Puis, se reprenant soudain, il
sembla vouloir minimiser les choses.
–
Ce n’est rien, chérie, ces messieurs sont des... des amis de longue date…
–
Je pourrais savoir ce qu’ils veulent exactement ?
– Bon,
rien de spécial ! Euh... Ils désiraient... avoir de mes nouvelles. Ça fait
longtemps… que nous nous étions perdus de vue... et…
Le
bafouillage de Toni vint confirmer les doutes de la jeune femme. Elle avait
maintenant une certi- tude : cette scène, surprise de manière tout à fait
fortuite, allait provoquer des confidences qui met- traient fin à trois années
de questionnements stériles.
Les
deux étrangers dévisagèrent la jeune femme, puis l’un deux, qui avait tout à
fait l’allure d’un chef, prit la parole dans un français teinté d’un fort
accent de la langue de Cervantès :
–
Nous reviendrons, Toni. Mais n’oublie surtout pas ce que nous venons de te
dire. On ne joue pas toujours impunément avec les choses sérieuses. Il y a de
gros sous à gagner, et ce serait bête de laisser passer cette chance à cause de
ta soi-disant retraite anticipée. Prends garde à toi, Toni, nous ne sommes pas
des enfants de chœur ! Vamos, Ramon ! ajouta-t-il, s’adressant au malabar
armé qui l’accompagnait.
Sur
ce, ils sautèrent dans une vedette rapide surgie de nulle part, comme par
enchantement, qui venait d’accoster le yacht des Martino. Ils partirent à toute
vitesse et disparurent dans un nuage d’écume blanche, laissant derrière eux les
jeunes époux dans un terrible tête-à-tête.
Au loin,
un bateau de fort tonnage actionna ses sirènes.
Visiblement,
Toni n’était pas dans son assiette. Il tenta en maintes fois de répondre aux
interrogations muettes de sa femme mais aucun son n’avait pu, jusqu’à présent,
franchir le seuil de ses lèvres.
Un
lourd silence, aux conséquences incalculables, s’installa entre eux. Alessandra
le rompit la première en disant dans un souffle :
–
Je crois avoir droit, encore une fois, à la vérité Toni. Je suis ta
femme !
Toni,
indécis, la fixa droit dans les yeux.
–
Tu es sûre de pouvoir entendre cette vérité-là ? demanda-t-il, sur un ton lent
en pesant ses mots.
–
Je ne suis sûre de rien, Toni. Mais je sais qu’une vérité vaut bien cent
mensonges. Nous nous sommes mariés, je te le rappelle, pour le meilleur et pour
le pire. Alors, quel que soit le prix à payer, je veux tout savoir de ces
individus à l’air louche.
–
Même si cela risque d’hypothéquer notre avenir à tous les deux ?
–
Toni, toi et moi, nous avons surmonté tant de difficultés en trois ans !
–
Alors, je vais tout te raconter. Mais avant, je pense qu’il serait préférable
que nous gagnions le large pour être vraiment à l’abri des oreilles indis-
crètes.
Il
alla larguer les amarres, fit démarrer le moteur et mit le cap sur la haute
mer.
S’amoncelant
à la vitesse de l’éclair dans un ciel pourtant clair il y a juste quelques
secondes, de gros nuages gris faisaient déjà présager une forte ondée. L’orage
se mit à gronder imitant le bruit d’un tonneau vide dévalant la pente d’une
montagne abrupte. La nature allait se déchaîner !
***
|
L |
e vent du large
agitait la chevelure d’Alessandra dont quelques mèches venaient agacer les
muscles de son visage déjà crispés par l’angoisse.
Toni
était en train de jeter l’ancre. Elle le regarda faire les manœuvres, la peur
au ventre. Il avait enlevé son débardeur blanc, découvrant ainsi son torse mus-
clé et bronzé. Elle admira ses biceps qui saillaient sous sa peau à cause de
l’effort fourni, ses jambes aux poils longs et soyeux d’une virilité
bouleversante, ses cheveux qui balayaient sa nuque et cette barbe de deux jours
qui accentuait son air farouche de mâle au faîte de sa puissance. Elle le
trouva beau, encore plus beau que le premier jour de leur rencontre. Comme elle
l’aimait, son homme ! Et, tout à coup, elle craignit de le perdre.
Il
se retourna et surprit le regard inquiet d’Ales- sandra posé sur lui. Il vint
vers elle, l’enferma dans ses bras puis l’embrassa longuement.
–
Je t’aime, Sandra, lui souffla-t-il à l’oreille.
–
Moi aussi je t’aime, Toni, de toute mon âme ! répondit-elle le cœur
battant.
Elle
se serra plus étroitement contre lui de manière à lui faire sentir les coups de
pied du bébé qui s’agi- tait dans son ventre.
–
Tiens, tu le sens, le petit ?
–
Mais, dis donc, il est en train de boxer, s’excla- ma-t-il en riant. Il
s’exerce déjà à affronter la vie. Tant mieux ! J’ai hâte qu’il vienne au
monde, hâte de le prendre dans mes bras pour le bercer, pour lui apprendre tout
ce que je sais. J’ai si longtemps rêvé d’avoir un gosse à moi…
– T’en fais pas, encore un mois et
ce sera fait !
Cette
petite parenthèse eut le don de détendre quelque peu l’atmosphère. Mais, cette
embellie fut de courte durée. Le visage des jeunes gens redevint très vite
grave.
Alessandra
s’assit sur la banquette de pilotage en disant sur un ton qu’elle voulait
ferme :
–
Alors, monsieur Toni Martino, je vous écoute !
Brusquement,
le jeune homme se retrouva face à la cruelle réalité. Son regard s’assombrit et
se porta vers l’horizon tandis que le film de sa vie se déroulait dans sa tête
à une vitesse folle, comme si une main invisible avait appuyé sur la touche Fast Forward d’un magnétoscope.
–
Je ne sais plus par où commencer, avoua-t-il, la main crispée sur le
gouvernail.
–
Je veux tout savoir du début jusqu’à la fin, rétorqua Alessandra pas moins nerveuse
que lui.
Le jeune homme avala péniblement sa
salive.
– Bon voilà !
Cette histoire commence en des temps très anciens. Je n’ai pas eu une enfance
heureuse comme nombre de personnes semblent le croire. Mes parents n’avaient
pas beaucoup d’argent. Ils travaillaient très dur dans leur magasin de la rue
Traversière. Ils vendaient des tissus et toute sorte de babioles comme des
fleurs artificielles, quelques paires de chaussures, jamais de la même marque,
des nappes à fleurs en plastique, bref, un commerce bien hétéroclite ! Mon
père, à cause de son indiscipline, avait du mal à gérer le magasin. Je crois
qu’il buvait un peu trop et qu’il aimait trop les femmes, surtout celles issues
des milieux défavorisés qui devaient le prendre pour un demi-dieu et lui vouaient
une adoration sans borne. D’ailleurs, ses moyens financiers ne lui permettaient
pas de se payer les femmes grand panpan.
Il devait se résigner avec ces donzelles de quatre sous qui passaient le voir
aux heures où maman faisait sa sieste à l’arrière de la boutique. Il leur
glissait souvent des billets de cinq gourdes, peut-être trois ou quatre, après
qu’il leur avait pétri les fesses derrière le comptoir. Il se souciait peu de
ce que pensaient ses enfants. Car, souvent, nous étions témoins de ce genre de
gestes. Pour qu’on ne dise rien à maman, il nous offrait des glaces que nous
allions acheter « Chez Marra », à la rue des Miracles, ou il nous
donnait trois gourdes pour aller voir un western ou un film d’espionnage au Rex
ou au Paramount.
Mais en ville, la
rumeur circulait que papa était coureur et qu’il avait une bonne vingtaine
d’enfants nés en dehors du mariage. Cela rendait maman malheureuse tandis que
papa s’en enorgueillissait, se sentant fort et puissant comme l’unique coq d’un
poulailler. De temps à autre, arrivait au magasin une prolétaire avec un petit
mulâtre sur les bras, qui ressemblait à mon père comme deux gouttes d’eau. Papa
jouait un instant à mettre son gros doigt sale dans la bouche du bébé puis il
allait puiser dans le tiroir-caisse quelques piastres qu’il écrasait dans la
paume de sa main avant de les mettre dans celle de l’autre qui souriait
béatement et s’en allait heureuse d’avoir fait un enfant pour un
« Blanc » qui pouvait faire bouillir la marmite même si c’était un
jour sur deux. Ces femmes disaient souvent, à qui voulait l’enten- dre, que
leurs enfants étaient « bien nés », qu’ils réussiraient mieux dans la
vie parce que leur peau n’était pas noire.
Des disputes très
orageuses ne tardèrent pas à éclater entre mes parents à ce sujet. Mais maman
eut la faiblesse de croire à d’éternelles promesses que mon père se souciait
bien peu de tenir. Au contraire, il faisait pire. Maman a toujours été
grassouillette mais suite à tous ces problèmes elle devint boulimique. Un jour,
elle se pesa sur la balance du docteur Charlot. Ce qu’elle y vit la fit tomber
à la renverse ! Elle avait largement dépassé la barre des deux cent
cinquante livres. Cette constatation n’arrangea pas les choses, elle mangea de
plus belle. Je dirais même mieux, elle s’empiffra.
Ses souffrances
laissèrent mon père totalement indifférent. Il continua à s’envoyer les petites
nanas jusqu’au jour où… il tomba amoureux raide de la bonne qui travaillait à
la maison. Il lui fit un enfant. Ce fut la goutte d’eau qui allait faire
déborder le vase.
Il poussa l’impudence
jusqu’à installer sa bonniche dans une maison juste en face de la nôtre
sous le fallacieux prétexte que c’était une occasion en or, on ne lui avait réclamé
qu’une pitance comme loyer, qu’il n’aurait ratée pour rien au monde. Une situation
tout à fait insoutenable, insupportable. Maman pleurait chaque jour et
s’épuisait en vaines prières, en chemins de croix, en jeûnes et abstinence.
Mais Dieu resta sourd à toutes ses supplications. Comme elle aimait souvent à le
répéter, Dieu avait fort à faire ailleurs et ne trouvait certainement pas le
temps de s’occuper des histoires de bas-ventre.
Un
jour, fatigué des jérémiades de maman, papa boucla ses valises et s’installa en
face. Entre-temps, la bonne s’était dépêchée de lui faire deux autres gosses,
heureuse, comme toutes les autres, de mettre au monde de beaux petits métis. Je
te passe les détails de tous les problèmes qui découlèrent du geste de mon
père. Ce que nous dûmes supporter comme insultes, comme injures ! Cette
femme ne sachant ni lire ni écrire, mon père était pour elle comme la manne du
ciel. Le messie que le bon Dieu lui avait envoyé pour la sortir du cercle
infernal de la misère. Et elle était prête à se battre du bec et des ongles
pour garder son sauveur !
Lui,
il cuvait son tafia et semblait dire merde à tout et à tous, aux médisants
comme aux jaloux, aimait-il répéter quand il était en total état d’ébriété. Je
n’ai pas besoin de te faire un dessin pour que tu comprennes combien notre
situation financière s’ag- gravait chaque jour de plus en plus. Je n’avais que
quinze ans quand je dus quitter l’école où pourtant je brillais. Le directeur,
le père Meunier, et tant d’autres à Saint-Louis de Gonzague où j’évoluais
regrettèrent que je sois obligé abandonner des études si bien commencées. Hélas
! personne ne put raisonner mon père qui ne se laissait mener que par ses sens.
Je dus, malgré mon extrême jeunesse et mon inexpérience, reprendre le magasin
en main. Ce ne fut pas chose facile, surtout avec maman qui passait son temps à
la cathédrale plutôt que dans son commerce. Et, elle avait une bonne raison
pour cela !
La
bonniche de papa – elle s’appelait Rose – était une adepte du vaudou. Elle nous
menaçait chaque jour de recourir à des maléfices pour éliminer maman qui
refusait de divorcer, donc de rendre sa liberté à mon père afin qu’il l’épouse.
Ce qui, à son avis, pour une personne de sa condition, aurait été le sommet.
C’est
ainsi que tous les matins, nous trouvions un kwi plein de choses innommables aux odeurs pestilentielles devant
l’entrée de notre maison. Pis. Papa se laissa initier à son tour au vaudou. Ma
mère n’en revenait pas. Lui qui ne jurait que par le pape et la Sainte Mère
l’Église catholique apostolique romaine, lui qui s’enorgueillissait d’avoir
fait des économies pendant six ans afin de se payer un billet pour l’Italie
dans le but de visiter la chapelle Sixtine, le Vatican et la Basilique
Saint-Pierre de Rome. Il nia tout. Renia tout !
Du
jour au lendemain ce fut un autre homme. Il ne fréquentait que les péristyles
et adorait les lwa. À par- tir de ce
moment, nous eûmes très peur de lui. Il débarquait à la maison, attifé d’une
manière incro- yable. Il portait un foulard rouge à son cou, un autre autour de
sa taille, tenant un bâton avec lequel il tapait violemment le sol en récitant
des incantations. Il disait que c’était pour chasser les mauvais esprits. Nous,
ses enfants, nous tremblions de peur quand nous le voyions dans cet état.
Maman, elle, tirait son chapelet et sa bible de son sac et se mettait à prier.
Le père Roussan lui avait fait don d’une bouteille d’eau bénite. Elle en
aspergeait la maison en suppliant Dieu de faire sortir Satan de sa demeure.
Puis, mon père s’énervait d’être pris pour un démon lorsqu’il ne faisait que
pratiquer une religion qui ne pouvait lui procurer que des bienfaits.
D’ailleurs, les lwa lui avait promis
de faire de lui un homme riche s’il respectait toutes leurs consignes. Il
disait que bientôt il allait découvrir un trésor, dans la maison même où nous
vivions. Un trésor qui lui était destiné depuis des siècles et des siècles
amen ! C’est la raison pour laquelle il tenait à nous chasser de celle-ci,
en dépit du fait que nous n’avions nulle part où aller. Il s’en moquait
éperdument ! L’argent, il le voulait pour lui et sa nouvelle famille qu’il
adorait par-dessus tout. Il finit même par frapper ma mère. Cette dernière di-
sait qu’il était devenu fou, qu’il avait été drogué par cette
« femme », l’artisan principal de notre malheur. Elle redoublait de
piété, persuadée que Dieu lui rendrait un jour son mari prisonnier d’esprits
diabo- liques si ce n’était du diable lui-même. Nous avons vraiment connu des
heures très sombres.
Quand
papa avait besoin d’argent pour payer les ougan
qui lui promettaient chaque jour la richesse, il n’hésitait pas à venir en
chercher au magasin bien qu’il n’y travaillât plus. Et, quand je refusais, il
faisait un scandale, un tapage de tous les diables qui ameutait toute la rue
Traversière. Ce qui ne faisait pas bonne presse au business. En maintes fois,
je dus obtempérer à ses désirs. C’est peut-être dur à enten- dre mais je te le
dis quand même : certains jours, il me prenait l’envie de l’assassiner
pour en finir avec ce tas de choses immondes, infectes dont ils nous
abreuvaient. Il usait nos nerfs et abusait de notre patience. L’argent que je
gagnais durement pour payer l’écolage, le boire et le manger des plus jeunes,
il le dilapidait. Ceci, je ne le lui pardonnais pas (silence). Je n’oublierai jamais le jour où, comme un fou, il
rentra en trombe à la maison. Il pleurait. C’était la première et peut-être la
seule fois où je le vis pleurer. Il vint dire à ma mère que les lwa voulaient qu’il leur sacrifie quatre
de ses enfants légitimes comme preuve de sa dévotion totale à leur endroit.
Alors là, j’explosai. Qu’est-ce que c’était que cette religion où un
« esprit dieu » n’avait aucune honte à demander à l’un de ses
disciples de sacrifier des enfants innocents comme preuve d’amour ou pour
accorder une quelconque richesse ? Les sacri- fices humains étaient-ils prévus
par la constitution de ce pays ?
Je
traversai en face pour faire savoir à Rose ma façon de penser. Je lui dis que
si elle persistait à chercher toute sorte de prétextes pour nous rayer de la
surface de la terre dans le but de légitimer ses propres enfants, alors ce
serait œil pour œil, dent pour dent. Je lui montrai que je n’hésiterais pas,
moi aussi, à causer du tort à ses chérubins. Devant elle, je chargeai ma
carabine comme pour lui donner une preuve de ma volonté réelle de réagir.
Dans
la famille, c’était la consternation totale. Mes oncles et mes tantes tentèrent
vainement de rai- sonner mon père. Les hostilités étaient parties pour durer.
Ce fut un vrai calvaire. Parfois je me demande comment mon père a pu tomber si
bas, comment il avait pu, du jour au lendemain, rejeter tout ce qui avait de
bon dans cette vie pour aller patauger dans cette vase immonde. Ô mon Dieu,
quelle vie a été la nôtre !
En
disant cela, le jeune homme éclata en sanglots. Alessandra, qui avait gardé le
silence jusque-là, bouleversée par le terrible récit de cette adolescence
bousillée, osa quelques mots :
–
C’est incroyable, c’est incroyable, Toni ! Je ne savais pas que tu avais
tant souffert ! parvint-elle seulement à articuler.
Elle
voulut s’approcher de lui, le prendre dans ses bras pour le bercer comme un
bébé mais il l’arrêta.
–
Ne t’approche pas, Sandra, sinon je n’aurai pas le courage de poursuivre, et je
dois aller jusqu’au bout de mon histoire pour exorciser ce mal qui me ronge
depuis tant d’années, comme un cancer !
Il
s’essuya les yeux du revers de la main et pour- suivit :
– À cause de tous ces
problèmes, je ne croyais plus à grand-chose. Même plus en Dieu que, dans ma petite
tête de gosse malheureux, je taxai de méchant pour avoir permis au diable d’avoir
tant d’emprise sur les humains. Je ne le pensais pas du tout miséricordieux,
comme voulait nous le faire croire ma mère. Je ne lui trouvais aucune bonté
puisque ma génitrice s’épuisait en prières auxquelles il ne daignait même pas
répondre. Pourtant, je crois que cela aurait été difficile de trouver dans ce
pays, même parmi les religieux, quelqu’un ayant, autant qu’elle, une foi
inébranlable en Dieu. Elle négligeait ses propres enfants pour le prier, le
servir. Plus mon père s’enfonçait, plus elle s’abîmait dans la prière. Elle
nous reprochait nos idées de vengeance. Elle répétait, sans cesse, que Dieu
avait dit dans les Saintes Écritures : « À moi la vengeance, à moi la
rétribution ! »
Pendant ce temps,
papa venait à la maison rien que pour l’insulter. Et quand maman lui laissait entendre
que Rose lui donnait à boire toute sorte de potions, de drogues dans le but
d’annihiler sa volonté et le pousser à détruire ceux qui étaient chair de sa
chair, sang de son sang, il rétorquait : « Je n’ai qu’une seule famille
désormais, c’est celle d’en face ! » C’était bien plus que je ne
pouvais supporter. Ce jour-là, pour la première fois, nous nous sommes battus
comme deux bêtes sauvages. Lutte dans laquelle j’eus le dessus. J’étais jeune
et fringant. Je venais à peine d’avoir vingt-deux ans et, mes temps libres, je
les passais à m’entraîner au judo et au karaté. Quand il mordit la poussière,
il rugit comme un lion. Les voisins durent intervenir pour mettre fin au
combat. N’était cela, je crois bien que l’un d’entre nous y aurait laissé sa
peau. Les gosses du quartier passèrent des années à parler de ce pugilat.
Puis, vint un jour,
un très beau jour, le plus beau jour de notre vie. Mon père trouva la mort dans
un accident de voiture à Puilboreau sur la Nationale nº 1 (J’oubliais de te
mentionner que nous sommes du Cap-Haïtien). Le jour de La Toussaint, suite à
une fausse manœuvre, il bascula dans un ravin. Il était ivre mort. Jamais
nouvelle ne me fut aussi agréable à entendre. Cette mort marquait la fin de nos
souffrances les plus profondes. J’allai jusqu’à dire que Dieu était vivant,
qu’il était bon d’avoir voulu alléger nos peines, nos souffrances, d’avoir
permis que meure un homme qui ne méritait pas de vivre. Ma mère fut offusquée
de mes paroles. Elle se fâcha quand je lui laissai entendre que c’était
peut-être ses prières que Dieu avait exaucées. Elle hurla au blasphème et craignit
que la colère du Très-Haut ne s’abatte sur moi. Moi, je riais, je riais sans
désemparer. Cela faisait des années que je n’avais pas ri de si bon cœur.
J’allais pouvoir enfin prendre le magasin en main. Le rendre rentable (silence). Comme je me trompais ! (petit rire désabusé) C’était compter
sans la guerre que les commerçants se livraient entre eux au « bas de la
ville » !
Je compris que les
Juifs avaient une dent contre les Italiens, reprochant à Mussolini son alliance
avec Hitler, son fascisme et sa complicité dans le génocide de nombre des
leurs. Que les Italiens, de leur côté, ne pardonnaient pas aux Juifs d’être
aussi radins et pensaient qu’Hitler avait eu raison de leur infliger de telles
souffrances. Les Syriens, eux, détestaient les Juifs et les Italiens réunis et
les mettaient tous dans le même panier. Les Libanais essayaient de prendre leur
distance par rapport aux Palestiniens qu’ils jugeaient plus intelligents
qu’eux. Ces derniers, évidemment, ne pouvaient supporter un Juif à deux pas, à
cause de Gaza et des territoires occupés. Au fait, il y avait là, en Haïti, une
transposition de plusieurs conflits, de la Deuxième guerre mondiale jusqu’à
celle que se livraient les musulmans et les chrétiens. Un bourbier incroyable !
Les gros Juifs
« argentés » me mirent des bâtons dans les roues. Ils ne désiraient
pas me voir réussir. D’ailleurs, ils lorgnaient l’emplacement de mon magasin.
Je fus, du jour au lendemain, l’homme à abattre, car j’avais un grand sens des
affaires et je commençais à le prouver. En quelques années, j’étais devenu le
roi du tissu en Haïti. Je raflais toute la clientèle. Je pouvais déjà offrir un
mieux-être à ma mère et à mes sœurs et frères traumatisés par des années de
misère, de vaches maigres.
Puis un jour, tout
s’effondra. Je reçus un coup de fil de ma voisine, madame Talamas,
m’avertissant que la rue Traversière était victime d’un incendie d’origine criminelle.
Elle venait juste d’entendre la nouvelle sur les ondes. Je me précipitai vers
la « ville ». Quand j’arrivai, il était trop tard ! Mon commerce
avait brûlé, et mes rêves avec. Je n’arrivais pas à y croire. Je maudis cette
main criminelle qui avait incendié mes espoirs les plus fous. Je devins dur et
cynique, me rendant compte de plus en plus chaque jour dans quelle jungle je
vivais. Des prédateurs, il n’en manquait pas sur ce sol ! Je compris aussi
que pour m’en sortir, il fallait que je sois moi-même un requin sans peur et
sans pitié. Ce jour-là, je me jurai de devenir riche, envers et contre
tous ! Car sur cette terre il n’y a qu’un Dieu :
« l’argent » !
Il
fallait que j’en aie plein les poches. Sans fric, je n’intéressais pas les
femmes. Elles me trouvaient beau, sexy, mais ne voulaient pas sortir avec moi.
Si cela devait continuer ainsi, je me verrais obligé, comme mon père, de
fréquenter les petites pro- létaires qui me prendraient pour le nouveau
demi-dieu.
Je
me faisais carrément évincer, dans certaines familles, au profit d’un imbécile
qui possédait une BMW ou une Mercedes. Les femmes m’aimaient bien et adoraient
coucher avec moi. Elles m’appelaient « l’étalon italien » mais
n’osaient pas aller plus loin. Elles ne voulaient même pas que leur entourage
sache qu’elles sortaient avec un type sans le sou. Ce fut une terrible leçon
pour moi mais je l’ai bien apprise. Ce monde est dur. Sur cette terre, on vient
pour se battre, rien de plus ! Tant pis pour les faibles, les pleutres et
les honnêtes gens ! Quand on n’est pas capable de chausser ses gants de
boxe, on descend du ring pour ne pas se faire massacrer (silence). J’ai passé beaucoup de temps à observer beaucoup de
choses autour de moi. Et j’ai vite compris que, dans cette société tout à fait
matérialiste, l’important c’était d’avoir des espèces sonnantes et
trébuchantes. Après, personne ne vous pose de questions pour en connaître la
provenance. Tout le monde s’en moque éperdument ! Dès que vous roulez
carrosse, vous bénéficiez du respect de tous. Ils tiennent à vous saluer
partout où vous êtes. Que vous soyez voleur, assassin, trafiquant de
stupéfiants, cela importe peu ; l’argent est un passeport, un visa pour
toutes les destinations. Que les gens puisent dans les caisses de l’État pour
acheter des maisons, des bagnoles de luxe, ce n’est pas un problème. Le
principal est de jeter la poudre aux yeux. Alors, je m’empressai de me
débarrasser de mes derniers scrupules.
C’est...
c’est… Carlos Moretta, un ami de longue date, qui, connaissant mes problèmes d’argent,
me présenta à son patron, un parrain tout-puissant en Colombie. Voilà comment
je me lançai dans le business de la drogue !
Alessandra
eut l’impression qu’elle se changeait en statue de sel, tout comme la femme de
Loth dans la Bible. Elle avait failli plonger dans l’enfer de la cocaïne, Toni
l’avait stoppé à temps et elle découvrait aujourd’hui qu’il faisait partie lui
aussi du réseau. Elle retint son souffle.
–
Je sais à quoi tu penses, Sandra, reprit-il. Oui, je faisais partie de cette
mafia mais cela n’a pas duré. Cinq ou six ans pas plus. Je me débrouillai pour
gagner le maximum de billets verts dans ce laps de temps. Je travaillais dur.
J’avais loué un petit hydravion pour transporter la came. Tout allait pour le
mieux jusqu’au jour où Ti Zou Lambert est mort d’une overdose. Ti Zou était mon
ami d’enfance, un ami auquel je tenais particulièrement. Je pris brus- quement
conscience de l’horreur et j’eus honte de mon hideux trafic mangeur de chair
humaine. Je me rendis compte de ma vanité. C’est vrai que les femmes me
tombaient dans les bras, et puis... Entre-temps, le stress avait usé mes nerfs
et je souffrais d’insomnie. Dans ce métier, il n’y a pas d’enfant de chœur.
C’est un one way. Je me retrouvai
prisonnier de ma propre cupidité. Je quittai le clan à mes risques et périls.
Maintenant, tu comprends bien qu’après avoir vu mourir Ti Zou et Taïs à cause
de cette saloperie de drogue, je ne pouvais pas te laisser en consommer. C’est
trop dangereux !
Après
ma retraite anticipée du milieu de la pègre, j’ai subi toute sorte de pressions
de la part de mes amis et de certains caïds qui me traitèrent de vendu et de
lâche. Je reçus même des menaces, que je tentai d'ignorer évidemment, mais je
vivais sur le qui-vive. Quelque temps après, un ami me parla d'un superbe local
qui avait abrité un dancing autrefois. Le propriétaire, à court d’argent,
désirait le louer. Je sau- tai sur l'occasion pour me lancer dans une
entreprise dont je rêvais depuis longtemps. C'est ainsi que naquit le
« Fortune Casino », le plus grand casino de toute la région.
Ce
commerce était aussi rentable que la drogue, sans pourtant en comporter les
risques. Ça marchait comme sur des roulettes. Tu ne t'imagines pas combien il y
a de gens dans ce pays qui passent toute leur soirée au casino et qui peuvent
se permettre de perdre d'importantes sommes d'argent sans sour-ciller. Parfois,
je m'étonne même qu'il y ait tant de fric dans la nation la plus pauvre de
l'hémisphère nord. Le casino est aux riches ce que la borlette est aux pauvres. Néanmoins, le business des maisons de jeu
est très éreintant et demande une surveillance soutenue, car certaines fois il
faut savoir repérer les nouveaux clients et leur permettre de gagner un tant
soit peu d'argent au jackpot même
s'ils le perdent quelques minutes plus tard en allant miser gros à la roulette.
Tous les jackpot étaient truqués, et
de mon bureau étant, il me suffisait d'appuyer sur un bouton pour que des
centaines de pièces s'échappent du ventre de la boîte à sous. Je faisais des
heureux mais ce n'était qu'un attrape-nigaud. Les soi-disant ga- gnants en
parlaient à leurs amis qui venaient à leur tour nous enrichir. Pour trois cents
dollars de donné, j'en récoltais dix mille. Ce n'est pas un négoce innocent
mais c'est quand même nettement moins violent et moins meurtrier que celui de
la coke. Je t'assure que je ne suis pas très fier de moi. Mais, que veux-tu,
dans ce pays, il n'y a plus de place pour les honnêtes gens. Quand il n'y a pas
d'avenir, pas d'espoir, alors on fait ce qu'on peut. D'ailleurs, je pense qu'il
faut bien qu'il y ait des méchants pour que le royaume de Dieu vienne. Je dis
que nous sommes utiles à Dieu car, sans nous, il passerait pour un bluffeur.
C'est sûrement la raison pour laquelle on dit : « À quelque chose, malheur est
bon ! » (silence) Mais, je peux
te jurer que depuis que je te connais j'ai cherché à devenir un homme rangé.
J'essaie de reprendre le chemin de l'honnêteté dont je m’étais éloigné depuis
de si longues années. Tu as apporté la paix et la sérénité dans ma vie, surtout
depuis que je sais qu'une nouvelle race de Martino est en route. J'aimerais
être un exemple pour ce bébé qui va bientôt naître. Je crois avoir droit, moi
aussi, au bonheur (silence). Mais
n'est-il pas trop tard pour m'acheter une bonne conscience ? Je me pose sérieu-
sement la question. Ce matin, des gens que je croyais avoir rayé de ma vie y
ont fait brusquement irrup- tion. Ces messieurs que tu as surpris en ma com-
pagnie sont des Colombiens du cartel de Cali ! (silence)
Voyant
que ce silence était plus long que les autres, Alessandra, le souffle coupé par
les confi- dences de cette vie tumultueuse, osa une question :
–
Que te voulaient-ils, Toni, puisque tu n'es plus des leurs ?
–
Que me voulaient-ils ? Me récupérer, je crois.
–
Qu'est-ce que ces messieurs attendent exacte- ment de toi ?
–
Celui qui avait l'allure d'un chef c'est Ernesto. Nous avons travaillé ensemble
autrefois. L'autre, c'est Ramon, le grand patron du circuit de la Floride…
Le
jeune homme se tut à nouveau.
–
Mais, dis-moi… ce qu'ils veulent ! s'impatienta Alessandra au bord de la
crise de larmes, car son intuition lui laissait déjà entrevoir une catastrophe.
Toni
porta ses deux mains à sa tête dans un geste de désespoir. Il souffla
profondément avant de lâcher :
–
Ils veulent ma peau, Sandra, ma peau !
Le
visage de la jeune femme blêmit dangereuse- ment.
–
Cela veut dire qu'ils... qu'ils… veulent te tuer ?
–
C'est… à peu près ça.
–
Mais, Toni, pourquoi, pourquoi toi ?
Le
jeune homme baissa la tête. Un terrible duel se livrait à l’intérieur de
lui-même.
–
Toni, je t'en supplie, dis-moi tout. Je ne pourrai pas vivre dans le doute,
dans l'angoisse…
–
Oh merde, oh merde ! lâcha le jeune homme, visiblement déboussolé.
Pourquoi cela m'arrive juste au moment où je vais avoir une vraie petite
famille, un doux foyer, un bébé d'amour de la femme que j'aime ? Que la
vie est bête, bête, bête !
–
Toni, dis-moi ce qu'ils voulaient vraiment. Je ne peux pas croire à cette
affaire d'assassinat. Tu veux me rendre dingue. Dis-moi ce qu'il en est. Ne me
fais pas languir plus longtemps, c'est une véritable tor- ture !
–
Je te le répète, Sandy, ils veulent vraiment ma peau !
À
ce moment précis, Alessandra le crut. Cette expression de sincérité sur son
visage livide ne sau- rait mentir. Les yeux agrandis par la peur et la stu-
peur elle balbutia :
–
Ils veulent te tuer alors qu’ils savent que ta femme porte un enfant ?
–
Pour eux, avec ou sans bébé, c'est pareil. Ils n'ont aucun respect pour la vie,
lui répondit Toni la bouche pleine d'amertume.
–
Mais qu'est-ce que tu as pu bien faire pour les pousser à cette extrémité ?
–
Euh... quand j'ai quitté le clan... je leur devais de l’argent... beaucoup
d’argent. Je ne leur ai jamais rien remis.
–
Je pourrais peut-être demander à papa de nous aider, Toni. Il faut qu'on s’en
sorte.
–
Hum !... Je connais fort peu de gens qui seraient prêts à nous passer un
million de dollars américains !
À
l'énoncé de la somme, Alessandra resta bouche bée.
–
Quoi ! Mais, ce n'est pas possible, c’est une for- tune ! Comment cela
a-t-il pu t’arriver de devoir une somme aussi faramineuse ? s’exclama-t-elle
horrifiée.
–
Je m'étais promis de leur remettre l'argent le plus vite que possible mais j'ai
tout investi dans le casino, et cette somme était trop importante pour que je
la rende en un seul temps. Je leur ai demandé si je pouvais leur faire des
versements de cent mille par trimestre mais ils n'ont pas accepté. C'était tout
ou rien ou plutôt, tout ou faire leurs quatre volontés.
–
Cela veut dire quoi, leurs quatre volontés ?
Toni
avala péniblement sa salive. Alessandra voyait sa pomme d'Adam faire un rapide
mouve- ment de va-et-vient.
–
Continuer à faire le trafic ! J’ai préféré les ignorer mais aujourd’hui
ils reviennent à la charge. Ils veulent que je transporte de la cocaïne deux
fois par semaine à bord de mon avion entre la Colombie et Haïti, et cela ne
m’intéresse pas ! Le contrôle des frontières est devenu plus strict depuis
que la Drug Enforcement Agency mène
une guerre sans merci contre les trafiquants. D'après eux, Haïti, depuis 1986,
est devenu la plaque tournante du trafic pour les Caraïbes. C’est par Haïti que
la Floride reçoit sa marchandise. Alors, ils ont décidé de sévir. Ce n'est pas
facile de passer la came... Je ne voulais plus faire ce métier. J’avais
rencontré une femme qui m’aimait pour moi-même et non pour le luxe que je
pouvais lui apporter et cela n’avait pas de prix. Cette femme a provoqué chez
moi le désir de fonder une famille. Je l’ai épousée et je suis heureux avec
elle et je n’ai pas envie de lui faire de peine !
–
Toni, je ne vois pas très bien en quoi tu peux leur être utile, ils peuvent
bien trouver des dizaines d’au- tres pour faire ce travail, l'interrompit
Alessandra.
–
Ils aimeraient que je passe un gros stock sur mon yacht, et il n’y a pas
beaucoup de gens à en posséder un dans la zone.
–
Mais, c'est trop risqué ! Et si… et si tu te… faisais prendre ?
–
Si cela arrive, avec ces cent kilos de coke, je risque de passer un très, très
long séjour en prison. Peut-être même le reste de mes jours !
– Ô
Toni, c'est terrible ! Que pouvons-nous faire ?
–
Je leur ai déjà dit non, Sandra. Et ma décision est irrévocable. Je veux être
là pour la naissance du bébé, pas en taule.
–
Mais, qu'est-ce qui va se passer ?
–
Je n'en sais rien. J'espère seulement de toutes mes forces qu'ils ne mettront
pas leur sinistre plan à exécution.
Le
jeune homme se dirigea vers l'avant du bateau, ouvrit un coffre et revint avec
deux revolvers. Après s'être assuré qu'ils étaient bien chargés, il s'avança
vers sa jeune épouse et lui mit un neuf millimètres entre les mains.
Alessandra
trembla de tous ses membres.
–
Toni, je ne sais… pas me servir… d'une arme à feu.
–
Tu apprendras, tu verras, ce n'est pas bien difficile.
–
Je suis enceinte, Toni, tu ne peux tout de même pas me demander de tuer alors que je m'apprête à donner la vie !
s’exclama Alessandra avec un sanglot dans la voix.
–
Je n'y peux rien, Sandra, c'est la loi de l’existence, la loi de la
mafia : tuer pour ne pas se faire tuer. Moi, je ne reviendrai pas en
arrière. Je n’en peux plus de cette angoisse et de ce stress qui m’abîment les
nerfs. Je ne leur laisserai pas détruire ma nouvelle vie !
Alessandra
regarda l’arme dans sa main. C’était la première fois qu’elle tenait un
revolver. Elle trouva son contact extrêmement froid, ce qui provoqua en elle
une soudaine répulsion. Elle n’en revenait tou- jours pas. Elle, Alessandra
Lagardère, en plein film policier. À ce moment précis, elle regretta de ne pas
pouvoir faire appel à James Bond pour régler leur compte à ces dangereux
messieurs. Malheureuse-ment, la vie était loin d’être du cinéma.
Une
soudaine révolte agita la jeune femme qui en voulut à son mari de l’avoir
entraînée dans cette sor- dide affaire, mettant ainsi la vie de son bébé en
danger. Pourquoi ne lui avait-il pas parlé de son passé de mafiosi depuis le
début ? Cela aurait peut-être empêché que l’on en arrivât à ces
extrémités.
Elle
lui en fit le reproche :
–
Toni, tu aurais dû me raconter toute cette histoi- re depuis longtemps !
Il
la regarda un instant interloqué puis lui répon- dit sur un ton
monocorde :
–
Cela m’étonne que tu puisses me faire ce genre de reproches, Sandra.
–
Je ne vois pas pourquoi cela t’étonnerait, Toni.
–
Eh bien… je suis surpris parce que toi non plus tu n’as pas été honnête avec
moi, tu ne m’as jamais dit la vérité te concernant…
À
ces mots, le visage de la jeune femme devint livide. Était-ce possible qu’il
parlât de ses origines ? En effet,
chaque jour elle se promettait de lui en toucher un mot, chaque jour, depuis
trois ans, elle remettait cette confidence à un autre jour, cédant au dernier
moment à la panique et ne pouvant se résigner à supporter sa compassion ou son
rejet.
Alessandra
entendit son cœur battre sourdement dans sa poitrine tandis que Toni
reprenait :
–
Je sais que Raoul Lagardère n’est pas ton géniteur, ce que tu m’as…
soigneusement caché jusque-là !
La
stupéfaction se peignit sur les traits d’Ales- sandra, déjà déformés par
l’angoisse. Elle balbutia :
–
Qui… te l’a… dit ?
–
Ta mère.
–
Ma mère ? s’étonna-t-elle au bord de la syncope.
L’effroi
de la jeune femme croissait de seconde en seconde.
–
Elle-même ! répondit le jeune homme.
–
Comment… est-ce possible ? Puisqu’elle…
ne m’en a jamais parlé… à moi, dit-elle, la voix tremblante.
–
Elle me fit la confidence quelques jours avant notre mariage pour des raisons
que j’aurai très certainement le temps de t’exposer une autre fois.
Alessandra
sentit soudain une sourde colère bouillir dans ses veines. Furieuse elle se
leva et hurla :
– Elle l’a fait exprès,
j’en suis sûre ! Elle voulait très certainement te faire fuir. Elle
s’attendait à ce que tu me quittes. Elle tenait, comme toujours, à me mettre
des bâtons dans les roues…
– Mais non, mais non, il
n’y a rien de tout ça. Arrête d’être paranoïaque dès qu’il s’agit de ta
mère ! Elle n’est pas du tout celle que tu crois...
– J’aimerais bien que tu dises vrai.
D’ailleurs, comment peux-tu prétendre connaître ma mère mieux que moi ?
– Écoute, Sandra, elle ne savait même pas
que tu étais au courant. Elle a commencé son récit en m’a- vouant ne t’avoir
jamais parlé de tout cela par crainte de ta réaction. C’est un sujet,
m’a-t-elle dit, qui est tabou dans la famille, tant il est douloureux.
– Et comment savais-tu que j’avais été mise
au courant ?
– Tout à fait par hasard. Bouleversé par ce
qu’elle m’avait révélé la veille de notre mariage, je décidai d’en parler à
Tante Da que je trouvais beaucoup plus sympathique que tout le monde. Tante Da,
de son côté, s’imagina que cette révélation venait de toi. C’est ainsi qu’elle
me parla de la confession que tu avais exigée d’elle...
– Et après tout ce déballage, tu m’as quand
même épousée ?
– Pourquoi pas ! Je t’aimais
par-dessus tout. Et puis, es-tu responsable de tes origines ? J’ai dû mûrement
réfléchir avant de sauter le pas à cause de ma famille qui certainement aurait
fait des histoires si elle avait su. Dans notre milieu, tout comme dans celui
des Libanais, des Palestiniens, des Syriens ou des Juifs, nous nous marions
entre nous pour éviter de nous unir aux Haïtiens, pour garder la race plutôt
« pure ». Excuse-moi de te dire les choses de cette façon, je sais
que c’est pousser très loin une certaine forme de racisme, mais c’est comme ça,
et je n’y peux rien. C’était déjà assez difficile pour grand-mère d’admettre le
fait que j’épouse une fille du pays… Mais, puisque tu étais d’une grande famille
riche, elle a accepté de fermer les yeux. Cependant, je ne pense pas qu’elle
eût pu digérer tout le reste. Alors, je me suis tu et je t’ai épousée !
–
Et pourquoi as-tu fait ça ? Tu n’y étais
pas obligé.
– Il n’y a qu’une seule raison à cela : mon
incommensurable amour pour toi. J’étais prêt à tout braver pour rester avec toi
; pour vivre avec toi, dormir avec ton corps tiède contre le mien, respirer
l’odeur de ta peau, baiser avec toi jusqu’à ce que le grand vertige m’emporte
aux portes du rêve, du bonheur, de l’oubli et jusqu’aux rivages où les coquillages
se transforment en diamants aussi brillants que les étoiles dans le firmament !
Alessandra se sentit fondre devant une telle déclaration d’amour.
Et
dire que, depuis trente-six mois, elle se faisait du souci à cause de cette
affaire, se demandant si le fait pour elle d’avouer la vérité à Toni n’aurait
pas mis fin à son bonheur tout neuf ! Quelle joie aujourd’hui d’apprendre
qu’il était au courant de tout depuis le début ! Qui plus est, pas un jour elle
n’avait senti un changement dans son comportement à son égard. Cela la rassura
et lui procura un immense soulagement.
Elle alla se jeter dans
ses bras, pleine de reconnaissance. Désormais, il n’y aurait plus jamais de
mensonges entre eux. Rien qu’à cette idée, elle se sentit comblée.
– Je t’aime, Toni,
murmura-t-elle, la bouche collée à son oreille qu’elle embrassa délicatement.
J’aimerais tellement pouvoir gommer toutes tes souffrances ! D’un simple
baiser, effacer la peine que l’on t’a causée tout au long de ta vie.
–
Je t’aime à en mourir, Sandy, et on aura beau dire qu’on ne guérit pas de son
enfance, je t’avoue que mes souffrances se sont sérieusement estompées depuis
que je te connais. Tu sais, quand on épouse quelqu’un, on épouse aussi
vingt-cinq, trente ans de son passé. Nul ne peut être vierge des écorchures de
la vie à cet âge-là. Moi, je t’accepte telle que tu es. Je te veux telle que tu
es avec ta peau couleur d’acajou que je trouve la plus belle du monde.
Elle resserra son
étreinte et dit, le regard éperdu de bonheur :
– Nous vaincrons
l’adversité, Toni, t’en fais pas ! Comme avait dit la Mama, le jour où je
fis sa connaissance : « L’amour est toujours le plus fort ! » Et
ceci à travers les âges et à travers les temps.
– Allez, ma chérie, maintenant il nous faut
rentrer, et n’oublie surtout pas de toujours avoir le revolver dans ton sac à
main. Ces messieurs… ne… plaisantent pas.
–
Pendant combien de temps penses-tu que nous allons rester dans cette situation
?
– Une quinzaine de jours pas plus. Le temps
que les chacals repartent pour la Floride. Après, nous nous débrouillerons pour
leur remettre l’argent mê- me si je dois vendre le casino et l’entreprise d’im-
port-export pour repartir à zéro. Ça promet d’être dur, car nous n’aurons plus
un sou. Il nous faudra nous défaire de nos belles voitures, de notre belle
maison, de tous nos biens, quoi ! Nous serons pratiquement ruinés.
– Qu’importe, Toni, l’essentiel pour nous
c’est d’être vivants. Pour le reste, nous saurons faire face. Nous sommes
jeunes, nous aurons toujours la force de tout recommencer pour… notre bébé.
– Merci, chérie, merci de tout cœur de m’insuf- fler tant d’énergie positive, j’en aurai
grandement besoin !
Ils s’embrassèrent très
longuement, puis Alessandra reprit :
– Pourquoi ne
partirions-nous pas loin d’ici ? Nous
pourrions peut-être nous installer en Europe, quelque part ou personne ne
viendrait nous déranger ?
Toni lui prit gentiment
le menton et répondit d’une voix sourde :
– Ça c’est une idée
géniale ! Dès que nous serons débarrassés de certains soucis, je
m’occuperai de régler les formalités de départ. Nous pourrons plus facilement
nous organiser après la naissance du poupon.
– Je crois que ce serait la meilleure
solution. Tu sais, mon vrai père habite l’Europe, peut-être qu’un jour je
pourrai enfin faire sa connaissance. Voir et toucher son visage, ce qui serait
bien légitime, même si Tante Da dit qu’il n’est pas un saint.
– Tu y tiens vraiment ? demanda Toni, après
une courte hésitation.
– Évidemment ! Maintenant plus que
jamais puisque je vais mettre un enfant au monde. Il faudra bien que je perce
un jour le secret de ma propre vie. Tu n’imagines pas ce que c’est que d’avoir
un père sans visage. Savoir qu’il vit quelque part en ignorant tout de cet
endroit. Peut-être que, lui aussi, cherche à me connaître…
– Tu n’as pas peur d’être déçue ?
demanda Toni sur un drôle de ton.
Mais, perdue dans ses pensées, Alessandra n’y prêta pas attention.
–
Non, Tante Da m’a bien expliqué qui il était. Mais je crois que l’âge amène la
sagesse. Il doit avoir changé. D’ailleurs, cet exil depuis plus de vingt ans a
dû très certainement le faire réfléchir et le porter à avoir un autre regard
sur les choses… Maman sait-elle que je suis au courant ?
– Non, je ne lui ai jamais rien dit. Mais,
je crois que j’ai eu tort. Car cela vous aurait peut-être rapprochées toutes
les deux.
– Nous rapprocher ? Tu veux rire ! Ma
mère n’a aucune affection pour moi... ou si peu…
– Arrête, arrête… l’interrompit Toni, elle
t’aime beaucoup.
– Elle m’aime ?
La surprise se peignit sur le visage de la
jeune femme en même temps que l’incrédulité.
– Bien sûr, elle t’aime
beaucoup plus que tu ne le croies, et elle souffre de ne pas pouvoir te le
dire.
Alessandra n’en revenait pas d’une
telle révélation.
–
C’est bien… Maritza Lagardère qui t’a fait cette confidence ? demanda-t-elle
d’une petite voix que l’émotion faisait trembloter.
– Oui, c’est bien elle.
Malheureusement, je ne peux t’expliquer la raison de son attitude froide et
distante envers toi. Elle seule a ce pouvoir. Elle le fera peut-être un jour
que j’estime n’être pas trop lointain.
– J’ai du mal à croire ce que tu me dis,
reprit Alessandra sur un ton qui
disait tout de son scepticisme. Elle t’a peut-être fait croire à des histoires.
Moi, je sais à quoi m’en tenir avec ma mère !
Une petite pluie fine se
mit à tomber, et le vent qui commençait à se lever faisait déjà des rides à la
mer trop lisse.
Toni fixa un instant sa femme puis sembla renoncer
à vouloir la convaincre tout de suite.
– Nous devons rentrer, dit-il seulement
d’une voix calme. Je n’aurais pas aimé que l’orage nous surprenne en haute mer.
Tandis que le bateau filait droit vers son
point de mouillage, un grondement de tonnerre se fit entendre au loin.
***
Ce soir-là, Alessandra n’arriva pas à trouver le sommeil. Les événements et
les révélations de la journée l’avaient bouleversée beaucoup plus qu’elle ne le
pensait. Tandis que Toni, qui avait finalement pu dormir, ronflait, elle
faisait les cent pas dans la chambre en se tordant nerveusement les mains, ne
sachant plus à quel saint se vouer. Le bébé se mêlait lui aussi de la partie.
Il avait l’air de jouer à cache-cache dans son ventre, tant il faisait des loopings.
Alessandra alla se chercher un bon
livre dans la bibliothèque. Elle hésita entre L’amant de Lady Chatterley de D.H. Lawrence et Autant en emporte le vent de Margaret Mitchell. Son choix s’arrêta
sur le deuxième.
Elle se força à lire, mais elle n’y réussit
pas. Pourtant, le bouquin était passionnant. Elle enfila son peignoir, ses
pantoufles et descendit au salon dans l’espoir que la musique réussirait là où
l’écrit avait échoué lamentablement.
Elle mit le Boléro de Ravel. Cette musique, depuis quelques années, avait le
don de la détendre presque totalement. Elle s’imprégna de chaque note. Puis,
elle alla ouvrir la grande baie vitrée, et l’air froid du dehors s’engouffra
dans la maison, la faisant frissonner. Elle attrapa un châle qu’elle avait
laissé traîner sur le divan et se couvrit les épaules. Elle fit quelques pas
sur l’immense balcon qui surplombait son jardin et aspira profondément l’air
froid au parfum de pins et d’eucalyptus. Le formidable concert que faisaient
les anolis de montagne finit par lui apporter l’apaisement qu’elle recherchait
tant.
La vie était si difficile à vivre ! Au
moment où elle croyait son bonheur parfait, il se brisait en mille morceaux
comme ces précieux vases de porcelaine chinoise très beaux mais trop fragiles
pour résister au moindre heurt.
Depuis que Toni lui avait dit que ces
truands voulaient sa peau, elle était comme quelqu’un qui avait reçu un grand
coup de massue. Abasourdie ! Comment allait-elle pouvoir se sentir sereine
avec cette épée de Damoclès au-dessus de la tête et ce revolver dans son sac à
main, dont elle ignorait totalement le maniement ? De plus, la date de
l’accouchement approchait. « Pourvu qu’il n’arrive rien à mon
bébé ! » pria-t-elle tout bas. Elle pensa à Stéphane de Vastey qui
lui répétait sans cesse de ne jamais hésiter à implorer Dieu, même si c’était
seulement par intérêt, quand tout allait mal. Ce dernier ne saurait rester
sourd aux supplications d’un être désespéré.
Elle pria longtemps, avec des sanglots au
bout des mots et un goût de larmes au bord des lèvres.
***
Maritza referma le combiné, la peur
au ventre. Alessandra l’avait gardée plus d’une demi-heure au bout du fil pour
lui expliquer que Toni et elle avait besoin en urgence d’un million de dollars
afin de rembourser une dette. Visiblement, cette démarche était pénible à sa
fille car celle-ci était confuse, hésitante, bégayant à n’en plus finir, ce qui
ne lui ressemblait pas du tout. Elle vivait des moments pénibles, c’était
évident puisque ce qu’elle voulait au fait ce n’était pas un simple prêt, mais
que sa mère lui avance une partie de son héritage.
– Je sais, maman, mais, Toni et moi… nous avons de très gros problèmes…
c’est… c’est… une question de vie ou de mort…
À ces mots, un puissant vertige vint fragiliser
l’équilibre déjà très précaire de Maritza. La phrase se répéta en écho dans sa
tête jusqu’à l’étourdir. Était-ce possible que le « monstre »
ait pu prendre contact avec la petite et commencer à la faire chanter à son
tour, comme il avait menacé de le faire ?
– Sandra, dis-moi, prononça-t-elle d’une voix blanche, dans un souffle,
quelqu’un… a-t-il essayé… de te… de te… disons… de te faire peur ?
– Maman, je ne peux rien te révéler pour le moment…
– Il faut tout me dire, je t’en supplie ! je crois que je pourrais
mieux t’aider si je connaissais la provenance des menaces dont tu es victime.
– Maman, tout ce que je peux te dire pour le moment c’est… comment
t’expliquer… à cause de tout ça, nous avons dû, Toni et moi, abandonner la
maison de Furcy. Nous nous terrons dans un hôtel à Pétion-Ville afin de
protéger la vie de notre bébé.
– Qui met la vie de ton enfant en danger, cria Maritza hors d’elle,
qui ? Je veux cette information tout de suite…
– Quand ce cauchemar se terminera, quand tout sera bel et bien fini, je
serai libre de tout te raconter en détails. Pour le moment, c’est impossible.
Ce qu’il nous faut dans l’immédiat, c’est l’argent !
– Écoute, Sandra, reprit Maritza de plus en plus paniquée, il faudrait que
j’en parle à ton père… il est question que tu touches une partie de ton héritage
et…
– Non, surtout pas, ne le mêle pas de ça…
– Mais, pourquoi es-tu si catégorique ? interrogea-t-elle d’une voix
mal assurée.
Elle avait, soudain, très peur que Toni ait rompu sa promesse de ne rien
dire à Alessandra concernant le secret de sa naissance. Puis, elle changea tout
de suite d’avis. Non, c’était le « monstre » qui lui avait parlé.
C’est lui qui avait dû lui raconter toute sorte de bêtises, la faisant chanter
elle aussi dans le but de lui soutirer un maximum d’argent. Elle étouffa
un juron :
– Merde alors, il va me le payer !
– Maman, qu’as-tu dit ? questionna Alessandra.
– Rien, Sandra, rien ! Pour quand as-tu besoin de cet argent ?
– Le plus tôt serait le mieux !
– Bon, lâcha sa mère après de longues secondes de réflexions, il va falloir
agir vite. Il faut que je t’avoue que je n’ai pas cette somme… à cause…
– Comment ? Mais, maman, un million c’est un jeu d’enfant pour toi…
– Cela aurait pu être vrai en temps normal, mais la réalité est tout
autre !
– Maman, je t’en supplie…
– Sandra, c’est vrai que je n’ai pas cet argent… comment te dire… à cause
de certains débours… que je dois régulièrement faire. C’est la raison pour
laquelle il était impérieux que j’en parle à ton père. Mais, s’il ne faut pas
le mettre dans la confidence, je vais essayer de m’arranger autrement, quitte à
jouer un peu sur mes relations pour obtenir un prêt à la banque…
– Cela peut-il se faire rapidement ?
– Je crois qu’un délai d’une semaine serait amplement suffisant. Dans la
famille, nous sommes presque tous actionnaires de la National Fortune Bank. On ne saurait me refuser un prêt express.
– Est-ce que je… peux compter… sur toi, maman, tu es… tu es… vraiment mon
dernier rempart…
– Pourquoi avoir tant attendu pour me parler de tout ça ? demanda Maritza
sentant toute l’angoisse de sa fille.
– Parce que… parce que… bégaya Alessandra la gorge sèche, nous… nous
n’avons… jamais été les meilleures amies du monde… toi et moi…
Maritza, de douleur ferma les yeux. Elle aurait voulu tout lui dire tout de
suite de ses angoisses, de ses peurs, de sa vie qui n’avait jamais été facile.
Mais, l’instant n’était vraiment pas propice à ce genre de confidences. À court
d’arguments elle se contenta d’énoncer d’une voix atone :
– C’est vrai, nous n’avons jamais été les meilleures… amies du monde mais…
Elle étouffa un sanglot et allait poursuivre quand elle entendit sa fille
dire précipitamment :
– Voilà Toni, maman, il faut que je te laisse. Appelle-moi dès que tu auras
l’argent. Je réside temporairement à l’hôtel Caprice, le numéro est dans l’annuaire…
Subitement, ce fut le silence, lourd et oppressant.
– Sandra, Sandra, Sandraaaaaaaaa, cria Maritza, mais, à l’autre bout du fil
il n’y avait plus que la tonalité.
Une panique sans pareille s’empara
de Madame Lagardère. Elle devait réfléchir et agir le plus rapidement possible
pour empêcher le « monstre » de frapper. Elle ouvrit avec
empressement le tiroir du petit secrétaire. Ses mains tremblaient fortement
pendant qu’elle fouillait dans la paperasse qui s’y trouvait. Elle ouvrit
chaque carnet, chaque enveloppe sans résultat. Elle laissa le tout en plan et
courut vers sa chambre à coucher. Dans son armoire, elle se mit à fouiller de
nouveau dans ses papiers avec encore plus de frénésie.
Brusquement, elle le trouva, ce
maudit agenda de cuir marron où elle notait tout ce qui concernait Danel Bèrette,
le père d’Alessandra. Un immense soulagement se peignit sur son visage. Elle
pressa le précieux objet sur sa poitrine et ferma les yeux en disant :
– Mon Dieu, aidez-moi, aidez-moi
dans cette nouvelle épreuve. J’ai absolument besoin de vous.
Puis, elle se mit à feuilleter avec
nervosité les pages.
– Mais où peut-il bien être ce foutu
numéro ? s’impatienta-t-elle.
Quelques secondes de recherche plus
tard, elle le trouva enfin.
– Merci mon Dieu, je l’ai ! Je
l’ai ! répéta-t-elle, une larme perlant au coin de son œil gauche.
Elle composa le numéro avec une
telle hâte qu’elle se trompa de chiffres deux fois de suite. La troisième fois,
elle fit l’effort de se contrôler. Elle prit une profonde inspiration et appuya
sur les touches avec une extrême lenteur.
Une sonnerie se fit entendre.
Maritza poussa un ouf de soulagement. Mais, dix coups plus tard, personne ne
répondait encore.
– Décroche, salaud, je sais que tu
es là ! maugréa-t-elle entre ses dents, le visage déformé par un affreux
rictus.
Peine perdue ! Au vingtième
coup, elle raccrocha avec rage. Et, présumant qu’elle s’était peut-être trompée
d’un chiffre, répéta l’opération. En vain.
Le combiné fit les frais de sa
mauvaise humeur. Elle le lança contre le mur sur lequel il se fracassa en mille
morceaux.
Le corps secoué de trémulations,
elle se replongea dans les pages de l’agenda. Son index nerveux se mit à
parcourir une longue liste de noms puis s’arrêta sur l’un d’entre eux. Elle se
précipita dans la pièce voisine à la recherche d’un téléphone fonctionnel. Elle
écrasa littéralement les touches de l’appareil. Heureusement que cette fois-ci
une voix grave se fit entendre à l’autre bout du fil :
– Allô !
– Oui, bonjour, je suis bien chez
monsieur Thomas Van Acker, le voisin de palier de monsieur Danel Bèrette dans
l’immeuble « Le Bruxellois » ?
– Oui, madame, c’est bien moi. Que
puis-je pour vous ?
– Je suis madame Lagardère.
Excusez-moi de vous déranger, mais j’essaie désespérément d’at- teindre monsieur
Bèrette pour une affaire urgente le concernant et…
– Ah, monsieur Bèrette, mais il est
parti. Il m’a prévenu qu’il serait absent deux semaines. Il a quitté Bruxelles
voilà déjà quelques jours. Il m’avait laissé entendre avoir des affaires à
régler à Bruges puis à Paris, après je crois qu’il devait se rendre dans les
Caraïbes où vit encore une de ses filles. Mais, si vous voulez lui laisser un
message, je me ferai un plaisir de le lui transmettre…
À l’énoncé du mot fille, Maritza
crut devenir folle. Le monde tourna dangereusement autour d’elle.
– Allô, allô, madame Lagardère,
madame Lagardère, vous êtes là ?
Maritza, totalement pétrifiée, se
retrouva dans l’impossibilité de poursuivre la conversation. Une haine sourde
l’agita tout entière et elle hurla le corps cassé en deux :
– Non, non, nooooooooon !
Tandis que le combiné lui échappait des mains.
L’enfer, c’est d’avoir perdu l’espoir.
A.J. CRONIN, Les Cités du Royaume.
XII
Deux ans plus tard…
La neige tombait par petits flocons
vaporeux. Par la fenêtre de sa chambre, Alessandra la regardait s’amonceler sur
la cour du parc. Au loin, des gosses s’amusaient à faire un bonhomme de glace
et d’autres à se lancer des boules de neige molles, un jeu qui visiblement les
égayait car ils riaient tous aux éclats.
Des larmes glissèrent le long des
joues de la jeune femme. Une terrible souffrance lui étreignit le cœur. Elle leva les yeux vers le ciel et se
posa la question pour la énième fois : Dieu existe-t-il vraiment ?
– Si ma fille avait vécu, elle
aurait fêté son deuxième anniversaire ce mois-ci et elle aurait pu être en
train de courir dans la neige avec les gamins du quartier, pensa-t-elle.
De douloureux souvenirs lui
revinrent à la mémoire. Elle avait été doublement meurtrie. Primo, pour avoir
assisté en direct à l’assassinat de Toni et secundo, pour avoir perdu l’enfant
qu’elle attendait de lui, tout ce qui lui restait de son grand amour. La jeune
femme aurait donné l’or du monde pour pouvoir oublier cette douloureuse période
de son existence. Malheureusement, l’amnésie ne se manifestait jamais sur
simple commande.
Alessandra avait horriblement mal,
et personne ne pouvait rien pour elle. Les affreuses séquences du drame
défilaient à n’en plus finir dans sa tête et l’obsédaient jusqu’à la folie. Ces
perpétuelles réminiscences réveillaient en elle ce goût pour le suicide qu’elle
croyait avoir perdu depuis qu’elle avait rencontré Toni Martino. À quoi bon
vivre quand on n’a plus de mari, plus de bébé, plus d’avenir, plus
d’argent ? Oui, plus d’argent !
En effet, elle ne possédait plus
rien puisqu’elle ne voulait plus toucher aux biens de Toni de peur qu’elle ne
se fasse agresser de nouveau par ces mafiosi cupides. Elle avait appris par sa
mère l’incendie de la maison de Furcy. Celle-ci, en brûlant, avait emporté la
Range Rover avec elle. Le yacht avait mystérieusement disparu. Il ne restait
plus que la Mercedes que son père avait pu récupérer in extremis sur la route
de Fermathe. Le petit avion de Toni, saisi par les Forces Armées d’Haïti pour
des raisons encore non éclaircies, ne leur avait été rendu que sur l’ordre
formel du général au pouvoir, et ceci après maintes démarches. Quand aux
terrains de la Plaine du Cul-de-Sac, ils avaient été investis par des indigents
dès les premières rumeurs annonçant la mort de leur propriétaire.
D’après ce que lui avait dit la
directrice du centre hospitalier où elle achevait sa convalescence, c’était sa
mère qui payait la note de cette riche maison de repos suisse. Maritza
Lagardère avait été irréprochable. Alessandra revoyait très souvent son visage
inquiet penché sur elle et sa main qui serrait très fort la sienne comme pour
lui insuffler un peu de courage et de force de vivre. Elle avait élu domicile à
son chevet jour et nuit, plus de quatre mois après les événements.
Quand la malade s’était réveillée de
son coma, six mois plus tard, elle l’avait trouvée au pied de son lit. Une
légère amnésie obscurcissait encore son esprit. Cette brume se dissipa quand
elle vit sa génitrice exploser de joie lorsqu’elle prononça ses premiers mots :
« J’ai soif ! » En six-quatre-deux, tout le personnel de l’hôpital
fut averti de sa « résurrection ». Puis, quelques minutes plus tard,
elle avait eu vraiment le goût de partir pour l’au-delà quand elle s’était
rappelée avoir assisté à la mort de Toni. Dans
les bras de sa mère, elle avait pleuré longtemps. Puis, en hoquetant, elle
avait déclaré :
– Heureusement que j’ai mon bébé.
Pour lui, je devrai vivre. C’est tout ce qui me reste de Toni. Va le chercher,
maman, je veux le voir tout de suite ! J’ai hâte de le serrer dans mes
bras.
Maritza détourna son regard de sa
fille et dit lentement d’une voix à peine audible, cassée par la douleur :
– Alessandra, il te faut être…
forte. On n’a pas pu… on n’a pas pu… vous… sauver toutes les deux. Tu es restée
trop longtemps sans soin sur la route, les secours ont tardé à arriver.
Après... c’était trop tard ! Ton père et moi avons dû louer un
avion-ambulance pour te transporter d’urgence aux États-Unis où tu as été
opérée par un éminent chirurgien, l’un des meilleurs du monde. Il t’a
sauvée ! Mais, pour la petite… cela n’a pas été le cas…
–
Non, maman, non, dis-moi que ce n’est pas vrai, dis-moi que ce n’est pas vrai,
hurla Alessandra, totalement désespérée, en éclatant en pleurs.
– J’aurais aimé pouvoir te dire le
contraire, Sandra, mais la réalité est tout autre… Toni a été inhumé en même
temps qu’elle, le surlendemain de la tragédie.
– Oh, mon Dieu, non,
noooooooooooooooon !
Maritza enferma
sa fille dans ses bras à nouveau pour l’aider à supporter cette grande douleur.
Puis, constatant qu’elle était vraiment inconsolable, elle alla chercher un
médecin qui administra à la jeune femme un puissant somnifère. Celui-ci prit
quelques minutes avant d’avoir raison d’elle.
Alessandra fermait les yeux quand,
dans un sursaut d’amour maternel, elle demanda à sa mère d’une voix toute endormie :
– As-tu eu, au moins, le temps de la
serrer dans… tes bras, maman ?
Les lèvres de Maritza tremblèrent,
et de grosses larmes roulèrent sur ses joues.
Alessandra lutta contre le somnifère
afin d’atten- dre la réponse de sa mère. Mais, en désespoir de cause, elle
ferma les yeux et s’enfonça dans un profond sommeil. Elle n’entendit pas
Maritza Lagardère dire en bégayant, d’une voix toute chiffonnée :
– Oui, je l’ai… je l’ai… prise tout
contre moi…
***
Le désespoir qui submergea
Alessandra par la suite fut immense. La torpeur et le mutisme dans lesquels
elle s’enfonça ressemblaient étrangement à son récent coma. Elle ne voulut plus
voir ni entendre quiconque. Elle se replia sur elle-même, cultivant un monde
intérieur habité par d’étranges et douloureux souvenirs. Puis, arriva une
période de délire verbal qui épousait les courbes souples de la folie. La
famille Lagardère dut faire appel à un psychiatre qui prescrivit des
anxiolytiques et beaucoup de repos.
Alessandra, entourée de
l’indéfectible affection de ses proches, s’était, peu à peu, remise de ses
blessures physiques et morales. Mais, la mort avait imprimé dans sa chair ses
empreintes indélébiles. Les stigmates de cette violence, qui lui avait volé son
mari et cet enfant qu’elle attendait tant, jamais ne s’effaceraient ; ça,
elle le savait.
Deux coups légers furent frappés à
la porte de la chambre, et une infirmière passa la tête par l’entrebâillement.
– Bonjour, madame Martino, comment
allez-vous ce matin ? demanda-t-elle dans un français parfait ponctué d’un fort
accent allemand.
– Bonjour Bertha, ça ne va pas très
bien aujourd’hui. Mes souvenirs me dépriment.
– Allons, allons, il ne faut pas se
laisser faire, rétorqua l’infirmière en souriant gentiment. Nul sur cette terre
n’a la vie facile, mettez-vous ça bien en tête. Vous pouvez refaire la vôtre.
N’avez-vous jamais lu un livre qui s’intitule Au nom de tous les miens ?
– Non, pas encore. Il parle de quoi
ce bouquin ?
– Il retrace la vie d’un homme qui a
beaucoup souffert durant la guerre, qui a vu mourir ses proches sous les balles
assassines de l’ennemi dans un ghetto juif de Varsovie. Par la suite, il a
fondé une famille. Malheureusement, il a vu périr sa femme et ses enfants dans
un incendie qui a ravagé leur propriété. Et pourtant, il a continué à croire en
la vie. Il a bien tenté une fois de se suicider mais à la dernière minute, il
trouva ce geste lâche et décida de vivre pour vaincre l’adversité et montrer au
sort qui s’acharnait contre lui que, des deux, c’était lui le plus fort.
Croyez-moi, c’est un livre magnifique ! Je l’aime tant qu’il ne quitte pas
mon chevet.
– Il s’appelle comment déjà ?
demanda Alessandra, soudain intéressée.
– Au nom de tous les miens. C’est Martin Gray qui en est l’auteur. Je
dois descendre en ville aujourd’hui, voulez-vous que je passe à la librairie
vous en prendre un ?
– Volontiers, Bertha. Combien vous devrai-je
?
– Peut-être une vingtaine de francs,
pas plus. On verra ça quand je vous le rapporterai. Je suis sûre que cela vous
fera beaucoup de bien de lire cet extraordinaire récit. Après, vous bannirez à
jamais le mot suicide de votre vocabulaire quotidien !
Alessandra, surprise de tant de
perspicacité, osa lui demander :
– Comment savez-vous que ce mot fait
partie de mon quotidien ?
– Mes soixante-cinq ans de vie sur
terre ne comptent pas pour des prunes, voyons ! Et puis, dans le métier
d’infirmière, on apprend, d’un simple coup d’œil, à détecter la détresse chez
les autres.
– Est-ce si apparent… chez moi ?
– Plus encore que vous ne le croyez.
Mais, ne vous en faites pas, cela passera ! La vie reprend toujours ses
droits.
Brusquement, Bertha porta les deux
mains à sa tête en s’écriant :
– Mon Dieu, mon Dieu, où ai-je la
tête ? Je suis là à palabrer et j’oublie de vous dire que vous avez de la visite.
– De la visite ? s’étonna
Alessandra. Cela fait six mois que ma mère ne vient plus, se contentant de
m’appeler au téléphone, et Sybil est passée il y a plus de trente jours...
– Bien sûr, bien sûr, il y a un
monsieur qui vous attend en bas.
– Ah, bon ! Et… comment se
nomme t-il, ce monsieur ?
– Ça, c’est une bonne
question ! Mais, je suis désolée de vous dire que son nom m’échappe totalement
bien qu’il me l’ait fait répéter à deux reprises. Ma mémoire me fait défaut,
c’est la vieillesse je crois, déclara Bertha en éclatant de rire.
– Est-ce qu’il...
– Allons, allons, madame Martino, je
n’ai rien à vous dire, l’interrompit l’infirmière en la poussant vers la porte
avec gentillesse. Je suis certaine que cela vous fera du bien de parler à
quelqu’un.
– Attendez, je crois que je vais me
maquiller un peu, question d’être présentable.
– C’est bien ! s’exclama Bertha tout
heureuse, si la coquetterie reprend le dessus, c’est bon signe !
La jeune femme la remercia en la
gratifiant d’un sourire chaleureux et la regarda partir en posant sur elle un
regard de tendresse. Elle l’aimait bien, cette grande femme blonde qui
respirait la bonté.
***
Alessandra traversa le couloir qui
menait au salon avec une certaine appréhension. Elle craignait une seconde
visite de Norman. Elle avançait d’une démarche très peu assurée malgré un port
de tête impeccable. Elle ne se sentait pas du tout prête à rencontrer son
ancien amoureux encore une fois.
L’homme qui lui donnait dos était
d’aussi grande taille que Norman mais la ressemblance s’arrêtait là.
Aux légers bruissements de ses pas,
l’inconnu se retourna.
– Stéphane ! s’écria-t-elle en
portant la main à ses lèvres.
Les premières secondes de surprise
passées, elle se précipita à sa rencontre et se jeta dans ses bras. Il la serra
à l’étouffer.
– Stéphane, oh Stéphane, comme je
suis ravie de vous voir !
– Et moi, alors ! répondit-il
en l’écartant de lui pour mieux la contempler
– Comment m’avez-vous retrouvée ?
– Votre mère m’a donné votre adresse
et me voici. Cela faisait tellement longtemps que je voulais vous voir.
– De mon côté, j’espérais votre
visite depuis si longtemps.
– Je suis désolé de n’avoir pas pu
venir plus tôt, mais j’ai été retenu par mon ministère.
– Mais vous ne portez plus de
soutane ! s’étonna la jeune femme. J’ai failli vous confondre avec un
laïc ! Plus précisément avec Norman Sambour.
– Norman Sambour ? Pourquoi lui ?
– Parce que, le mois dernier, j’ai
reçu sa visite.
– Qu’est-ce qu’il vous voulait ?
– Je ne sais plus. Il est venu un
matin où le temps faisait grise mine. Il m’a demandé pardon pour le tort qu’il
m’avait causé autrefois, et il m’a dit tout de go qu’il aurait aimé m’épouser.
Je n’en revenais pas. Faire acte de contrition après toutes ces années lui
ressemblait bien peu. Il me dit avoir regretté son comportement de l’époque,
qu’il ne pouvait m’ou- blier. Ayant appris mon veuvage, il voulait essayer de
me convaincre de sa bonne foi et de son amour. J’avoue avoir été vraiment
surprise de son comportement puisque, de mon côté, il ne faisait plus partie de
mes pensées depuis belle lurette.
– Ah ! je vois que les vautours
n’ont pas tardé à montrer du nez. Si mes souvenirs sont bons, je crois avoir
entendu dire qu’il avait épousé une étrangère...
– Oui, c’est exact, une Belge.
Néanmoins, il m’a dit que son mariage ne marchait pas très fort. Il m’a fait
part aussi de son intention de divorcer. Sa femme ne pouvant pas avoir
d’enfant, il ne voit plus l’intérêt de leur mariage.
– C’est donc cela !
– Quoi ?
– La stérilité de sa femme étant
prouvée, il se tourne vers celle qui avait un jour porté un enfant de lui, oubliant
qu’il avait sacrifié ce bébé par pur égoïsme. Les remords doivent le tarauder.
Donc, il cherche une manière de se faire pardonner ses péchés en retournant sur
les traces de son passé. Et s’il est superstitieux, il doit même penser que
c’est sa lâcheté d’antan qui l’empêche de procréer aujour- d’hui. Il semble
croire que sa nouvelle initiative pourrait conjurer le mauvais sort.
– Vous croyez que sa mesquinerie
irait jusque-là, Père de Vastey ?
Le père Stéphane de Vastey eut une
courte hésitation puis il dit :
– Je ne sais plus. Peut-être que mon
antipathie pour lui m’égare. Mais comment pourrait-il en être autrement, quand
je lui en veux jusqu’à présent du tort qu’il vous a causé à un moment critique
de votre existence, vous poussant inexorablement vers le désespoir. L’affection
que je vous porte m’empêche d’être indulgent à son endroit. Excusez-moi, mais
il ne pourrait en être autrement. Le croire capable de sincérité est au-dessus
de mes forces.
– À ce point ? demanda ironiquement
Alessandra, en éclatant de rire. Si je ne vous connaissais pas très bien,
j’aurais pu jurer que vous avez l’attitude d’un homme amoureux et jaloux, Père
de Vastey !
Le jeune prêtre rougit jusqu’aux
oreilles et bafouilla :
– Non... non… ne vous méprenez surtout
pas...
Face à son
trouble plus qu’évident, Alessandra éclata à nouveau de rire.
– Je sais, je sais, ne vous inquiétez
pas, je sais à quoi m’en tenir à votre sujet et ceci depuis des temps immémoriaux.
– Vous avez gardé votre rire
cristallin, s’empres-sa d’avancer le jeune prêtre pour faire diversion.
– Oh ! je ne savais pas que vous
aimiez mon rire, Père de Vastey !
– Euh... ce n’est pas exactement ce
que j’ai... voulu dire, bredouilla-t-il, confus.
Alessandra riait de plus belle.
– Je vois, vous vous… moquez de moi,
Mademoiselle Lagardère, pardon, Madame Martino, rectifia-t-il tout de suite.
– Pas du tout, pas du tout,
rétorqua-t-elle, je suis seulement contente de voir un ami de longue date.
Prendriez-vous un peu de thé ? Cela vous réchauffera un peu, il fait si froid
dehors !
– Avec plaisir. Ça ne peut me faire
que du bien.
La jeune femme partit vers la cuisine
et revint quelques minutes plus tard avec un plateau de tasses fumantes et
odorantes d’un délicieux thé à la menthe. Entre-temps, Stéphane s’était
confortablement installé dans un fauteuil à bascule.
Ils dégustèrent
leur thé en silence, puis Alessandra lui demanda :
– Comment trouvez-vous la Suisse,
mon père ?
– Très beau et très froid. Mais cela
me change tellement d’Haïti ! Et vous, aimez-vous votre terre
d’asile ?
– Bon, je m’y fais ! J’y vis
depuis deux ans, mais est-ce vraiment connaître un pays que de rester enfermée
entre quatre murs à longueur de journée à remâcher des idées noires ?
Malgré l’hospitalité de Genève et de tous ceux qui m’entourent de leurs soins,
cela me ferait un bien fou d’être au soleil. En tout cas, ce serait nettement
moins déprimant d’être au chaud, chez moi, malgré mes douloureux souvenirs !
Les années de froid à New York avaient été bien moins pénibles. Il faut dire
aussi que mes études à Columbia m’absorbaient à un point tel que j’en oubliais
la température. Ici, je m’ennuie ! Je suis toujours sous médication. On
essaie de me redonner goût à la vie avec des pilules. On m’administre des antidépresseurs
même si les doses sont de plus en plus faibles. Je me sens mieux qu’avant, mais
comment se remettre de la mort des siens ? Comment accepter la mort d’un enfant
en parfaite santé dont la naissance n’était plus qu’une affaire de jours, voire
d’heures ? Votre Dieu… votre Dieu, Père de Vastey, m’a bien punie d’avoir,
un jour, osé interrompre une grossesse non désirée. Il m’a eue ! Il m’a
infligé une douleur à la dimension peut-être du mal que je lui ai fait
autrefois en faisant fi de son commandement : « Tu ne tueras
point ! »
– Écoutez… tenta de placer Stéphane.
– Je vous en prie, ne m’interrompez
surtout pas ! J’en ai bavé, Père de Vastey, et j’en bave encore. Vous qui
communiquez avec lui souvent, dites-le- lui. Vous savez, il me punit de maintes
manières… Vivre quand les êtres qui vous étaient le plus chers ne sont plus est
le plus cruel des châtiments. J’aurais bien aimé retourner en Haïti mais ma
mère me l’interdit. Elle fait tout pour m’effrayer. Elle dit que ce ne serait
pas prudent. La sagesse me dictait de rester très loin de la terre natale,
source de grands malheurs pour moi. Elle voit le danger partout. Je me demande
si elle n’est pas atteinte de paranoïa. Elle doit inventer des risques là où il
n’y en a même pas. C’est sûr, elle n’a aucune envie de me voir revenir au pays.
Tout est prétexte à me coincer ici, quand je continue de penser qu’on n’est
bien que chez soi… Et vous, Père de Vastey, le pays vous manque-t-il déjà
? Depuis combien de temps êtes-vous en Europe
?
– Je ne pense pas qu’il me manque
pour le moment. J’y ai laissé beaucoup de souvenirs douloureux, moi aussi.
D’ailleurs, il faut que je vous dise que mon séjour en terre étrangère risque
d’être très long.
– Ah, bon ! Et pourquoi ?
Le jeune prêtre
devint soudain très grave.
– Eh bien ! Euh... comment
dirais-je... j’ai… j’ai… abandonné la prêtrise.
– Quoi ? Vous... vous n’êtes plus prêtre ? articula
lentement la jeune femme, terrassée par la surprise. Elle n’osait en croire ses
oreilles.
– Non... euh... pas exactement. Je
voulais dire que je ne dépends plus de l’Église catholique. Mais, prêtre je
suis, prêtre je resterai ! Même sans soutane, même en menant une vie de
laïc.
– Vraiment ? s’exclama Alessandra
légèrement amusée de ce qu’elle pensait n’être qu’une plaisanterie.
– C’est bien vrai. Tout ceci est
loin d’être un canular ! Je n’ai désormais plus le droit d’officier dans
une église. J’abandonne la partie. Je ne peux lutter contre l’ordre établi. Le
Vatican est l’organisation la plus riche et la plus puissante de la planète. À
côté d’elle, la Maison Blanche, le Pentagone et la CIA ne sont rien ou font
bien pâle figure. Quand il jure votre perte, alors là, il vaut mieux mettre bas
les armes. Sans quoi, une mort certaine vous attend.
– Mais pourquoi ne pas prier, Père
de Vastey ? demanda Alessandra alors que les traits de son visage commençait à
durcir. Demandez à votre Dieu de vous aider. Vous m’avez toujours dit que la
foi pouvait soulever des montagnes, ironisa-t-elle sur un ton légèrement belliqueux.
– Cela est vrai ! Mais parfois Dieu, tout comme il l’a fait pour Job, veut vous mettre à l’épreuve. Il vous laisse à vos trib